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Full text of "La vie de Franc̜ois, seignevr de La Nouë, dit Bras-de-fer, ou sont contenuës, quantité de choses memorables, qui servent à l'éclaircissement de celles qui se sont passées en France & au Pays-Bas, depuis le commencement des troubles survenus pour la religion, jusques à l'an 1591. par mr Moyse Amirault"

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Duke  University  Libraries 


http://www.arcliive.org/details/laviedefrancoissOOamyr 


LA       VIE 

D  E 


FRANÇOIS 

SEIGNEVR  DE  LA  NOUE, 

D  I  T 

BRAS-DE-FER. 


o  u 


Sont  contenues  quantité  de  chofes  mémorables  ,  qui  fervent  à 
réclairciflemcnt  de  celles  qui  fe  fontpaflces  en  France  &: 
au  Pays- bas,  depuis  le  commencement  des  troubles 
furvcnus  pour  la  Religion,  jufques  à  l'an  1591. 

T  A  R 

M*^MoyseAmirault. 


A     L  E  T  D  Ey 

Chez  Jean    Elsevier. 
cId  Ioc  lxi. 


A    MONSIEVR. 


MONSIEUR 


DE   LA    NOUÉ. 


ONSIEUR., 


îay  appris  deptm  peu  de  jours  que  la 
Vie  de  gonfleur  de  la  Tslpuë  njojlre grand 
père  ,  eji  imprimée  à  Leyde  il  y  a  quatre 
mois;  mais  que  l'Imprimeur  attend  pour 
la  mettre  en  vente ,  qtie  jy  adjoujie  queU 
que  lettre  dedicatoire ,  ou  quelque  Trefa^ 
ce^qui  rendre  la  pie  ce  de  plus  de  de  bit.  Lors 
que  je  la  compofay ,  gonfleur ^  je  ne  nie-^ 
fiois  point propofe  d'y  mettre  d'autre  Pré- 
face^ que  ce  qui  efi  contenu  dans  les  pre- 


mières 


mieres  pages  de  T ouvrage^  é^  je  ne  chan- 
ge point  encore  maintenant  de  dejJ'ein^Car 
de  dire  c^ue  cefi  une  hijloire  dans  laquelle 
on  trouvera  diverfes  chofes  qui  fervent  à 
t eclaircîjfement  de  celles  qui  fe  fontpaf- 
fées  en  France  Ù^  au  Toys  bas ,  depuis  le 
commencement  des  troubles  furvenm  à 
îoccafion  de  la  Religion ,  jufques  à  fan 
I  ^p  I  .qui  fut  la  fin  de  la  vie  de  cet  Heros^ 
ce  fera  bien  une  indubitable  vérité'^  Mais 
cefl  unechofe  quife  peut  mettre  dans  la 
première  page  du  livre  en  deux  ou  trois 
lignes  y  fans  quilfoit  befoin  de  s  y  ejlendre 
en  difcours,  6t  fmon  que  cejl  la  coujlume 
des  Imprimeurs  ,  d'ejfayer  d'attirer  le 
monde  à  acheter  les  livres  quils  impri- 
ment ^par  quelque  chofe  qui  donne  d^ abord 
dans  les  yeux  y  &"  qui  excite  la  curiofitê 
des  le^eurs  y  je  me  ferois  ejionné'  qu  après 
avoir  achevé  celuy  là^  Ù" y  avoir  veu 

tant 


tant  de  beaux  Ù^  mémorables  evenemem 
qui  y  font  contenus ,  on  eujl  encore  creu  ne- 
cejjaire  de  le  rendre  recommandabk  par 
fonfronti^ice .  loint  que  lefetd  tiltre^  qui 
ditqueceji  la  Vie  de  François ,  Sei- 
gneur de  la  Noue,  dit  Bras-de-fer, 
doit  ajfcs  rmeiUer  l'esprit  de  ceux  qui 
avecque  les  fentimens  du  vray  honneury 
ont  quelque  connoijfarue  de  nojire  hi/loi- 
re.  Car  aucun  n'a  eu  plus  départ  en  celle 
cy  dans  les  chofes  qui  font  arrivées  defon 
temps ^  ny  n* a  fait  plus  hautement  à^  plm 
conjlamment  eclatter  ceux  là  dans  tout  le 
cours  de  fa  vie.  De  forte  qu  il  faut  ejire 
tout  à  fait  ejhanger  en  l'Europe ,  Ù'  prin- 
cipalement en  France  ^  à^  dans  les  Pro- 
vinces unies  ^  ou  avoir  peu  de  gouHpour 
les  vray  es  (Ù^  eminentesvertus^tantChre- 
fliennes  que  Morales ^Tolitiques  &"  Mili- 
taires/i  l'on  ne  fe  fent  mouvoir  à  la  feule 

*  3  p^-^ 


tronontiation  de  ce  grand  nom.  ^uant  à 
une  Epîjlre  dedicatoire ,  ^^ionfteur^je  ne 
m  aîtendou  pas  non  plm  d!y  eftre  oblige. 
Car  ces  compofitions  nont  ordinairement 
me  ïune  de  ces  deux  fins.  Ou  bien  ïon  y 
'Veut  marquer  à  qui  ïon  conf acre  particu- 
lièrement fon  labeur  ^  ou  bien  l'on  y  ueut 
prendre  ïoccafion  de  seftendre  fur  les 
lotianges  de  celuy  à  qui  on  parle,  Orjavois 
affes  fait  la  première  de  ces  chofes  à  la  fin 
de  mon  travail^  quand  j y  ay  dit  que  ceji 
principalement  en  voflre  confideration  que 
je  tay  entrepris,  Etpour  la  féconde ^voflre 
finguliere  modeftie  mempefchoit  de  rny 
dejployer^  (Ù^  vos  excellentes  qualités  font 
fi  connues  à^  fe  bien  eflablies  dans  ïhifioi- 
re^  que  je  ne  pouvois  rien  adjou^er  à  leur 
recommandation.  Car  ivn  coÛ£^  vom 
av  es  paru  de  fi  bonne  heure  fur  le  théâtre 
du  inonde  en  de  beaux  emplois ,  Ù"  vous 

avés 


avù  rempli  f  attente  qtion  a  eue  de  zjom 
des  vofirejetmejje^par  de finobles  aÛïonSy 
que  toute  î Europe  njous  connoifl  ;  (Ù^  de 
t autre ,  cet  illufirefang  que  vos  ancêtres ^ 
dy  nommément  François  (Ù^  Odet  delà 
Vs[puë ,  deux  ornemens  de  leur  fie  cle  ,  ont 
infus  en  vous  y  y  amis  avecque  leurs  au- 
tres grandes  vertus ^une  incomparable  mo- 
dération^ qui  les  a  toutes  affaifonnees.  De 
forte  5  Monfieur ,  que  je  confens  bien  que 
î Imprimeur ^puis quille  veut.mette  cette 
lettre  icy  à  la  telie  de  cette  Vie  qui  fort  de 
dejfous  fa  Yrejfe ,  parceque  ce  fera  vn 
témoignage  de  la  vénération  que  f  ay  pour 
vous  ;  mais  je  ny  diray  rien  déplus  ,fmon 
quejefuis]^ 

MONSIEUR, 


De  Saumur,  le  lendemam.  V'ifire  tm-humhle  é*  trgs-obesj/ant 

(k Faftjttest  i66i,  fervitew, 

A  M  I  R  A  U  L  T., 


A    L"  A  U  T  E  U  R, 

SONNET. 

Les  doEies  Datez  qui  ntinjpirent  des  Vers 
Fourpindre  ton  mérite  ont  trop  peu  defçience: 
l'on  vafte  é*  grand  génie  ^  embraffant  ^univers. 
Far  tout  également  porte  fa  cognoijfance, 

Lesfecrets  lesplmfaintsfontpar  luy  découvert  s\ 
Il  épand  les  torrens  de  fa  vive  éloquence  > 
Et  Con  voit  éclater  en  desfujets  divers 
La  force  de  ton  ame  ^  é'ta  haute  Prudence. 

K^prés  avoir  produit  cent  merveilleux  efcritSy 
Tu  veux  encore  y  offrant  un  modelle  aux  ejprits  ^ 
T>e  mon  IlluJlreAyeul  ranimer  la  mémoire. 

Et  de  ton  art  fameux  les  Miracles  font  tels^ 
^e  tajçavante  main  qui  dijpenfe  la  Gloire, 
Fait  revivre  les  Morts  pour  les  rendre  Immortels. 


C. 


Les  huit  quart  les  de  Trançoù  de  la  Noue. 


Rcnautde  Cha- 
(leau-briant. 


Hcleine  d'Ldouteviile 
tante  d'Adrienne  d'E- 
flouteville,  efpoufede 
François  de  Bourbon 
Comte  de  S.  Paul. 


Guy  de  Goujon  de 
Matignon. 


Perronnelle  de 
Jaucourt. 


François  de  Ja  Noue. 

Madeleine  de  Challeau-brianc 
fœur  de  MargueritcedeCha- 
fleau-briant  kmme  de  Henry 
de  Crouy  Comte  dePorcien 
en   Flandres    &    de  Jeanne 
Epoufe  de  Jean  de  Chambes 
Comte  de  Montforeau. 

François  de  la  No 

uë. 

François  rEfpervier 


Anne  de  Goujon  de 


Matignon. 


Bonnaventure  l'Efpervier. 


François  de  la  Noue  dit  bras  de  fer  Mary  de  Margueritte  deTeligni. 


On  }/apai  eu  intention  de  mettre  ici  la  Gcnedogie  de  U  Maifon  de  la  Noue  tout  du  long,on  s'est  contente  de  mettre  les  hait  quartiers  four  faire  rjoir  les 
plus  proches  Alimces ,  on  ne  la  fait  aller  auejujqucs  a  Olivier  de  U  Noué  de  qui  le  Père  s'appellett  A-Uaricc  é'  le  grand  Verc  Guillaume  de  U  Ncuï':,  de  qui 
le  loHiheauJe  trouve  encore  dAns  l'EgUfc  de  Frcfnay  au  Pais  de  Rhets,  ou  il  est  enterré  avec  Anne  de  Bretagne  fa  femme. 


Les  . 
Pou 
Von  1/4 
^ar  toh 

Usfect 
"lépand 
EtNn 
Laforct 

^prés 
Twveu 
De  mon 

Etdeto 
^eta 
Fait  rei 


^l^mfmflfmim  m  ^IW^UéMe  de  l  eU^ny. 


ii'.ll.iiimc  w'cTe 
liiznv. 


I  Llenéc  de  Varie  qui  eflant  vef- 
'vede  LouisciehHayeefpoura 
Louis  de  hHaye  jg^^^^^^^j.^ ^^^(^l^^^,^p^g^,eSeig- 
neurdelaSuze. 


Jafques  \'ernon  Cap" 
des  Archers  de  laGar 
de  du  Roy. 


Perronnelle  deLi- 
niers. 


^   .,,  ^       iPhilipcsdeMonc- 

GuillaumeCjou-         ^  ^ 

ç  imorency      Sœur 

d'un  Conneftable. 


I-  rançois  de  1  eiigny  Senechal 
de  Rovcrgue  &  Lieucenanr 
pour  le  Roy  au  Duché  de  Mil- 
11  détendit  Therouënne 


ian. 


contre  l'Empereur  Maximilian 
^  le  Roy  Henry  Huitième 
J'AncIercrre. 


Raoul  \"ernon  grand 
Fauconnier  de  Fran- 
ce. 


AnneGoulîerSœurdeNrdeBoiffi 
grand  Maiftre  de  la  maifondu  Roy 
François  premier ,  &  d'Artus  Gou- 
rter  Seig'  de  Bonnivet  Amiral  de 
France  ,  &  de  Charlotte  Goufier 
femme  de  René  de  Cofsc  Comte  de 
Brillac. 


Arhetufe  Vernon. 


Margueritte  de  Teligny. 


tJMargumtte  de  Teligny  ejloîtfœiiré  fut  Héritière  de  ch Arles  de  Teligny  Mary  de  Louife  de  Coligny ,  qui  après  en  efirê 

njefve  ejjouja  Guillaume  de  Najfau  Prime  d'Orange  ,  duquel  Mariage  vmt  Henry  'Trime 

d'Orange ,  grand  Pcre  de  celny  d'anjourdlny. 


e. 

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LA     VIE     DE 

FRANÇOIS, 

SEIGNEUR   DE  LA  I^JOLTË, 
DIT 

B  R  A  S  -  D  E  -  F  E  R. 

"in.  i.if)  •>/./r..jh)q 
'0Ê^<^^^Ûf^  e  me  fuis  diverfcs  fois  eftonné  comment 
^^  -^  ^s^l^  \^  France  ayant  porté  tant  de  bons  efcri- 
vains  depuis  ibixante  ou  quatre-vingts 
ans  ,  il  s'en  eft  il  peu  trouvé  qui  le  foient 
appliqués  à  recueillir  les  vies  des  hommes 
illuftrcs  à  qui  elle  a  donné  la  naiflance.  Par 
ce  que  l'hilloire  eftant  la  lumière  de  la  vie, 
&  la  maiftrefle  de  la  prudence  politique  &  de  la  vertu,  cette 
forte  de  compofition  eft  de  toutes  les  parties  de  l'hiftoire, 
&:  de  toutes  les  formes  qu'on  luy  peut  donner ,  la  plus  capa- 
ble de  produire  ce  bon  effet ,  &  celle  qui  le  fait  avec  plus 
d'aggrément  Se  d'efficace.  Et  mon  eftonnement  fur  ce  lUjet 
s'eft  redoublé ,  à  toutes  les  fois  que  j'ayf^Ait  quelque  refle- 
xion fur  la  multitude  comme  infinie  de  Romans  où  tant  de 
bonnes  plumes  fe  font  exercées.  Car  fi  la  facilité  d'une  chofe 
peut  donner  quelque  inclination  à  l'entreprendre  plûtoffc 
qu'une  autre  qui  requiert  d'avantage  de  travail,  il  me  fcm- 

A  I  ble 


t  La  vie  de  François, 

ble  qu'il  eft  plus  ailé  de  compofer  un  ouvrage  dont  leséve- 
nemcns  eticdivemcnt  arrivés  vous  fourniflent  lamatiere,de 
forte  qu'il  ne  vous  refterien  finon  la  formeàluy  donner, 
que  d'inuenter  vous  mefme  ce  qui  doit  fcrv'ir  de  corps  à 
vôtre  narration ,  &  y  adjouter encore ,  outre  la  dii'pofition, 
les  grâces  du  ftiïc  ,  ik  l'orncnement  du  langage.  Quefi  l'on 
regarde  à  la  gloire  que  les  honneftes  gens  peuvent  efperer 
de  leurs  ouvrages ,  comme  il  femble  que  fe  Ibit  la  naturelle 
recompenfe  d'un  labeur  où  on  a  employé  beaucoup  de  fdiiï 
&  beaucoup  de  temps  5  il  faudroit  avoir  compofé  un  grand 
nombre  de  Romans  pour  fe  rendre  aufTyrecommandablc 
à  la  pofterité  5  &  s'acquérir  autant  d'eftime  entre  les  hom- 
mes 5  qu'a  fait  Plutarque.  Enfin ,  fi  ceux  qui  mettent  la  main 
à  la  plume,  regardent  à  l'utilité  du  public,  ce  qui  eft  fans 
doute  la  plus  noble  fin  que  l'on  s'y  puifle  propofcr ,  il  n'y  a 
perfonne  qui  ne  recognoifle  la  différence  qui  efl  entre  le 
profit  qu'on  peut  tirer  de  lalefturedes  Romans  ,  &  celuy 
que  nous  fournit  une  hiftoire  véritable.  En  Tune  &  en  l'au- 
tre de  ces  deux  fortes  de  produirions,  ce  que  l'on  y  doit 
principalement  rechercher  confifte ,  d*un  codé ,  en  lafcien- 
ce  de  la  guerre  ,  &  en  celle  de  bien  gouverner  les  Eftats ,  &c 
de  l'autre,  dans  les  exemples  de  pieté ,  dejuftice ,  de  valeur, 
deconftance,  de  tempérance ,  de  libéralité  ,  &  des  autres 
vertus  morales  ,  dont  il  a  pieu  à  Dieu  reveftir  quelques  uns 
d'entre  les  mortels  ,  pour  en  eftre  comme  un  patron  fur 
lequel  les  autres  fe  formaflent.  Car  c'eft  pour  cela  qu'il  a  de 
temps  en  temps  fufcité  de  ces  hommes  extra-ordinaires, 
qu'on  appelle  communément  des  Héros. Or  quand  à  ces  en-  ' 
feignemens  qui  fvrment  les  hommes  en  capitaines,&  qui  les 
rendent  capables  du  fouverain  gouvernement ,  je  ne  nie  pas 
que  les  Romans  n'en  puilîent  fournir  de  bons ,  &  fçay  bien 
qu'Homère  a  eflé  tenu  par  les  PoUticques  pour  un  grand 
homme  d'Efla^ ,  &  qu'Alexandre  le  Grand  ,  juge  fuffifant 
i  en 


s  E  1  6  N  E  Û  R  î)  t:   L  A   N  G  uë.  J 

en  cette  matière  ,  le  lilbit  ordinairement  comme  un  excel- 
lent douleur  de  lalcience  militaire.   Ncantmoins,  j'efti- 
me  audy  que  perfonne  ne  niera  que  ces  deux  fcienccs ,  de  la 
politique  &  de  la  guerre ,  le  peuvent  encore  apprendre  avec 
beaucoup  plus  de  certitude  dans  Polybe  &  dans  'l'ite  Live, 
dans  les  commentaires  de  Ceiar ,  dans  la  retraite  des  dix 
mille ,  comme  elle  eft  elcrite par  Xenophon ,  dans  Arrien, 
&:  dans  les  autres  hifloriens  qui  nous  ont  rapporté  la  vieSc 
les  aélions  d'Alexandre  meline.    La  railbn  en  eil  que  les 
Romans  ont  toujours  quelque  choie  d'étrange  &  d'extra- 
vagant, qui  fort  hors  des  termes  ,  non  delà  vérité  feule- 
ment, mais  encore  de  lavray-lèmblance,  &qui  met  dans 
l'Efprit  du  lefteur  des  Idées  qui  ne  s'adjuftent  nullement 
avec  ce  qui  arrive  &:  qui  fe  prattique  efleâ:ivement  entre  les 
humains.  Tellement  que  les  enféignemensqui  ennaiflent, 
font  comme  les  loix  de  la  Republicquc  de  Platon ,  qui  ne  fe 
peuvent  réduire  à  l'ufage  de  la  vie  humaine.    Pour  ce  qui 
eft  des  exemples  ,  poureftre  utiles  &  efficaces ,  il  faut  qu'ils 
émeuvent,  &:pour  émouvoir  fenfiblement  ,  il  faut  qu'on 
ait  cette  opinion  là  qu'ils  font  vrays.  Car  il  n'y  a  que  les  cho- 
fes  réelles ,  ou  au  moins  que  nous  croyons  telles ,  qui  foient 
capables  de  nous  toucher  :  &c  cette  impreflion  que  d'abord 
nous  recevons  en  la  lecture  des  Romans  ,  que  ce  qu'ils 
nous  racontent  n'a  jamais  efté ,  fait  que  nous  ne  les  prenons 
que  pour  des  fujets  de  récréation  ,    &  ne  les  confiderons 
que  comme  des  tapifïèries  où  des  peintures  ,  qui  nous  re- 
prefententdes  perfonnages  faiéts  à  fantaifie  feulement.  Que 
il  en  les  contemplant  nous  en  fentons  quelque  émotion , 
elle  eft  femblable  à  l'illufion  d'un  fonge,dont  nous  perdons 
le  fouvenir  en  nous  évaillant  -,  ou  tout  au  plus  à  l'impreflion 
que  faift  en  nous  une  tragédie  bien  reprefentée  ,  qui  fur- 
prend  pour  un  peu  de  temps  nôtre  imagination  ,  mais  dont 
on  perd  abfolument  le  fentiment  -,  aufîy  toft  qu'on  eft  forti 

A  2      :  de 


4  La  vi  e  d  e  F  r  a  n  ç  ai  s*  ! 

de  la  fale  où  l'on  là  joiicc.  Au  lieu  que  les  choies  véritables» 
(i  elles  rencontrent  en  nos  âmes  quelque  dilpofition  à  les 
recevoir,  y  deiœndent  fi  avant ,  &  y  remuent  i\  puillàm- 
mentlesafïedtions  ,  que  pour  peu  fouvent  qu'on  nous  les 
inculque  ,  elles  nous  induifent  à  tâcher  de  nous  y  confor- 
mer 3  ou  nous  détournent  de  leur  imitation ,  félon  qu'el- 
les font  utiles  &  dignes  de  recommandation  5  ou  mauvaifes 
&  des-honneiles.  Cette  confideration  m'euft  porté  à  don- 
ner une  partie  de  mes  eftudes  à  cette  forte  de  travail ,  &  à 
rechercher  dans  les  hiftoires  tant  anciennes  que  modernes 
les  plus  belles  vies  des  grand&hommes  qui  ayent  efté  dans  la 
Chreflierité  3  popr  en  faire  un  volume  conliderable  ,  fije 
n'euffe  creu  eftre  obUgé  de  m' attacher  plùtoll  aux  chofes 
qui  font  plus  proprement  de  ma  profeiTion.  Et  bien  que  je. 
me  fente  de  beaucoup  5  inférieur  à  la  magnificence  d'un  fi 
grand  deiîèin  ,  j'euiîe  pourtant  elîayé  d'imiter  cet  incom- 
parable &c  prefque  divin  ouvrage  ,.  dans  lequel  Plutarque 
nous  a  laifîë  les  portraits  de  tout  ce  qu'il  y  a  jamais  eu  de 
plus  grand  &  de  plus  vertueux  dans  le  Gentilifme.  Car  fi  l'or 
pinion  qu'on  a  depuis  tant  de  fiecles  ,  qu'il  eft  abfolument 
impofîible  d'égaler  Homère  &  Virgile  ,  n'a  point  empe- 
fché  par  le  pafTé  ,  &  n'empefche  point  encore  maintenant 
ceux  que  la  nature  &  l'étude  ont  gratifiés  de  quelques  dons 
pour  cela ,  de  faire  des  poëmes  héroïques  à  leur  imitation , 
pourquoy  le  defelpoir  ,  d'atteindre  à  la  perfe£lion  d'un  il 
grand  original ,  nous  détourncroit-il  de  nous  efforcer  à  en 
reprefenter  quelques  copies  ?  Mais  quantité  d'autres  oc- 
cupations &  d'autres  ouvrages  ont  confuméle  temps  qu'il 
euft  falu  employer  à  celuy-là  ,  &  fi  je  n'avois  point  engagé 
ma  parole  au  public  de  luy  faire  voir  la  vie  que  je  commen- 
ce à  efcrire  icy ,  je  m'en  abftiendrois  volontiers ,  pour  vac- 
quer  à  quelques  autres  labeurs  ,  qui  comme  ils  font  plus 
conformes  à  ma  condition  ,  aufîy  peut  eftre  font  ils  plus  de 


ma 


Seigneur  de  la  Noue.  f 

ma  portée  :  &  quand  je  m'en  diipenferois  ,  on  m'a  fi  peu 
fourni  de  mémoires  pour  reùiîîr  en  ce  dellèin  ,  que  cela 
pourroitpafièr  pour  une  légitime  excufe.  Défait,  prefque 
tout  ce  que  j'ay  à  dire  fur  le  lujet  que  j'entreprens  ,  le  trou- 
vant dans  les  auteurs  qui  ont  eicrit  l'hiftoire  de  France  & 
des  Pays-bas  ,  jecniinsque  quelqu'un  ne  juge  monentre- 
prife  ou  inutile  ou  non  neceilàire.  Neantmoins  ,  je  me 
fuis  enfin  refolu  à  m'aquitter  de  ma  promelle ,  &  à  fatisfaire 
le  mieux  que  je  pourray  à  l'attente  de  plufieurs  ,  &:  particu- 
lièrement de  ceux  qui  eftans  ilTus  du  l'ang  de  ce  grand  hom- 
me dont  je  veux  icy  ériger  le  monument,  ont  part  en  la 
gloire  de  Ion  nom  ,  comme  ils  ont  hérité  de  fes  vertus  & 
de  fes  qualités  recommandables.  Et  bien  que  je  puifTe  dire 
peu  de  chofe  fur  cette  matière  qui  n'ait  efté  ditte  avant 
moy  5  i'efpere  qu'eux  &  le  public  ne  me  fçauront  pas  mau- 
vais gré  d'avoir  receuilli en  un,  ce  qui  efl  efpars  (^à  &  là, 
en  divers  endroits  deriiilloire.  Car  c'efl  à  peu  prés  com- 
me fi  je  ramafïbis  les  pièces  d'une  flatué  que  quelque  acci- 
dent auroit  démembrée  ,  &  dont  il  auroit  difperfé  les  par- 
ties en  lieux  écartez  ,  &  comme  fije  les  reûniffois  en  un 
corps ,  pour  les  mettre  un  peu  plus  en  veuë.  Pour  ce  qui  efl 
de  les  remettre  chacune  en  leur  place  ,  &  d'y  bien  obfervcr 
les  proportions ,  lesliaïfons  ,  &  les  join£bures  des  temps", 
au  moins  en  ce  que  cette  belle  vie  a  eu  de  plus  confiderable 
&  de  plus  éclatant ,  c'eft  une  chofe  que  je  ne  defefpere  pas 
de  pouvoir  faire  en  y  apportant  quelque  foin.  Mais  fi  je  les 
raccourcis  un  peu  ,  &  nommément  lesadtions  militaires, 
en  la  defcription  defquelles  les  hifloriens  fe  font  étendus, 
je  penfe  que  l'équité  du  lecteur  l'empefchera  de  me  le  tour- 
ner à  blâme.  Outre  que  cela  eft  fort  éloigné  démon  mellier, 
&  qu'il  faut  avoir  plus  de  cognoiflànce  de  eeluy  de  la  guerre 
que  je  n'en  ay ,  pour  parler  pertinemment  de  la  conduittc 
des  armées  >  des  iieges  des  villes ,  &  des  combats  ,  cette 

A  3  ex- 


6  Lavied  F.  François, 

exactitude  n'eft  nullement  de  mon  delieinj  qui  n'a  pour 
but  que  de  mettre  la  vertu  de  ce  grand  peribnnage  en 
un  plem  jour,  afin  qu'elle  puiflc  eilre  mieux  conllderée  & 
plus  tucilement  imitée  par  touttes  fortes  de  gens ,  princi- 
palement par  les  gentilshommes  de  bonne  mailbn,  à  qui 
j'ay  délibéré  de  le  propofer  en  exemple.  S'il  a  eu  ce  mal- 
heur de  venir  en  un  temps  de  combuftions  civiles ,  nous 
fbmmes  par  la  grâce  de  Dieu  fous  un  règne  où  il  y  a 
fujetd'elperer  qu'ils  n'auront  à  faire  la  guerre  flnon  con- 
tre les  eftrangers.  Mais  quand  5  ce  que  Dieu  ne  vueille,  il 
arriveroit  quelque  broùillerie  en  l'Eftat  5  ils  ne  laifleroient 
pas  d'avoir  icy  un  beau  modelle  de  leur  conduite,  tant  pour 
régler  leurs  fentimens  dans  la  différence  des  partis,  &  leur 
faire  prendre  celuy  auquel  ils  fe  fentiroient  obligés  parla 
confcience  &  par  l'honneur ,  que  pour  s*y  gouverner  gene- 
reufement,  &  s*y  maintenir  dans  une  haute  réputation  de 
Taleur,  d'intégrité ,  &c  d'innocence.  La  maifon  de  la  Noue, 
à  qui  de  belles  terres  du  pays  de  Bretagne  ont  donné  le 
nom,  eft  fort  ancienne,  &  bien  que  celuy  dont  j'efcris  main- 
tenant la  vie  en  ait  efté  le  plus  glorieux  ornement ,  il  n'a  pas 
laifTé  de  tirer  beaucoup  de  fplendeur  de  fes  Anceftres,  com- 
me il  a  eu  le  bonheur  que  la  réputation  de  fà  vertu  ne  s'eft 
point  fleftrie  en  fes  defcendans.  Son  père  s'appelloit  Fran- 
çois de  la  Noué  comme  luy,  &  fa  mère,  nommé  Bonna- 
venture  l'Efpervier,  eftoit  fille  de  François  l'Efpervier, 
chef  d'une  très  bonne  maifon  d'Anjou,  &c  d'Anne  de  Ma- 
tignon. Son  ayeuil  avoit  aufïy  nom  François, ôcavoit  époufé 
Magdelaine  de  Chafteau  Briand ,  famille  illuftre  &  puiflàn- 
te  en  biens  :  &  fon  Bis-ayeuil  nommé  Olivier ,  au  de  là  du- 
quel l'hiftoire  de  Bretagne  ell  un  peu  confufe,  tenoit  en  ce 
pays-là  rang  entre  les  Seigneurs  qualifiés  de  fon  temps .  Il 
eut  donc  cet  avantage  de  naiftre  dans  une  maifon  pleine  de 
biens  oc  de  beaux  exemples ,  &  de  tirer  fes  premières  inftru- 

£tions 


Seigneur  de  la  Noue.  f 

étions  de  la  noblefle  de  fa  race,  &  de  la  generofité  d'un  beau 
fang.  Et  c'eft  une  chofc  qui  paflè  pour  confiante  en  Breta- 
gne, que  Guillaume  de  laNouë,  duquel  on  voit  encore  le 
tombeau  à  Frefnay  en  Rhets,  de  Pan  1200.  fut  choiil  par 
laDuchefle  de  Bretagne  pour  eftre  un  des  douze  Chevaliers 
Bretons,  qui  par  un  combat  contrc  pareil  nombre d*An- 
glois ,  terminèrent  les  differcns  àcs.  deux  nations ,  &  que  ce 
fut  par  la  valeur  de  ce  Guillaume,  qui  refta  feul  vivant  des 
vingt  quatre  en  ce  combat ,  que  les  Bretons  en  remportè- 
rent l'avantage.  Mais  bien  que  celuy-cy  vint  au  monde  en 
Tan  1 53 1 .  temps  auquel  le  grand  Roy  François  avoit  com- 
mencé, de  remettre  en  honneur  l'étude  des  bonnes  let- 
tres ,  il  n'eut  guercs  d'autre  éducation  que  celle  qu'on  don- 
noit  auparavant  aux  gentils-hommes  de  bonne  maifon ,  qui 
eftoit  qu'après  leur  avoir  tait  apprendre  à  hrc  &:  à  cfcrire ,  & 
quelques  exercices  du  corps,  on  lesmettoitincontinantà 
ceux  des  armes  &  de  chevaux.  De  forte  que  prefque  tout  ce 
qu'il  a  depuis  eu  de  belles  cognoifîances  dans  les  langues  & 
dans  les  fciences,  où  il  s'eftoit  avancé  au  deflùs  de  la  médio- 
crité ,  ayant  tenu  rang  entre  les  fçavans ,  il  l'a  aquis  luy-mé- 
me  par  la  lecture  des  bons  livres,  &  par  la  force  de  fon  génie, 
qu'il  avoit  très-excellent.  Aully  tofl:  qu'il  eut  affcz  d'âge  & 
de  force  pour  cela,  il  defira  de  voyager,  &:  d'aller  voir  entr'- 
autrespays ,  l'Italie ,  qui  avoit  le  bruit  d'avoir  plus  depoli- 
tefîé  que  les  autres  Contrées  de  l'Europe,  &  de  donner  de 
plus  avantageufcs  teintures  aux  hommes  de  condition.  Car 
outre  l'air  du  pays,qui  ilibtililè  naturellement  les  efpritSjil  y 
avoit  des-ja  long-temps  que  les  lettres  y  fleuri{]bient,&  pour 
bien  apprendre  à  monter  à  cheval ,  on  avoit  autresfois  cette 
opinion  qu'il  faloit  ncccllairement  pafîèr  les  Alpes.  Ayant 
appris  les  chofcs  ncccilàires  pour  bien  exercer  laprofellîon 
dans  laquelle  il  s'eft  depuis  extra-ordinairement  lignalé ,  & 
s'eflant  rendu  accompli  en  l'art  de  manier  les  armes  ôcde 

biçn 


8  La  VI B  DE  François, 

bien  monter  à  cheval, il  revint  en  France,  Retrouva  que  pen- 
dant ion  abfence  il  s'elloit  palic  une  choie  qui  luy  donna  de 
la  trifl:enc,&:  de  la  gloire  tout  enlemblc,  ik  dans  laquelle  il  fit 
paroiftre  la  bonté  de  Ton  naturel.  Son  père  citant  mort ,  &c 
le  gouvernement  ablblu  de  fa  maiibn  eftant  par  ce  moyen 
tombé  entre  les  mains  de  fa  raere,bien  que  d'ailleurs  elle  fuft 
dame  vcrtueulé ,  on  eut  pourtant  cette  falcheulé  opinion 
d'elle  que  par  fon  mauvais  ménage  elle  eftoit  capable  d* en 
dilîiper  tout  le  bien.  Et  défait,  on  tient  encore  par  tradi- 
tion entre  ceux  qui  ont  cognoiflance  de  cette  illullre  famil- 
le ,  qu'outre  les  autres  profudons  aufquelles  elle  fe  laifîbit 
aller,  elle  avoit  une  merveilleufe  inchnationaujeu.  Cela 
fût  caufe  que  les  amis  de  ce  jeune  Seigneur ,  craignans  que 
quand  il  feroit  de  retour  il  ne  trouvaft  fes  affaires  en  pitoya- 
ble defordre,  en  donnèrent  advis  au  Roy  Henry  fécond, 
qui  à  leur  folicitation  interpofa  fonauthorité  pourollerà, 
cette  femme  Padminiftration  de  cette  maifon,  jufqueslà, 
qu'il  la  fit  mettre  en  quelque  eipece  d'interdift ion.  Quand 
donc  il  fut  venu  à  Paris ,  où  il  l'alua  la  Cour  avant  que  de  re- 
tourner en  Bretagne,  le  Roy ,  à  qui  on  en  avoit  tenu  de  fort 
avantageux  langages,  ne  manqua  pas,  après  quelques  ca- 
refTes,  de  luy  dire  le  foin  qu'il  avoit  eii  de  luy  pendant  fon 
abfence  en  oifant  à  fa  mère  la  difpofition  de  fon  bien.  Mais 
à  ces  paroles  il  rougit, &  ayant  remercié  le  Roy  de  l'honneur 
de  fa  bonne  volonté,  il  fupplia  fa  Majefté  de  remettre  ià  mè- 
re en  l'eftat  auquel  elle  eftoit  auparavant  :  parce  qu*il  ne 
croyoit  pas  qu'elle  euft  befoin  de  cette  corredion  en  fa  con- 
duitCi  &  que  quand  il  y  auroit  quelque  chofe  à  redire  en  fon 
ménagementjune  grande  partie  du  bien  de  la  maifon  eilant 
venu  de  fon  cofté,  il  n' eftoit  pas  raifonnable  qu'on  luy  oftaft 
la  liberté  d'en  ufer  à  fa  volonté.  Et  dés  lors  cela  donna  de 
luy  cette  impreffion ,  qu'il  a  confirmée  en  tout  le  cours  de  fa 
vie,  qu'il  avoit l'ame douce &modefte,  abfolument  déta- 
chée 


SEIGNEURDELANouë.  9 

chée  de  toute  telle  Ibrte  d'interefl: ,  &  qui  preferoit  Thoii- 
neur  &  l'eilime  de  la  vertu  à  toute  autre  chofe.  Je  ne  trouve 
dans  riiiftoiregueres  de  traces  de  les  premières  armes  :  par 
ce  fans  doute  qu'ayant  au  retour  de  les  voyages ,  fait  quel- 
ques campagnes  »  comme  ont  accoutumé  de  faire  les  hom- 
mes de  condition ,  la  paix  d'entre  Henry  II.  &  Philipes  II. 
furvint,  comme  laNouën'avoit  pas  encore  27.  ans.  Seu- 
lement eft-il  dit  dans  l'Eloge  que  luy  a  fait  Sain6be  Marthe, 
qu'il  fit  Ton  apprentifîàge  au  métier  de  la  guerre  en  Lom- 
bardie ,  fans  doute  fous  le  commandement  de  ce  grand  Ma- 
refchal  de  Brillàc ,  qui  reftablit  en  fon  temps  la  difcipline 
militaire ,  &  qui  donna  tant  de  preuves  &:  tant  d'exemples 
d'une  excellente  vertu.  Mais  quant  à  ce  quieft  de  la  reli- 
gion 5  il  n'eft  pas  mal-ailé  de  conjecturer  comment  il  luy  ar- 
riva d'abandonner  la  profelîion  Romaine. 

Dés  le  règne  de  François  premier,  la  religion  qu'on  a  de- 
puis appellée  Reformée ,  avoit  commencé  à  s' épandre  four- 
dément  dans  le  Royaume.  Mais  la  rigueur  avec  laquelle  on 
traitoit  ceux  qui  l'embralîbient ,  l'avoient  empefchée  décla- 
ter  ouvertement.  Sous  Henry  fécond ,  bien  que  la  feverité 
desEdits&  des  exécutions  ne  fût  gueres  moindre,  il  n'y 
eut  pourtant  aucune  province  dans  le  Royaume  oii  elle  ne 
prift  pied ,  &  mefmes  dans  celle  de  Bretagne ,  quoy  que  ce 
Ibit  une  de  celles  qui  y  ont  toujours  le  pkisrefifté.  Elley 
parvint  &  s'y  établit  par  le  moyen  du  Seigneur  d' A ndelot, 
frère  de  l'admirai  de  Coligni.  Car  s'eftant  marié  avec  Clau- 
de de  Rieux,  demoifelle  de  grande  maifon,  &  qui  poflèdoit 
quantité  de  belles  terres  en  ce  pays-là ,  il  y  fit  un  voyage ,  & 
eut  bient  le  courage  d'y  mener  avec  luy  un  Miniftre  nommé 
Cafpar  Cormcl ,  dit  Fleury ,  &  de  faire  prefcher  à  huys  ou- 
verts dans  la  maifon  de  la  Bretefche ,  &  en  quelques  autres 
maifons  qui  luy  appartenoient.  Or  comme  il  elloit  hom- 
me de  haute  naiflance,  qui  avoit  de  belles  charges  dans  le 

B  Rovau- 


ïo  La  vie  de  François, 

Royaume,  &  qui  cftoit  de  grande  réputation,  il  fût  là  vifité 
par  divcrlcs  peribnnes  de  condition ,  qui  commencèrent  à 
goûter  cette  dodlrine  en  fa  compagnie,  &  elle  ie  provigna 
par  ce  moyen  en  ces  quartiers  là ,  de  telle  façon  que  depuis 
cevo3^ageded'Andelot,quifefitfurla  findel'an  iff/.  juf^ 
ques  à  PEdit  de  Janvier  15-62.  il  s'y  forma  dix  ou  douze 
grandes  Eglifes.  Et  ce  fût  en  ce  temps-là ,  que  le  Seigneur 
de  la  Noue  en  reçeut  les  premières  inflructions ,  qu'il  a  gar- 
dées conftamment  jufques  à  la  fin  de  fa  vie.   d'Andelot 
cftoit  d'un  naturel  ardent,  &  la  Noue  d'une  conftitution 
merveilleuièment  modérée.   Mais  en  cette  diverfité  de 
tempérament,  leur  vertu  efl:ant  également  éminente,  quand 
ils  eurent  embraffé  une  mefme  religion ,  &  qu'ils  fe  virent 
liez  d'un mefmeintereft  à  la  défendre,  ce  n'eft  pas  choie 
merveilleufe ,  fi  eftans  tous  deux  de  ce  fcntiment ,  qu'il  efl: 
permis  de  prendre  les  armes  pour  la  maintenir,  principale- 
ment quand  la  liberté  de  la  profellèr  eft  fondée  en  de  bons 
Edits,  comme  eftoit  celuy  de  Janvier,  ils  ont  tandis  que 
d'Andelot  a  vefcu  ,  toujours  entretenu  une  fort  eflroite 
amitié ,  &  porté  les  armes  enfemble.  Ils  eftoient  tous  deux 
à  Paris  lors  que  cet  Edit  fut  rompu  par  le  Mallacre  de  Vafly, 
6c  ils  fuirent  du  nombre  de  ceux  qui  fe  retirèrent  de  Paris 
à  Meaux  avec  le  Prince  de  Condé,  l'Amiral ,  6c  quantité 
d'autres  Seigneurs,  pour  délibérer  de  ce  qu'ils  avoient  à  fai- 
re pour  leur  commune  confervation  en  cette  occurrence. 
Et  la  refolution  ayant  eflé  prife  d'eflàyer  à  fe  rendre  les  plus 
puifTans  auprès  du  Roy,  ou ,  il  cela  ne  fe  pouvoit,  de  fe  faifir 
de  la  ville  d'Orléans ,  à  fin  d'en  faire ,  s'il  faut  ainlî  dire,  leur 
place  d'armesi  pOur  tenter  le  premier  de  ces  deux  partis ,  ils 
s'achemmerentavec  les  autres  vers  Sain6b  Cloud  :  &  cela  ne 
leur  ayant  pas  reùlîy ,  par  ce  que  le  Duc  de  Guyfe ,  &  ceux 
qui  l'accompagnoient ,  s' eftoient  les  premiers  emparés  de 
la  Cour  3  ils  furent  ejicore  du. nombre  de  ceux  qui  exécutè- 
rent 


Seigneur  DE  LA  Noue.  ii 

rent  Tautre  deflein  de  la  façon  que  la  Noue  mefmelenous 
rapporte  dans  fes  mémoires.  Il  dit  donc  qu'un  jour  avant 
que  de  partir,  le  Prince  envoya  d' Andelot  à  Orléans  pour 
fe  rendre  maiftre  de  la  place  le  plus  doucement  qu'il  pour- 
roit.  Car  y  ayant  alors  grande  quantité  de  gens  de  la  Reli- 
gion en  cette  ville  là,  &c  le  bruit  de  ce  qui  fe  pafibit  à  Paris  &c 
aux  environs ,  ne  s'y  eilant  point  encore  elpandu ,  il  le  pro- 
mettoit  que  la  preience  de  d' Andelot  luffiroit  pour  encou- 
rager ceux  de  la  Religion ,  &:  pour  les  mettre  en  cftat  de 
l'emporter  fur  les  Catholiques.  Mais  d' Andelot  y  eftant 
entré  incognito ,  &  ayant  recogneu  que  ceux  du  party  con- 
traire commençoient  à  fe  remuer ,  &:  que  fi  on  en  venoit 
aux  armes,  comme  il  y  avoit  apparence  qu'on  ne  le  pour- 
roit  pas  éviter ,  l'événement  de  l'affaire  fe  trouvcroit  péril- 
leux, il  manda  au  Prince  qu'il  fe  haflaft,  &:  que  le  fuccés 
de  fon  delîèin  dependoit  de  fa  diligence.  Le  Prince  donc 
s'eilant  mis  au  grand  galop  à  fix  lieues  prés  de  la  ville,  & 
;iprés  luy  environ  deux  mille  chevaux,tantenMaiftres  qu'en 
valets  3  ce  fuft  premièrement  un  fujet  d'un  merveilleux 
étonnementàceuxquife  trouvèrent  fur  le  chemin,  &:  qui 
n*ayans  point  encore  ouy  parler  de  broùillerie  à  la  Cour,  ne 
fçavoient  à  quoy  imputer  un  li  étrange  mouvement  j  &  puis 
ce  fut  encore  une  matière  de  rifée,  à  ceux  mefmes  quicou- 
roient ,  à  caufe  des  fauts  &  des  cullebutes  qu'on  faifoitdans 
ime  carrière  11  déréglée.  Cependant,  avec  tout  ce  defor- 
dre,  la  célérité,  en  cette  occafion,  comme  en  une  infinité 
d'autres  occafions  militaires,  exécuta  ce  que  l'on  s'eftoit 
propofé.  Caries  Catholiques  d'Orléans,  qui eftoient en 
beaucoup  plus  grand  nombre  que  les  autres ,  n'ayant  pas  eu 
le  loyfir  de  fe  recognoiftre,  n'y  de  fe  refoudre  à  fermer  leurs 
portes ,  le  Prince  y  arriva  &  s'en  faifit,  &  ce  fuft  fa  refource 
dans  les  difgraces  qu'il  reçeut  puis  après  en  fes  affaires.  Par 
ce  qu'ayant  perdu  Bourges,  qu'on  difoit  n'avoir  pas  efté 

B  2  defen- 


12  Laviede  François, 

défendu  comme  il  falloit ,  &  en  iliitte  Rouen ,  quelque  de- 
voir qu'on  euft  fait  de  le  garder  au  delà  de  ce  qu'on  pen- 
foit  qu'il  le  pcuft  eftre,  ce  Prince  fe  fuft  veu  réduit  à  de  mau- 
vais termes,  fi  Orléans  ne  luy  eufl:  donné  le  loylir  d'atten- 
dre le  fecours  que  d' Andelot ,  qu'il  avoit  envoyé  en  Alle- 
magne 5  luy  amena  enfin ,  après  des  folicitations  &  des  dili- 
gences inimaginables.  Ce  fecours  eftant  venu ,  le  Prince 
prit  la  campagne,&:  l'armée  ennemie  la  tenant  aufïy,  il  fe  fit, 
avant  que  de  lé  joindre ,  diverfes  allées-&-venuës  de  part  & 
d'autre ,  pour  trouver  quelque  accommodement  >  &  enfin 
on  fe  refolut  à  ce  célèbre  pour  parler  de  Toury ,  qui  eft  rap- 
porté fi  foigneufement  dans  les  hilloires.  Il  fuft  donc  con- 
venu entre  la  Reyne  &:  le  Prince,  qu'ils  fe  verroient  là, qu'ils 
pourroient  amener  chacun  de  foncoflé  cent  gentils-hom- 
mes avec  armes  &c  lances ,  &:  non  plus  :  que  les  autres  troup- 
pes  n'approcheroient  point  du  lieu  de  l'entreveuë  plus 
prés  que  de  deuxheuës:  que  trente  chevaux  légers  de  part 
&  d'autre  ,  fix  heures  devant  que  s'aboucher  ,  découvri- 
roient  la  campagne  qui  eft  extrêmement  raze  en  cet  endroit- 
là.  La  Reyne  &  le  Roy  de  Navarre  d'un  cofté ,  le  Prince  Se 
l'Amiral  de  l'autre ,  tous  à  cheval ,  fe  trouvèrent  au  lieu  afïï- 
gné,  &  cependant  les  deux  trouppes ,  quieftoientcompo- 
iées  de  perfonnes  d'ehte  &:  mei'mes  la  plus  part  Seigneurs 
démarque,  firent  alte  à  huiâ:  cens  pas  l'une  de  l'autre.  Le 
Marefchal  d' Anville  commandoit  à  l'une ,  &  le  Conte  de  la 
Rochefoucaut  à  l'autre,6c  dans  celle  cy  eftoit  la  Nouë,choi- 
fy  avec  les  autres  par  le  Prince  pour  cela.  En  quoy  l'on  peut 
voir  la  confideration  qu'il  faifoit  de  fa  qualité ,  &  l'eftime 
en  laquelle  il  avoit  des  lors  fa  vertu.  Les  entreveués  eftans 
ordinairement  fulpeâres  ,  par  ce  qu'elles  font  perilleufes. 
Ce  pour  parler  n'ayant  produit  aucun  fruit ,  &  les  chofes  en 
eftant  venues  aux  plus  grandes  extremitez ,  la  Noue  fui  vit 
toujours  le  Prince  jufques  à  la  bataille  deDreux,où  il  ié  trou- 

va> 


SEIGNEUR-DELANouë.  1^ 

va,  &  y  fit  le  devoir  d'un  tres-vaillant-homme  -,  &  la  bataille 
ayant  eu  le  fuccés  que  chacun  fçait ,  il  accompagna  l'Amiral 
en  fa  retraitte ,  Taflifl-a  dans  les  exploits  qu'il  fit  dans  la  bafle 
Normandie ,  6c  demeura  en  armes  avec  luy  jufques  à  la  paix. 
Les  particularitez  de  cette  guerre  font  décrites  par  les  hifto- 
riens ,  &  qui  voudra  voir  combien  la  Noue  eftoit  honnefte 
homme,  &  capable  de  juger  des  grandes  affaires,  il  faut  qu'il 
lize  les  reflexions  qu'il  a  faites  fur  les  caufes ,  fur  les  progrez 
&  fur  la  fin  de  ces|)remiers  troubles ,  &  en  gênerai  fur  tout- 
tes  les  choies  mémorables  qui  s'y  firent,  tant  dans  les  con- 
feils  que  dans  les  combats.  Car  il  y  verra  d'excellens  témoi- 
gnages de  fa  pieté ,  par  laquelle  il  rapporte  à  la  conduite  de 
la  providence  de  Dieu  la  difpofition  dés  évenemens  de  cho- 
kst  que  les  autres  ont  accoutumé  d'attribuer  ou  à  la  provi- 
dence humaine ,  ou  à  la  fortune.  Il  y  trouvera  des  preuves 
d'un  jugement  exaft  &  profond,  à  examiner  les  choies  dou- 
teufes,  &  a  en  prononcer  platoft:  par  elles-mefmes  que  par 
les  évenemens  -,  comme  particulièrement  où  il  s'agift  de 
comparer  l'adbion  du  Prince  de  Condé  quand  il  aban- 
donna Paris  à  fes  ennemis  ,  avec  celle  de  Pompée  ,  lors 
gu'il  laiflà  la  ville  de  Rome  en  la  puiflànce  de  Celar.  Il 
y  verra  des  remarques  fur  les  adtions  militaires  ,  comme 
fur  les  accidens  arrivez  en  la  bataille,  &  fur  le fiege  d'Or- 
léans, où  il  montre  qu'il  y  eftoit  parfaitement  entendu.  Il 
y  trouvera  dcquoy  louer  fa  generofité ,  en  ce  qu'il  donne 
aux  a(n:ions  des  ennemis  la  louange  qu'elles  méritent,  & 
met  nommément  celles  du  Duc  de  Guyfe,  le  grand  fîeau 
de  ceux  de  la  religion  ,  dans  leur  plus  beau  jour ,  avec 
cette  déclaration  exprefîè  ,  que  quand  il  verra  reluire  la 
vertu  en  quelque  perfonne  que  ce  foit  ,  là  il  l'honorera. 
Enfin  il  y  verra  une  merveilleufe  inclination  à  la  bonté  &: 
à  la  charité ,  pour  avoir  bonne  opinion  de  ceux  là  mefmes 
qui  ne  luy  en  donnent  point  de  fujet  apparent ,  quand 

B"3  ils 


14  La  vie  de  François, 

ils  ne  luy  en  fourniflcnt  point  aully  de  manifcftement  con- 
traire. 

La  paix  qui  termina  cette  guerre,  ne  dura  pas  long  temps. 
Le  Prmce  de  Condé,  r  Amiral ,  d'Andeiot,  &  grand  nom- 
bre d* autres  Seigneurs  de  la  Religion  ,  ayant  creu  que  s'ils 
ne  pre^'enoient  ceux  de  Guife ,  leurs  mortels  &  implacables 
ennemis,  ilsferoientprevenus'pareux,  &mellans  avecla 
Religion  l'intereft  de  PEftat  ,  à  la  Ibuveraineté  duquel  la 
mailonde  Guife  avoit  la  réputation  depretendre  au  préju- 
dice des  Princes  du  fang  ,   ils  prirent  de  nouveau  les  ar- 
mes.   Et  parce  qu'outre  la  raifon  toute  apparente  qu'ils  y 
voy oient  ,  ilsavoient  expérimenté  dans  la  guerre  précé- 
dente 5    qu'en  ces  querelles  de  Religion  &  d'Eftat ,  ceux 
qui  ont  le  moyen  de  pouvoir  faire  parler  le  Roy  ,  ôc  d'em- 
ployer fon  nom  &  fon  authorité  >  ont  un  avantage  ineili- 
mable  ,  ils  tafcherent  de  fe  mettre  en  pofture  de  s'en  préva- 
loir. De  la  vint  cette  célèbre  entreprife  de  Meaux,  dont 
le  refîèntiment  defcendit  fi  avant  dans  le  cœur  du  Roy 
Charles  IX.  quelque  jeune  qu'il  fûft,  qu'il  n'en  a  jamais  per- 
du le  fouvenir.   De  forte  qu'outre  l'extrême  averii on  qu'il 
a  toujours  témoignée  depuis  contre  ceux  de  la  Religion,; 
les  Catholiques  mefmes  ont  creu  ,  &:  ont  laiffé  parefcrit, 
&  Monluc  entre  les  autres  ,  que  ce  fuffc  ce  qui  produifit  en- 
fin cette  funefte  journée  de  la  fain£b  Barthélémy.  La  valeur 
des  Suifîès  ,  dont  les  confederez  Ç  ainfy  s'appelloient  le 
Prince  &ceux  qui  l'accompagnoient  ^  nepeurent  jamais 
entamer  le  bataillon ,  ayant  remené  le  Roy  à  Paris ,  &  ren- 
du ce  premier  effort  inutile,  il  falut  avoir  recours  à  d'autres 
dehberations.   Et  par  ce  que  la  guerre  fe  fait  par  les  hom- 
mes 5  &  que  les  hommes  font  nourris ,  entretenus ,  &  défen- 
dus principalement  par  les  villes  ,  ils  refolurent  de  fe  faifir 
du  plus  grand  nombre  des  bonnes  places  qu'ils  pourroient, 
6c  enfuitted'amaffer  des  trouppes.    Car  ce  coi-ps  qu'ils 

avoient 


Seigneur  DE  LA  Noue.  if 

avoient  fait  ,  &  avec  lequel  ils  efiayerent  d'exécuter  leur 
deflein  à  Meaux  ,  n'eftoit  compofé  que  d'environ  400.  che- 
vaux, &nepouvoit  tenir  la  campagne  devant  une  armée. 
La  Noue  donc  eftant  dans  ce  party  là ,  il  y  rendit  de  grands 
fervices  en  l'une  &  en  l'autre  cle  ces  deux  choies.  Il  fuft  prié 
de  s'en  aller  à  Orléans  ,  &  talcher  de  s'en  rendre  le  maiitre, 
non  à  force  ouverte  ,  ce  qui  euft  efté  impoUible ,  veu  le  peu 
de  gens  qu'ils  avoient  ,  &:  qu'un  nommé  le  Capitaine  Ca- 
ban y  commandoit  avec  quelques  gens  de  guerre  :  mais  par 
adreiîè  ,  par  refolution ,  &  par  intelligence  avec  ceux  de 
dedans  qui  favorifoient  la  caufe.  Il  s'y  achemina  donc  avec 
peu  de  gens  ,  &:d'Aubignéluy  donne  feulement  ij.  che- 
vaux en  cette  occafion,  adjouftant  que  ceux  qui  ont  fait 
la  guerre  avec  luy  ,  l'ont  tousjours  veu  incurieux  degrofjîr 
fa,  trouppe.  Pour  ne  donner  point  de  foupçon  il  les  fit  entrer 
trois  à  trois  ,  fur  le  point  que  les  habitans  de  la  Religion , 
qu'il avoit  fait  advertir  ,  &:  qui  s'entendoient  avec  luy ,  fe 
jetterent  aux  portes ,  &  quand  ils  furent  joints  5  il  fe  mit  à 
donner  les  ordres  pour  s'afleurer  de  la  place.  Les  Catholi- 
ques 5  bienque  furpris  ,  ne  s'eftonncrent  pas  pourtant, 
&  fortans  de  leurs  maifons  en  armes  ,  ils  voulurent  faire  un 
ralliement  dans  la  grande  place  du  Martroy  :  mais  la  Noue 
avec  fes  gens  ne  leur  en  donna  pas  le  loyfir  ,  &  les  chargea 
il  brufquement ,  qu'il  les  contraignit  de  quitter  la  place.  Ils 
voulurent  encore  fe  rallier  dans  une  autre  place  qui  s'appelle 
l'étape  :  mais  la  Noué  y  eftant  couru,  ils  y  rendirent  peu 
de  combat ,  &  fe  fauverent  le  mieux  qu'ils  peurent.  L'une 
des  portes  de  la  ville  ,  nommée  la  porte  Baniere,  du  cofté 
de  Paris,  eftoit  alors  en  tel  efl-at,  qu'elle  fervoit  de  Citadelle 
&  de  logement  au  capitaine  Caban  &  à  ^^.s  gens  ,  lefquels  fe 
voyans  groflis  de  quelque  nombre  des  habitans  ,  qui  s'e- 
ftoient  retirés  là  dedans  ,  &  pourveus  d'Artillerie  &  des 
munitions  necelîàires  pour  l'exécuter  ,  fcrefolurent  de  s'y 

def- 


i6  LaviedeFrançois, 

deffendre.   Ils  foudroyent  dont  quelques  maifonsàcoiips 
de  canon  ,  &  tiransau  long  de  la  rue  qui  repond  à  la  place 
du  Martroy ,  ils  eiperoient  tellement  incommoder  la  Noue 
&  les  Tiens ,  que  pour  peu  de  lecours  qui  leur  vint,ils  le  con- 
traindroient   d'abandonner   l'eiperance  de  fa  conquefte. 
Mais  la  relblution  &la  prudence  d'un  bon  capitaine  le  ti« 
rent  de  beaucoup  de  peines.  La  Noue  doncques  ayant  fait 
un  petit  corps  de  quelques  uns  des  habitans  qui  avoient 
pris  les  armes  pour  luy  ,  &  tiré  quelques  foldats  des  envi- 
rons, oiiildonnaadvisàfesamis  del'eftat  auquel  il  eftoit, 
afÏÏegea  cette  porte  par  dedans  &  par  dehors  ,  &  l'envi- 
ronna de  tranchées.   Et  nonobftant  l'effort  du  canon ,    il 
avança  fes  travaux  de  telle  façon  ,  qu*avec  environ  300. 
hommes  (^car  il  n'en  eût  jamais  davantage  en  ce  llege  là,^  il 
obligea  Caban  à  capituler  ;  &ainfî,  avec  peu  d'effufion 
defang,  &  fans  qu'il  fuft  fait  aux  habitans  aucun  domma- 
ge, fors  ce  qui  eft  inévitable  en  la  chaleur  du  combat ,  il 
afîèura à fon party  cette  grande  ville  d'Orléans,  d'oiil'on 
tira  grand  nombre  de  commoditez  pendant  le  cours  de  cette 
guerre.  L'intention  de  la  Noue  n' eftoit  pas  de  fe  renfermer 
là  dedans  :  c'eft  pourquoy  il  en  fortit  incontinant  après  pour 
aller  aflèmbler  des  trouppes ,  &  s'eftant  abouché  avec  le  Vi- 
dame  de  Chartres ,  le  Comte  de  Montgommery,  Nicolas 
de  Champagne  Comte  de  la  Suze ,  Charles  de  Beaumanoir 
Laverdin,  &:  quelques  autres ,  ils  prirent  chacun  leurs  de- 
partemens,  &  coururent  avec  une  diligence  incroyable  la 
Bretagne,  l'Anjou,  la Touraine,  la  haute  Normandie,  le 
Perche  &  la  Beaufïê.    Chacun  ayant  ramaiîe  ce  qu'il  peut 
degensjils  mirent  enfemble  mille  hommes  de  pied, &:  3000. 
chevaux,  marcherentenuncoips  quelque  temps,  prirent 
d'abord  J  en  ville,  qui  fe  rendit  fans  combat,  &:  puis  fe  divife- 
rent  en  deux  trouppes  pour  fe  faciliter  les  pafîàges.  Ils  efcala- 
derent  Eftampes ,  receurent  Dourdan  des  mains  de  Jean  de 

l'Ho- 


Seigneur  de  la  Noue.  \j 

l'Hôpital  conte  de  Choily,qui  pritleur  part^^^Sc  après  avoir 
eilàyé  quelques  autres  moyensde  paflcr  la  Seniejpour  iej  oin- 
dre au  Prince  qui  eftoit  à  S.Denis ,  enfin  ils  paiFerent  en  bat- 
teau  au  delîbus  de  S.  Cloud ,  à  la  faveur  d'une  chaude  efcar- 
mouche  qu'ils  firent  donner  à  ceux  qui  gardoient  le  pont.Le 
Prince  ayant  reçeu  ce  renfort,&  quelque  peu  d'autres  qu'on 
luy  amena  d'ailleurs,  il  donna  la bataillequ'on appelle  de 
S. Denis, où  la  Noue  le  trouva, combatit  avec  le  Prince, &  eut 
part  en  la  gloire  de  cette  a£l:ion, qu'on  a  eftimée  la  plus  har- 
diment entreprife,&  la  plus  vigoureulement  exécutée  qui  fe 
foitveuë  de  long-temps. Car  le  Coneftablede  Mont-moran- 
cy,qui  commandoit  l'armée  ennemie,  avoir  i  fooo. hommes 
de  pied,  entre  lefquels  il  y  avoit  un  gros  de  6000.  Suilles ,  & 
prés  de  3000. hommes  de  cheval, montés  &  armez  à  l'avanta- 
ge,&  combartoit  à  la  veuë  de  Paris  ^  de  la  Cour.  Ce  qui  ou- 
tre l'artillerie, Se  l'avantage  de  la  place  où  il  eftoit  campé,  luy 
fembloit  promettre  une  vid-oirc  indubitable. Le  Prince,par- 
ce  que  d' Andelot  avoit  emmené  la  moitié  de  'iç.s  trouppes  à 
une  autre  expédition ,  ne  fe  trouvoit  avoir  alors  fi  non  1 200. 
hommes  de  pied,  &  1 600.  chevaux,la  plus  part  Cavalerie  le- 
gere,&  encore  fi  defavantageufement  armée ,  que  300.  des 
mieux  montez,  qui  dévoient  combatre  avec  des  lances,  n'en 
peurentayoir  d'autres  ,  finon  celles  qu'ils  firent  faire  des 
perches  qui  foûtenoient  les  loges  de  la  foire  du  Landit  :  &: 
ncantmoins  le  Coneftablc  y  ftit  blefie  à  mort ,  la  victoire  y 
fût  balancée ,  &  bien  que  les  confederez  fuflènt  contraints 
de  quitter  le  champ  de  bataille  ,  ils  fe  retirèrent  avec  ordre, 
&:  s'y  retrouvèrent  le  lendemain ,  pour  prefenter  le  combat 
à  leurs  ennemis.  Mais  perfonnc  n'cftant  forti,  foit  parla 
confternation  que  la  mort  du  Coneftablc  avoit  caufée ,  foit 
pour  quelqu' autre  confideration  ,  le  Prince  deflogea  de  là, 
&:  prit  fa  marche  vers  la  Lorraine,  pour  recevoir  les  Rey  très 
qu'on  luy  amcnoit  d'Allemagne.  La  Noue  fit  le  voyage ,  & 

C  com- 


"T^  La  vie  de  François, 

comme  il  a  toiij  ours  paru  généreux ,  libéral ,  zellé  à  la  caufe 
qu'ilavoitembrafTée,  &  dégagé  autant  &plus  qu'homme 
de  Ton  temps ,  de  Tes  attachemens  qu'on  a  ordinairement  au 
bien  ,  il  fut  des  premiers  qui  fournirent  de  leur  bourfe ,  6c 
de  leur  vaiflelle  d'argent  5  au  payement  des  A Uemans  ,  & 
qui  induifirent  les  autres  à  faire  cequiàpeines'eftoitveu 
depuisjules  Cefar ,  c'eft  qu'unepartie  d'une  armée  fournift 
de  l'argent  au  General,  afin  de  contenter  l'autre.  Il  retourna 
avec  le  Prince  à  Orléans,  de  là,  les  confederez  marchèrent  à 
Chartres,  &  la  Noue  eut  fa  part  du  fie^e  &  de  tout  ce  qui 
s'y  fit.  Il  nous  a  laifle  dans  Tes  mémoires  une  defcription 
bienexadlre  de  tout  ce  qui  fepalîaen  cette  guerre,  &  c'eft 
de  là ,  que  nos  hiftoriens  ont  tiré  la  plus  part  de  ce  qu'ils  en 
difent  de  bon  j  &  néanmoins  il  n'y  parle  jamais  de  Iby  fors 
en  un  endroit  où  il  dit ,  Aufejour  que  nou/fijmes  devant  cette 
flace  CM.  tAmiralft  une  belle  contr  entreprife\  ayant  ce  femble 
quelque  peine  à  dire  qu'il  s'y  fuft  trouvé.  Mais  ce  n'eft  pas 
la  feule  fois  que  dans  la  fuite  de  cette  hiftoire  ,  nous  remar- 
querons que  par  une  modeftie  extraordinaire  il  a  entière- 
ment paflë  fous  filence  quelques  unes  de  fes  aurions,  dont  il 
euft  peu  faire  parade  fans  aucune  vanité.  Mais  il  eftoit  du 
nombre  de  ceux  que  la  modeftie  empefche  de  parler  d'eux 
mefmes5&:  dont  la  magnanimité  void  toujours  ce  qu'ils  font 
de  beau  &:  de  vertueux  ,  bien  loin  au  defîbus  de  leur  cou- 
rage, &  de  l'idée  de  l'honneur  qu'ils  fe  font  formée  en  l'en- 
tendement. 

Il  paroift  aflèz  par  la  façon  dont  la  Noue  parle  de  la'paix 
qui  fôt  conclue  devant  Chartres,  qu'il  n'eftoitpas  d'advis 
qu'on  la  fift.  Non  qu'il  aymaft  la  guerre  à  caufe  d'elle  mef- 
me  -,  car  les  gens  fages  ne  la  font  que  pour  avoir  la  paix. 
Beaucoup  moins  aymoit-il  les  guerres  Civiles,  que  toutes 
fortes  de  gens  de  bien  doivent  avoir  en  horreur.  Mais  il 
ne  concluoit  pas  volontiers  à  cette  paix ,  par  ce  qu'il  voyoit 

bien. 


Seigneur  de  la  Noue.  19 

bien  Ç  eu  efgard  à  la  conftitution  des  efprits,  &  aux  difcouri 
qui  fe  tenoient  par  ceux  mefmes  qui  la  negotioyent) qu'elle 
ne  feroit  pas  de  durée,  &  qu'on  ne  vifoit  qu'à  defarmer 
les  confederez  pour  les  prendre  puis  après  avec  avantage  :  & 
le  Prince  5  l'Amiral  &  quelques  autres  clairs-voyans ,  l'ap- 
percevoient  bien  ;  mais  ils  furent  emportez  par  le  torrent, 
&  cédèrent  à  l'impatience  de  ceux  à  qui  la  guerre  pefoit , 
&quibrLiloientde  defirde  revoir  leurs  maifons&  leurs  fa- 
milles. Il  y  confentit  donc  à  la  fin  comme  eux  ,  &  (e  retira 
en  Bretagne ,  s'attendant  bien  d'eftre  obligé ,  de  remonter 
à  cheval  dans  peu  de  temps.  En  effedb  le  Prince  de  Condé 
s'eflant  retiré  à  Noyers,  &  l'Amiral  à  Chaftillon,  ils  eurent 
advis  certain  qu'on  fe  vouloit  faifir  de  leurs  perfonnes  j  ce 
qui  leur  fit  prendre  larefolution  de  fe  retirer  en  lieu  de  feu- 
reté.  Et  par  ce  que  par  la  paix  ils  avoient  rendu  toutes  les 
places  qu'ils  tenoient  dans  les  provinces  plus  voyfines  de 
Paris ,  la  neceflité  les  obligea  d'eflayer  à  gaigner  la  Rochel- 
le,  &  de  tenter  un  pafîagepar  la  rivière  de  Loyre ,  où  ils  fu- 
rent fi  heureux ,  qu'en  ce  temps  là  on  croyoit  qu'il  y  avoit 
en  leur  aflàire  quelque  chofe  de  miraculeux.  Bien  qu'une 
partie  des  enfansded'Andelotfuftavec  l'Amiral  leur  on- 
cle, faperfonneeftoiten  Bretagne,  où  comme  j'aydes-ja 
dit ,  il  avoit  beaucoup  de  bien.  Cette  retraitte ,  qui  eftoit 
comme  une  fuite ,  eitoituneefpecede  déclaration  de  guer- 
re, par  ce  qu'il  eftoit  à  prefumer  qu'eftans  fuivis  &  atta- 
quez ,  ils  chercheroient  les  moyens  de  fe  garentir.  De  fait  il 
s'aflèmbla  incontinent  forces  trouppesàl'entour  d'eux,  &: 
la  nouvelle  de  ce  nouveau  defordre  ayant  couru  en  Breta- 
gne, Se  d'Andelot  en  ayant  eu  quelque  advis,  luy  &  fes 
amis  amaflerent  de  gens  en  la  plus  grande  diligence  qu'il  fe 
peut ,  &  la  Noué  y  fôt  des  premiers.  Ce  qu'ils  peurent  met- 
tre enfemble  ne  pouvoir  tenir  la  campagne  dans  les  provin- 
ces de  Bretagne  >  de  Normandie ,  &  d'Anjou ,  d'où  ils  les 

C  2  avoient 


20  LaviedeFrançois, 

avoient  tirées>&  ainfi  il  faloit  qu'ils  paflàflènt  LoyrCjpour  fc 
joindre  à  leur  gros. Les  ponts  de  Ce  ny  de  Nantes  n'clloient 
point  à  leur  commandement,  &  entredeux,  la  rivière  n'efl 
jamais  guéable.  Ilsfe  donnèrent  donc  rendez- vous  à  Beau- 
fort  en  valléejàdiftance  prelque  pareille  de  Saumur  &  d*  An- 
gers ,  pour  eflayer  de  trouver  quelque  quay  à  la  Dagueniere 
ou  aux  Rofiersjcar  quant  aux  ponts  de  Saumur,ils  n'clloyent 
point  en  leur  puiflance.  D'Andelot  y  arriva  le  premier  avec 
quatre  cornettes  de  gens  d'armes,  une  d'arquebufiers  à  che- 
val,&  quatre enfeign es  defantaflins.LeVidame  de  Chartres, 
&:les  Seigneurs  de  Chaumont  &  de  Barbefieux  avec  leurs 
trouppes  s'y  rendirent  le  mefme  jour.La  Verdin  s'y  achemi- 
na avec  ^.cornettes  &  2  .enfeignes  d' Arquebufiers.  Le  Conte 
de  Montgomery,avec  trois  cornettes  &  f.  enfeignes  degens 
de  pied,  fût  prié  de  fe  rendre  à  S.  Mathurin  fur  la  levée,  &  la 
Noue  avec  4.  cornettes  &  foo.  hommes  de  pied  ,  gaigna 
S.Martin,&lesRofiers  pour  fonder  le  gué  de  Loire.Ces  gens 
ne  croyoient  pas  avoir  d'autre  ennemi  à  combatte  que  la 
grandeur  de  ce  fleuve ,  qui  eft  rarement  gueable  en  ces  en- 
droits làjlors  qu'ils  fe  virent  fur  les  bras  Sebaftien  de  Luxem- 
bourg ,  Seigneur  de  Martigues ,  qui  ayant  aufîy  amafle  des 
trouppes  dans  la  Bretagne  ôcle  bas  Anjou ,  avoitpaffé  Lau- 
tion  dans  un  bac  au  port  de  Sorges,pour  venir  joindre  le  Duc 
de  Montpenfier  à  Saumur.  Une  s'attendoit  pas  de  les  ren- 
contrer, non  plus  qu'eux  luy.Mais  eftant  capitaine  fort  deter- 
miné,&:  d'ailleurs  fe  voyant  réduit  à  la  neceffité,  ou  de  boire 
Laution  s'il  reculoit,  ou  de  fe  faire  un  chemin  avec  refpée,il 
les  chargea  11  brufquement ,  qu'il  renverfa  tout  ce  qu'il  ren- 
contra à  la  Dagueniere  &  à  S  .Mathurin, &  contraignit  même 
d' Andelot,  qui  s'y  eftoit  venu  loger ,  de  luy  lailfer  le  pafîage 
libre.La  Noue  ayant  oùy  quelque  bruit  de  ce  combat,  depe- 
fcha  200.  Arquebufiers  pour  les  envoyer  devant  vers  l'alar- 
me,afîn  de  fecourir  leurs  compagnons.  Mais  l'infanterie  de 

Mar- 


Seigneur,  de  la  Noue.  21 

Martigues5qui  edoit  de  vieux  Soldats ,  au  lieu  que  les  autres 
efloient  nouveaux  ,  les  mit  en  route  à  un  quart  de  lieuë  des 
Rofiers5  0Ù  elle  les  rencontra, &  continua  fa  marche.  LaNouë 
eftoit  en  perfonne  à  S.  Martin  avec  fa  Cavalerie.  Mais  après, 
avoir  quelque  temps  fait  contenance  de  les  vouloir  attendre, 
voyant  qu'il  n'y  avoit  point  d'apparence  de  foire  combatre 
des  gens  de  cheval  contre  des  gens  de  pied  en  un  lieu  fi  defa- 
vantageux,il  fe  retira  dans  la  valée5en  tenant  ordre  de  batail- 
le,afin  que  s'ils  avoient  la  hardieflede  le  fuivre  jufques  dans 
les  lieux  où  il  y  avoir  allés  d'efpace  pour  fe  manier,il  les  peud 
combatre  avec  efperance  de  vi£toire.  Mais  il  leur  fuffifoit  de 
pafîèr.  Quelque  efcorne  que  ceux  de  la  Religion  euficnt  re- 
ceuë  dans  ce  combat ,  ils  en  eftoient  quittes  pour  80.  hom- 
mes tout  au  plus  :  mais  leur  principale  difficulté  demeuroit, 
qui  eftoit  de  pafler  la  rivière.  D' Andelot  n'en  perdit  pour- 
tant pas  l'efperance  ,    &:  fit  fonder  la  rivière  en  divers  en- 
droits j  &  comme  on  eftoit  en  ces  pénibles  incertitudes,  la 
Noue  s'adreftà  à  luy,&  luy  dit  qu'il  eftoit  befoin  d'advifer  à 
ce  qu'ils  avoient  à  faire  en  cas  qu'ils  ne  trouvalîènt  point  de 
paftàge.  A  cela  d' Andelot  fit  une  réponfe  quejerapporte- 
ray  par  les  paroles  de  la  Noue  mefme.  ^hc  pouvons  mm  faire  ^ 
dit  il^fmon  prendre  un  parti  extrême  ,  pour  mourir  comme fol- 
dats  y  ounomfauver  comme  foldats  f  zSMon  advls  eft  de  nous 
joindre  tom  ^  é'nou^  retirer  ay.ottS.  lieues  d'icy-,  vers  le  pays 
large ,  à"  faire  donner  des  advertiffemens  a  Meffieurs  de  CMom- 
penfter  (^  de  (JMartigues  que  nous  nom  en  allons  comme  fuy ans  ^ 
tous  dijjtpez ,  chacun  tachant  a  efchaper  le  péril  ^  ce  qu'ils  croiront 
fort  aifément.    Cependant  animons  ^préparons  nos  gens  à  vain- 
cre :  d"  s'ils  s'approchent  de  nom  y  {comme  il  n'y  a  doute  qu  ils 
ny  viennent  incontinent ,  plmpour  butiner  que  pour  combattre  ) 
alors  donnons  valeur  eu fement fur  eux ,  car  nom  les  romprons^  ^ 
dpresn'y  aura-t  iltrouppequi  d  un  mois  nom  ofe  affronter  ,   6" 
nom  fera  ayfe  degaigner  /'  Alemagne  ou  le  haut  des  rivières.    La 

C  3  Noué 


22  LaviedeFrançois, 

Noue  ayant  rapporté  cette  réponce  avec  beaucoup  de  louan- 
ge ,  comme  une  chofc  parfaitement  à  fon  gouil ,  montre 
bien  que  fi  la  neceflité  l'euft  voulu ,  il  euft  aydé  à  d' Andelot 
à  exécuter  une  reiolution  li  genereufe.  Mais  ils  trouvèrent 
un  chemin  plus  court,  s'eftant,  dit-il  luy  melme  encore, 
trouvé  un  quay  comme  miyaculeuzement,  ou  il  n'y  avoit  mémoire 
d  homme  que  jamais  aucun  eustpajp  là  ;  tellement  que  le  lende- 
dcmain  ils  y  pafîèrent  tous  avec  beaucoup  de  joye ,  comme 
chacun  peut  penfer ,  &  rabatirent  par  ce  moyen  les  bravades 
de  Martigues.  Car  après  avoir  enflé  fa  victoire  par  les  let- 
tres qu'il  efcrivoit  à  la  Cour ,  &s'eftre  vanté  de  tenir  d' An- 
delot &  toutes  Ces  trouppes  à  fa  mercy,  on  y  Içeut  à  quelques 
jours  de  là ,  quelles  avoient  toutes  pafTé ,  &c  que  cette  brave 
refolution  ,  &  ce  combat  qui  avoit  mené  tant  de  bruit, 
eftoient  abfolument  inutiles.  Ce  que  j'ay  encore  à  remar- 
quer eft  5  que  d*  Andelot  ayant  defiré  que  la  Noué  fift  la  re- 
traite &  demeuraft  le  dernier  du  cofté  de  l'ennemy,  en  quoy 
il  montroit  qu'elle  eftime  il  faifoit  de  fa  conduite  &  de  fa 
valeur ,  il  n'en  dit  quant  à  luy  chofe  quelconque  dans  {es 
mémoires. 

Ces  trouppes  ayant  joint  le  Prince ,  &  d'autres  beaucoup^ 
plus  grandes  luy  eftant  venues  de  plulieurs  autres  provin- 
ces ,  &  particulièrement  de  Languedoc  fous  la  conduite  du 
Seigneur  d'Acier  ,  il  en  formaun  corps  d'Armée,  qui  euft 
efté  redoutable  à  (hs  ennemis  s'ils  n' enflent  eu  la  puiflance 
du  fouverain  entre  les  mains.  Mais  on  luy  en  oppofa  une 
plus  grande  fous  le  generalat  deMonfieur,  Duc  d'Anjou, 
frère  du  Roy-,  &  ces  deux  groflès  puifl^nces,  quis'entre- 
cherchoient  pour  fe  combatte  en  tournoyant  danslePoi- 
6tou,  en  furent  diverfes  fois  fur  le  point,  &  néanmoins  en 
perdirent  les  occafions ,  &  ne  fe  pafla  rien  de  fort  confidera- 
ble  entr' elles,  fi  non  quelques  grandes  efcarmouches,  que  la 
renommée  fit  paflier  en  divers  endroits  pour  des  combats 

gène- 


Seigneur  de  la  Noue.  25 

généraux.  La  Noue,  qui  nous  a  décrit  leur  marche,  fut 
toujours  en  celle  du  Prince  5  &  comme  il  fuivoit  la  guerre, 
comme  un  meftier  dans  lequel  il  fe  vouloir  rendre  parfait, 
il  y  fit  diverfes  belles  obiervations  que  je  laifie  à  lire  en  Tes 
efcrits  à  ceux  qui  veulent  devenir  capitaines.  Je  remarque- 
ray  feulement  deux  chofes  qui  peuvent  efbre  confiderées 
par  touttes  fortes  de  gens.  La  première  eft  que  les  mare- 
chaux  des  logis  des  deux  armées  s'eflans  rencontrez  en  mê- 
me temps  dans  un  gros  bourg  nommé  Pamprou ,  ils  s*y  bat- 
tirent &  s*en  chaflérent  par  deux  ou  trois  fois  les  uns  les  au- 
tres ,  &c  enfin  s*arrefterent  chacun  à  un  quart  de  lieuë  de  là, 
fans  fuir,  par  ce  qu'ils  efperoientd'eftrefoullenus.  Et  en 
effet  ils  le  furent  -y  mais  ceux  qui  fouftinrent  les  Catholiques 
eftans  en  beaucoup  plus  grand  nombre  que  n'efloient  les 
trouppes  de  P Amiral  &  ded'Andelot  qui  paroiflbient  de 
l'autre  coflé ,  les  deux  frères  fe  trouvèrent  en  cette  occafion 
oppofés  en  advis  d'une  façon  tout  à  fait  extraordinaire.  Car 
d' Andelot,  qui  ne  trou  voit  jamais  rien  trop  chaud,  dit  qu'il 
fe  faloit  retirer  au  pas,  &  qu'il  ne  faloit  point  regarder ,  à  la 
honte  de  la  retraite ,  pourveu  qu'on  mift  fes  trouppes  en 
feureté.  l'Admirai,  qui  eftoit  homme  merveilleufement 
confideratif ,  s'opiniaftra  à  vouloir  demeurer ,  dilant  qu'il 
eftoit  neceflàire  de  cacher  fa  foiblefle  par  la  bonne  conte- 
nance :  &  par  ce  qu'il  eftoit  l'aifné ,  &  qu'il  avoit  plus  d'au- 
torité ,  cet  advis  l'emporta.  Or  eft-ce  un  fait  homme  de 
guerre,  de  dire ,  comme  fait  la  Noue  fur  ce  fujet ,  qu'encore 
que  l'advis  de  l'Admirai  reùfllt,  celuy  de  d' A ndelot  eftoit 
plus  feur.  Mais  que  chacun  d'eux  ait  contrarié  à  fa  difpofi- 
tion  naturelle,  &  à  fa  coutume  d'agir,  &  que  d'Andelot 
eftant  comme  Marcellus ,  adtif,  dehbcraft  fifagement,  ôc 
l'A  mirai  eftant  lent  &  temporifeur  commeFabiusMaximus, 
opinaftfi  hazardeufemcnt,  c'eft  ce  qui  peut  bien  tomber 
fous  la  confideration  dequi  que  ce  foit  qui  recherche  atten- 
tivement 


2^  La  vie  de  François, 

tivement  la  cognoiflànce  des  caulcs  de  chaque  chofe.  Si  ces 
deux  grands  hommes  pouvoient  eftre  llilpccbs  de  jaloufie 
l'un  contre  l'autre,  l'on  diroitqueparcequel'unavoitle 
premier  dit ibn fentiment  en  cette  occurrence,  cette  mau- 
-vaiie  paillon  fit  que  l'autre  en  prit  leçon  trépied.  Carc'eft 
la  coutume  de  ceux  qui  le  laïUent  dominer  par  cette  hu- 
meur 5  &:  il  y  en  a  de  qui  pour  deviner  qu'elle  lëra l'opinion, 
il  ne  faut  que  dire  la  llenne ,  par  ce  que  l'envie  qu'ils  ont  de 
rabatre  l'autorité  de  ceux  qu'ils  ne  peuvent  fupporter ,  leur 
en  fera  prendre  les  antipod es.  Mais  ces  deux  frères  vi voient 
avec  tant  d'amitié ,  &  poilèdoient  tous  deux  la  vertu  en  un 
degré  fi  éminent,  que  ce  feroit  leur  faire  tort  que  d'en  avoir 
cette  penfée.  Aufîy  la  Noue  les  garentit-il  nettement  de  ce 
foupçon,  quand  il  met  cette  quellion  en  avant.  Si  d' Ande- 
lot  eiift  elle fufceptible de  peur,  on  diroit  que  le  courage 
luy  manqua  en  cette  occallon ,  &  que  la  prefence  du  péril 
n'esbranla  pas  la  confiance  de  fon  frère.  Mais  la  Noue  l'ap- 
pelle en  quelque  lieu  le  chevaUer  ians  peur,  Se  fes  adions  luy 
avoient  de  longue-main  acquis  ce  nom  &  cette  réputation 
dans  les  armées.    De  dire  ,  comme  fait  la  Noué ,  qu'aux 
-  prompts  mouvemens  on  ne  garde  pas  toujours  l'ordre  ac- 
couftumé  en  fes  actions ,  c'eft  dire  quelque  chofe  de  folide 
6c  de  pertinent  à  la  vérité.  Mais  outre  que  cela  efl  bien  gê- 
nerai ,  il  pourroit  eftre  fu  jet  à  quelque  mauvaife  interpréta- 
tion de  cofté  ded'Andeiot,  par  ce  que  c'eft  dans  les  occa- 
fions  fubites  èc  impreveuës,  &:  aufquelles  on  n'a  pas  eu  le 
loyfir  de  fe  préparer ,  que  ceux  qui  ne  font  pas  bien  confir- 
més en  l'habitude  de  la  vertu  militaire,  fentent  les  mouve- 
mens de  la  crainte.   On  pourroit  doncques  dire  ,  ce  me 
femble  ,  que  l'Amiral  Se  d'Andclot  eftans  deux  hommes 
excellemment  bien  formés  par  la  nature  à  la  prudence  &  à  la 
valeur  -,  s'ils  euflènt  efté  de  mefme  tempérament ,  non  feule- 
ment ils  euilènt  elle  tous  deux  égaux  en  ces  deux  vertus^ 

mais 


Seigneur  DE  LA  Noue.  if 

mais  encore  en  chacun  d'eux  elles  eulîent  efté  égales.    Mais 
le  tempérament  de  Pun  eftant  naturellement  d'eflre  ardent 
&  véhément ,  à  caufe  de  la  chaleur  qui  dominoit ,  <k  la  com- 
plexion  de  Pautre  eftant  plus  tempérée  de  flegme-,  en  d' An- 
delot  la  prudence  a  efté  naturellement  predominée  par  la 
valeur ,  &  en  T  Amiral  la  valeur  a  efté  en  quelque  forte  infé- 
rieure à  la  prudence.  Tellement  que  quand  il  a  falu  com- 
mencer à  mettre  ces  deux  vertus  en  ufage  dans  les  actions, 
chacun  s*eft  volontiere  porté  aux  chofes  aufquelles  il  eftoit 
enchné  par  la  nature.  Et  comme  c'eft  d'ordinaire  la  com- 
plexion  naturelle  qui  nous  détermine  en  nos  premières 
actions,  &  qui  nous  en  fait  fouvent  repeter  de  femblables 
quand  les  occafions  s'en  prefentent ,  aufli  la  fréquente  répé- 
tition de  mefmes  opérations  a-t'elle  cela  de  propre ,  qu'elle 
forme  des  habitudes  en  nos  âmes  qui  s'accordent  avec  ces 
mouvemens  de  la  nature,  &  avec  les  inchnations.  Ainft 
c'eftoitla  coutume  de  d'Andelot,  dans  les  occafions  de  la 
guerre,  de  fuivre  les  inclinations  du  courage,  &  mefme  dans 
les  partis  hazardeux;,  par  ce  quec'eftoit  fon  naturel  ;  comme 
c'eftoit  fon  naturel  qui  l'avoit  premièrement  porté  à  pren- 
dre cette  coutume.  Au  contraire,  &  la  nature  &  la  coutume 
de  l' Amiral  luy  faifoit  d'avantage  de  ferer  à  la  prudence  en 
femblables  occafions.   Cependant  ny  le  courage  n'avoit 
point  aveuglé  la  prudence  en  d'Andelot,  ny  en  l'Amiral 
la  prudence  n'avoit  point  efteint  le  courage.  Et  bien  que 
l'une  de  ces  deux  vertus  efclataft  d'avantage  en  l'un,  &  l'au- 
tre en  l'autre,  fî  eft-ce  que  la  prédominante  n'empefchoit 
pas  que  l'autre  ne  produifift  de  belles  opérations.  Elles  fe 
mcfloient  donc  ordinairement  en  la  production  de  leurs 
actions  ,  en  telle  façon  qu'en  d'Andelot  les  avions  qui  pa- 
roiffbient  eftrede  hardiefle,  eftoient  accompagnées  de  pru- 
dence, autrement  il  n'euft  pas  efté  fi  bon  Capitaine  qu'il 
eftoit.  Et  en  l'Amiral  celles  qui  paroifloxent  eftredepru- 

D  dencc 


26  La  vie  de  François, 

dence  eftoient  accompagnées  de  cette  fermeté  inébranlable 
de  courage  8c  de  confiance  qui  Ta  rendu  Padmiration  de 
fon  temps.  Mais  leur  mellange  quclqucsfois  le  pouvoir  fai- 
re de  telle  façon ,  que  dans  les  actions  de  l' A  mu'al  le  coura-? 
geeuftplusdefplendeur,  &encellesded'Andelot,  lapru-^ 
dcncc  plus  de  louange.  Si  donqucs  cela  s'eltoit  rencontré 
en  deux  difterentes  occafions ,  l'on  ne  trouveroit  point 
étrange  que  d' Andelot  euft  fait  céder  fon  courage  à  ia  pru- 
dence ^  par  ce  que  les  raifons  en  eufîêntparufiévidentesi 
qu'il  n'euft  pii  fe  lailîêr  emporter  à  fa  valeur  fans  tomber 
dans  la  témérité  -,  n'y  que  l'Amiral  euft  fait  céder  ià  pruden- 
ce à  fa  valeur,  par  ce  que  la  trop  grande  circonlpefbion  l'euft 
fait  foupçonner  de  quelque  foibleflè.  Ce  donc  qu'il  y  a  icy 
de  difficile  à  décider  5  c'eft  qu'vne  mefme  occafion ,  &qui 
fembloit  fe  prefenter  de  melme  façon  à  leurs  yeux ,  ait  pro- 
duit entr'-eux  deux  en  mefme  temps  un  effet  contraire  à  leur 
naturelle  confl:itution5&:  à  leur  conduite  ordinaire.  On  peut 
donc  icy  adjoûter,  que  toute  telle  occafion  que  celle  qui  fe 
prefentoit  alors ,  a  deux  vifages.  Car  encore  que  de  quel- 
que cofté  qu'on  la  regardaft  il  y  peufl  avoir  du  péril ,  par  ce 
qu'en  demeurant  on  fe  mettoit  au  hazard  d'un  combat  in- 
egaljôc  en  fe  retirant  on  couroit  rifque  d'eftre  fuivi,&  d'efbre 
mis  en  defordre  >  fi  eft-ce  qu'à  demeurer  il  y  avoiîplusde 
danger;  mais  il  y  avoir  aufïy  plus  d'honneur-,  à  fe  retirer,  il 
y  avoir  moins  d'honneur  3  mais  il  y  avoir  aufly  plus  de  feu- 
reté.  Cependant  comme  d'une  cofté,  le  péril  du  premier 
parti  fe  pouvoit  éviter  par  la  bonne  mine ,  comme  il  parut 
par  l'événement  i  de  l'autre  le  défaut  de  l'honneur  fere- 
compcnfoit  par  le  profit  qui  confiftoit  en  la  confervation 
des  trouppes.  Il  arriva  donc  alors  que  d'Andelot  ayant 
d'abord  envifagé  cette  occafion  par  l'endroit  de  l'utilité  qui 
ferapportoit  à  la  prudence,  cette  idée  s'empara  tellement 
de  fon  eiprit  3  que  l'autre  n'y  pût  entrer  >  6c  qu'au  contraire 

l'Ami- 


$«ig:^eur.;de  [LA  Noue.  17 

l'Amiral  ayant  dlé  pfemierement  efmeu  de  l'idée  de  l'hon- 
neur qui  le  rapportoit  au  courage,  il  ne  conlidera  pas  l'au- 
tre viiàge  de  l'oCcafion  avec  tant  d'attention,  tt  par  ce  que 
cela  le  paifa  en  fort  peu  de  temps,  &  qu'il  falut  prendre  fa 
reiblutionfurlechamp,  n'y  ce  grand  courage  de  d'Ande- 
lot  n'eut  pas  le  loylir  des'elever  comme  il  avoit  accoutumé, 
&  de  ternir  un  peu  l'éclat  des  raifons  de  circonfpedion  &: 
de  prudence,qui  avoientfaili  Ion  intelleâ::n'y  cette  lumière 
de  prudence  dont  l'intelled:  de  l'Amiral  eftoit  ordinaire- 
ment rempli ,  n'eut  pas  le  loyfir  d'empefcher  l'élévation  de 
fon  courage.  Oreft-il  bien  yray  qu'il  arrive  rarement  que 
les  idées  des  chofes  s'attachent  de  cette  façon  à  l'efpriti  c'eft 
pourquoy  n'y  les  hommes  fouverainement  prudens  ne 
prennent  pas  Ibuvent  des  relblutions  hazardeules,  n'y  les 
.hommes  Ibuverainement  courageux  ne  confiderent  pas 
fouvent  le  péril  en  leurs  délibérations.  Et  par  ce  qu'il  eft 
encore  beaucoup  plus  extraordinaire  &  plus  rare  qu'une 
feule  &  mefme  occafion  produilé  par  Tes  difïerens  vifages 
deux  effets  de  cette  nature  fi  contraires  en  mefme  temps: 
La  Noué  a  eu  raifon  de  trouuer  quelque  chofe  de  mer- 
veilleux en  cet  accident,  &  de  le  remarquer  comme  une 
choCe  quafi  finguliere.  La  féconde  chofe  à  confiderer  dans 
la  defcription  qu'il  nous  donne  de  la  marche  de  ces  armées, 
c'efl:  qu'encore  que  peu  fouvent  deux  fi  grofles  puifîànces 
ayent  mefme  defîein,  fi  eft-ce  qu'elles  cherchoient  égale- 
ment le  combat ,  &  ne  refpiroient  finon  de  décider  leur  dif- 
férent en  une  journée.  Il  fe  prefenta  diverfes  fois  de  belles 
occafions  à  l'une  &  à  l'autre  de  le  faire,  ou  en  tout,  ou  en 
partie ,  avec  avantage.  Et  elles  avoient  touttes  deux  de 
tres-fufîifans  &  très  -  expérimentés  capitaines  capables  de 
s'en  prévaloir.  Et  néanmoins  quant  aux  unes ,  ils  ne  les  ap- 
perceurent  pas ,  comme  à  Pamprou  &  àjafneùil  -,  &:  pour  le 
regard  des  autres ,  il  les  apperçeurent  bien ,  &  fe  mirent  en 

D  2  devoir 


28  La  VIE  dï;  Fra^^oij, 

devoir  de  les  faire  reûlîîr  comme  à  Loudun,  où  l'Amiral 
eflaya  de  défaire  l'armée  de  Monfieur ,  &  à  Montreuil  où  le 
jeune  conte  de  Brillac  entreprit  d'enlever  l'Amiral  mefme. 
Mais  ils  en  furent  toujours  empefchés  par  des  accidens  qui 
ne  fe  peuvoient  ny  deviner  ny  éviter  par  aucune  pré- 
voyance humaine.  Jules  Cefar  dit  en  quelque  lieu  que  la 
fortune  a  beaucoup  de  pouvoir  en  toutes  choies  5  mais  parti- 
cuherement  dans  les  affaires  de  la  guerre ,  où  fouvent  des 
rencontres  fort  légères  prodmfent  de  grands  changemens. 
Les  Chreftiens  rapportent  comme  ils  le  doivent  ces  ren- 
contres à  la  Providence  qui  prefide  encore  plus  particuhe- 
rement  fur  les  batailles,  à  cauie  de  leur  incomparable  impor- 
tance, qu'elle  ne  fait  fur  aucuns  autres  éuenemens.  Mais  la 
Noue  qui  appelle  la  difpofition  de  ces  deux  armées ,  &:  leur 
ardent  defir  d'en  venir  aux  mains,une  folie,me  donne  Ibcca- 
fion  d'y  faire  cette  confideration.C'eft  queDieu  qui  eft  fage 
&  bon,  avoit  pitié  des  uns  &  des  autres ,  &  leur  vouloir  don- 
ner le  temps  de  penfer  ferieufement  àeux-mefmes,  &  d'en 
venir  à  quelque  bonne  compofition ,  pour  efpargner  le  fàng 
François.  Et  s'ils  eufTent  efté  capables  de  prendre  quelques 
meilleurs  fentimens,  &  qu'ils  euifent  tourné  ce  violent  defir 
de  combattre,  fur  les  ennemis  de  l'Eftat,  ou  fur  ceux  du 
nom  Chreflien,il  femble  que  rien  n'euft  pu  refifter  à  l'union 
de  leurs  courages.  Mais  ny  le  froid  horrible  qui  les  mal- 
traita fi  fort  aux  environs  de  Loudun ,  que  plus  de  trois  mil- 
le hommes  en  moururent  de  chaque  cofté,  ne  peut  refroidir 
cette  ardeur,  ou  amortir  la  haine  qu'ils  s'entreportoientj 
ny  la  rivière  de  Loire  qui  les  fepara  quelque  temps  pour  la 
neceffité  des  logemens,  ne  les  pat  empefcher  de  fe  harceler, 
&  de  chercher  à  s' entre-detruire  :  ny  le  temps  qui  s'écoula, 
&  les  diverfes  routes  qu'ils  prirent,  ne  les  empefcha  pas  de 
fe  rencontrer  enfin  à  Bafîac ,  où  le  Prince  perdit  la  vie ,  &  la 
Noué  la  hberté  :  &  voici ,  pour  reprendre  le  fil  de  mon  def^ 

fein. 


Seigneur  DE  LA  Noue.  2p 

feiiijcomment  la  chofe  arriva.  L'armée  de  Monfieur  s'eftant 
grolîie  de  nouvelles  trouppes ,  &  particulièrement  de  2000. 
Reîtres,  avoir  repafTé  le  fleuve  de  Loyre,  Payant  pris  la 
route  d' Angoulclrne,  vouloit  affronter  Tennemy.  Celle  du 
Prince  &  de  les  confederez ,  s'eftant  pluftoft  diminuée ,  ne 
rechcrchoitplus  le  combat  avec  cette  allegrefle  précédente, 
•&  neantmoins  ne  le  vouloit  pas  fuïr  avec  des-honneur.  S'e- 
ftans  donc  trouvées  fort  proches  fur  les  bords  de  la  Charen- 
te, Pune  d'un  cofté  &  l'autre  de  l'autrej' Amiral,aprés  avoir 
luy  mefme  recogncu  l'endroit  où  Monfieur  vouloit  palier 
pour  aller  à  luy,  délibéra  de  luy  empelcher  le  paiîage ,  au 
moins  pour  cette  journée  là,  &  pour  le  lendemain.  Feu  de 
gens  ruffifoient  pour  prendre  garde  à  ce  que  les  ennemis 
entreprendroient ,  &  pour  entretenir  le  combat  en  cas  de 
neceflîté,  jufques  à  ce  que  félon  l'advis  qu'on  leur  en  don- 
neroit  on  peuft  les  fecourir  de  toutes  les  forces  qui  eftoient 
aux  environs.  C'eft  pourquoy  il  ordonna  que  deux  regi- 
mens  d'infanterie  logcafTent  à  un  quart  de  lieue  du  pont, 
qui  avoit  efté  rompu ,  pour  faire  garde  prés  de  là ,  tiers  par 
tiers,  &  que  quelque  peu  derrière,  ildemeuraft  800.  che- 
vaux pour  les  fouflenir.  Cela  fait  il  fe  retira  à  Batîàc  avec  le 
refte  de  l'avant-garde,  &  le  Prince  logea  àjarnac  qui  ell  une 
lieuë  plus  avant.  Si  cela  eufl:  elle  executé,il  ne  fût  point  arrivé 
de  defordre.  Mais  la  cavallerie  &  la  plus  part  de  l'infanterie, 
ne  pouvant  fupporter  l'incommodité  du  logement,  fe  reti- 
ra ailleurs ,  &  ce  qui  demeura  fit  fi  mauvaife  garde,  &  s'aqui- 
ta  fi  peu  de  fon  devoir ,  que  les  ennemis  ayans  fait  un  pont 
debatteaux,  &  raccommodé  l'autre  qui  avoit  elle  rompu, 
parlèrent  au  foir  avec  peu  de  bruit ,  &  avant  minuit  toute 
l'armée  fut  de  l'autre  codé  de  la  riviere.L' Amiral  n'en  a^^int 
elle  ad verti  qu'au  point  du  jour,  fit  toutte  la  diligence  qui 
fe  pouvoit ,  en  faifant  alte  à  Baflac  pour  y  faire  venir  fes 
trouppes,  leur  bagage,  &  le  canon,  afin  de  marcher  tous 

D  3  enfem- 


^o  LaviedeFrançois, 

enfemble.  Car  il  y  avoit  liuift  ou  9.  cornettes  de  Cavalleric 
avancées  de  ce  collé  là ,  avec  quelques  enfeignes  de  gens  de 
pied,  dont  les  chefs  elloient  Mongomery  5  d'Acier,  &:  Pu- 
viaut,  qu'il  ne  vouloit  pas  laiffer  à  lamercydel'.ennemy. 
Mais  le  Ibin  qu'il  eut  de  les  conierver  y  fit  tout  perdre  >  par 
ce  que  s'eilantpafTé  vn  ailés  long-temps  à  les  attendre ,  ce- 
luy  de  le  retirer  efchappa ,  &  la  fleur  de  la  Cavallerie  s'avan- 
çant  fous  la  conduite  du  Duc  de  Guyfe,  de  Martigues,  &  du 
Conte  de  Briflàc ,  capitaines  déterminés ,  ce  fût  à  ceux  qui 
faifoient  la  retraite  à  fouftenir  leur  furie.  D' Andelot ,  la 
Noue  &  la  Loué  eftoyent  là ,  qui  les  reçeurent  d'abord  avec 
une  grande  refolution,  &  après  plufieurs  belles  charges ,  la 
Noue  &  la  Loue  defgagerent  Puviaut  &  fon  régiment  que 
les  ennemis  avoient  enveloppé.  Et  comme  Martigues  pouf- 
foit  avec  un  effort  extraordinaire ,  -&  que  ces  deux  avec  qua- 
tre ou  f.  cornettes  de  Cavallerie  le  vouloient  fouftenir  & 
rembarer  au  paftàge  d*un  riuflèau,  jufques  à  ce  que  l'Amiral 
ayant  eu  loylir  de  paftèr ,  il  ramafTaft  les  trouppes  difperfées, 
&  les  tiraft  de  ce  demeflé,ils  y  furent  enveloppés  eux  mêmes 
par  un  gros  de  nouvelles  trouppes ,  &  demeurèrent  prifon- 
niers.  L'Amiral  retourna,  &  fit  fa  charge  vigoureufe.  Le 
Prince  y  arriva,  qui  fit  la  fienne  encore  plus  rude ,  &  s'il  ne 
fûtpoint  venu  de  nouvelles  forces  à  l'ennemy,  ils  eufîènt 
félon  l'apparence  remporté  l'honneur  du  combat.  Mais  tout 
le  gros  de  l'armée  de  Monfieur  y  furvenant ,  ceux  du  Prince 
tournèrent  le  dos,  &  après  avoir  perdu  environ  cent  gentils- 
hommes ,  &  laiffé  le  Prince prifonnier ,  comme  on  l'aflèioit 
auprès  d'un  arbre,  parce  qu'il  avoiteû  une  jambe  rompue 
d'un  coup  de  pied  de  cheval,un  gentil-hommeGafcon  nom- 
mé Montefquiou ,  luy  donna  un  coup  de  piftolet  dans  la 
tefte ,  &  le  tua.  Cette  bataille  fe  donna  le  1 3  .jour  de  Mars 
I  j6cf;  &  quelles  fuittes  elle  eut ,  &  comment  par  la  pruden- 
ce &  par  la  conftance  de  l'Amiral,  les  affaires  des  ceux  de 

la 


SEIGNEURDELANouë.  3I 

la  Religion ,  qui  fembloient  abfolument  ruynées ,  fe  rele- 
vèrent 5  on  le  peut  apprendre  de  ceux  qui  en  ont  efcrit. 
Pour  ce  qui  eft  de  la  Noue ,  il  ne  fût  pas  long-temps  entre  les 
mains  des  viârorieux.  Car  l' eftime  en  laquelle  il  eftoit  entre 
ceux  de  la  profelHon ,  &  particulièrement  en  l'efprit  de  l'A- 
miral ,  &:  le  bcibin  qu'on  avoir  de  Ton  confeil  &  de  la  mainj 
pour  remettre  les  armes  des  confederez  en  quelque  réputa- 
tion, firent  qu'on  chercha  le  plùtoft  qu'on  peut,  lemoyen 
de  l'en  retirer.  Sefîac ,  lieutenant  de  la  compagnie  d'hom- 
mes d'armes  du  Duc  de  Guile ,  &  homme  de  confidcration, 
avoit  elle  pris  priibnnicr  par  ceux  delà  rehgion  ,  ôceiloit 
entre  les  mains  de  l'Amiral-,  ^Courboulbn  ,  quijufques 
là  5  avoir  luivy  le  party  du  Prince  de  Condé  ,  &  qui  avoir 
elle  aulîl pris  priibnnicr  à  Baifac  ,  faifoit  ce  qu'il  pouvoit 
pour  élire  elchangé  avec  luy  -,  &  croyoit  élire  d'allés  gran- 
de confidcration  pour  élire  préféré  à  la  Noué.  Mais  quel- 
que inftance  qu'il  en  fifl  faire,  l'Amiral  ne  le  voulut  pas  ,  &c 
relafcha  la  rançon  à  Selîac  ,  à  la  charge  que  de  l'autre  co- 
dé on  mettroit  la  Noué  en  liberté  ,  en  quoy  il  montra 
qu'il  les  cognoifToit  bien  tous  deux  ,  &qu'iUçavoit  com- 
bien l'un  valoitmieuxque  l'autre  :  car  Courboufon  eut  un 
tel  mécontentement  de  cette  a£lion  ,  qu'il  en  abandon- 
na le  party  des  confédérés  ,  &  la  religion  Reformée.  La 
Noue  eflant  délivré  ne  manqua  pas  de  retourner  à  fes 
gens  ,  &  comme  les  Princes  de  Bearn  &  de  Condé  ,  l'un 
nepveu  ,  &  l'autre  fils  de  celuy  qu'ils  venoient  de  per- 
dre, eurent  par  l'advis  delà  Rey  ne  de  Navarre,  pris  lare- 
folution  de  venir  au  Camp ,  pour  autorifer  de  leur  nom  la 
puiflance  que  les  confédérés  avoientdonnéeà  l'Amiral ,  de 
gouverner  leurs  affaires  ,  &  de  conduire  leurs  armées,  il 
ne  fc  pafla  pas  deux  mois  ,  qu'il  ne  juflifiafl:  la  confiance 
qu'on  avoit  en  fa  vertu.  Le  Duc  des  deux-ponts  venoit  en 
France  avec  une  armée ,  en  faveur  des  reformés.   Une  fi 

longue 


52  La  vie  de  François, 

longue  marche ,  tant  de  rivières  à  traverfer ,  tant  de  villes  à 
coftoyer  ,  &  tant  d'ennemis  furies  paiTages  ,  faifoientpa- 
roiftrefajondtionavecles  Princes  comme  abfolument  im- 
poflîble.  Neantmoins  elle  efloit  11  neceilaire  que  leur  ruyne 
paroifîbit  autrement  inévitable  :  c'eft  pourquoy  il  faloit 
faire  tous  efforts  imaginables  pour  s'en  approcher.  Mais 
pour  prendre  cette  route,  il  faloit  laifler  le  Poitou,  &les 
provinces  voy fines  à  dos ,  &  les  expofer  à  la  merci  des  enne- 
mis pendant  l'abfence  de  l'armée.  Pour  éviter  cet  inconvé- 
nient ,  qui  eftoit  d'une  grande  confequence ,  tant  à  caufe  de 
la  Rochelle  ,  que  de  plufieurs  autres  villes  du  parti ,  on  fe 
refolut  de  donner  à  la  Noue  la  qualité  de  Gouverneur  du 
Poitou,  de  l' A  unis ,  &  de  la  Guyenne ,  mais  avec  peu  de  for- 
ces neantmoins  ,  efperant  qu'il  fupléroit  à  ce  défaut  par  fa 
valeur  &  par  fa  prudence.  De  fai£t  Monluc  accompagné 
de  quelques  autres,ayant  entrepris  d'affiéger  la  Roche-cha- 
lais ,  il  creut  que  la  Noue ,  qui  n' eftoit  pas  loin  de  là ,  avec 
douze  cnfeignes  de  gens  de  pied,  &:  4.  ou  foo.  chevaux ,  ne 
manqueroit  jamais  de  tâcher  à  y  mener  du  fecours ,  eftanty 
ài\X.-A-)  foldat  èr  'VMlUnt-homme^comme  ile/i  fage^  s' il  y  a  capitai- 
ne en  France.  Mais  Çzs  forces  ne  fufîfans  pas  pour  hazarder  un 
combat,  &  la  Roche  s'eftant  rendue  avant  qu'on  en  peuft 
avoir  d'autres ,  il  falut  prendre  un  autre  parti.  Et  par  ce  que 
les  affeires  ne  prefîbient  pas  beaucoup  de  ce  cofté  là ,  l'Ami- 
ral prit  la  refolution  de  le  prier  d'aller  après  luy  en  Limou- 
fin,  afin  que  s'ils  feprefentoit  quelque  occafion  de  confe- 
quence ,  il  y  peuft  eftre  prefent.  De  faidt  il  y  eut  une  mémo- 
rable rencontre  à  la  Roche-labeille ,  où  il  eut  fa  part ,  &  l'A- 
miral ne  l'euft  pas  laifTé  aller  ï\  toft ,  fi  les  entreprifes  des  en- 
nemis en  Poitou ,  n'euflènt  necefîàirement  requis  là  pre- 
fence.  Le  Conte  du  Lude  eftoit  gouverneur  de  cette  pro- 
vince là ,  pour  le  Roy ,  &  fe  prévalant  du  temps ,  auquel  il 
necroyoit  pas  que  ceux  de  la  religion  peufîèntrien  opofer 


Seigneur  de  la  Noue.  35 

à  Tes  defleins ,  il  mit  6.  à  7000.  hommes  fur  pied  5  Se  entre- 
prit d'allieger  Niort ,  eiperant  de  commencer  &:  de  le  faci- 
liter par  là  5  la  conquefte  de  la  province.  La  Brollc  com- 
mandoit  dedans,  &  les  habitans  ne  manquoient  pas  de  cou- 
rage -j  mais  il  n'y  avoit  pas  moyen  de  tenir  fans  fecours ,  & 
quelque  fecours  qu'onypeuft  jetter,  toujours  euft  il  falu 
ployer  fi  quelqu'un  ne  faifoit  lever  le  fiege.  Puviaut,  que 
les  Princes  avoient  laiiîe  en  Saintonge  avec  quelques  for- 
cesjy  mena  le  fecours,y  entra  malgré  le  Conte  du  Lude  avec 
<)00.  hommes,  foûtinfl:  le  fiege  vaillamment  quelque  temps, 
&  eftoit  preft  de  recevoir  un  allàut ,  quand  après  avoir  re- 
cogncu  la  brèche ,  &  harangué  fes  foldats,  un  coup  de  ca- 
non tiré  de  dehors ,  le  porta  par  terré  comme  mort.  Neant- 
moins ,  fbn  corps  ayant  efté  couvert ,  pour  ne  décourager 
pas  les  gens  de  guerre  &  les  habitans ,  &  l'impreilion  que  iés 
vives  exhortations  avoient  faite  fur  leurs  eiprits ,  y  eftant 
encore  toutte  récente ,  ils  firent  fi  bon  devoir  que  le  Conte 
du  Lude  n'y  gaigna  rien.  Pourlcrcfte,  la  Noue,  folicité 
par  les  prières  des  afiîegés  ,  &  de  la  Province ,  partit  de  Li-»- 
moufin  en  diligence  du  conlèntement-de  l'Amiral  -,  mais  ne 
pouvant  amener  aucunes  trouppesavecluy  ,  par  ce  qu'on 
ne  vouloit  point  afFoiblir  l'armée ,  qui  tous  les  jours  s'atten- 
doit  à  avoir  Monfieur  furies  bras ,  il  fût  contraint  de  ramaf^ 
fer  toutce  qu'il  peut  dans  le  pays.  Ce  qu'il  pût  faire,  cefût 
de  mettre  enfemble  g  00.  chevaux,  &  deux  enfeignes  de  gens 
de  pied ,  commandés  par  la  Garde  &  Boifuille ,  aufquelles 
il  joignit  le  régiment  de  Saint  Maigrin,  qui  eftoit  de  5).  en- 
feignes 5  conduittes  par  le  fergent  Major ,  parceque  Sain£t 
Maigrin  eftoit  mort  à  la  R  ochelle  il  y  avoit  peu.  Son  pre- 
mier deftein  fut  de  jetter  des  gens  &  des  provifions  dans 
Niort ,  que  l'ennemi  &  la  neceftîté  preflbient.  Mais  ayant 
trouvé  cela  impoftible  à  l'exécution,  tant  le  Conte  du  Lu- 
de eftoit  8>c  fort  &  vigilant  en  fon  fiege  3  il  voulut  tenter 

E  quel- 


^^  LaviedeFrançqis, 

quelque  autre  choie.  S'eftant  donc  acheminé  jufques  à  de- 
mie heuë  prés  de  Fontenay  l'abbatu  ,  petite  ville  apparte- 
nante à  la  mailbn  de  Rohan  ,  il  eut  advis  que  quelques  cor- 
nettes des  ennemis,  commandées  par  Richelieu,  Landreau, 
Dantes,  &  quelques  autres ,  y  avoient  leur  quartier ,  &  que 
par  ce  que  la  ville  efloit  mal  murée,  &  mal  folfoyée ,  elles  s'y 
cftoient  barricadées  pour  y  eftre  en  plus  grande  feureté.  Sur 
cet  advis  il  fait  tourner  tefte  à  Tes  trouppes  de  ce  cofté  là ,  & 
marche  en  diligence.    Aufll  tofl  qu'il  eut  recogneul'eftat 
auquel  eftoient  les  ennemis,  pour  les  étomier  davantage -,  il 
leur  fait  faire  deux  attaques  en  mefme  temps ,  commandant 
à  la  garde  de  gaigner  les  barricades  avec  les  arquebufiers ,  & 
à  Bofuille  de  donner  l'alarme  bien  chaude  du  cofté  de 
Niort.  La  garde  donna  avec  beaucoup  de  vigueur,  &  après 
quelque  combat  que  rendirent  les  trouppes  de  Landereau, 
commandées  parles  Granges  Maronnieres ,  il  fe rendit  mai- 
ftre  des  barrières.  Boifuille  de  fon  cofté ,  fit  le  plus  de  bruit 
&  de  peur  qu'il  peut,  &  enfin  fe  fit  ouverture  par  une  mé- 
chante porte,  &:  entrant  de  furie  tua  fo.  ou  60.  foldats  des 
trouppes  de  Dantes  ,  avant  qu'ils  euflènteù  leloyfir  de  fes 
mettre  en  eftat.   Les  ennemis  fe  voyans  ferrez  de  H  prés  > 
s'étonnèrent  &  fe  mirent  fur  la  retraitte.   Mais  bien  que  le 
temps  qu'il  falut  à  la  garde  pour  pafîèr  les  barricades  qui 
eftoient  fortes  &  bien  Hées ,  les  favorifaft ,  ilsnelafçcurent 
faire  en  fi  grande  diligence  ,  que  ces  deux  compagnies  en- 
trées &  fou  tenues  de  quelques  cuirafles ,  ne  leur  taillaflènt 
plus  de  200.  hommes  en  pièces ,  &  ne  prifîènt  prefque  tout 
leur  bagage.  La  defïàite  euft  efté  plus  grande,fi  la  Noue  euft 
permis  que  pendant  que  l'infanterie  furetoit  dans  les  mai- 
fons,  la  cavallerie  euft  donné  fur  le  chemin  de  Niort.  Car 
c'eftoit  par  là  que  ces  trouppes  fe  retiroient  en  quelque  def^ 
ordre ,  pour  fe  joindre  au  fecours  que  leur  envoya  le  Conte 
du  Lude  après  avoir  reçeu  la  nouvelle  de  ce  combat.  Mais  la 

Noue 


Seigneur  de  la  Noue.  ^f 

Noue  eftantbien  adverty  defon  collé  que  ce  fecours  eftoïc 
compoié  de  4.  cornettes  qui  avoient  en  queue  bon  nombre 
d'infanterie ,  il  craignit  que  pendant  que  les  gens  le  fullent 
amulèz  à  combatte  ceux  qui  fe  retiroient ,  les  autres  qui 
cftoient  tous  frais ,  ne  furvinflent ,  &  ne  redonnallent  cœur 
aux  vaincus.  Ce  qui  arrivant ,  par  ce  qu^il  n'y  avoit  pas 
moyen  d'y  mener  Ion  infanterie  fi  prompte  ment,  il  euft  elle 
mal-ayfé  de  s'en  retirer  bagues  fauves.  Ayant  enlevé  ce 
quartier ,  il  prévit  bien  que  le  Conte  du  Ludes'imagineroit 
qu'il  fejourneroit  quelque  temps  à  Fontenay  ,  &  qu'il  y 
envoyeroit  des  gens  pour  tâcher  à  fe  vanger  de  cette  efcor- 
ne.  Sçachant  donc  l'extrême  difproportion  qui  edoit  entre 
leurs  forces,il  fe  retira  en  diligence  à  Mofay ,  oii  il  ne  fût  pas 
plûtoll  arrivé ,  qu'il  apprit  que  fa  conjeârure  avoit  elle  bien 
fondée.  La  nouvelle  de  cette  défaite  donna  quelque  coura- 
ge aux  alfiegés ,  qui  fe  promettoient  de  la  valeur  &c  de  la  vi- 
gilence  de  la  Noue ,  qu'il  entreprendroit  quelque  chofc  de 
plus  grande  confequence.  Mais  luy  n'ayant  pas  des  forces 
pour  ce  la  5  &  eux  ayans  des-ja  foûtenu  trois  aflauts ,  qui  leur 
avoient  emporté  beaucoup  d'hommes ,  Se  une  partie  de  leur 
efperance  de  pouvoir  refifter  à  l' advenir  ,  il  en  fût  arrivé 
quelque  fâcheufe  refolution  finon  que  Monfieur  congédia 
fon  armée.  Le  Conte  du  Lude  prévoyant  donc  que  celle  des 
Princes  s'en  viendroit  fondre  fur  luy  ,  &c  ayant  appris  que 
des-ja  Telligny  marchoit  avec  3000.  hommes ,  il  fe  retira  à 
Poiâriers.  C'eft  encore  un  trait  de  la  modeftie  de  la  Noue, 
ou  de  fa  magnanimité ,  que  bien  qu'il  euft  rendu  ce  fervicc 
à  ceux  de  Niort ,  &:  que  le  courage  qu'il  leur  donna  par  cet 
exploit  ,  les  fou  tint  jufques  au  temps  de  leur  deliurance, 
néantmoins  il  n'en  parle  du  tout  point  en  fes  mémoires ,  & 
donne  àTelligny  toute  la  gloire  d'avoir  fait  lever  ce  fiege , 
par  la  diligence  dont  il  ufa  à  y  amener  des  forces.  Niort 
eftant  hors  de  danger ,  la  Noue  retourna  trouver  les  Princes 

E  2  & 


^6  La   vie  de  François, 

&  l'Amiral ,  &  vint  avec  eux  à  ce  mémorable  fiege  de  Poi- 
tiers -,  où  ceux  de  la  Religion  firent  ii  mal  leurs  attaires.  Il 
pai-oift  bien  par  le  récit  qu'il  nous  fait  en  Tes  mémoires ,  des 
railbns  qui  furent  alléguées  en  la  délibération  de  ce  deflein, 
que  non  plus  que  l'Amiral ,  il  n'eftoitpas  d'advis  qu'on  l'en- 
treprifl: ,  &  qu'il  en  prevoyoit  bien  les  fuittes.  Mais  c'eft  le 
marheur  de  ceux  qui  font  en  la  pofture  oii  eftoit  l'Amiral 
alors  5  d'avoir  Ibuvent  à  dépendre ,  non  de  leurs  propres  fen- 
timens ,  &  de  l'advis  de  ceux  qui  font  les  plus  fages  ,  mais 
de  quantité  de  gens  qui  s'en  font  accroire  par  ce  qu'ils  font 
neceflàires  ,  &  qui  fe  laiflent  plûtoll  emporter  à  leurs  inte- 
refts  qu'à  laraifon.  Un  Prince  Ibuverain  commande  abfolu- 
menti  encore  a-t'il  quelque  fois  de  la  peine  à  eftre  bien  obeï: 
&  s'il  fuit  des  conlëils  qui  ayent  un  mauvais  fuccés ,  il  en  a 
bien  le  dommage  à  la  vérité,  mais  il  n'en  redoute  pas  le  blâ- 
me. Au  lieu  qu'un  chef  de  parti,  efl  obligé  de  prierjs'il  ne  le 
lailîe  aller  au  torrent  des  opinions  ,  ileil  en  danger  d'eftre 
abandonné  -,  &  tout  le  monde  voulant  partager  avec  luy  la 
gloire  des  bons  evenemens ,  il  a  ce  mal'  heur  de  porter  pref^ 
que  feul  le  blâme  des  mauvais  ,  encore  qu'il  n'en  foit  pas  la 
caufe.  Ce  ne  fût  pas  feulement  en  la  relblution  de  faire  ce 
fiege ,  où  la  PopeUniere  remarque  quelques  belles  aârions 
de  la  Noue ,  que  l'Amiral  fe  veid  contraint  de  fuivre  d'au- 
tres mouvemens  que  les  fiens  -,  ce  fût  auflî  en  la  bataille  de 
Moncontour  ,  dont  la  perte  fût  encore  de  plus  d'impor- 
tance. Il  eftoit,  comme j'aydes-ja  dit  5  de  fa  nature tem- 
porifeur,  &:fon  deflein  n'eftoit  pas  de  bazarder  (ans  necel^ 
lité  un  combat  gênerai,  en l'eftat  auquel  eftoient  fes  troup- 
pes.  Et  il  fut  encore  confirmé  dans  ce  fentiment  par  un  ad- 
vis  qui  luy  fut  donné,  comme  la  Noue,  qui  en  efi:  fidelle 
témoin ,  le  nous  rapporte.  Deux  gentils  -  hommes ,  dit  -  il, 
du  cojlc  des  Catholiques  ,  ejlans  efcartés ,  vinrent  parler  a  au- 
cuns de  la  religion  ,  y  ayant  quelques  fojfez  entre-deux ,  à-  leur 

îin^ 


SeigneurdelaNouc.  f^7 

tinrent  ce  langage.  CMefJïeurs^  nou^s portons  marques  d'enne?nis\ 
mais  nom  ne  vom  hàiffons  nullement ,  n'y  vofirefarty.  K^dvcr- 
tijjés  Monfteur  V  Armral  qu'il  fe  donne  bien  garde  de  combatrc  : 
car  noftre  armée  efi  merveilleufement  puijfante ,  par  les  renforts 
qui  y  font  furvenu-s  y  éf  efi  avec  cela  bien  delibcrce.  CMais  quil 
temporife  un  mois  feulement.  Car  tout  te  la  noblcjfe  a,  juré  (^  dit 
à  Monfeigneur ,  quelle  ne  demeurera  davantage ,  à"  quelles  em- 
ployé dans  ce  temps-la,  (^  qu  ils  feront  leur  devoir,  ^jiil  fe 
fouvienne  qutl  efi  périlleux  de  heurter  contre  la  fureur  Fran- 
coife  i  laquelle  pourtant  s'écoulera  foudain:  à"  s'ils  n'ont  prom- 
pte vi6ioire^ils  feront  contraints  de  venir  a  la  paix ^  pour  plufeurs 
raifbns  ,  ^  la  vou6  donneront  advantageufe.  Dites  Iny  que  nous 
fc avons  cecy  de  bon  lieu  ,  (^  dcf  rions  grandement  l'en  advertir. 
Cela  ayant  elle  rapporté  à  l'A  mirai,  il  le  gouilafort,  &:la 
raifon  en  eftoit  très-évidente.  Ses  trouppes  eitoient  dimi- 
nuées &  haraflées  -,  celles  de  Tennemy  groUies  de  beaucoup, 
&  encore  touttesfraifches.  Sa  perte,  Il  elle  arrivoit,  iém- 
bloit  eftre  fans  reflburce  >  la  leur  ne  le  pouvoit  eftre ,  ayant 
l'autorité  &  les  finances  du  Koy  à  commandement.  Ils 
eftoient  fur  la  defFenfive,  &  pourveu  qu'ils  fe  coniervafîent, 
c'eftoit  aflés  pour  leur  defîein  :  les  autres  les  attaquoient  & 
cherchoient  de  les  ruyner  par  une  bataille.  Ils  en  avoient 
des-ja  perdu  deux  :  les  autres  en  avoient  emporté  l'hon- 
neur, &  avoient  d'autant  plus  grande  efperance  du  fuccés 
de  celle-cy ,  qu'ils  croy oient  eftre  en  polFellion  de  la  viftoi- 
re.  Enfin  ils  avoient  à  dos  le  Poitou,  la  Saintonge,  &  la 
Rochelles  nommément,&  pouvoient  deffendre  leurs  villes, 
&  eftre  défendus  d'elles  s'ils  fe  contentoient  de  cela  pour  ce 
peu  de  temps  au  lieu  que  leurs  ennemis  fe  fiiflènt  indubi- 
tablement confumés  s'ils  enflent  voulu  entreprendre  quel- 
que chofe  d'importance.  La  Noué  &  quelques  peu  d'autres 
eiloient  d'un  mefme  advis  avec  l'Amiral  -,  mais  la  pluipart 
eitimcrent  que  l'advertiflèment  que  ces  gentils-hommes 

E  3  avoient 


38  LaviedeFrançois, 

avoient  donné ,  eftoit  un  artifice  pour  eftonner  :  6c  dirent 
qu'encore  qu'il  euft  quelque  apparence  d'eftre  bon,  ilve- 
noit  de  pedbnnes  furpedes ,  &  qui  avoient  accoutumé  de 
tromper,  &  fur  ces  confiderations ,  &  quelques  autres  de 
pareil  poids,  l'impatience  de  porter  les  fatigues  de  la  guerre, 
fit  qu'enfin  il  fut  reiblu  de  donner  bataille.  Je  ne  me  met- 
traypas  à  la  décrire,  cela  n'eftantpas  demondeflèin.  Je 
diray  feulement  que  la  Noué  ayant  prévenu  Monfieur ,  qui 
fe  vouloit  faifir  du  logement  de  Montcontour ,  &c  tout  le 
gros  des  Princes  cy  eftant  venu  peu  après ,  ces  deux  armées 
ne  peurenteftrefi  proches  l'une  de  l'autre,  qu'il  ne  fe  fifl 
quelques  efcarmouches  ,  &  qu'il  ne  fe  donnaft  quelques 
combats  i  mais  elles  ne  combatirent  de  toutes  leurs  forces 
que  le  lendemain.  La  Noue  combatif  avec  l'Amiral  dans 
l'avant-garde ,  &  après  divers  autres  beaux  exploits ,  l'Ami- 
ral ayant  fait  avancer  trois  regimensFrançois  avec  comman- 
dement de  ne  tirer  qu'aux  chevaux ,  il  entreprit  de  rompre 
fîx  cornettes  de  Reîtrcs  qui  faifoient  un  grand  efchec  fur  les 
trouppes  que  menoitle  Seigneur  d' Acier.Là,luy,laNouë,& 
Telligny  qui  raccompagnoient,firent  un  fi  grand  effort.  Se  fe 
méfièrent  fi  avant  dans  le  combat,  qu'il  pénétrèrent  jufques 
à  l'Artillerie  ennemie.  Mais  l'Amiral  ayant  reçeu  un  grand 
coup  d'arme  à  feu  entre  le  nez  &  la  joué,  &  quelque  blefi^èu- 
re  au  bras ,  fût  contraint  malgré  qu'il  en  eufl: ,  de  fe  retirer 
tout  doucement ,  &  le  plus  fecretement  qu'il  peut  de  la 
méfiée,  où  la  Noue  demeura.  Les  charges  y  furent  vigou- 
reufes  de  part  &  d'autre ,  &  la  victoire  balança.  Mais  enfin 
ceux  de  la  Religion  plièrent,  &  la  Noué  &  plufieurs  autres 
y  demeurèrent  prifonniers.  Pour  ceux  qui  moururent  dans 
la  chaleur  du  combat,  bien  que  les  Catholiques  y  ufafïènt  de 
quelque  rigueur  extraordinaire ,  on  peut  imputer  leur  mal- 
heur à  la  fureur  de  la  guerre.  Mais  on  ne  fçauroit  excufer 
l'inhumanité  qu'ils  commirent  à  tuer  divers  prifonniers. 

•  Ils 


Seigneur  de  la  Noue.  ^9 

Ils  difoient  à  la  vérité  que  c'eftoit  pour  vanger  les  cruautez 
qu'ils  pretendoien ravoir  efté  commifcs  à  la Roche-labeille 
bailleurs,  &  principalement  la  mort  de  Sainde  Colombe, 
&  d'autres  qui  avoient  eilé  tuez  en  Bearn.  Mais  outre  que 
ces  prétextes  n'eftoient  pas  fondez  ,  c'eft  contre  les  droits 
de  la  guerre  d'ofter  la  vie  à  ceux  à  qui  on  l'a  donnée ,  quand 
ils  ne  l'ont  point  mérité  par  manquement  de  paroUe  ou  par 
mauvaifes  actions.  Quoy  qu'il  en  foit,  il  y  en  eût  beaucoup 
qui  en  paflerent  par  là,  &  la  Noue  euft  indubitablement  efté 
de  ce  nombre ,  fans  Monfieur ,  qui  ayant  fon  mérite  en  fort 
grande  eftime,  le  tira  d'entre  les  efpées.  Il  en  a  laifîe  un  mo- 
nument en  {es  mémoires ,  difant  qu'il  luy  avoir  femblé  qu'il 
ne  devoit  pas  celer  que  l'humanité  de  Monjei^neur  fut  un  injlru- 
ment  de  la  benedi^ion  de  Dieu  pour  la  conjervatton  de  fa  vie. 
Et  comme  c'eftoit  un  bien-fait  ineftimable,  auily  Monfieur, 
quand  il  fût  devenu  Roy ,  ne  manqua-t'il  pas  de  le  luy  ra- 
mentevoir  aux  occafions.  Car  j'ay  veu  trois  ou  quatre  let- 
tres toutes  efcrites  de  fa  main ,  où  il  en  parle  afles  ouverte- 
ment 5  &:  l'une  particulièrement  en  ces  termes  :  le  m'affcure 
tant  que  voui  reconnoijfe/^ou  v  ou  lé  s  reconnoiTire  le  bien  que  vous 
Avês  reçeu  de  moy  ,  que  vous  ne  £* oub lier e7  jamais ,  (^  que  pour  le 
bien  de  monfervice  vous  vous  deve'X  efforcer  a  faire  ce  que  vous 
pouvez,  pour  cela.  Par  ce  que  cette  lettre  &  les  autres  de  mê- 
me, font  fans  d^tte ,  excepté  dujour  &  du  mois ,  &:  qu'elles 
parlent  affés  généralement,  il  eft  mal-ayfé  de  les  rapporter 
aux  fujets  particuliers  pour  lefquels  elles  ont  edé  efcrites. 
Neantmoins,  pour  dire  cela  en  pafîant,  &  avant  le  temps,  çà 
efté  lans  doute  à  l'occafion  de  quelque  prife  d'armes ,  par  ce 
qu'il  defire  de  luy  qu'il  employé  fon  crédit  à  entretenir  la 
paix,  &  protefte  que  fon  intention  eft  quant  à  luy  de  faire 
obferver  fes  edits. 

La  vie  {i\t  bien  fauvée  à  la  Noue  ^  mais  il  ne  pût  pas  fi  toft 
obtenir  fa  liberté.  C'eft  pourquoy  il  ne  fuivit  pas  l'Amiral 

en 


4^  LaviedeFrançois, 

en  fa  retraitte ,  n'eut  point  de  part  dans  les  refolutions  que 
laconftancc  invincible  de  l'Amiral,  &  fon  incomparable 
expérience,  firent  prendre  à  Partenay,  &  n'accompagna  pas 
les  Princes  dans  ce  grand  voyage  qu'ils  firent  avec  leurs 
trouppes ,  qu'ils  renforcèrent  de  telle  forte  en  Bearn ,  &  ea 
Languedocjqu'ils  en  refirent  une  belle  armée  qui  donna  une 
autre  bataille  prés  d' Arnay-le  Duc.Toute  prifon  cû  fâcheu- 
fe  'y  mais  celle-là  l'efloit  d'autant  plus  à  la  Nouë,qu'elle  l'em- 
pefchoit  de  fe  trouver  aux  occafions  d'honneur,  &  d'eflre 
utile  à  fon  party.  Et  toutesfois  il  n'en  fortit  pas  fi  toft  qu'il 
eull:  peu,  pour  une  occafion  qui  mérite  d' élire  rapportée. 
Strofîy  avoit  elle  pris  au  combat  de  la  Roche-labeiUe ,  & 
avoitefté  mené  à  la  Rochelle,  où  il  demeura  malade ,  &  il 
l'eftoit  encore  après  la  bataille  de  Moncontour.  Les  Ro- 
chelois  elcrivirent  donc  à  la  Cour  que  le  traitement  que 
l'on  feroit  à  la  Noué ,  feroit  aufiy  fait  à  Strofiy  :  ce  qui  don- 
na Toccafion  de  propofer  un  efchange.  Mais  le  Cardinal  de 
Lorraines'yoppofa,  difant  qu'il  y  avoit  en  France plufieur s 
Strojfy,  mais  ^  utlny  avoit  qu'un  la  Noué.  Neantmoins  les  amis 
de  Strofiy  foliciterent  cette  affaire  fi  vivement,  &:y  interef-, 
fèrent  la  Reyne  Mère  fi  avant,  que  l'efchange  ftitarrefté,  6c 
ordonné  qu'on  les  relâcheroit  l'un  pour  l'autre.  Les  Ro- 
chelois  5  qui  avoient  beaucoup  d'impatience  de  r'avoir  la 
Noué ,  voulurent  renvoyer  Strofiy  tout  malade  qu'il  efi:oir. 
Mais  la  Noue  ayant  appris  qu'il  efi:oit  en  tel  efi:at  qu'on  ne 
le  pouvoit  tranfporter  fans  quelque  danger  de  fa  perfonne> 
dit  qu'il  ne  bougeroit  point,  &:  ayma  mieux  demeurer  en 
prifon  5  quehazarder  la  vie  d'un  brave  Cavalier  ,  avec  qui  il 
fairoitprofefiion  d'amitié. Il  en  fortit  enfin  pourtant  quelque 
temps  après ,  &  reprenant  fa  qualité  de  Gouverneur  de  Poi- 
tou,du  pays  d'Aunis,&deGuyenne,pourlesPrinces,il  tâcha 
de  la  fignaler  par  quelques  belles  actions. Comme  laRochel- 
le  eflioit  la  principale  place  des  Reformés  en  ces  quatiers  là, 

aufiy 


Seigneur  de  la  Noue.  4,1 

aufly  efl:oit-ce  celle  fur  laquelle  les  Catholiques  avoîent  leur 
principalie  vifée.  C'efl  pourquoy ,  en  attendant  qu'on  la 
peuft  afîieger,  avec  une  grande  armée,  les  premiers  foins  des 
ennemis  avoient  efté  de  la  bloquer.  Ils  fe  faifirent  donc 
premieremeîit  de  Marans.En  fuitte  ils  s'aiîiijettirent  les  illes 
de  Marennes ,  Broùage ,  &  quelques  autres.  Enfin  ,  pour  la 
ferrer  d'avantage  ,  le  Baron  delà  Garde ,  General  des  Galè- 
res, en  amena  dans  l'emboucheure  delà  Charente,  au  pafîà- 
gedeLoupin,  où  il  prit  un  grand  vaiffeauRochelois,  avec 
pour  plus  de  cent  mille  efcus  de  marchand  ife.  La  Noue, 
qui  voyoit  à  quoy  tout  cela  tendoit ,  avoit  tramé  quelques 
intelHgences  dans  Broùage,  &  pour  eflayer  à  les  faire  reùlTir, 
il  avoit  tiré  foo.  arquebufiers ,  &  quelque  cavalerie  de  la 
Rochelle,  &z  s'eftoit  acheminé  de  ce  collé  là.  Comme  il  pai- 
foità  Tonnay-Charente,  qui  n'eft  qu'à  deux  lieues  de  Lou- 
pin,  le  Baron  de  la  Garde ,  qui  avoit  formé  le  deflein  de  s'en 
emparer ,  y  arriva  avec  fes  galères,  &  l'ordre  de  fa  defcente 
cftoit  tel.  La  galère  de  Beaulieu  devoir  commencer  -,  celle 
de  la  Biche  fuivre  -,  la  Reale  venir  après  ;  &  puis  les  deux  du 
Marefchal  de  RetZj  fans  conter  une  qui  eftoit  au  Conte 
de  Fiefque,  &  une  galiote  qui  l'accompagnoit.  La  Noue 
voyant  arriver  la  premiere,&  en  fuitte  découvrant  les  autres 
derrière ,  ne  douta  point  de  ce  que  c'eftoit ,  &c  pour  n'eftre 
pas  recogneu ,  car  le  Baron  de  la  Garde  ne  fçavoit  rien  de  fa 
marche ,  il  fit  retirer  tous  fes  foldats  hors  de  la  veuë  de  l'en- 
nemy,  fous  la  halle  du  Bourg ,  en  attendant  l'occafion.  Son 
intention  eftoit  de  les  laifîer  tous  defcendre,  &z  puis  les  char- 
ger à  l'impourvea,  &  il  avoit  défendu  qu'aucun  commen- 
çafl:  le  combat  fans  fon  exprés  commandement.  Mais  l'ar- 
deur de  fes  gens  les  emporta.  A  peine  cette  première  galè- 
re eut-elle  commencé  à  faire  fa  defcente ,  que  quelques  uns 
coururent  efcarmoucher,  &  cette  efcopeterie  ayant  efchauf- 
fé  les  autres  arquebufiers  3  ils  y  allèrent  demefmej  jufques 

F  là 


4,2  LaviedeFrançoisj 

là  que  d* entre  la  Cavallerie  plufieurs  mirent  pied  à  terre 
pouravoir  leur  part  des  coups.Ceux  qui  eftoicnt  dans  la  galè- 
re fe  défendirent.  A  ce  tintamarre  les  autres  galères  s'appro- 
chèrent pour  iëcourir  celle  qui  eftoit  en  danger  >  &  de  tous 
coflez  on  failbit  beau  feu.   La  Noue  n'ayant  pu  empsfcher 
le  combat  de  s'engager  de  cette  façon,  fit  tout  ce  qui  le  pou- 
voit  pour  en  avoir  l'avantage  Recommanda  à  une  partie  de 
Tes  gens  de  pafîer  les  marais  &  les  canaux ,  pour  joindre  les 
ennemis  de  plus  prés.  Les  uns  attaquoient  à  force  d'arque- 
bufades  -,  les  autres  répondoient  de  mefme ,  &  outre  cela  dé- 
chargeoient  leurs  courciers  &  leurs  canons.  Enfin  la  pre- 
mière galère  fe  rendit,  les  autres  fc  retirèrent,  &  la  Noue  eut 
le  mécontentement  de  ne  s'en  pouvoir  rendre  le  maiftre ,  à 
caufe  de  la  précipitation ,  &  du  peu  d'obeifiance  de  lés  fol- 
dats.  Et  bien  que  fon  voyage  eufl  fervy  à  fauver  Tonnay- 
charente  de  l'entreprife  du  Baron  de  la  Garde ,  celuyfuft 
un  autre  déplaifir  que  cela  l'euft  empefché  d'exécuter  celle 
qu'ilavoitfaitefurbroùage,  qui  fé  tint  fur  fes  gardes  puis 
après.  Cependant  Puy-gaillard ,  la  Rivière  Puy-taillé,  & 
autres  chefs  Catholiques,  perfiftoient  dans  le  deiiein  de  leur 
blocus ,  &  avoyent  drefié  nombre  de  forts  autour  de  la  ville 
de  la  Rochelle  qui  l'incommodoient  beaucoup.    Mais  le 
Baron  de  la  Garde  ,  quelque  efcorne  qu'il  euft  reçeuë  à 
Tonnay-charente ,  n'avoit  pas  laiflé  de  fe  remettre  avec  Ces 
galères  en  mer ,  &  faifoit  luy  feul  plus  de  mal  que  tout  le  re- 
lie. Pour  delivrer.la  Rochelle  du  blocus  de  terre,  la  Noue 
prefta  l'oreille  à  l'entreprife  que  l'ingénieur  Scipion avoir 
formée  fur  Novillé,  château  fort,  qui  tenoitenfujetionla 
principale  advenue  de  Marans.   Et  elle  fut  fi  bien  fuivie ,  & 
exécutée  avec  tant  de  vigilance  &  de  vigueur,  que  Scipion 
s'eftant  jette  dans  le  Bourg ,  nonobllant  la  refiftance  que  les 
ennemis  y  firent ,  &  les  ayant  contraints  de  fe  retirer  au  châ- 
teau 3  après  avoir  veu  fur  la  place  i  f.  de  leurs  compagnons 

morts> 


Seigneur  de  la  Noue.  43 

mortSjquand  laNoiië  vint  à  paroiftre  avec  les  trouppes  pour 
favorifer  Scipion,!!  eftonna  tellement  par  fa  ièiile  contenan- 
ce ceux  qui  eftoient  dans  la  forterefle,  qu'ils  capitulèrent 
incontinent  à  vie  &:  bagues  fauves ,  &  fe  retirèrent  à  Marans. 
On  ne  prenoit  Novillé  que  pour  avoir  Marans,où  comnian- 
doit  la  Rivière  Puy-taillé.  Mais  celuy-cy  eflantmortauflî 
toft  qu'il  y  eut  conduit  fcs  trouppes,  un  nommé  le  Capi- 
taine Chapperon  y  fût  mandé  de  Saintonge  avec  fon  régi- 
ment. Pour  y  venir  il  faloit  qu'il  palîàft  àdeux  lieues  de  la 
Rochelle,  où  il  fut  chargé  par  la  Roche-Eynard,  de  forte 
qu'ayant  perdu  une  bonne  partie  de  ics  gens ,  avec  tout  leur 
bagage ,  il  fe  rendit  à  Marans  en  mauvais  eftat.  La  Noue 
fçachant  cela,  &  que  d'ailleurs  le  Capitaine  Joùan,  qui  com- 
mandoit  dans  un  fort  nommé  la  baftille  afles  prés  de  là ,  n'a- 
voit  qu'une  compagnie  d'Italiens,  il  fe  refolut  de  les  atta- 
quer tous  deux  à  la  fois,  afin  qu'ils  ne  fe  peuflènt  fecourir 
l'un  l'autre.  Puviaut  avec  fa  cornette ,  &  trois  enfeignes  de 
gens  de  pied,  eurent  la  commiflion  d'aller  attaquer  le  fort: 
La  Noué,  accompagné  deSoubife,  dePayet,  &  d'autres 
gentils-hommes  Potevins  prit  la  charge  d'aller  à  Marans.  Il 
faloit  marcher  la  nuit ,  à  travers  des  marais ,  des  canaux ,  & 
des  foffés ,  où  ils  eftoient  prefque  toujours  en  l'eau jufques  à 
la  ceinture  j  &c  c'eftoit  fur  la  fin  de  Feburier.  Mais  ilsfur- 
monterent  toutes  ces  difficultés ,  &c  eftans  arrivés  à  l'entrée 
de  Marans,  avant  qu'on  en  euft  aucune  nouvelle,  Chaperon 
furpris  &  eftonné ,  abandonna  le  Bourg ,  &  fe  retira  au  châ- 
teau. La  Noue ,  qui  fçavoit  très-bien  combien  il  eft  impor- 
tant de  poufîèr  vivement  ceux  qui  font  eftonnez  de  quelque 
furprife  inopinée,  ne  perdit  pas  un  moment  de  temps,  diftri- 
bua  fon  infanterie  autour  du  château  avec  tant  d'ordre  &  de 
célérité,  &  commença  les  travaux  d'un  fiege  d'une  façon  fi 
refoluë,  que  Chaperon  fe  rendit  prefque  fans  combat,  & 
avec  fos  gens  il  fe  retira  àFontenay.  Cependant  Puviaut 

F  2  pref- 


44  La  vie  de  François? 

preflbitles  Italiens  d'un  coftéjPondeuyc  lieutenant  de  Sou- 
bize,  &  quelques  autres  de  Poitou,  leurrcdoubloientPa- 
larme  de  l'autre,  &  comme  nonobilant  cela  ils  ïh  defen- 
doient  en  gens  de  guerre,  le  Capitaine  la  Garde,  envoyé  par 
la  Noue  5  avec  les  arquebufiers ,  venant  à  paroi ftre  de  ren- 
fort, ils  perdirent  courage  5  &fe  rendirent  à  la  compolition 
de  vie  &  bagues  fauves,  comme  avoit  fait  Chaperon.  Cette 
prife  fiit  d'une  merveilleufe  importance ,  &  en  elle  mefme, 
&pourfes  fuites.  Car  autant  qu'elle  donna  d'étonnement 
aux  vaincus, autant  donnna-t-elle  de  courage  aux  victorieux, 
qui  pourfuivans  leur  pointe ,  fans  donner  aux  autres  loyfir 
de  fe  reconnoiftre ,  prirent  le  gué  de  Velire,  le  Langon,  Lu- 
çon,  Mareuil,  &  tout  ce  qu'il  y  avoit  aux  environs.  Et  ils 
euffent  pris  d'un  mefme  train  les  Sables  d'Olonne ,  Se  Lan- 
dereau ,  l'un  des  plus  importuns  ennemis  des  Rochelois ,  fi 
l'océan  n'euft  point  empefché  l'exécution  de  leur  entrepri- 
fe.  Car  la  Noue  avoit  donné  fi  bon  ordre  qu'on  l'ajfîàillift 
du  coflé  de  la  terre ,  &  qu'en  mefme  temps  on  entraft  dans 
le  haure  des  Sables  du  codé  de  la  Mer,  que  fa  perte  paroif- 
foit  abfolument  inévitable.  Mais  la  tempelle  ftit  fi  étrange, 
le  jour  de  l'allignation ,  qu'il  fût  impoffible  de  faire  defcen- 
te.  Cela  pourtant  ne  fut  différé  que  pour  un  peu  de  temps, 
&  ce  fembloit,  pour  rendre  cette  conquefte  plus  glorieufe. 
Car  Landereau ,  à  qui  on  avoit  fait  peur,  &  qui  prevoyoit 
que  la  Noue  ne  fe  rebutteroit  pas  pour  n'avoir  pas  reùfli  en 
fa  première  tentative ,  mit  les  Sables  en  beaucoup  meilleur 
eftat  de  deifence  par  diverfes  tranchées  &  fortifications 
qu'il  y  fit.  Et  parceque  grand  nombre  de  perfonnes  riches 
du  bas  Poitou ,  qui  craignoient  les  courfes  des  Reformés, 
avoient  porté  dans  cette  place ,  comme  en  un  lieu  de  feure- 
tc ,  ce  qu'ils  avoient  de  meilleur  &  de  plus  précieux ,  outre 
les  gens  qu'il  prit  de  furcroifl: ,  pour  s'en  fervir  en  cas  de  be- 
foinjil  eiperoit  que  fi  on  le  venoit  attaquer^ceux  qui  efi:oient 

interef- 


Seigneur  DE  LA  Noue.  45" 

interefles  en  fa  confervation ,  aydcroient  aufîî  à  fa  deffenlë. 
Mais  comme  ces  richefles  animoient  à  l'entrepnle  les  fol- 
dats  à  qui  la  Noué  avoit  promis  le  butin  de  cette  place  s'ils 
la  prenoient ,  ces  fortifications  &  ces  nouvelles  prépara- 
tions ne  faifoient  rien  fmon  irriter  la  vertu  du  Capitaine. 
Il  forma  donc  un  nouveau  deflein ,  &  pour  ne  m'arrefter 
point  aux  particularités  de  cet  exploit,  que  Ton  peut  voir 
dans  les  au^leurs  de  l'hiftoire  de  ce  temps-là ,  il  difpofa  par 
mer  Se  par  terre  fesdiverfes  attaques  avec  tant  de  pruden- 
ce 5  il  les  commença  avec  tant  de  chaleur  &  de  vigueur ,  il 
les  pourfuivit  avec  tant  de  confiance  &  de  fermeté  ,  que 
Landereau,  quelque  devoirqu'ilfiftpourlerepouflcr,  fût 
contraint  de  quitter  la  place.  Ne  fe  pouvant  fauv^er  par  mer. 
Ion  falutdependoit  des  jambes  d'un  bon  cheval.  11  monta 
donc  fur  un  courfier,  paiîa  au  travers  des  trouppes  viâro- 
rieufes ,  &  fe  fut  en  effe6l  garenty  fans  un  malheureux  acci- 
dent. Mais  foit  que  la  frayeur  le  fift  égarer ,  ou  qu'eftant 
pourfuivy  il  fût  contraint  de  prendre  la  route  qu'il  prit, 
quand  il  voulut  pafîer  les  marais  qui  font  en  ces  environs  là, 
iîs'allajetterendes  canaux  pleins  de  boue  fi  épaifiè,  que 
fpn  cheval ,  quoy  que  vigoureux  ,  &  ,  comme  l'on  peut 
croire,  vivement  folicité  par  fes  efperons,  ne  l'en  pût  jamais 
tirer.  Trois  foldats ,  qui  le  pourfuivoient  chaudement ,  luy 
donnèrent  la  vie  pour  nombre  de  doubles  ducats  qu'il  por- 
toit  -,  &  bien  que  quelques  autres  qui  furvinrent ,  qui  n'a- 
voient  point  eu  de  part  à  îa  proye,&  qui  au  refi:e  le  haiiToient 
mortellement,  eufiént  envie  de  le  tuer,  ils  en  furent  pour- 
tant empefchés,  &  la  foy  luy  fût  gardée  :  Se  icy  je  prie  le  le- 
61:eur  de  me  permette  de  fiiire  deux  digreflions  hors  de  mon 
fujet.  La  première  efl:  fur  ce  qui  arriva  à  quelques  uns  de 
ceux  qui  prirent  les  Sables.  Pour  ce  qui  eftoit  de  la  caufc 
communc>elIe  en  profita  beaucoup.  Car  outre  qu'on  s'efi-oit 
délivré  d'une  fâchcufe  efpine-au-pied  ,  tk  d'un  ennemy 

F  3  dont 


4<>  LAVIEDieFRANÇOIS, 

dont  on  reçevoit  mille  dommages,  &,  s'il  faut  mettre  cela 
en  ligne  de  Contcoutre  qu'il  y  mourut  400.  hommesjenne- 
mis  envenimés ,  &  qu'on  rendit  le  refte  comme  inutile  pour 
aifés  long-temps,  on  y  prit  quarante  bons  vaifleaux, quantité 
d'armes,  &  grand  nombre  de  prifonniersjdontla  rançon  fiit 
coniiderable.  Mais  quant  aux  particuliers  qui  emportèrent 
le  butin,  leur  condition  fût  fort  diflemblable.  Les  uns  plus 
prudens,  s'en  enrichirent  efïeârivement:  car  on  ne  fçauroit 
prefque  dire  les  ricliefîès  qui  s'y  trouvèrent.  Les  autres  per- 
dirent incontinant  ce  qu'ils  y  avoient  acquis,  &  le  diilipe- 
rent  en  bonne  chère,  en  diflblutions,  Se  au  jeu.  Et  les  autres 
s'cftanspropofé  de  tranfporter  leur  butin  à  la  Rochelle,  Se 
ne  trouvans  point  d'autres  pilotes  que  ceux-là  mefmes  d'O- 
lonne,  pour  les  y  mener,  ils  furent  fiimprudens  que  de fe 
commettre  à  eux,  &  de  fe  fier  en  leurs  promeflès.  Et  ces 
gens,  foit  de  haine  ancienne  qu'ils  leur  portaflent,  ou  de 
defir  qu'ils  euflènt  de  fe  vanger  du  traitement  qu'il  ve- 
noient  de  recevoir ,  abufans  de  leur  ignorance ,  leur  firent 
faillir  leur  roure,&  les  firent  tomber  entre  les  mains  des  Bre- 
tons ,  de  qui  ils  reçeurent  grande  grâce  s'ils  ne  leur  firent  au- 
tre chofe  finonlesdévaUfer.  Ainfi  plufieurs  perfonnes  Ca- 
tholiques de  bas  Poitou  ,  avoient  avec  beaucoup  de  foin 
amaflé  de  grandes  richefîès ,  qui  tombèrent  en  partage  aux 
Reformés ,  qu'ils  euflènt  voulu  avoir  eftranglés.  Et  quel- 
ques uns  des  Reformés,  qui  eftoient  allés  aux  Sables ,  non 
tant  par  le  zelle  de  la  defenfe  de  leur  caufe ,  que  par  le  defir 
de  piller ,  s'eflans  gorgez  de  richelTès  dont-ils  eiperoient  fe 
prévaloir  à  l' advenu*,  s'eftimerent  bien-heureux,  fi  pour  bu- 
tin ils  eurent  leur  vie.  Enfin ,  quelques  Bretons  qui  ny  pen- 
foient  pas ,  furent  héritiers  des  biens  àl'acquifition  defquels 
ils  n'avoient  point  travaillé,  &  receuillirent  fans  travail  &: 
fans  péril,  le  fruit  de  la  diligence  ou  de  l'avarice  des  uns,  &  le 
prix  du  fang  des  autres.  La  Noue,  le  plus  defintereilé  hom- 
me 


Seigneur  de  la  Noue.  47 

me  du  monde  ,  &  qui  ne  s'en  enrichit  pas  de  la  valeur  d'un 
loi  5  ne  s'y  eftant  propoie  que  le  zèle  de  là  caufc ,  l'acquit  de 
faconfcience,  &  le  vray  honneur,  en  remporta  fur  l'heure 
la  latisfadtion  d'avoir  fait  une  belle  &  noble  action,  &:  s' en 
eft  acquis  une  gloire  inmortelle  dans  l'hiftoire.  L'autre  di- 
grelllon  eft  fur  le  fait  de  Landereau.  Il  avoir  eflé  de  la  Re- 
ligion autresfois ,  &  puis  ayant  changé  deprofellîon,  il  en 
elloit  devenu  l'un  des  plus  afpres  ennemis  ,  Se  l'un  des  plus 
ardens  perfecuteurs  qui  portaiTent  les  armes  contr' elle.  Ce- 
la luy  avoir  tellement  attiré  la  hayne  de  ceux  qui  la  profef- 
foient  5  &  particulièrement  des  Rochclois ,  à  qui  il  avoit 
fait  des  maux  inimaginables  ,  que  quand  on  l'eut  mené  là 
comme  prilonnier  de  guerre,  ceux  de  la  ville  luy  voulurent 
faire  (on  procès  comme  à  un  Criminel.  La  chofe  alla  fi  avant 
qu'il  fût  fur  le  point  de  paflcr  le  pas-,  &  félon  l'apparence  il 
n'en  eud  pas  efchappé ,  n'eufl:  efté  que  le  Roy  mcfme  s'y  in- 
terelîa  ,  &  fit  connoiftre  aux  Reformés  qu'il  avoit  fa  con- 
fervation  en  une  recommandation  finguliere  ^  menaçant 
mefme  de  traitemant  pareil  à  celuy  qu'on  luy  feroit ,  des 
perfonnes  de  condition  qui  elloient  entre  fes  mains.  Ce  fût 
prudence  aux  Rochelois  que  de  n'expoferpas  d'honneftes 
gens  à  ce  péril.  Ce  fût  refpe£t  à  l'autorité  du  Prince  ,  que 
de  donner  à  fa  recommandation  la  vie  à  un  de  leurs  plus 
grands  ennemis.  C'euft  efté  juftice ,  fi  on  l'euft  traité  fim- 
plement en prifonnier  de  guerre,  comme  la  Noue  avoit 
fait  au  commencement.  Car  felonlesloixdelapohce,  ilîuy 
avoit  efté  libre  de  changer  de  Religion ,  &  en  fuite  de  cela , 
de  faire  aux  Rochelois  tout  le  mal  qu'il  pouvoit  ,  félonies 
loix  de  la  guerre.  Enfin  c'euft  efté  generofité,  fi  ayans  un 
de  leurs  plus  grands  ennemis  entre  les  mains  ,  ils  l'euflcnt 
traittégracieufement-,  parce  que  les  grandes  âmes  retrou- 
vent aftezvangées  des  outrages  qu'on  leur  a  faits  ,  quand 
Dieu  &  leur  vertu  leur  ont  donné  la  vidoire.  Mais  le  tranf- 

port 


48  La  vie  de  François, 

port  de  la  colère  va  quelques  fois  iî  avant,  qu'elle  fait  faire 
de  mauvaifes  adtions  ,  mefmes  aux  héros  ,  comme  il  eft 
arrivé  à  Achilles  &  à  Alexandre.  Retournons  à  noftre 
defïein.  - 

Les  progrés  des  confédérés  ayant  non  feulement  reveillé 
leurs  ennemis  ,  mais  mefmes  donné  quelque  jaloufieàla 
Cour5&  quelque  crainte  que  dans  peu  de  temps  ils  ne  fe  ren- 
difTent  maiftres  de  toute  la  province  de  Poitou ,  on  depe- 
fcha  Puy-gaillard  avec  quatorze  compagnies  d'ordonnance, 
&  dix-neuf  enfeignes  de  gens  de  pied ,  qui  furent  comman- 
dées de  luy  obeïr:  &de  plus,  deux  compagnies  de  Cava- 
liers Italiens ,  Se  une  enfeigne  de  gens  de  pied  j  de  la  mefme 
nation ,  ôcprefque  toutes  les  compagnies  quiavoient  elle  en 
garnifon  en  Poitou  avant  la  prife  de  Marans.  On  y  adjoûta 
encore  8.  enfeignes  des  gardes  du  Roy,  dont  Cofleins  eftoit 
Capitaine ,  &  ce  qu^on  pût  ramaiïèr  dans  le  Poitou  :  de  for- 
te que  Puy-gaillard  fe  vit  chef  d'environ  4000.  hommes ,  à 
quoy  ces  trouppes  fe  montoient.  Car  non  plus  qu'à  cette 
heure,  les  compagnies  n'eftoient  pas  complettes  alors  >  &c 
toutes  celles  mefmes  qui  avoient  efté  commandées  de  mar- 
cher, ne  marchèrent  pas  ,  les  négociations  de  paix  ,  qui 
'  commençoient  à  fe  mettre  en  train  ,  en  ayant  rallenti  &  re- 
tardé quelques  unes.  Puy-gaillard  ayant  avec  fes  forces  pris 
la  campagne  à  fon  tour  ,  arracha  incontinent  d'entre  les 
mains  des  Reformés  le  Langon ,  &  le  gué  de  Vclire  -,  ce  qui 
fut  d'une  importance  extraordinaire  à  Marans.  Car  c'eftoit 
de  là  &  par  là  qu'on  tiroit  quantité  de  provifions  dont 
le  manquement  incommoda  beaucoup  cette  place.  Et 
pour  furcroift  d'incommodité ,  ils  perdirent  encore  Luçon, 
qu'ils  quittèrent  à  la  venue  des  Catholiques.  Après  ces 
conqueftes  ,  Puy-gaillard  loga  dans  Luçon  la  cornette  du 
Bois  de  Cholet  &:l'enfeigne  du  Capitaine  Fontaine  ,  &  à 
S.  Gemme  les  Italiens,  &:  cela  fût  le  27.  de  Mars,  un  mois 

après 


SElGNEUK.DELANouë.  4p 

après  la  prife  des  Sables  d'Olonne.  La  Noue  &:  Ces  compa- 
gnons, indignés  de  ce  qu'au  lieu  des  conqueftes  qu'ils  fài- 
Ibient  auparavant ,  on  les  acculoic  dans  Nîarans  &  dans  la 
Rochelle ,  fe  refolurent  de  rompre  les  compagnies  qui 
eftoientàLuçon  5  quelque  bonne  garde  qu'elles  filîent.  Il 
fe  met  donc  à  la  tefte ,  accompagné  de  la  Grange  Meflàc,  de 
la  Grofliniere  5  &  de  quelqu'autres  gentils-hommes  ,  fuivy 
de  fo.  chevaux  5  &  de  quelque  nombre  de  gens  de  pied ,  & 
marche  toute  la  nuit  de  ce  melme  jour,jurques  à  Luçon.  Un 
peu  avant  le  point  du  jour  il  y  entre  :  charge  le  premier  corps 
de  garde,  &le  rompt:  s'épand  en  divers  lieux  &  y  donne 
l'alarme,  qui  jointe  à  l'obfcurité  de  la  nuit,  laquelle  rend 
touttes  chofes  plus  effroyables  ,  mit  un  tel  épouvantement 
entre  ces  Ibldats ,  qu'ils  ne  longèrent  qu'à  la  fuite.  Ceux 
qui  furent  rencontrez  en  fuyant  furent  outrezjou  blefîès5les 
autres  qui  peurent  fortir  fe  retirèrent  en  grande  diligence  à 
S.  Gemme,  qui  n'eft  qu'à  demie  lieue  de  là,  pour  en  don- 
ner advis  aux  bandes  Italiennes.  Elles  fe  mirent  incontinent 
fur  les  armes  ,  &  ayant  appris  le  peu  de  gens  que  la  Noue 
avoir  avec  luy  ,  elles  fe  mirent  en  chemin  pour  prendre 
quelque  revanche.  La  Noue  adverty  qu'on  venoit  àluy, 
prit  le  parti  de  la  rctraitte ,  ne  voulant  pas  avec  peu  de  gens 
las  &  harafles ,  hazarder  le  combat  contre  des  gens  frais  6c 
en  plus  grand  nombre  :  &pour  empefcher  qu'on  nelefui- 
vift ,  il  fit  lever  le  pont  de  la  Charrie ,  fous  lequel  palîe  un 
bras  d'eau  de  mer ,  &  mit  pour  deffendre  le  paflàge ,  le  Ca- 
pitaine de  Topane ,  avec  fes  arquebufiers  au  bout  du  pont, 
marchant  quant  à  luy  vers  Champagne,  pour  y  rafraifchir 
(es  compagnons.  Comme  ils  approchoient  du  logis ,  il  vit 
environ  cent  cavaliers  Italiens  qui  fembloient  venir  à  luy , 
&  en  mcfme  temps  il  apperçeut  Ces  arquebufiers  qui  s'en- 
fuyoient,  abandonnans  le  pont.  Ce  qu'il  avoit  voulu  éviter 
par  prudence ,  il  le  fit  par  courage  &  par  necellité.  Il  tourne 

G  'bride 


^o  LaviedeFrançois, 

bride  vers  les  ennemis  ,  &à  l'ayde  de  quelques  uns  de  ces 
arquebufiers,  qui  s' eftoient  ralliez  autour  de  luy  ,  Se  des 
gentils-hommes  qui  l'accompagnoient ,  il  ie  mit  en  ellat  de 
les  repouflcr ,  s'ils  vouloientpafîèr  outre.  Comme  Strofiè, 
qui  les  commandoit  s'en  met  en  quelque  efibrt ,  êcpouflè 
fon  cheval  dans  le  ruifleau  pour  palier  5  un  de  ces  arquebu- 
fieri;,picqué  de  la  honte  qu'on  luy  faifoit  d'avoir  lâchement 
abandonné  le pofte  où  il  avoit  efté  mis  ,  s'avance,  ôctirelî 
droit  5  qu'il  tue  le  cheval  de  Strofîè  ,  &c  par  ce  moyen  le 
renverfe.    Ses  Italiens  le  lecourans  mal,  deux  ou  trois  .ca- 
valiers de  ceux  de  la  Noue  s'avancent  pour  le  charger  ,  & 
commeiltalchoitàfe  débaralferde  fa  cheute  ,  l'un  d'eux 
luy  donna  un  coup  de  piftolet  dans  la  tefte ,  dont  il  mourut 
fur  le  champ.  Ce  Chef,  qui  avoit  beaucoup  de  réputation 
parmi  fes  gens  ,  eftant  abbatu,  la  Noue  &  les  fiens  firent 
mine  de  vouloir  aller  aux  Itahens  ,  qui  en  s'en  retournant 
incontinent,  luy  laifTerent  le  moyen  d'achever  heureule- 
ment  fa  retraite.   Peu  de  temps  après,  la  Noue  eftant  à  la 
Rochelle ,  il  apprit  que  le  Baron  de  la  Garde ,  &  la  Rivière 
Puy  -  taillé  campoient  avec  leurs  forces  devant  le  château 
de  Rocheforten  Saintonge,  en  refolution  de  le  prendre ,  Se 
depaflèr  de  là  à  Tonay-charante ,  deux  petites  places  qui 
eftoient  aux  Reformez  en  ces  quartiers  là.   Son  courage  Se 
l'importance  de  la  chofe ,  le  convioit  à  y  donner  ordre  ,  Se 
les  folicitations  deSoubize,qui  vouloitfauverleMefnilfon 
proche  parent,  enfermé  dans  Rochefort  avec  foixantear- 
quebufiers  feulement,  achevèrent  de  luy  déterminer.  L'en- 
trepriiè  n'eftoit  pas  fans  difficulté.    Car  tous  les  autres  paf- 
fages  eftans  tenus  par  les  Catholiques  ,  iln'enreftoitque 
deux  pour  aller  de  la  Rochelle  à  Rochefort.    L'un  eftoit  à 
pafferpar  le  Moulin  Cometjpaftàge  ordinaire  :  l'autre  eftoit 
àtraverfer  un  canal  d'eau  de  mer,  qui  s'enfle  tellement  à 
toutes  les  marées  ,  qu'il  eft  impoftible  d'ypaftèr.  Ilfaloit 

donc 


Seigneur  de  la  Noue.  fi 

donc  necefïairementpafîbr  par  là ,  d'autant  que  les  galères 
ennemies  tenoient  la  mer  ,  &  forcer  une  compagnie  de 
gens  de  pied  que  le  Baron  delà  Garde  avoit  milbdansle 
Moulm  5  ou  tenter  le  pafTage  du  canal  avec  un  péril  extrê- 
me d^yeftreattrappé  pari' ennemy.  Non  obllantcela  ,  la 
Noue  part  accompagné  de  Soubize  ,  &  de  quarante  che- 
vaux 5  &  mené  avec  luy  trois  compagnies  de  gens  de  pied , 
commandées  par  les  Capitaines  la  Garde,  Normand  ,  Se 
Mondin  >  &  par  ce  que  le  moulin  eftoit  gardé ,  il  fe  refont 
d'elTayer  fi  le  paflage  du  canal  luy  feroit  plus  favorable.  Il 
donne  doncjufques  à  lues,  petite  bourgade  prés  de  là  ,  & 
y  fait  repaillre  là  trouppe  :  puis  ayant  appris  là ,  qu'il  y  avoit 
peu  que  la  Rivière  en  elloit  parti ,  &  qu'il  paroiflbit  encore 
au  de  là  du  canal  avec  plus  de  quarante  chevaux,  Sz  autant 
d'arquebufiers  ,  qui  accommodoient  une  barricade ,  il  ne 
douta  point  qu'il  ne  luy  vouluftempefcher  l'exécution  de 
fon  deiïcin.  Mais  au  heu  de  fe  rebuter ,  au  mefme  inftant  il 
fait  fonner  à  cheval  ,  &  battre  aux  champs  ,  &  marche. 
Qu.andilfûtfurlebord  du  canal,  il  fait  tirer  par  fes  arque- 
bufiers  fur  les  Cathohques  chaudement.  A  la  faveur  de  ces 
arquebufades,  il  fait  palier  les  Capitaines  de  gens  de  pied  à 
cal-fourchons  fur  un  bois  qui  traverfoitle  canal,&  après  eux, 
quelques  uns  des  foldats  fur  le  mefme  bois ,  &  les  autres  en 
l'eau  jufques  à  la  ceinture.  Puis  il  fe  mit  avec  Ces  cavaliers 
à  travers ,  &  quelque  refiftance  que  les  autres  fiflent ,  il  les 
pouflà  de  telle  façon  ,  qu'après  en  avoir  eftendu  quelques 
uns  fur  le  bord  du  canal ,  il  contraignit  la  Rivière  Puy-tail- 
lé  de  fe  mettre  fur  la  retraitte.  Mais  il  la  fît  avec  tel  del  ordre, 
par  ce  que  la  Noue  le  fuivoit  l'efpée  dans  les  reins  ,  qu'il 
remplit  d'épouvantement  le  Camp  qui  eftoit  devant  Ro- 
chefort,  de  forte  qu'on  ne  s'y  donna  pas  leloyfirdeplier 
bagage.  Rochcfort  eftant  délivré,  &  fa  garnifon  renforcée , 
la  Noue  fe  voulut  aufly  retirer.  Mais  il  ne  pût  pas  endurer 

G  2  que 


f2  La  vie  de  François, 

que  ce  moulin  demeuraft  derrière ,  fans  nettoyer  le  Pays  de 
la  garnifon  qui  le  tenoit.  11  marcha  donc  de  ce  collé  là  ,  en 
relblution  de  l'attaquer  >  mais  après  qu'on  euftfaitunpeu 
de  temps  mine  de  luy  en  contefter  la  prife,  la  compagnie 
qui  y  eftoit  en  fortit  en  quelque  defordre  ,  pour  fe  fauver 
dans  les  galères  du  Baron  de  la  Garde  qui  paroiilbient  là  au- 
près. Ainfi  ayant  mis  tout  ce  quartier  là  en  feurcté  ,  il  s'en 
retourna  à  la  Rochelle  fans  perte  d'aucun  de  les  gens.  Les 
difgraces  à  la  guerre ,  irritent  les  gens  de  cœur  :  &  puis  les 
armes  font  journalières.  La  Rivière  Puy- taillé  doncques 
voulant  reparer  fon  honneur,fe  joignit  avec  Puy-gaillard,  Se 
quelques  autres  chefs  Catholiques ,  &  délibéra  de  repren- 
dre Novillé ,  pour  aller  de  là  à  Marans ,  &  en  le  prenant  re- 
ftablir  le  blocus  de  la  Rochelle.  Ils  mettent  donc  leurs  for- 
ces enfemble  vers  S.Jean  d'Angely  &Chifay  ,  pour  mar- 
cher en  dihgence  à  leur  entreprilé.  La  Noue  en  eftant  ad- 
verty  mande  Soubize,  Puviaut ,  &  toute  la  cavallerie  avec 
quelques  enfeignes  de  gens  de  pied  ,  &  tirant  où  les  enne- 
mis eftoient ,  il  fe  montre  à  eux  une  fois  en  bataille  ,  ne 
croyant  pas  qu'ils  euflent  tant  de  forces  avec  eux.  Les  Ca- 
tholiques ne  demandoient  pas  mieux  que  de  combattre  ,  & 
fe  promettoient  une  victoire  pleine  &  entière,  s'il  fe  fuft  un 
peu  advancé.  Mais  quand  il  les  eut  reconnus ,  &  qu'il  euft 
appris  de  fes  coureurs  que  la  partie  n'elloit  pas  égalcil  penfa 
à  fe  retirer.  La  retraitte  à  laveuëdel'ennemy ,  efl:  la  plus 
perilleufe  &  la  plus  diflicille  de  toutes  les  aftions  militaires: 
&néantmoins  ,  c'eftoit  celle  que  la  Noué  faifoit  le  mieux. 
Il  ne  s'en  mettoit  donc  pas  beaucoup  en  peine  en  cette  oc- 
cafion,  &  il  s'en  fut  tiré  avec  honneur  &  contentement,  11 
fes  gens  nefe  fulîent  point  eux-mefmes  mis  en  defordi*e. 
Quelques  uns  s'eftoient  efcartez  de  fon  gros  pour  aller  faire 
quelque  courfe ,  qui  ayans  efté  chargés  par  la  Rivierc  Puy- 
taillé,  s'esfrayerent  5  &  en  retournant  comme  à  l'abandon, 

com- 


SeigneurdelaNouc.  5*3 

communiquèrent  leureffroy  à  la  plus  part  du  refte  des  troup- 
pes.  La  Noue,  &  les  autres  chefs  quil'accompagnoient, 
furent  fermes ,  &  uferent  de  toutes  ibrtes  de  moyens  pour 
les  rafleurer.  Mais  refpouvante  les  avoit  tellement  failis, 
qu'il  falûtbongré  malgré,  retourner  tout  droit  à  la  Rochel- 
le 5  un  peu  plus  ville  que  le  pas.  La  retraitte  fc  lit  pourtant 
fans  aucune  perte  ;  mais  la  peur  fut  fi  grande  par  tour  le 
pays  5  qu'encores  que  la  Noue  fifl:  toutes  choies  imagina- 
bles pour  la  leur  oller ,  il  ne  pat  empelcher  que  la  plus  part 
nefejettallènt  dans  la  Rochelle  comme  à  corps  perdujs'nna- 
ginans  qu'ils  avoient  l'ennemi  victorieux  à  leurs  troufies. 
Ce  que  la  Rivière  prenant  à  fon  avantage  ,  il  manda  à  la 
Noue  qu'il  fe  contentoit  de  cette  revanche.  Mais ,  comme 
on  dit,  la  chance  tourna  bien  toll.  Puviaut,  gouverneur 
de  Marans  pour  les  Reformés ,  avoit  fait  quelque  entrepri- 
fe  fur  un  nommé  Roulliere ,  gentilhomme  Poitevin,  &  pour 
l'exécuter  ,  avoit  mené  fes  trouppes  vers  la  forefl  de  Vou- 
vans ,  où  la  Roulliere  eftoit.  Malcaron ,  qui  commandoit 
dans  le  fort  de  Luçon  pour  les  Catholiques,  en  eut  le  vent, 
&  voulut  avec  quelques  uns  de  fes  gens ,  drefler  à  Puviaut 
uneembufcade  fur  fon  pallàge.  Il  ^iit  batu  dans  fa  propre 
embufcade,  &  la  Roufliere  ne  lailla  pas  d'eftre  pris  &  amené 
à  S.  Gemme  par  Puviaut,  qui  delà  donna  advis  à  la  Noue 
qu'il  y  avoit  peu  de  gens  de  deffence ,  &  peu  de  provifions 
dans  le  foit  de  Luc  on  :  qu'il  fepouvoit  prendre  dans  deux 
ou  trois  j ours  fi  le  canon  parloit ,  &  que  Puy-gaillard  ne  le 
pourroit  fecourir  à  temps  ,  parce  que  fes  forces  eftoient 
efparfes &: elloignées.  La  Noue  eftoitprudent&  confide- 
ratif ,  &:  néantmoins  facile  à  induire  à  entreprendre.  Il  gon- 
fle la  propofition  de  Puviaut,  fait  fortir  en  campagne  trois 
pièces  de  canon,  &  marche  avec  tout  ce  qu'il  avoit  de  for- 
ces ,  qui  confiftoient  en  quatre  cornettes  de  cavalerie , 
unze  enfeignes  de  gens  de  pied ,  &  environ  300.  landfque- 

G  3  nets. 


^^  Laviede  François, 

nets.  Il  n*eut  pas  plùtoft  formé  fon  fiege ,  que  Puy-gaillard 
adverti  par  Malcaron ,  aflëmblefes  trouppes ,  &  le  propofe 
de  faire  la  barbe  à  la  Noue  ,  car  c'eft  ainfi  qu'ils  parloient 
alors.  Il  avoir  9.  compagnies  d'ordonnance ,  trois  ou  4.  au- 
tres qui  portoient  fon  nom  ,  &  celles  de  Malicorne  6c  de 
Bovillé.  Il  y  en  avoir  deux  Italiennes,  commandées  par 
Julio Centurio  5  &:par  Brandy,  lieutenant  de  Birague.  Il 
avoir  trois  regimens  de  gens  de  pied ,  qui  faifoient  en  tout 
dix  huit  à  vingt  enfeignes.  Ayant  donc  mis  cela  en  un  corps, 
&  laiffé  quelques  autres  trouppes  ,  où  elles  eftoient ,  par  ce 
qu'il  vouloir  ufer  de  célérité ,  il  fe  mit  fur  la  route  de  Luçon, 
&  prefla  tellement  fa  marche ,  qu'il  mena  fes  gens  deux  jours 
&;  une  nuit  fans  boire  ni  manger  ni  fe  repofer  que  fort  peu  y 
&  pour  aller  plus  vifte  il  leur  ordonna  de  laiflèr  leur  bagage 
à  Fontenay  en  paflant.  Il  y  arriva  le  premier ,  &  pour  cou- 
vrir fon  jeu ,  il  contrefit  le  malade,  &  fit  courir  le  bruit  qu'il 
efloit  détenu  d'une  grolle  fièvre,  afin  que  les  Reformés  ne 
fe  doutalïènt  de  rien.  Ses  trouppes  s'y  rendirent  aufiy  quel- 
que temps  après ,  fatiguées  d'une  fi  longue  couruée,  &  di- 
minuées de  quelques  uns  qui  eftoient  demeurés  par  les  che- 
mins. Maiss'eftans  un  peu  rafraifchies  là ,  &:luy  ayant  ap- 
pris que  Puviaut ,  &  quelques  trouppes  ,  eftoient  logés  à 
S.  Gemme ,  à  demie  lieuë  de  Luçon ,  il  part  la  nuit  en  déli- 
bération de  venir  premièrement  à  Mozevil ,  &  de  là  le  lo- 
ger entre  Luçon  &  S.  Gemme,  pour  défaire  Puviaut,  & 
puis  tourner  vifte  vers  la  Noué  ,  dont  il  elperoit  avoir  bon 
marchépar  ce  moyen.  Sa  feinte  ne  luy  feruit  de  rien  :  car 
elle  fut  découverte  à  Puviaut  par  un  trompette  que  luy  mef- 
me  avoit  envoyé  au  camp  de  la  Noue  ,  fous  prétexte  de 
quelqu'autrechofe,  mais  en  effet  pour  en  obferver  TEftat. 
Sondelîein,  de  lé  loger  entre  Puviaut  &  la  Noue  ,  ne  luy 
reûflît  pas  non  plus  :  parce  que  quelques  uns  de  fes  gens,  qui 
s' eftoient  égarés  lanuit ,  eftant  tombés  entre  les  mains  des 

gens 


SEIGNEURDELANouë.  5-5- 

gens  die  Puviaut ,  Ten  advertirent ,  ce  qui  le  fit  hafter  de  dé- 
loger pour  aller  trouver  la  Noue  au  camp.  De  forte  que  Ces 
fineilès  ne  faccedant  pas ,  il  fe  relblut  à  la  force  ouverte. 
Puviaut  ellantvenu  au  camp  de  la  Noue,  &c  le  confeil  de 
guerre  eftant  aflèmblé,  pour  délibérer  de  ce  qu'il  y  avoit  à 
faire ,  la  Noue ,  qui  y  prefidoit ,  ne  voulant  pas  eftre  le  pre- 
mier à  bazarder  tout  ce  qu'ils  avoient  de  forces  dans  un 
combat  où  il  y  avoit  tant  d'inegalité,deduifit  premièrement 
brièvement  qu'elle  avoit  elle  l'occafion  qui  les  avoit  là  me- 
nés, afin  d'y  juftificr  fa  conduite.   Puis  leur  reprefent^nt 
qu'il  n'y  avoit  pas  moyen  de  s'y  maintenir  auprès  d'une  li 
grollètrouppequ'eftoit  celle  des  ennemis,  il  leur  dit  qu'il 
n'y  avoit  que  l'un  de  ces  deux  partis  à  prendre,  combattre, 
ou  fe  retirer.  Que  l'armée  des  ennemis  eftant  du  tiers  plus 
grande  que  la  leur  en  nombre  de  gens ,  &  beaucoup  mieux 
fournie  de  toutes  chofes  neceiïaires  pour  le  combat,  il  ne 
fcmbloit  pas  qu'il  fût  de  la  prudence  de  s'y  engager  fans  ne- 
ceffité.  Deplm,d'\t-'\\^ilnefautpas  icy  tant  regarder  a  ce  quiejlde 
notre  particulier ,  quau  bien  ou  au  mal  que  notre  vi&oire  ou  notre 
défaite  peut  apporter  à  la  caufe  générale,    Vofc  le  ca4  que  nor44  euf- 
fions  icy  la  victoire  entre  les  mains  ^  cela  ne  relever  a  pas  les  affai- 
res des  Eglifes ,  s'ilbaHe  fnalano/lre  armée,  qui  fous  la  conduite 
des  Princes  c^  de  M.  l' Amiral,  efl  maintenant  aux prifes  avec 
le  Marefchal  de  Cojjè.  Si  elle  venait  a  ejire  défaite^  cjr  nous  a  efire 
icy  taillés  en  pièces  en  mefme  temps ,  il  ne  rejleplus  de  refour  ce  à 
nos  affaires,  ^  quand  nous  gaignerions  la  bataille,  ce  fer  oit  en 
un  fi  grand  mat  heur  -,  comme  un  comble  d'adverfité  :  par  ce  que 
nous  ne  pouvons  la  guigner  fans  perdre  beaucoup  de  bons  hom- 
mes^ èr  affaiblir  nofîre  corps  par  l' effufion  de  leur  fang.   ^uant 
à  nos  ennemis ,  quelque  defastre  qui  leur  puiffe  arriver ,  ils  s  en 
peuvent  toujours  ayfement  remettre  par  le  moyen  de  l'autorité  de 
fa  Ma-jcflé ,  dont-ils  abufent   ^  qui  Uur  fournira  toujours  une 
fûur?nillcre  de  gens.   Il  femble  donc  que  nous  devions  conferver 

nos 


^6  LaviedeFrançois, 

fjos  trouppcs  a  tout  événement,  CarfiMejjieitrsles  Princes  gui- 
gnent la  bataille ,  notis  aurons  ayfement  après ,  la  raifon  de  Puy- 
gaillard.  Etji^ce  que  Dieu  ne  vueille ,  //  leur  arrivait  quelque  mal'' 
heur ,  tandis  que  la  Rochelle  fubfi(lera  avec  un  corps  tel  que  le  no- 
tre ,  les  ajf aires  ne  feront  point  fi  defefperées  qu  elles  nefepuif- 
fent  relever.  ISljantmoins ,  je  m'en  rapporte  a  vos  bons  advls^ 
à'  oit  la  pluralité  des  voix  ira ,  je  fuivray  fort  volontiers  la  refo- 
lutîon  de  la  compagnie.  Quand  ce  fut  aux  autres  à  opiner,  il  y 
en  eut  quelques  uns  qui  dirent ,  qu*on  ne  pouvoit  fc  refou- 
dre à  cette  retraite  fans  quelque  efpece  de  deshonneur. 
Que  c'eft  toujours  une  cholê  tres-periUcufe ,  que  de  fe  reti- 
rer devant  une  armée  ennemie ,  &:  qu'ils  perdroient  pour  le 
moins  autant  de  gens  en  fe  retirant  qu'en  combattant.  Que 
les  trouppes  ennemies ,  &  particulièrement  les  Italiennes, 
efloient  logées  de  telle  façon ,  &  avoient  pris  de  tels  pofles, 
qu'elles  leur  avoient  fermé  les  paflages  ,  &  que  c'eftoit  à 
'  coups  d'efpée  qu'il  fe  les  faloit  ouvrir.  Et  comme  cette  opi- 
nion commençoit  à  courir ,  Puviaut  prit  la  paroUe  hors  de 
fon  rang,  &  comme  en  quelque  façon  tranfporté  d'un  mou- 
vement extraordinaire ,  il  dit  -,  LMeJJieurs ,  je  fuis  de  ce  fenti- 
ment,  Pourveu  que  nofts  allions  tom  refolument  a  la  charge ,  U 
*vicioire  nou^  efi  certaine  :  car  les  ennemis  font  filas  y  fi  couverts 
depoufpere ,  -pour  le  long  chemin  qtiils  ont  fait ,  ^  outre  cela  tel- 
lement chargez,  de  fommeil ,  qu'ils  ne  fçauroient  foufienir  le pre- 
mier  effort  de  nos  gens.  Pour  ce  qui  efi  du  refte ,  quand  noftre 
grancle  armée  fer  oit  rompue^  Dieu  qui  eji  auffy  grande  ^tffypuif- 
fant-i  à"  d*au0  bonne  volonté  envers  les fiens  qu  il  fut  jamais^ 
C^  qui  a  pourveu  à  de plu4  grands  inconveniens ,  nous  relèvera, 
bien  de  cette  cheute.  Ceft  à  nous  a  nom  montrer  généreux  en 
toutes  occafions  y  ér  à  faire  le  devoir  que  Dieu  nom  demande, 
K^prés  cela  ilftpplée  au  refieparfa  bonté  y  ér  fournit  à  ce  qui  nom 
manque.  Fafons  donc  ce  qui  efi  en  nom  :  ^  celuy  qui  nom  a  icy 
guidés  )  par  achever  a  par  fa  toute-puiffance ,  ce  qui  defaudra  à  no^ 

tre 


Seigneur  de  la  Noue.  f 

<trefoîhle pouvoir.  Le  bon-heur  qui  avoit  favorifé  ce  Capi- 
taine en  quantité  de  rencontres,  &  l'autorité  qu'il  s'elloit 
acquife  dans  le  party ,  donna  tel  poids  &:  telle  efficace  à  les 
paroles ,  que  quand  la  Noue  vint  après  à  demander  aux  aflî- 
ftans  s'ils  eftoient  bien  relolus  de  combattre,  il' ne  reçeut 
pour  opinemens  que  des  acclamations  au  fentiment  de  Pu- 
viaut,  &  ne  vit  en  leurs  vilages  que  des  marques  certaines  de 
la  belle  diiJDofition  de  leurs  courages ,  &  de  leur  reiblution. 
Il  ne  fût  donc  plus  queflion  linon  de  fe  préparer  à  la  batail- 
le, à  quoy  la  Noue  les  dilpola  par  les  adverti  lie  mens  «8c  par 
fes  exhortations.  Il  leur  donna  donc  ordre  cie  tirer  de  prés, 
de  pourfuivre  leur  pointe  furieufement ,  &  de  recharger 
fans  celle,  tant  qu'ils  verroient  quelques  uns  des  ennemis  en 
corps-,  de  peur  qu'ils  ne  lé  ralliallcnt  après  avoir  efté rom- 
pus. Il  fit  commandement  à  chaque  Capitaine  d'aller  reco- 
gnoillre  &  exhorter  ^cs  compagnons:  &  fur  tout  il  donna 
ordre  aux  Miniftres  qui  eftoient  en  fon  armée,  de  faire  les 
prières ,  &  les  exhortations  neceflaircs  par  les  quartiers,  afin 
qu'il  pleuft  à  Dieu  leur"  envoyer  un  heureux  luccés  d'une 
journée  fi  hazardeulc;  Car  à  peine  y  a-t'il  eu  homme  qui 
aitjointenfembleen  un  11  haut  degré  que  luy  ,  la  pieté  en- 
vers Dieu,  l'innocence  de  la  vie,  &  les  vertus  d'un  grand 
guerrier.  Cependant  Puy-gaillard  s'avançoit  avec  lés  troup- 
pes  en  bataille ,  en  refolution  de  donner.  Ce  qui  ayant  efté 
rapporté  à  la  Noue ,  il  y  rangea  aulîy  les  fiennes ,  à  peu  prés 
en  cet  ordre  icy.  De  S.  Gemme  à  Luçon  il  y  a  un  chemin 
remparé  de  cofté  &  d'autre  de  foftez  affés  profonds,  &  de 
hayes  dont  les  habitans  du  pays  défendent  leurs  vignes  con- 
tre les  paflàns.  Car  il  y  a  en  ce  quartier  là  un  A^ignoble  pres- 
que continuel,  finon  que  par  intervalles  il  s'y  trouve  quel- 
ques petites  campagnes.  Hors  de  ce  chemin  la  Noue  place 
S.  Eftienne  avec  trente  falades,  &  une  trouppe  d'arquebu- 
fiers  choifis.  Il  ordonne  à  la  Roche  du  Gué  de  le  fuivre  avec 

H  If.  fa- 


^8  LaviedeFr-Ançois, 

If.  falades,  &  à  Puviaut  de  marcher  après  avec  quarante 
cavaliers.  Dans  un  carrefour,  auprès  d'un  moulin  qui  fe 
trouve  fur  le  chemin  de  Luçon  à  S.  Gemme,  il  loge  le  ba- 
taillon de  Ton  infanterie ,  que  Soubize  avec  fa  cavalerie  flan- 
quoit  ;  &  pour  luy ,  il  fe  mit  avec  la  fleur  de  fes  gens  de  che- 
val entre  la  trouppe  de  Puviaut ,  &:  le  fort  de  Luçon ,  au  fie- 
ge  duquel  il  avoit  laifTé  trois  compagnies  de  gens  de  pied> 
pour  empefcher  les  forties.  Car  il  vouloir  eftre  preft  à  tout- 
tcs  les  occafions.  Puis  il  fit  avancer  les  enfans  perdus  fous  la 
conduite  du  Capitaine  la  Garde, &  du  Capitaine  Normand, 
pourdonner  fur  l'ennemy  au  mefme  temps  que  S.  Eftienne 
&  Puviaut  iroient  à  la  charge.  Puy-gaillard  en  fortant  de 
S.  Gemme ,  pour  encourager  fes  trouppes ,  y  avoit  fait  cou- 
rir le  bruit,  que  Tennemy  le  retiroit,&  qu'il  avoit  des-ja  paf- 
fé  vn  canal  nommé  le  Beraud ,  &  comme  fi  c'eufl  eflé  pour 
le  fuivre  il  rangea  ainfi  fes  gens.  Ayant  mis  quelques  enfans 
perdus  derrière  ces  hayes  dont  j'ay  parlé ,  &  derrière  les  foP- 
fez  &  les  canaux  qui  font  là ,  il  fit  avancer  un  régiment  en  la 
campagne  de  la  vallée  d'Erault,  &  comme  il  vouloit  couvrir 
de  fa  cavalerie  fon  infanterie  qui  eftoit  à  la  main  gauche, 
S.  Eftienne  en  fit  donner  advis  à  la  Noue.  Surcétadvisla 
Noue ,  qui  prevoyoit  bien  que  s'il  donnoit  loifir  à  cette  ca- 
valerie de  fe  mettre  en  gros,  il  auroit  beaucoup  de  peyne  à  la 
rompre,  &  qu'elle  luy  mettroit  l'honneur  de  cette  journée 
en  compromis,  &:  qu'en  la  prenant  en  ce  moment,  il  la  met- 
troit en  defordre,  donna  ordre  à  S.  Eftienne  de  la  charger 
comme  elle  pafïbit  à  la  file,  à  travers  les  foffez.  A  l'inftant 
S.Eftiennedémarcheàla  veuë  des  trouppes  CathoHques, 
qui  le  fouflfrirent  approcher  à  cinquante  pas  prés  ;  mais 
quand  elles  virent  qu'il  changeoit  le  pas  au  trot ,  &  que  des- 
ja  mefme  les  premiers  de  fa  trouppe  prenoient  le  galop  pour 
venir  à  la  charge,  if.  ou  30.  falades  de  la  compagnie  des 
hommes  d'armes  de  Malicorne  5  conduittes  par  d'Heruil- 

liers. 


Seigneur  de  la  Noue.  fp 

liers  5  iè  détachèrent  de  la  trouppe ,  &z  haftans  le  pas ,  les  re- 
çeurent  refolument.  Mais  S.  Ellienne  continuant  à  donner 
fortement,  les  gens  d'Heruilliers ,  qui  virent  que  de  leur  co- 
llé perfonne  nebranloitpourlesibiitenir,  retournèrent  au 
gros  de  la  cavallerie,  &  y  mirent  quelque  defordre.  Puy- 
gaillard  eftoit  là,  qui  s'appercevant  de  la mauvaile conte- 
nance de  Tes  gens ,  s'avança  pour  les  afîurer ,  &  commençoit 
des-ja  à  en  faire  marcher  bon  nombre.  Au  mefme  temps 
Puviaut  vint  paroiftre  avec  deux  trouppes,  la  Henné,  &  celle 
de  la  Roche ,  qui  marchoient,  ce  fembloit,  en  relblution  de 
les  venir  prendre  par  la  gauche;  mais  qui  en  effe£t  vouloient 
voir  comment  ils  ic  preparoient  à  les  recevoir.  S'ils  fe  feul- 
fent  avancez  en  gens  de  guerre ,  Puviaut  eufl:  pris  confeil  de 
Toccafion.  Mais  quand  il  vit  qu'ils  ne  s'ébranloient  pas 
d'une  démarche  relbluë ,  ilr'alliaceux  de  S.  Eftienne,  que 
le  combat  avoit  un  peu  difperfés ,  puis  tourna  tout  à  coup 
fur  la  droite,  &  chargea  les  Catholiques  fi  furieufement, 
qu'aucun  n'eut  le  courage  de  faire  ferme.  Le  fuccés  encou- 
rage Puviaut ,  qui  leur  voyant  tourner  la  telle  de  leurs  che- 
vaux du  codé  d'où  ils  efloient  venus ,  les  enfonce  encore 
avec  d'avantage  de  furie ,  &  les  pourfuit  de  telle  forte,  qu'a- 
prés  s'eflrc  tout  à  fait  rompus ,  ils  rompirent  encore  l'infan- 
terie qui  eftoit  derrière ,  &  qui  à  peine  avoitetiloifirdefe 
mettre  en  bataillons.  Puy-gaillard  voyant  cette  déroutte, 
crie,  tempeile ,  menace ,  exhorte ,  &  fait  tout  ce  qu'il  peut 
pour  les  arreller.  Mais  au  lieu  de  leur  faire  tourner  tefte ,  le 
relie  de  fà  cavalerie  prend  l'épouvante,  &  fe  met  à  bride 
abbatuë  fur  la  routé  de  Fontenay ,  fur  laquelle  Puviaut  la 
pourfuivit ,  &  y  fit  beaucoup  de  ravage.  Comme  Puy-gail- 
lard fe  vit  prefque  feul ,  il  fe  mit  aufîy  fur  leur  pifi:e ,  8>c  ne  re- 
fla  fur  le  champ  de  bataille  que  l'infanterie  en  defordre,  & 
les  enfans  perdus  qui  n'avoicnt  point  combattu  :  ceux-là  eu- 
rent le  courage  de  rendre  quelque  devoir,  &  fe  defendoient 

H  2  ■  àla 


6o  LaviedeFrançois, 

à  la  faveur  des  hayes  &  des  foflez:&  y  en  eut  qui  s'approchè- 
rent fi  prés  qu'il  fembloit  qu'ils  vouluflcnt  combatre  à 
l'eipée.  Lors  melinc  que  l'infanterie  de  la  Noue  vint  à 
marcher  contr'eux  à  travers  les  vignes,  ils  quittèrent  leurs 
buifîbnspourfejetteren  la  campagne,  &  s'encouragoient 
les  uns  les  autres  à  la  fouftenir.  Mais  enfin  quand  elle  le  fufl: 
faifie  des  hayes  &  des  buiflbns ,  &  que  de  là  il  pleuvoir  fur 
eux  une  grefle  d'arquebufades  ,  &:  que  mefmes  quelques 
cavaliers  crians  vi£toire  fe  jetterent  comme  à  corps  perdu 
dans  ce  gros  régiment  de  gens  de  pied  5  l'effroy  &:  ledefor- 
dre  s'y  mit  de  telle  façon  qu'ils  ne  firent  plus  de  refifbance. 
Les  uns  fuirent,  les  autres  fe  mirent  à  la mercy  des vidbo- 
rieux  ,  ^  à  implorer  leur  mifericorde.  La  Noué  furvint 
com.me  on  les  tuoit ,  &:  particulièrement  fur  le  point  que  les 
landfquenets  crioient ,  Schelme ,  Adomontoiir ,  &  aiTefta  cet- 
te furie.  Car  comme  il  eftoit  extrêmement  terrible  au  com- 
bat, aufly  eftoit  il  merveilleufement  humain  après  la  viâroi- 
re.  En  celle  là  furent  pris  feize  drapeaux ,  &  deux  cornettes: 
il  y  mourut  environ  500.  hommes  de  la  part  des  vaincus ,  & 
iept  à  800.  demeurèrent  prifonniers.  Et  pour  couronne- 
ment de  la  journée,  les  drapeaux  ayans  eflé  montrez  à  ceux 
qui  tenoient  le  fort  de  Luçon,  ils  fe  rendirent  à  leur  veuë, 
&  laifferent  pour  leur  vie  &  bagues  fauves  4.  drapeaux  entre 
les  mains  du  viârorieux,  qui  fit  voir  en  cette  occafion  un 
trait  de  fon  équité  naturelle.  Mafcaron ,  qui  commandoit 
dans  le  fort,  faifant  emmener  fon  bagage  fous  lafoydela 
compofition,  fut,  à  ce  qu'il  difoir,  devalifé  par  quelques  uns 
des  victorieux.  Il  vint  s'en  plaindre  à  la  Noue,  &:  luy  en  de- 
manda raifon.  La  Noue  ne  la  luy  pouvant  faire  autrement, 
par  ce  que  ceux  qui  luy  avoient  pillé  fon  bagage ,  ne  fe  trou- 
voient  point,  il  mit  un  de  {ç.s  prifonniers  à  rançon ,  dont  il 
tira  4.00.  efcus ,  &  les  donna  à  quelqu'un  pourles  porter  à 
Mafcaron.  Mais  il  fût  fi  mal' heureux  que  le  porteur  fiit  tué, 

&la 


SEIGNEURDELANouë.  6l 

&  la  plus  part  de  fon  argent  pris  par  ceux  mefmes  de  fon 
party  j  de  quoy  il  n'alla  pas  iè  plaindreà  la  Noue. 

Le  fruit  des  batailles  elî  ordinairement  lapnièdc  quelques 
places  j  &c  la  première  qui  ic  prelentoit  à  conquérir  eftoit 
Fontenay.  Puy-gaillard  en  ie  retirant  y  laifia  le  Capitaine 
BompasjBreton,avec  4.  compagnies afl es  mal  complcttes,& 
s'en  alla  avec  le  refte  de  Ton  débris  vers  Niort.    Son  deflein 
eftoitd'arrefter  là  quelques  jours  l'armée  de  la  Noue,  afin 
d'avoir  plus  de  loilir  de  fe  recueillir  &z  de  faire  revenir  Tes 
gens  de  leur  eftonnement.Pour  cet  efFe£t  il  promit  àBompas 
qu'il  le  fecoureroit  avec  une  plus  grande  armée  que  celle 
qu'il  avoit  menée  à  S.  Gemme,  s'il  tenoit  feulement  huit 
jours:Ce  queBompas  luy  promit  de  faire,&  le  luy  fît  afleurer 
par  fes  compagnons.  La  Nouë,folicité  par  Puviaut  &  par  les 
Poitevins ,  qui  avoient  extrêmement  à  cœur  la  prife  de  cet- 
te place,  fe  prefenta  le  1 7.  de  Juin  à  la  veuë  des  Catholiques, 
aux  fauxbourgs  &  à  la  porte  S.Michel:  &  le  lendemain  le 
reflc  de  l'armée  y  arriva,  n'ayant  pour  l'heure  que  quatre 
ou  f.  petites  pièces,  dont  on  bâtit  le  haut  de  la  porte,  où 
Bompas  avoit  logé  quantité  d'arquebufiers.    On  en  bâtit 
aufîy  le  pont  &  fes  bras  pour  le  faire  tomber.  Mais ,  les  bras 
rompus ,  le  pont  demeura  le  vé ,  par  le  moyen  des  crampons 
dont  les  aflîegés  î'avoient  attaché  par  derrière.  On  en  vint 
donc  à  la  mine  &  à  la  fappe  en  divers  endroits,  pour  les 
eflonner  d'avantage.    Mais  par  tout  ils  montrèrent  une  pa- 
reille refolution  ,   tirant  incellament  des  arqucbufades, 
comme  gens  aflèurez  de  leur  fecours.  Enfin  donc  on  lit  ve- 
nir un  canon,  &  une  moyenne,  que  l'on  bracqua  dans  le 
fauxbourg  des  loges,  pour  battre  de  ce  coflé  là,  qui  fembloit 
moins  defenfable,  &  plus  ayfé  à  emporter.  Neantrnoins  la 
chofe  n'allant  pas  au  gré  de  la  Noué ,  il  monta  tout  iëul  Axrs 
la  porte  S.  Michel,  pour  voir  s'il  n'y  auroit  point  quelque 
lieu  plus  propre  à  dreffer  fa  batterie  ,  Se  plus  commode  à 

H  3  donner 


62  LaviedeFrançois, 

donner  l'aflàut  5  quand  ilyauroit  brèche  faite  par  le  canon. 
Comme  nonobftant  lapluye  des  arqucbulades  quiluy  ve- 
noient  du  château ,  il  recognoifibit  cet  endroit  là  fort  atten- 
tivement, il  tT.it  bieiïë  d'une  balle  d'arquebuze  au  bras  gau- 
che ,  &  lèntit  qu'il  en  a^'oit  l'os  rompu.   Il  le  retira  à  fon  lo- 
gis pour  le  faire  penfer  -,  &  les  premiers  jours  de  fa  bleflèure, 
il  y  paroillbit  beaucoup  d'elperance  de  guerifon.   Mais  la 
playe  venant  à  s'envennner ,  &  menaçant  de  gangrene5il  fut 
confeillé  de  fe  faire  porter  à  la  Rochelle  ,  pour  eltre  traitté 
avec  plus  de  foin  ,  &  par  des  Chirurgiens  plus  expérimen- 
tez. Quelque  foin  qu'  on  y  apportait ,  enfin  la  gangrené  pa- 
rut 5  de  forte  qu'il  fe  faloit  reibudre  ou  à  fe  faire  coupper  le 
bras  j  ou  à  perdre  la  vie  >  encore  n'eftoit-on  pas  bien  alîèuré 
fi  on  luy  làuveroit  la  vie  en  leluy  couppant,  ce  qui  le  mit 
dans  une  fort  grande  incertitude.  Car  d'un  cofté  ledeiir  de 
la  confervation  de  la  vie ,  eft  naturel  i  &  de  l'autre  la  douleur 
de  l'opération,  le  doute  fi  en  la  faifant  il  en  refchapperoit,  & 
quand  il  viendroit  à  en  refchapper ,  l'extrême  incommodité 
qu'un  homme  de  fa  profelîîon  en  reçeuroit  pour  tout  le  refte 
de  fa  vicjle  faifoit  balancer  en  fa  dehberation.  Il  fût  quelque 
tempsenceteftatlà,  portant  fon  mal  avec  une  grande  pa- 
tience, &  plus  enclin  à  mourir  qu'à  racheter  fa  vie  à  ce  prix-là. 
Enfin  pourtant  il  fe  lailla  vaincre  aux  exhortations  des  Mi- 
nières 5  &  de  fes  autres  amis  ,  qui  luy  reprefenterent  que 
tandis  qu'il  refte  quelque  fibre  d'elperance  de  pouvoir  re- 
tenir la  vie  5  il  y  faut  employer  toutes  fortes  de  moyens  » 
afin  de  la  confacrer  au  fervice  &  à  la  gloire  de  celuy  qui  la 
donnée.  Et  ce  ne  luy  fiit  pas  un  petit  argument  pour  fe  hiC- 
fer  perfuader  ,   qu'on  luy  remontra  que  l'Eglife  de  Dieu 
avoir  befoin  de  perfonnes  corn,  me  luy  ,  &  qu'il  pouvoir  en- 
core eftre  tres-utille  à  la  caufe  de  la  vérité,  qu'il  avoir  juf- 
ques  là  fi  courageufement  défendue.  Il  donna  donc  fon  bras 
à  coupper  ,  &  foufFrit  l'opération  avec  beaucoup  de  con- 
fiance 


SeigneurdelaNouc.  63 

fiance  &  de  tranquilité  d'efprit:  de  quoy  il  eut  pour  témoin 
laReynedeNavarre,  qui  après  avoir  beaucoup  contribué 
à  luy  faire  prendre  cette  refolution ,  luy  voulut  tenir  le  bras 
à  rheure  qu'on  le  luy  coupoit.  Lefuccés  fut  une  afîèz  prom- 
pte guerifon  pour  un  Ci  grand  mal ,  &  l'artifice  des  bons  ou- 
vriers 5  qui  luy  firent  un  bras  de  fer  ,  dont  il  porta  depuis  le 
nom  5  luy  diminua  l'incommodité  qu'il  en  avoit  appréhen- 
dée. Car  il  fe  fervoit  fort  bien  de  ce  bras  à  tenir  &  à  gouver- 
ner la  bride  de  fon  cheval,  tellement  qu'ilnelaiflapasde 
faire  comme  auparavant  toutes  fortes  de  fonctions  &c  d'a- 
dtions  militaires.  Pendant  fa  maladie ,  Soubize ,  fon  heute- 
nant ,  qu'il  avoit  laiffé  au  fiege  de  Fontenay ,  &  qui  le  prit, 
eut  la  conduite  des  armes  julques  à  la  paix  5  quife  negotioit 
entre  la  cour  &  les  Princes  ,  avec  demonftration  de  la  de- 
fîrer  de  part  &  d'autre.  Ceux  delà  Religion  en  avoient  be- 
fbin.  Les  Princes  eftoient  fatigués  d'un  fi  long  voyage.  Car 
de  Moncontour  ils  eftoient  venus  aux  environs  de  Paris  par 
le  Bearn  &  le  Bas  Languedoc.  Ceux  qui  les  fuivoient 
eftoient,  il  y  avoit  deux  ans ,  vagabonds  hors  de  leurs  mai- 
fons ,  avec  des  incommodités  inimaginables.  La  faute  d'ar- 
gent 5  maladie  ordinaire  en  leurs  affaires ,  &  le  défaut  de  mu- 
nitions necelîàires  pour  la  guerre ,  les  incommodoit.  Leurs 
Reyftres  fe  voyans  prés  de  frontières  d' Alemagne ,  avoient 
leurs  cœurs  de  ce  cofté  là ,  &  firent  dire  à  l'Amiral  qu'ils  ne 
pouvoient  eftre  avec  luy  que  jufques  au  mois  de  Septem- 
bre. Il  eftoit  quand  à  luy  las  des  defordres  que  commet- 
toient  lesgens  de  guerre,aux  quels  la  feuerité  de  fa  difcipline, 
&  Taufterité  de  fa  vertu  nepouvoit  remédier,  &  eftoit  en- 
nuyé d'une  gouvernement  où  il  avoit  bien  fouvent  plus  à 
dépendre  du  caprice ,  ou  de  l'impatience  d'autruy ,  que  de 
fa  propre  prudence.  L'événement  d'une  bataille  eftoit  dou- 
teux ,  &  il  avoit  expérimenté  les  précédentes  plus  defavan- 
tageufes  que  favorables.  Et  puis  il  y  avoit  quelque  fecrette 

con- 


<^4  LaviedeFrançois, 

conduite  de  la  providence  de  Dieujqui  portoit  leurs  inclina- 
tions à  tous  ceux  de  ce  codé  là>  quelque  peu  de  bonne  foy  & 
defeureté  qu'ils  euflent  trouvé  auparavant  auxpromefîes 
qu'on  leur  avoit  données.  A  la  cour  il  y  avoit  un  comeil  fe- 
cret  dans  les  délibérations  duquel  il  y  avoit  des  lors  des  pro- 
fondeurs qui  ie  manifefterentàlaS.  Barthélémy ,  mais  que 
l'on  cachoit  avec  un  grand  ibin,  &une  diUimulation  pro- 
fonde. Ceux  qui  n'elloient  pas  de  ce  confeil  &  qui  niar- 
choient  en  ces  affaires  avec  plus  de  fincerité,  ne  manquoient 
pas  de  railbns  pour  procurer  la  paix  à  la  France.  C'eftoit  aux 
defpcns  du  Roy  que  la  guerre  iè  failbit  -,  c'elloit  ia  maifon 
qui  (è  brùloit ,  ïes  finances  qui  s'efpuifoientjlés  hommes  qui 
le  conllimoient ,  les  fujets  quis'acharnoient  à  leur  mutuelle 
deftruction ,  Ton  autorité  qui  le  flétrilToit  dans  la  defobeïl- 
lance  de  l'un  des  partis ,  &  dans  la  licence  de  tous  les  deux , 
■&  qui  le  hazardoit  beaucoup  ,  s'il  euft  perdu  une  bataille. 
Outre  cela  11  on  faifoitlbufft-ir  les  Reformez  ,  les  Catholi- 
ques patiflbient ,  &les  Ecclefiaftiques  nommément  ,  qui 
font  fort  confiderés  dans  le  Royaume.  Si  le  prefche  eftoic 
chaire  d'un  lieu ,  la  melîè  eftoit  exilée  d'un  autre.  Enfin 
toute  la  France  elloit  endefolation,  &  ce  grand  Eftat  qui 
avoit  efté  autresfois  formidable  à  tous  fes  voyfins  ,  failbit 
pitié  aux  uns,  &:elloiten  mépris  aux  autres,  par  fes  dilîen- 
fions  inteltines.  Ces  raifons  qui  elloient  pleines  de  folidité 
&  d'apparence  tout  enfemble ,  fervoient  à  couvrir  les  fe- 
cretes  intentions  du  confeil  d'en  haut,  &à  empefcher  que 
ceux  de  la  ReUgion ,  pour  foupçonneux  qu'on  les  eftimall, 
ne  les  peulîènt  pénétrer ,  &  refonnoient  continuellement  en 
la  bouche  tant  de  ceux  qui  trompoient ,  que  de  ceux  qui 
fans  y  penfer  fervoient  à  tromper  les  autres.  La  Noue  eftoit 
éloigné  du  lieu  où  fefaifoit  la  negotiation.  Car  les  Princes 
&  l'A  m  irai  eftoient  prés  de  Pille  de  France  ,  &:  luy  eftoit  à 
la  Rochelle  5  entre  les  mains  des  Chirurgiens.    Etneant- 

.   moins 


Seigneur  de  la  Noue.  6f 

moins  la  grande  réputation  où  il  eftoit ,  &  le  crédit  qu'il 
avoit  entre  ceux  de  Ion  party  ,  fît  qu'il  fût  recherché  en 
cette  occafion  ,  par  ceux  qui  le  mefloient  des  affaires.  Et 
j'ay  eu  entre  mains  une  lettre  du  premier  Prefident  de 
Thou ,  qui  prenant  occafion  de  quelque  gratification  qu'il 
avoit  receuë  de  luy  ,  luy  en  efcrivoit  de  fa  propre  main  en 
ces  termes,  ^ion/ieur ^  njou^  vous  pourreTeJmeruetller  (jr  ef- 
hajir  de  ce  que  ri  ayant  accoutumé  de  vom  ejcrire  ,  ^  n^  ayant 
autre  cognoîffance  de  vouf.  Sinon  d\m  bien  lequel  il  uou^  a  pieu 
me  faire  de  votre  grâce  ,  me  recevant  enfoy  cir  hommage  de  la 
feigneurie  d'Tcrville  ,  tenue  de  vou^s ,  fans  vouloir  prendre  aU' 
curie  chofe  du  relief  ^  proffit  qui  vota  ejloit  de u  par  la  coutume  ^ 
donc  je  mefens  tenu  ér  obligé  a  vom  ,  ^  nayfailly  k  le  dire  ainfi 
par  tout  où  je  me  fuis  trouvé  ,  ^  que  l'onaparlé  de  vous  ,  que 
néantmoinsje  me  fois  advifé  de  vous  cfcrire  de  chofe  ferieufe ,  ér 
qui  importe  au  repos  dr  tranquilité  de  ce  royaume.  Mais  la  reque- 
jîeque  je  vom  fais  par  la  pre fente  eft  fijufte ,  civile  ,  ^raifonna- 
ble ,  qu  elle  fc  recommande  elle-mefme ,  fans  avoir  befoin  d^autre 
recommandation.  Cefî  qu'il  vous  plaife  comme  fujet  ^  Piaffai  du 
Roy ,  c^  ayant  le  moyen  de  nom  ayder  (^  fecourir ,  pour  faire  cef- 
fer  tom  troubles  cr  nom  mettre  en  repos  c/  tranquilité ,  pour  re- 
cognoiflre  c^  aymer  de  tout  notre  cœur  un  feul  Dieu  ,  ^  notre 
Roy  y  dy  employer  tous  les  moyens  que  Dieu  vous  a  donnez,  ;  lef- 
quels  vom  nepouvés  employer  mieux  a  propos  n'y  plm  opportuné- 
ment. Pcfçay  votre  volonté .,  votre puiffance ^  refiel' exécution 
quefefîime  ayfces ,  oubliant  lepaffe  fur  lequel  ri  avons  aucun  com- 
mandement ,  (^  traitant  les  chofcs  de  bonne  foy  ,  fans  aucune 
pafjîon  n'y  affe^ion particulière  :.  mettant  hors  toutes  deffiances. 
Car  fans  cela  nom  ne  pourrons  rien  faire.  De  ce  .^  je  vom  prie  (^ 
fupplie,  ^ferayfin  a  ma  lettre  difant:  Per  vifcera  mifericordirc 
domini  nofi:ri Jefu  Chrifi:i ,  in  quibus  vifitavit  nos  oriens  ex 
alto,  illuminare  his  qui  in  tcnebris  &  in  umbra  mortis  le- 
dcnt,  ad  dirigendos  pcdes  nofl:ros  in  viam  pacis.  CMonfieur., 

I  ^epric 


66  La  VIE  DE  François,' 

je  prie  nojîre  créateur  vous  donner  fa,  grojce^  C^  enfanté  bonne  vie 
(^  longue.  A  Paris  le  lo.  Aoufi  I  ^jo.  Le  tout  entièrement  votre 
bien-humble  Vaffal  ferviteur  é^  amy  ,   Chriflofle  de  Thou  P.  P, 
La  paix  fut  donc  enfin  conclue  ,  &  en  fût  fait  l*Edit  qui  eft 
datte  du  mefme  mois  d'Aouft  ,  &  rapporté  tout  au  long 
dans  quelques  unes  de  nos  hiftoires.    D'abord  on  ne  s'y  fia 
pas  tant ,  qu'encore  que  les  particuliers  allaflent  voir  leurs 
maifons  ,  les  chefs  des  reformez  ne  s'eftimaflent  obligez 
pour  leur  feureté  de  fe  retirer  à  la  Rochelle.   Les  Princes, 
l'Amiral  &  les  autres  grands  de  ce  party  là  ,  s*y  rendirent, 
&  la  Noue  après  fa  guerifon  >  ayant  fait  un  voyage  chez  luy, 
les  y  alla  trouver.  Mais  il  n'y  fe  journa  pas  long-temps ,  par 
ce  qu'ayant  efté  nommé  avecque  Briquemaut  le  Père ,  Tel- 
lignyj&Cavagnes,  pour  députez  de  ceux  de  la  Religion, 
il  falut  qu'ils  allaflent  en  cour  fohciter  l'exécution  de  l'Edit. 
Les  adtes  d'hoftilité  ceflerent  y  mais  les  animofitez  ne  ceflè- 
rent  pas ,  &  l'année  ne  fiit  pas  achevée  que  ceux  de  la  Reli- 
gion ne  s'eftimaflent  avoir  beaucoup  defujet  de  plaintes. 
En  effeft ,  comme  le  Roy  eftoit  à  Villiers  -  Cotterets ,  il  luy 
fût  fait  de  la  part  des  Cathohques  des  remontrances  fur  l'E- 
dit de  paix  ,   de  plufieurs  des  articles  du  quel  ils  difoient 
qu'ils  reçevoient  de  grandes  incommoditez  ,  &  fur  ces  re- 
monftrances  le  Roy  fit  une  déclaration  qui  en  contentant 
les  uns ,  donna  mauvaife  fatisfadion  aux  autres.  Il  efclaircit 
6c  interpréta  quelques  uns  des  articles  qui  pouvoient  paroi- 
ftre  douteux ,  &  l'interprétation  fut  félon  l'intention  des 
remonftrances.    Il  reftreignit  l'eftenduë  de  quelques  'au- 
tres -,  il  y  en  eut  qu'il  caflàabfolument  ,  &dans  un  trait- 
té  qui  s'eftoit  fait  fous  de  mutuelles   conventions  ,    il 
ufa  de  fon  autorité  abfoluë.   Dans  une  telle  balance  d'af- 
faires 5  autant  qu'on  haufl^bit  d'un  cofté  ,  autant  on  char- 
geoit  de  l'autre  :   de  forte  que  cette  corredtion  de  l'Edit 
ne  fe  put  faire  fans  le  mécontentement  àQS  Reformez, 

Ils 


Seigneur  de  la  Noue.  6y 

Us  avoient  outre  cela  beaucoup  de  fujet  de  fe  plaindre  de 
leurs  voifins  en  divers  endroits,  parce  que  s'eftans  retirez  en 
leurs  maifons ,  en  efperance  d'y  vivre  en  repos ,  à  l'abry  de 
l'autorité  publique ,  ils  eftoient  harcelez  &  mal  traitez ,  juf- 
ques  à  en  venir  quelques  fois  à  la  violence  toute  ouverte. 
Plaintes  eftans  venues  de  cela  de  divers  lieux  à  la  Rochelle, 
à  la  Reyne  de  Navarre ,  qui  s'y  eftoit  aufly  rendue ,  &  à  l' A- 
-miral  ils  en  advertirent  leurs  députez,  qui  faifoient  ce  qu'ils 
pouvoient,&  d'entr'eux  Telhgny  alloit  &:  venoit,pour  por- 
ter ce  qui  le  traitoit&negoçioit  de  part  &  d'autre.  Parce 
que  je  n'efcris  que  l'hiftoire  parti cuhere  de  la  vie  de  la 
Noue  5  je  ne  touche  le  Public  qu'autant  qu'il  s'y  trouve 
melléi  c'eftpourquoyjepaflèray  fous  filence,  toutce  qui  ie 
ûtcn  ce  temps-là,  où  je  ne  le  trouve  point  nommé  dans  les 
auteurs  qui  en  ont  parlé.  Je  diray  feulement  que  toutes  ces 
allées-&-vcnuës  ,  &  toutes  les  demonftrations  de  bonne 
volonté  que  la  Cour  faifoit  pour  la  paix ,  &  que  le  Roy  don- 
noit  en  particulier  à  l'Amiral,  aboutirent  enfin  auxnopces 
du  Prince  de  Navarre,&  de  Marguerite  de  France  &  de  Va- 
lois, où  le  lang  de  ceux  de  la  Religion  fervit ,  s'il  faut  ainfî 
dire ,  de  libations  &  d'effufions  folemnelles  à  la  cérémonie. 
La  Noue  s'cfbnt  aquitté  de  fa  deputation  avec  l'approba- 
tion de  ceux  de  fon  party ,  &:  avec  la  réputation  extraordi- 
naire qu'il  acqueroit  en  toutes  chofes,  à  la  première  belle 
occafion  qui  s'en  prcfenta,  il  fe  remit  à  fon  principal  me- 
flicr ,  qui  eftoit  ccluy  de  la  guerre.  L'Amiral  s'efbant  laifle 
induire  à  aller  à  la  Cour,  &;  le  Roy,  foit  par  feintife  ou  autre- 
ment, s'eftantlaifféperfuaderpar  l'Amiral  d'entreprendre 
la  guerre  de  Flandres,  pour  délivrer  le  pays  de  la  domina- 
tion des  Efpagnols ,  &  en  tirer  quelque  notable  advantage 
pour  la  France ,  il  fût  refolu  qu'on  y  cnvoycroit  la  Noué  & 
Genlis  avec  le  Conte  Ludovic  de  Naflau ,  pour  tenter  quel- 
que chofc  fur  les  villes  voifmes  de  noftre  frontière.   Le 

I  2  Çontc 


68  La  VIE  DE  François, 

Conte  Ludovic  &  Genlis  s'addrelîercntà  Mons ,  ville  capi- 
1 5-72  talle  de  Haynaut.  La  Noue  prit  la  charge  de  fe  rendre  mai- 
flre  de  celle  de  Valcnciennes.  Il  y  entra  donc  avec  peu  de 
bruit  &:  peu  de  gens,  comme  il  avoit  fait  à  Orléans,  &le 
fçeutlî  bien  lervir  des  habitans  de  la  Religion  qui  y  eftoient 
alors  en  grand  nombre,  qu'il  mit  la  ville  en  là  di.politionj 
de  forte  qu'il  ne  relloit  à  prendre  que  la  citadelle,  où  il  y 
avoit  60.  arquebufiers  Eipagnols.  Incontinant  il  l'envi- 
ronna de  tranchées ,  &  commençoit  à  la  pre(îer ,  lors  que  le 
"Conte  Ludovic ,  qui  eftoit  auiïy  entré  dans  Mons ,  fe  trou- 
vant embaralïé  avec  ').  ou  600.  hommes  entre  dix  mille  ha- 
bitans ,  &  craignant  de  ne  pouvoir  garder  long-temps  fa 
conquefle ,  manda  à  la  Noué  qu'il  le  prioit  de  le  venir  trou- 
ver en  diligence  avec  i  es  gens.  La  prile  de  Mons  eftantde 
plus  grande  confëqiience  que  celle  de  Valcnciennes,  &la 
perfonne  du  Conte  Ludovic  de  grande  confideration ,  la 
Noue  laiffe  Favas  à  la  garde  de  fes  tranchées,&  luy  donnant 
pour  foldats  les  habitans  qui  promettoicnt  de  faire  un  mer- 
veilleux devoir ,  il  marche  avec  ce  qu'il  avoit  de  gens  de 
guerre ,  &  s'en  va  à  Mons.  Ils  perdirent  Valcnciennes ,  que 
les  habitans  ne  fçeurent  fi  bien  deffendre  qu'ils  avoient fait 
efperer  -,  mais  ils  s'afleurerent  de  Mons,  où  la  N  ouë  demeu- 
ra pour  voir  ce  que  deviendroit  cette  guerre.  On  euft  gardé 
cette  place,  fi  Genlis,  qui  y  amenoit  du  fecours,  n'euft  point 
efté  défait.  Mais  incontinant  après  fa  défaite ,  le  Duc  d' Al- 
be,  gouverneur  du  pays  pour  l'Efpagnol,  y  vint  mettre  le 
fiege.  Comme  c'eftoit  un  rude  Joueur,  &  qui  a  remporté 
l'honneur  de  plufîeurs  grandes  actions  de  guerre  :  il  y  avoit 
auili  dans  Mons  de  braves  Capitaines ,  &  tres-experimen- 
tés.  L'Hiftoire  de  Flandres  remarque  particulièrement , 
que  la  Noue  y  fît  à  fon  ordinaire  fe  tenant  au  jour  qu'on  at- 
tendoit  Paflaut  avec  cent  gentils-hommes  &  quelque  nom- 
bre d'arquebufiers,  au  primier  Ravelin  qui  avoit ,  à  caufe  de 

fa 


Seigneur  de  la  Noué*.  6^ 

fa  fituation  ,  à  fouftenir  la  première  furie  des  ennemis. 
Neantmoins,  après  divers  combats  ibufbenus,  &diver(cs 
braves  &  vi2;oLîreures  Ibrties,  le  Prince  d'Orange  n'ayant 
peu  lècourif  la  place,  ny  faire  lever  le  fiege,  il  en  falut  venir  à 
Ja capitulation.  Pour  convenir  des  conditions avccle Duc 
d'Aibe,  on  députa  la  Noué,  Senarpont,  &Saucour  :  ce  qui 
luy  fût  extrêmement  agréable.  Car  il  creut  avoir  aquisaf- 
fez  de  gloire,  d'avoir  rangé  de  tels  chefs  de  guerre  à  la  rai- 
fon  :  &  cela  ayda  bien  à  faire  qu'il  leur  accordai!:  des  condi- 
tions honorables ,  permettant  que  les  gentils-hommes  &:  les 
Capitaines,  fujets  du  Roy  de  France,  fortifient  avec  leurs 
armes  &  leur  bagage ,  &  chacun  un  cheval  -,  &  que  les  foldats 
fortifient  avec  leurs  armes,  la  baie  en  bouche,  &  la  mèche  al- 
lumée, avec  promefie  que  le  Conte  Ludovic  fcroit  conduit 
à  fauveté  juiques  fur  les  terres  de  l'Empire.  Ils  promirent 
donc  derendrelaplace  fous  ces  conditions,  &  la  Noué  en 
demeura  pour  ollage  entre  les  mains  du  Duc  d'Albe. 
Comme  il  efi:oit  enfermé  dans  Mons ,  l'on  joiia  à  Paris  cet- 
te langlante  tragédie  de  la  S.  Barthélémy.  Car  ce  fufi:  le 
14. 4'  Àouft ,  &  Mons  ce  rendit  le  2 1 .  de  Septembre.  Outre 
la  douleur  extrême  que  luy  caulà  ce  lamentable  accident, 
arrivé  à  tant  de  grands  &:fignalés  peribnnages,  avec  qui  il 
avoir  eii  une  11  ellroite  amitié,  l'intcrcfi:  du  public  luy  fut 
merveilleufement  fenfiblej  &c  de  plus  il  ié  trouva  en  beau- 
coup de  peine  pour  ce  qui  eftoit  de  ion  particulier.  Caril 
ne  voyoit  point  de  feureté  pour  luy  à  retourner  en  France, 
ny  de  moyen  de  i'ervir  aux  Eflats  Unis  des  pays  bas.  Il  de- 
meura donc  quelque  temps  dans  le  camp  du  Duc  d'Albe, 
qui  le  traita  honorablement ,  &  puis  affeuré  de  la  bonne  vo- 
lonté du  Duc  de  Longueville,  gouverneur  de  Picardie,  dans 
l'eiprit  duquel  il  eifoit  en  une  très-haute  &  tres-avantageu- 
Ib  eilime,  il  iè  refolut  à  ie  retirer  de  ce  coilé  là.  Il  y  vint 
donc,  &  y  fut  reçeu  avec  toutes  fortes  dedemonftrations 

I  3  de 


10  LaviedeFrançois, 

de  bonne  volonté ,  &  en  mefme  temps  le  Duc  de  Longue- 
ville,  &  les  R  ochelois  conçeurent  de  luy  deux  opinions  fore 
différentes.  Ceux-cy ,  efpouvantez  par  les  maflacres ,  &  zé- 
lateurs de  leur  religion,  fe  déterminèrent  à  fubirpluftoft 
toutes  fortes  d'extremitez ,  qu^à  fe  remettre  entre  les  mains 
des  Catholiques.  Ils  fe  refolurent  donc  dans  cette  gran- 
de defolation  des  affaires  des  Reformez ,  à  recevoir  tous 
ceux  d'entr*eux  qui  fe  jetteroient  entre  leurs  bras  ,  &  à 
appeller  ceux  dont-ils  pouvoient  efperer  quelque  fecours 
pour  leur  defenfe.  Entr' autres ,  croyans  que  la  Noué  eftoit 
au  Pays-bas,  ils  luy  efcrivirent  là ,  pour  le  conjurer  au  nom 
de  Dieu ,  de  les  confeiller ,  &  de  leur  ayder  en  cette  grande 
ncceflité,  à  maintenir,  difoient-ils ,  la  gloire  de  Dieu,  &  la 
conlèrvation  de  ce  qui  reftoit  de  gens  de  bien  en  ce  mifera- 
ble  Royaume.  Celm^-là  creut  que  la  Noué  ellant  l'homme 
du  monde  en  qui  les  Rochelois  avoient  plus  de  confiance,  il 
iiyavoit  que  peu  de  temps,  il  pourroit  efl-re  un  efîicacieux 
moyen  pour  les  ramener  en  l'obeïfîànce  du  Roy,  &  pour 
leur  faire  comprendre  la  necefîîté  en  laquelle  ils  eftoient  de 
s'accommoder  -,  ny  ayant  aucune  apparance  qu*en  Teftat 
prefent  des  affaires  ,  ils  peufïènt  tenir  contre  la  puifîànce 
Royale.  Il  le  mena  donc  à  Paris,  &  luy  fit  faluer  le  Roy,  qui 
le  reçeut  fort  courtoifement  :  puis  par  fon  ordre,  il  fe  trouva 
chez  Albert  de  Gondy,  Conte  de  Retz,  avec  qui  il  a  tou- 
jours entretenu  amitié,  où  le  Roy  eftant  allé,  il  luy  parla 
long-temps  en  particulier ,  &  luy  tint  de  fort  honnefles  lan- 
gages. Il  luy  donna  premièrement  de  grandes  louanges  de 
là  vertu  &  de  fa  modefbie,  &de  ce  qu'il  avoit  un  efprit  efloi- 
gné  des  broiiilleries  &  des  factions.  Puis  après  il  excufapar 
quantité  de  raifons  ce  qui  eftoit  arrivé  à  Paris  peu  aupara- 
vant. Il  adjoufta  des  exhortations  &  des  prières  de  s'em- 
ployer à  efleindre  les  combuflions  qui  non  feulement  n'e- 
ftoient  point  efteintes  -■,  mais  qui  fembloient  fe  r' allumer 

dans 


SEIGNEURDELANoUë.  J\ 

dans  le  Royaume ,  &  luy  reprefenta  le  crédit  qu*il  pouvoit 
avoir  pour  cela.  Sur  tout,  luy  ayant  fait  entendre  les  refolu- 
tions  aufquelles  il  fembloit  que  les  Rochelois  le  vouloienc 
porter,  il  le  conjura  de  faire  tout  ce  qu'il pourroit  pour  les 
garentir  d*une  ruine  inévitable ,  où  ils  fe  precipitoient  eux- 
mefmes  par  leur  obllination.  Iln'efpargnapaslespromel^ 
{es  de  leur  donner  toute  forte  de  contentement ,  pourveu 
qu'ils  fe  miflènt  en  leur  devoir  >  &  pour  luy ,  il  luy  témoigna 
bien  exprefl'cment  qu'il  recognoiftroit  ce  fervice  par  tout- 
tes  fortes  de  grâces:  &  afin  de  le  mieux  pcrfuaderjà  ces  belles 
paroles  il  adjoufta  un  effeétjen  luy  accordant  une  chofe  qu'il 
î'çavoit  bien  qu'il  avoit  à  cœur ,  à  fçavoir  la  main-levée  des 
biens  de  fon  beaufrere  Telligny ,  qu'il  reftitua  par  ce  moyen 
à  fa  famille.  L'on  peut  croire  que  la  Noue  fe  trouva  alors 
en  grande  peine.  Quelque  grand  guerrier  qu'il  fuit ,  il  ay- 
moit  la  paix  autant  qu'homme  du  monde.  Sa  prudence  ex- 
traordinaire, &  la  parfaite  cognoiflance  qu'il  avoit  des  affai- 
res &  des  occurrences  du  temps,  luy  faifoient  croire  qu'en 
cette  conjondbure,  la  paix  eftoit  ncceiîàire  aux  Rochelois, 
&  qu'ils  n'eftoient  pas  en  eilat  de  fouftenir  l'effort  que  l'on 
preparoit  contr'eux.  C'eftoit  fon  Roy  qui  luy  ordonnoit 
de  leur  reprefenter  cela,&:  on  n'avoir  que  trop  de  preuves  de 
la  violence  avec  laquelle  il  vouloir  ce  qu'il  vouloit ,  de  quel- 
ques belles  paroles  dont  il  fe  fervift  :  &  refufer  cet  employ, 
c'eftoit  defobeïr  à  un  Prince  qui  pouvoir  perdre  la  Noue, 
&  qui  avoit  encore  les  mains  touttes  rouges  du  fangde  ceux 
de  la  Religion.  De  l'autre  codé,  il  fçavoit  bien  quels  avoient 
efté  les  artifices  dont  on  s'efloit  fervy  pour  attrapper  l'Ami- 
ral &  fes  compagnons  j  &  il  euft  mieux  aymé  mourir  mille 
fois,  que  d'avoir  efté  l'inftrument  de  quelque  traittéqui 
eufl  eu  des  fuittes  femblables.  Il  s'excufa  donc  long-temps , 
modeftement  à  la  vérité,  comme  il  faifoit  toutes  choies 5 
mais  neantmoins  fortement,  de  prendre  une  charge,  dont  il 

difoit 


72  La  vie  de  François," 

difoit  qu'il  ne  fe  ientoit  pas  capable.  Neantmoiiis,  leRcfy 
lepreflà de  telle  façon,  qu'enfin  il  y  condefcendit  malgré 
qu'ileneufti  mais  ce  fût  avec  une  condition  en  laquelle  il 
fit  bien  paroiftre  l'intégrité  &  la  generofité  de  Ton  ame.  Car 
il  ofa  bien  dire  au  Roy ,  que  puis  qu'il  plaifoit  ainfi  à  fa  ma- 
jeftc,  il  luy  obeïroit,  pourveu  qu'on  ne  fe  fervift  point  de 
luy  pour  trahir  les  Rochelois ,  ny  qu'on  nerobligeaft  point 
à  faire  quelque  chofe  contre  fon  honneur,  qui  luy  eftoit  plus 
cher  que  fa  vie.  Là  delTùs  le  Roy  ne  manqua  pas  de  prote- 
ftations ,  &  alors  on  fe  mit  à  délibérer  de  la  façon  de  laquel- 
le on  procederoit  en  cette  affaire.  Ceux  qui  ont  efté  trom- 
pez ibnt  foupçonneux  -,  mais  peut-eftre  encore  plus  ceux 
qui  trompent.  Car  ils  s'imaginent  que  les  autres  ufent  des 
mefmes  artifices  qu'eux ,  &  s'ils  peuvent  ils  vont  au  devant 
pour  s'en  deffendre.  C'eft  pourquoy  ceux  qui  gouver- 
noient  les  affaires  au  confeil  du  Roy  alors ,  fous  prétexte  de 
donner  quelqu'un  à  la  Noue  pour  luy  ayder  en  cette  nego- 
tiaciation,  trouvèrent  à  propos,  de  luy  donner  un  furveil- 
lant,  pour  efpier  fa  conduite,  Ils  choifirent  dont  un  nom- 
mé Jean  Baptifte  Gadagne ,  Florentin,  que  l'hiftoire nom- 
me Abbé  -,  mais  que  la  Reyne  mère ,  qui  l' avoir  nourry ,  en 
quelque  lettre  eicrite  à  la  Noue,  appelle  Protonotaire.  Quel 
qu'il  fut,  la  Noue  fût  tres-aife  de  l'avoir  pour  aflbcié ,  par  ce 
que  ne  voulant  agir  en  cet  employ  qu'avec  toute  forte  de 
candeur  &  d'ingénuité,  il  avoit  en  luy  un  témoin  irrépro- 
chable de  fes  actions ,  &c  de  la  fincerité  de  fon  procédé.  Ils 
■partirent  donc  enfemble ,  pour  venir  trouver  Biron  ,  qui 
cftoit  aux  environs  de  la  Rochelle ,  &  avant  que  d'arriver ,  il 
s'aboucha  avec  un  miniffre  qu'il  rencontra,  &  fit  tout  ce 
qu'il  pût ,  pour  luy  perfuader  qu'il  avoit  toujours  la  mefme 
affeftion  qu'il  avoit montrée  auparauant,  à  maintenir  l'E- 
glife  de  Dieu ,  &:  la  vérité  de  fon  Evangile.  Qu'il  eftoit  en- 
voyé de  la  part  du  Roy  à  la  vérité ,  ôc  qu'il  vouloit  exécuter 

de 


Seigneur  de  la  Noue.  73 

de  bonne  foy  ce  qu'il  avoit  promis  à  fa  Majefté  :  mais  qu'il 
le  prioit  de  s'afTeurer  qu'il  deliroit  lervir  à  Dieu ,  &  qu'il  ne 
donneroit  jamais  confeil,  qui  peuftprejudicierà  la  liberté 
desEglifes.  Eu  égard  à  l'impreflion  que  les  choies  paflees 
avoient  mifes  en  l'eiprit  de  ceux  de  la  Religion ,  c'eiloit  une 
chofe  fort  mal-ayfée  à  accorder ,  qu'il  euil  de  telles  inten- 
tions ,  &  que  toutesfois  il  confeillalt  à  ceux  de  la  religion  de 
fe  rendre.  Quelque  opinion  qu'en  euft  le  Miniftre ,  il  le  de- 
pefcha,  avec  un  nommé  de  Tecks ,  pour  advertir  les  Ro- 
cheloisdefavenuë&de  fa  charge,  les  préparer  à  reçevoii- 
fonconfeil,  &  enfuitteluyapporterunpallèport,  afin  que 
luy  &  Gadagne ,  peu(îênt  entrer  &  fortir  avec  afleurance. 
Cettte  nouvelle  furprit  extrêmement  les  Rochelois ,  qui 
avoient  principalement  fait  eftat  de  fon  afliftance ,  &  de  cel- 
le du  Conte  de  Mon  tgommcry,  qui  s'eftoit  fauve  du  maf- 
facre  en  Angleterre.  Et  comme  les  efprits  font  divers ,  ils 
furent  de  difFerens  fentimens.  Les  uns  difoient  qu'il  ne  fa- 
loit  pas  le  recevoir,  de  peur  que  fesdifcoursnefiflentim- 
prelîion  fur  les  efprits,  &c  quedelapartd'oiiilvenoit,  tou- 
tes chofes  dévoient  eftre  merveilleufement  fufpedes.  Qne 
iîonavoitrefoludenefuivre  pas  fon  confeil,  iln'enfaloit 
pas  mefme  entendre  la  proposition,  &  que  d'une  légation 
dontonnepouvoit  attendre  de  bien,  il  y  avoit  du  mal  à 
craindre.  Les  autres  remonftroient  que  ce  feroit  une  choie 
quiparoiftroit&fuperbe&odieufe,  que  de  ne  vouloir  pas 
mefme  efcouter  des  gens  qui  venoient  de  la  part  du  Roy. 
Que  fi  on  ne  trouvoit  pas  matière  de  fatisfiélion  dans  les 
propofitions  qu'il  feroit ,  ce  feroit  une  juftification.  Si  l'on 
ne  fuivoit  pas  fon  confeil  :  mais  que  de  rejetter  un  confeil 
avant  que  de  l'avoir  oûy,  &  rebuter  des  propofitions  de  paix 
fans  avoir  examiné  s'il  y  a  feureté  à  les  accepter ,  ce  n'efloit 
pas  le  hit  ny  de  Chrifticns ,  n'y  de  François  -,  mais  en  quel- 
que forte  de  Barbares.  Que  la  Noué  s'eftoit  comporté  de 

K  telle 


-^  La  VIE  DE  François, 

telle  façon  parle  pailc,  qu'il  ne  faloit  pas  croire  qu'il  fuft 
ablblument  changé  en  fi  peu  de  temps  ,"&:  que  peut  eftre 
l'induiroient  ils  à  reprendre  Tes  anciennes  erres.  Que  11  cela 
eftoit ,  ils  dévoient  croire  qu'il  leur  auroit  efté  envoyé ,  non 
de  la  part  du  Roy  -,  mais  de  celle  de  Dieu ,  veu  qu'ayant  par 
cy  devant  mis  à  lin  tant  de  beaux  exploits  militaires  ,  & 
montré  en  diverfes  occalions  une  fi  rare  Uiffifance  en  matiè- 
re de  gouvernement ,  ils  ne  pouvoient  avoir  un  chef  plus 
capable,  ny  de  rompre  l'ennemy  par  les  exécutions  delà 
main,  ny  de  conduire  leurs  affaires  à  bon  port  par  la  pruden- 
ce politique.  Que  c' eftoit  un  perfonnage  d'un  cœur  vraye- 
ment  noble  &  généreux,  &  qu'ils  s'alleuroient  qu'il  ayme- 
roit  mieux  mourir  cent-fois ,  que  de  tacher  fa  réputation,  & 
de  démentir  l'honneur  de  fa  vie  pafiée  par  unedefertioii 
ignominieufe  à  luy  &  à  fa  pofteriré.  Que  la  calamité  des 
temps  eftoit  telle  qu'elle  pouvoit  l'avoir  porté ,  par  quelque 
neceflité ,  à  une  refolution  qu'il  n' auroit  jamais  priiè  autre- 
ment. Que  s'il  y  avoit  rien  de  tel  en  fa  négociation ,  c'eftoit 
à  cette  caufe  là  qu'il  le  faloit  imputer ,  &  non  pas  à  fon  natu- 
rel ,  qu'il  avoit  toujours  fait  paroiftre  bon  &  droit  en  toutes 
chofes.  Que  donc  on  ne  luy  fift  pas  cet  affront  que  de  ne  le 
vouloir  pas  recevoir  :  &  après  ces  raifons  &  ces  exhorta- 
tions, quelques  uns  y  adjoufterent  les  prières  &  les  fupplica- 
tions,  peu  s'en  falut,  la  larme  à  l'œil  &  comme  les  mains 
jointes.  Ces  remonftrances  eurent  bien  affèz  de  vertu  pour 
faire  prendre  la  refolution  de  l'oùir  j  mais  ce  fik  avec  cette 
modification,  que  ce  ne  feroit  pas  dans  la  ville.  Ils  luy  efcri- 
virent  donc  une  lettre  de  cette  teneur.  CMonJieur ,  -puisque 
'VOUS  ave7  chofes  importantes  a  nom  communiquer^  avancés  vous 
jufques  aTadon  tel  jour  qu''ilvous  plaira^  dont  vous  nous  ad'^ 
vert  irez,  :  ^  fi  vous  voulez  quelque  efcortepour  votre  perfonne^ 
(^  de  ceux  qui  feront  avec  vous ,  tels  qu'il  vous  plaira ,  nous  vous 
'.^J2  la  donner om.  Il  vint  donc  à  Tadonle  ip.  Novembre,  &  là 

fe 


Seigneur  de  la  N'otjë.  y^ 

fè  rendirent  Languillier ,  la  Roche  Eynard ,  Viliers ,  Se  Mo- 
reau ,  députez  de  la  ville ,  pour  oùir  la  charge  qu'il  avoir ,  & 
pour  la  raporter,  fans  y  rien  répondre.  D'abord,  après  quel- 
ques falutations ,  qui  forent  fort  froides  de  leur  part ,  il  leur 
voulut  premièrement  expliquer  comment  il  eftoit  arrivé 
qu'il  fe  trouvoit  alors  avec  eux  en  cet  eftat ,  &  puis  après  ex- 
pofer  fa  charge,  t^prcs  le  meurtre  arrivé  a.  Paris ,  dit-il ,  le 
Roy  commanda,  aux  François  qui  eft oient  dans  Mons  en  Haynaut, 
quils  eujfent  a  remettre  la  ville  entre  les  mains  du  Vue  dAlbe,^ 
à  s'en  retourner  en  France  le  plus  prontement  qu^ils  pourr oient. 
Et  d autant  qu* entre  les  foldats  François  il  y  en  avoit  plujieurs 
Catholiques  Romains^  qui J an  s  autre  délibération  voulaient  qu'on 
oheiH  au  Roy  \pour  éviter  plus  grande  confufionl^  on  fut  contraint 
de  recevoir  une  paix  hastée  ^  peu  advantageufe  aux  afjiegez  : 
^  parce  que  je  fus  mis  en  oftage ,  je  perdis  la  commodité  defuivre 
les  troupes  de  Flandres.  Ceft  l'occajion  pourquoy  je  me  fuis  ren- 
du en  France  fus  lafoy  de  Monfieur  de  Longueville  qui  m*  a  or- 
donné d'aller  en  cour.  De  la  fay  efté  envoyé  par  leurs  Ma'jefteT 
pour  vous  propofer  la  paix  que  le  Roy  entend  vous  donner  ;  cejt 
que  fi  vous  laijje'^^entrer  de  fa  part  un  gouverneur  en  voftre  ville, 
vous  en  éviterez  lefiege  éf  le  fac ,  ^"  en  vous  procurant  à  vous 
mefmes  du  repos.,  vous  donnerez,  par  ce  moyen  quelque  rafraifchif 
fement  a  toutes  les  Egltfes  de  ce  Royaume.  Si  vous  le  faites ,  leurs 
<J^'îajefie7  m'ont  chargé  de  vous  affeurer ,  quen  vous  comportant 
comme  bons  ér  loyaux fuj  et  s  l'exercice  de  la  religion, vous  demeu- 
rera en  pareille  liberté  que  vous  l'avez  eu  par  cy  devant  :  ^  fi 
vous  m'en  demandez  mon  advis ,  je  vous  confeille  d accepter  ces 
conditions ,  pourveu  qti  on  vous  donne  de  bonnes  affeurances  de 
l'exécution  des  promeffes.  Après  avoir  ouy  cela ,  foit  que  les 
députez  en  euflènt  charge  ou  non ,  ils  traitèrent  la  Noue 
d'une  façon  fort  eftrange.  Ils  luy  dirent  qu'on  leur  avoit 
fait  efperer  de  rencontrer  la  Noue  à  Tadon  :  mais  qu'on  les 
avoit  trompée ,  &  qu'ils  s'en  alloient  le  rapporter  à  ceux  qui 

K  2  les 


7^  LaviedeFrançois, 

les  avoient  envoyez  :  &c  là  dcllus ,  ils  firent  comme  s'ils  euf^ 
fent  voulu  prendre  congé.  Luy ,  lans  s'émouvoir ,  leur  dit  : 
£lHoy Mcfjïcurs 3  ne  me  cognoijfez.  uotis  flusf  AveT^vous  fitofi 
-perdu  te  Jouvenir  de  tant  de  chofes  que  nom  avons  f Ait  es  enfem- 
ble  tour  noftre  commune  confervation  ?  Et  à  cela  ils  répondi- 
rent, qu'ils  fe  fouvenoient  fort  bien  que  peu  d'années  au- 
paravant un  Seigneur  nommé  la  Noue ,  avoit  fait  quantité 
de  belles  &  grandes  a£tionspourladefencedelaveritéde 
i'Euangile,  &  pour  leur  confervation ,  &  qu'ils  en  garde- 
roient  la  mémoire.  Mais  que  quant  à  luy  ils  ne  le  cognoii- 
foient  point  pour  eflre  ce  la  Noue  là.  Qu'il  avoit  bien  quel- 
que air  de  fon  vifage,&:  de  la  ftature  de  fon  corps>  mais  qu'ils 
n'en  recognoilTbient  nullement  la  voix  ny  lesconfeils>  qui 
leur  avoient  autresfois  efté  fi  falutaires.  En  un  mot ,  que  la 
Noue  ne  fe  fuft  jamais  laifle  corrompre  auxpromefies  de  la 
Cour,  pour  leur  confeiller  de  fe  livrer  eux  mefmes  aux  per- 
fecuteurs  de  la  vérité  ,  &  aux  maflàcreurs  de  leurs  frères. 
Que  neantmoins  ils  rapporteroientauconfeildelavillece 
qu'il  leur  difoit ,  &:  là  deflus  ils  retirèrent.  Il  ne  Eic  pas  tant 
touché  de  l'indignité  de  cette  a£tion ,  dont  il  ne  témoigna 
aucune  émotion  fur  fon  vifage ,  que  joyeux  de  ce  que  Gada- 
gne  en  efi:oit  témoin.  Car  il  voyoit  par  la  que  fi  la  négocia- 
tion ne  reùfiiiToit  pas,  il  ne  s'en  faudroit  pas  prendre  à  la 
Noue.  Les  Députez  eftans  retournez  à  la  Rochelle ,  &  luy 
demeuré  à  Tadon  pour  attendre  qu'elle  feroit  la  dehbera- 
tion,  plufieurs  de  la  ville  l'y  allèrent  voir  le  lendemain ,  pour 
luy  donner  des  témoignages  de  la  continuation  de  leurs  re- 
fpedts ,  &:  de  leur  ancienne  amitié ,  qu'il  reçeut  avec  fa  bon- 
té &  fa  civilité  accoutumée.  Les  Miniftres  de  dehors ,  qui 
s'eftoient  retirés  dans  la  ville, députèrent  aufly  vers  luy  deux 
d'entr'eux  à  mefme  fin ,  &  luy  firent  dire  que  nonobftant  k 
commifiion  dont  il  s' efi:oit chargé,  ils  avoient  cette  efpe- 
rance  de  luy,  qu'il  embrafi^eroit  la  caufe  de  la  vérité  de  Dieu, 

&la 


SeigneurdelaNouc.  77 

&  la  defenfe  de  fon  Eglife,  félon  la  fainte  &  ardante  affc- 
ftion  qu'il  y  avoit  montrée  auparavant  -,  &  qu'ainfi  ils  fe 
pourroient  vanter  d'avoir  reçeu  de  la  main  de  leurs  enne- 
mis î  l'inftrument  de  leur  délivrance.  Et  à  cela  il  répondit 
en  termes  generaux,qu'il  n* avoit  point  de  fi  grand  defir  que 
de  fervir  à  Dieu ,  &  de  maintenir  Ion  Eglife  -,  &  qu'il  s'elH- 
meroit  plus  heureux  d'y  eftre  fimplement  portier,  comme 
le  Pfalmifte  dit  en  quelque  lieu  5  que  d'eftre  grand  uiaiftre 
dans  les  Palais  des  Monarques  -,  &  fans  rien  particularifer 
d'avantage,  il  leur  tint  quelques  autres  propos  femblables, 
pleins  de  preuves  de  fon  zelcjôc  de  la  perleverance  de  fa  pie- 
té. Pendant  ces  vifites ,  le  confeil  de  ville  deliberoit ,  &: 
après  quelques  autres  conférences ,  où  ils  le  traitèrent  avec 
plus  de  refpedt  Se  de  modération ,  le  refultat  de  la  délibéra- 
tion luy  fût  apporté  en  ces  termes.  Que  la  caufe  qu'ils  de- 
fendoient  n'eftoit  pas  leur  caufe  particulière  -y  mais  celle  de 
Dieu,  &  de  toutes  les  Eglifes  de  France -,  c'eftpourquoyils 
ne  pouvoient  accepter  aucunes  conditions  qui  concernaf- 
fent  leurs  frères ,  fans  leur  participation ,  ou  au  moins  fans 
que  les  autres  Eglifes  y  trouvafîènt  leur  repos  &  leur  liber- 
té. Que  pour  ce  qui  les  touchoit  en  particulier ,  ils  avoient 
de  juftes  raifons  de  ne  recevoir  point  le  Maréchal  de  Bi- 
ron  ,  qu'on  leur  avoit  deftiné  pour  gouverneur.  Qu'ils 
eftoient  prefts  d'en  recevoir  un  de  la  part  de  fa  Majefté, 
pourveu  qu'il  fuft  de  la  Religion  :  mais  que  quant  à  fe 
remettre  entre  les  mains  de  leurs  ennemis,  ils  ne  s'y  pou- 
voient refToudre.  Que  s'il  plaifoit  au  Roy  leur  faire  la  grâce 
de  les  laiflcr  vivre  paifiblement  les  uns  avec  les  autres,  en 
l'eflat  auquel  ils  eftoient,  comme  ils  avoient  fait  par  le  pafTé, 
ils  le  feroient  en  tout  devoir  &  obeiflànce  envers  fa  Majefté. 
Que  pour  luy  ils  le  recognoiflbient  pour  eftre  le  mcfme 
la  Noué  qu'ils  avoient  cogneu  le  temps  pafle  ,  &:  qu'ils 
croyoient  que  c'cftoit  la  neceftîté  du  temps  qui  le  faifoit 

K  3  parler 


yS  La  vie  de  François, 

parler  un  autre  langage.  Qu'ils  le  conjuroient  d'embrafîer 
lepartyderEglilede  Dieu,  qui  eftoïc  fi  rudement aiîàillie 
par  tout  ce  Royaume ,  &  que  le  Seigneur  de  la  cauië  dont  il 
s'agiflbit  5  du  quel  il  avoit  li  Ibuvent  efté  bénit  en  la  dépen- 
dant ,  auroit  fans  doute  cette  relblution  Ibuverainement 
agréable.  Qqoy  qu'il  en  foi t,  qu'ils  luy  oftroicnt  très  vo- 
lontiers l'une  de  ces  trois  conditions.  Ou  de  prendre  la 
conduite  de  leurs  affaires  &  de  leurs  armes  ,  comme  il 
avoit  fait  autresfois  ,  &  qu'ils  la  luy  donneroient  de  bon 
cœur  ;  ou  de  vivre  en  homme  privé  fous  la  protection  de 
Dieu  dans  la  communion  de  les  frères ,  &:  aux  dépens  de  leur 
communauté  i  ou  s'il  vouloitfe  retirer  en  Angleterre,  de 
monter  dans  un  vaifîeau  qu'ils  luy  équiperoient  exprefîè- 
ment  pour  cela.  Il  les  remercia  de  leur  bonne  volonté  ,  & 
fans  rien  répondre  precifément ,  il  demanda  qu'il  luy  faft 
permis  de  conférer  avec  fix  ou  fept  minières  qu'il  nomme- 
roit,  touchant  certains  points  qui  regardoient  faconfcien- 
ce  5  &  la  fatisfaftion  de  fon  efprit.  Il  fe  voyoit  en  de  grandes 
peines,  &  difficiles  à  demefler.  D'un  cofté,  le  Roy  luy  avoit 
promis  folemnelement  de  traiter  ceux  de  laReligion  douce- 
ment,&  les  Rochelois  favorablement  :  &  s'il  y  pouvoit  avoir 
quelque  occafion  de  fe  fier  en  ks  promefl"es,la  prile  des  armes 
contre  fon  autorité  avoit  beaucoup  de  peine  à  fe  j  uftifier  de- 
vant une  confcience  tendre  &  religieufe  comme  la  fienne.  De 
l'autre  ,  l'expérience  des  chofes  pafiees  ne  fournifibit  à  fa 
prudence  que  trop  de  fujet  de  fe  défier  delà  fidélité  delà 
cour.  La  parfaite  connoiHance  qu'il  avoit  des  affaires  de  la 
paix  &  delà  guerre,luy  faifoit  juger  que  la  Rochelle  n'eftant 
pas  en  effat  de  foùtenir  fans  quelque  efpece  de  miracle ,  l'ef- 
fort d'une  armée  Royale  ,  animée  par  l'efperance  d'eftein- 
dre  entièrement  le  party  de  ceux  de  la  ReUgion ,  il  fembloit 
qu'il  fût  de  fon  bien ,  à  elle,  de  prévenir  les  lamentables  fuit- 
tcsd'unfiege,  ôcàluy,  de  fon  devoir,  de  l'y  porter  par  fes 

con- 


Seigneup^delaNouc.  79 

confeils.  Mais  quand  il  venoitàfoire  reflexion  fur  le  fenfi- 
ble  deplaifir  qu'il  auroit  de  luy  avoir confeiUé  une  choie 
quiRiypeuH:  élire  ruineufe,  &:'la  tache  qui  termroit  à  la 
pofteriré  ion  honneur  d'avoir  efté  l'inflrument  de  fadelb- 
lation,  ilcroyoït  qu'il  valoit  mieux  le  remettre  à  la  bonne 
providence  de  Dieu  pour  les  evenemens  avenir,  veu  l'ex- 
périence qu'on  avoir  faite  en  diverfes  occaiions ,  de  ion  alÏÏ- 
flance  extraordinaire.  Il  conféra  avec  les  Miniilres  entre  les 
deux  portes  de  S.  Nicolas ,  &:  après  avoir  bien  con fuite  avec 
Dieu  &  avec  foy  mefme,  il  prit  une  refolution  à  laquelleje 
ne  fçay  pas  s'il  s'en  trouvera  aucune  ièmblable  en  toute  l'hi- 
ftoire  ancienne  &  moderne.  Pour  fatisfaire  à  ia  conicience, 
&:à  l'alîedion  que  ce  peuple  luy  temoignoit,  &pour  pren- 
dre un  employ  dignedeiaviepailce,  il  accepta  la  charge  de 
General  des  Rochclois,  pour  les  iervirdeibn  coni'eil  6c  de 
fa  perfonne en  toutes  délibérations  &  aftions  mihtaires  :  & 
pour  s'aquiter  de  la  promefle  qu'il  avoir  faite  au  Roy ,  &  luy 
approuver  la  fidélité ,  il  promit  à  l'abbé  Gadagne  Se  à  Biron, 
en  leur  communiquant  la  penlée,  d'employer  de  bonne  foy, 
quand  il  feroit  dans  la  ville ,  fes  foins  &  fes  confeils,  pour  ré- 
duire les  chofes  aux  termes  de  la  paix ,  &  de  robeïiTance  à  fa 
Mai  efté.  Pour  ce  qui  en  pourroit  arriver ,  ayant  fatisfait  à 
fon  devoir  &: à  fon  honneur  des  deux  coftez ,  il  le  remettoit 
à  la  providence  de  Dieu  Seau  temps  ,  qui  ieuls  pouvoient 
démefler  des  chofes  fi  impénétrables  à  la  prudence  de 
l'homme.  Il  ent  *a  doncques  dans  la  Rochelle  le  27.  du  mei^ 
me  mois ,  &  dés  le  lendemain ,  ayant  efté  reçeu  au  confeil 
en  cette  qualité  de  General ,  il  commença  à  s'aquitter  de  la 
promefle  qu'il  avoit  faite  à  Biron ,  &  à  Gadagne.  Car  il  pro- 
poia  qu'il  faloit  envoyer  vers  les  Eglifes  qui  ilibfiftoient  en- 
core ,  &  particulièrement  vers  celle  de  Montauban  ,  de 
Nifmcsi&:de  Sancerrcafin  d'advifcr  enfemble  aux  moyens 
de  quelque  bon  accord.  Que  peut-eftrc  en  trouveroit  on  de 

raifon- 


8o  La  VIE  DE  François, 

raifonnables  aufquels  la  cour  confentiroit  :  &c  qu*en  tout  cas, 
pendant  ces  négociations  5  l'ennemy  ne  fe  hafteroit  pas  de 
lever  &  d'amener  là  fes  forces.  Mais  cet  advis  ne  fl\t  pas  fui- 
vy  5  pour  quelques  raifons ,  &  nommément  par  ce  qu'ayant 
elle  rapporté  il  y  avoit  peu ,  que  la  ville  de  Sancerre  avoit 
penfé  eitre  furprife  en  parlementant,  le  Confeil  de  Ville 
crcut  que  la  Cour  ne  mettoit  ou  ne  foufFroit  mettre  en  avant 
ces  propofitions  de  paix ,  fmon  pour  prendre  fes  avantages. 
En  fuite,  le  Roy  voyant  que  l'envoy  de  la  Noue  n' avoit  pas 
reùfli  5  commanda  au  Maréchal  de  Biron,  qui  efloit  à  S.Jean 
d'Angeli,  d'entrer  dans  le  gouvernement  de  la  Rochelle, 
&  de  reflerrer  les  Rochelois  le  plus  qu'il  pourroit.  Ce  qui 
luy  eftoit  ayfé ,  en  l'eftat  auquel  ils  eftoient,  car  il  avoit  avec 
luy  7.  cornettes  de  cavalerie ,  dix  huit  enfeignes  de  gens- 
dc-pied,  f  00.  pionniers ,  Se  deux  coleurines.  Il  entra  donc 
d'un  cofté  par  le  canal  nommé  leBeraud,  vers  le  Poutou, 
&  de  l'autre  par  la  baftille,  fur  le  chemin  de  Mauzé  àMa- 
ransi  &:  par  ce  quelcsgarnifonsquelesRocheloisavoient 
à  Marans ,  à  Novillé  &  à  Andilly ,  qui  confiftoient  pour 
tout  en  3.  compagnies  d'arquebufiers  ,  fe  retirèrent  à  la 
Rochelle ,  il  fe  làilit  en  un  moment  de  toutes  les  petites  pla- 
ces qu'elle  avoit  tenues  aux  environs.  Ses  trouppes  s'eftans 
approchées,  la  jeunefîè  de  la  Rochelle  brufloit  d'envie  de 
fortir  &  de  faire  quelques  combats.  Ce  qui  fut  la  première 
occalîon  que  la  Noue  eut  d'exécuter  ce  qu'il  avoit  promis 
aux  Rochelois ,  de  le  fervir  de  fa  perfonne  à  la  guerre.  Car 
voulant  en  mefme  temps  &  aguerrir  Se  conferver  ces  jeunes 
gens,  il  fortit  dés  le  mois  de  Décembre  avec  eux,  leur  fît 
voir  l'ennemy  avec  honneur.  Se  par  fa  prudence  Se  par  fa 
valeur,  il  les  en  tira  toujours  fans  aucune  perte  confiderable. 
Et  cette  conduitte ,  d'eftre  envers  la  ville,  l'entremetteur 
des  négociations  Se  despropofition^de  paix,  que  Biron  Se 
Gadagne  continuoyent  -,  Se  contre  Biron  Se  fes  trouppes ,  le 

chef 


Seigneur  de  la  Noue.  8i 

chef  des  Rochelois  dans  les  aârions  de  guerre ,  fut  fi  égale- 
ment partagée  par  la  Noue  dans  les  commencemens  de  cet- 
te grande  affaire  là,  qu'il  fembloit  qu'il  ne  fût  pas  plus  aux 
Rochelois  qu'au  Roy.  Car  c'efloitàluyqueBironôcGa- 
dagnes'adrellbient  pour  faire  &  IçavoirSi  valoir  envers  les 
Rochelois ,  les  ordres  de  la  Cour  :  comme  c'eftoit  à  luy  que 
les  Rochelois  s' adreflbient  pareillement  lors  qu'il  faloit  fai- 
re quelque  action  militaire  hors  de  leurs  murailles.  Au  mois 
dejanvier  ils  firent  une  aftion  par  laquelle  il  fembloit  qu'ils 
fe  le  vouloient  afîè£ter  abfolument.  La  qualité  de  General, 
qui  luy  avoit  efté  donnée  5  efi:oit  fans  prejudicier  aux  droits 
du  Maire,  qui  s'eftoit  toujours  porté  jufques  là,  non  feule- 
ment pour  chef  de  la  Police  >  mais  aufly  pour  chef  de  la  vil- 
le ,  pour  commander  aux  gens  de  guerre  en  ce  qui  fe  faifoit 
entre  les  portes  &  les  remparts.  Alors  doncques  il  fe  tint 
un  confeil  gênerai ,  dans  lequel  il  fut  refolu  d'un  confente- 
ment  univerfel ,  que  pour  les  louables  parties  qu'on  avoit 
connues  en  luy,  &  dont  on  faifoit  une  expérience  continuel- 
le, il  feroit  reconneu  &  fuivy  de  tous  comme  fouverain  chef 
des  gens  de  guerre ,  tant  au  dedans  qu'au  dehors  de  la  ville, 
fans  diminution  au  Maire  de  fes  autres  droits.  Celapro- 
duifit  divers  mouvemens  &  divers  effetz.  La  Noue  acce- 
pta cette  augmentation  de  pouvoir  &  de  dignité  en  l'a  char- 
ge, feulement  pour  l'intereft  du  Pubhc  :  car  il  creut  que  cet 
accroifi^ment  d'autorité  luy  ayderoit  à  fervir  plus  utile- 
ment la  ville  &  la  caufe  générale.  Pliifieurs  de  fes  amis ,  qui 
n'avoient  pas  tant  de  fagefle  ny  de  modération  que  luy ,  di- 
fi)ient  qu'on  ne  luy  donnoit  pas  afîèz  de  pouvoir  j  veu  que 
peu  de  temps  auparavant  il  avoit  eflé  gouverneur  gênerai 
de  la  Rochelle  &  du  pays  d'Aunisj  Se  que  c'eftoit  quelque 
efpece  de  deshonneur  que  de  ne  luy  donner  pas  le  mefme 
grade  qui  luy  avoit  efl:é  donné  par'le  Prince.  D'autres ,  ja- 
loux de  fa  vertu  j  car  l'envie  la  fuit  comme  l'ombre  fait  le 

L  coips, 


82  La  vie  de  François, 

corps  i,  difoicnt  qu'on  luy  en  donnoit  trop ,  Se  qu'il  ne  faloit 
pas  eltablir  un  gouvernement  fi  ablblu  dans  une  ville ,  dont 
la  forme  eftoit  en  quelque  façon  populaire.  Joint  que  puis 
qu'on  avoit  efcrit  en  AngleterreauContedeAlontgome- 
ry ,  &  qu'on  efperoit  qu'il  viendroit ,  il  faloit  attendre  qu'il 
fufl:  arrivé,  ou  pour  choifiràquidesdeuxondonneroitle 
commandement ,  ou  pour  le  partager  également  à  l'un  &  à 
l'autre.  Ce  qu'ils  coloroyent  de  quelque  apparence  d'équité, 
par  ce  que  le  Conte  eftoit  auffy  homme  de  condition, &  fort 
expérimenté.  Mais  la  malice  y  jouoit  fonjeu  :  carilsfça- 
voient  bien  que  pour  quelque  caufe  que  ce  fuft ,  la  Noue  & 
Montgomery  ne  s'accordoient  pas  bien  enfemble.  Et  ce 
qui  favorifoit  les  difcours  de  ces  envieux,  c'eft  que  pour 
tout  cela ,  la  Noue  ne  fe  departoit  point  de  fçs  premiers  fen- 
timens  &de  fa  façon  d'agir,  n'y  defoliciterles  Rochelois  à 
là  paix,  pourveu  qu'on  la  peuft  faire  à  des  conditions  raifon- 
nables.  La  ville  fe  trouva  donc  partagée  en  deux  différen- 
tes opinions.  Car  la  Noue  &  plufieurs  autres ,  que  gentils- 
hommes qu'habitans,  &  réfugiez  en  la  ville,  qui  avoient 
grande  opinion  de  forces  du  Roy ,  qu'ils  avoient  veuës ,  & 
peu  de  celles  de  Reformés ,  que  les  defaftres  pallcz  avoient 
extrêmement  diminuées,  trouvoient  la  partie  extrêmement 
inégale.  Tellement  que  le  Roy ,  ScMonfieur,  qui  devoit 
veniraufiege,  quand  une  fois  il  feroit  formé,  jurans  d'en- 
tretenir inviolablement  la  paix  qu'ils  vouloient  donner > 
ceux  là  eftoient  de  cette  opinion  qu'il  la  faloit  accepter ,  par 
ce  qu'ils  ne  pouvoient  fe  fauver  que  par  un  efteâ  miracu- 
leux de  la  grâce  de  Dieu ,  qu'il  ne  faloit  pas  tenter  :  &  que 
d'ailleurs,  pour  peu  que  duraft  la  paix ,  elle  donneroit  le  loi- 
fir  au  party  de  ceux  de  la  Religion  de  fe  repofer ,  &  de  reve- 
nir un  peu  de  cette  efpece  de  pâmoifon  dans  laquelle  il 
eftoit  tombé  par  les  horribles  faignées  qui  luy  avoient  efté 
faites.  La  plus  part  des  Rochelois  au  contraire,  &;  quelques 

autres 


Seigneur  de  la  Noue.  83 

autres  difoient  qu'il  n'y  avoit  aucune  apparence  de  fe  fier 
aux  promeflès  de  ceux  qui  les  avoient  violées  tant  de  foisj 
&c  que  tant  s'en  faut  qu'il  y  euft  quelque  occafion  de  croire 
qu'ils  fe  fcroient  amendez ,  que  plus  on  fait  de  mal ,  &:  plus 
on  s'endurcit  à  mal  faire.  Que  c'eftoit  l'excellive  bonté  de 
la  Noue  qui  abufoitfon  jugement,  &:  qui  luy  faifoit  avoir 
bonne  opinion  des  promeflès  &  des  fermens  de  ceux  à  qui  il 
avoit  affeire.  Et  juf  ques  là ,  s'il  n'y  eufl  rien  eu  d'avantage, 
on  eufl  dit  que  c'efloient  des  gens  qui  tendoient  à  un  mê- 
me but  par  divers  chemins ,  &  que  cela  ne  devoir  pas  empê- 
cher leur  bonne  intelligence.  Mais  enfin  la  chof  c  tourna  en 
quelque  efpece  de  fadtion ,  que  les  fauteurs  du  Conte  de 
Montgomery  fomentoient,  de  forte  que  s'il  venoit,  comme 
il  eftoit  attendu ,  la  Noue  prevoyoit  qu'il  en  pourroit  arri- 
ver quelque  fcandale.  Pour  le  prévenir,  car  il  elloit  homme 
qui  faifoit  ayfément  &  fans  aucune  difficulté ,  céder  fon*'in- 
terefl  particulier,  à  celuy  du  Public ,  il  chercha  quelque  ex- 
pédient pour  fe  tirer  honorablement  de  la  Rochelle.  Et  il 
y  fut  d'autant  plus  ayfément  induit,  qu'il  commençoit  à 
s^appercevoir  que  fon  intégrité  n'y  eftoit  plus  en  telle  efti- 
lYie  qu'elle  avoit  efté,n'y  par  confequentfa  prefence  fi  agréa- 
ble. Neantmoins,  s'il  eftoit  poflible ,  il  vouloiteftre  utile 
ailleurs,  &z  après  y  avoir  bien  penfé,  il  creut  qu'en  Angleter- 
re ilpourroit  faire  quelque  chof  e  de  bon  pour  la  caufe.  Il  mit 
donc  en  avant  au  confeil  cette  propofition, qu'on  y  envoyaft 
vers  la  Reyne  Elizabct ,  &  vers  les  François  qui  y  eftoient 
réfugiez  ,  quelque  perfonnage  fignalé  ,  pour  foliciter  un 
grand  fecours,  efpcrantquelachargeluy  en  pourroit  eftre 
donnée.  Ceux  à  qui  fa  vertu  faifoit  mal  aux  yeux,  l'y  euf^ 
fent  volontiers  député  pour  l'éloigner,  &  quelques  uns  de 
(es  amis  y  eufîent  aufîy  confenti  pour  fa  fatisfa£l:ion  particu- 
lière. Mais  il  avoit  encore  telle  créance  parmy  la  plus  part 
des  Rochelois ,  &  ceux  qui  ne  fe  laifToient  point  tranfporter 

L  2  à  la 


84  LaviedeFrançois, 

àlapaflion,  le  jugoient  fi  neccflaire,  qu'en  approuvant  fa 
propofition  en  gênerai,  on  fit  tomber  les  voix  de  l'eledion 
ilir  l'anguiUier,  comme  H  la  fubfiflance  de  la  Rochelle  euft 
dépendu  de  la  prefence  de  la  Noue.  11  falut  donc  qu'il  de- 
meuraft  comme  malgré  qu'il  en  euft ,  &:  qu'en  fuite  il  conti- 
nuaft  Tes  fonctions  militaires.    Plus  il  eftoit  injuftement 
foupçonné  par  quelques  uns,  plus  hautement  juftifioit  il  Ion 
intégrité  par  la  fréquence  de  fes  combats ,  &  par  les  hazards 
aufquels  il  expofoit  fa  perfonne  dans  les  forties.  Et  il  feroic 
trop  long  de  les  rapporter  par  le  menu  :  qui  en  fera  curieux 
les  peut  voir  dans  les  originaux  de  l'hiftoire.  Au  mois  de 
Feurier ,  Monfieur ,  qui  venoit  au  camp ,  luy  efcrivit  de 
S.  Maixant  cette  lettre.  <JMon/ïeur  de  la  Noué,  le  Seigneur  de 
Biron  ma  fait  entendre  ce  que  luy  avés  mandé.  Sur  quoy  je  'vou^ 
"veux  bien  advertir  quejlant  ijfu  de  la  maifon  dont  je  fuis ,  ^  fi 
-proche  du  Roy  Monfeigneur  &  fi^^^  -  outre  l'honneur  quil  m'a 
fait  de  me  donner  la  charge  é^  autorité  que  fay  enfon  Royaume^ 
je  n'ay jamais  eu  n'y  auray  autre  volonté  que  la  confideration  de 
fes  honsfujets  :  ^  ny  a  rien  dequoyjefulsplm  marry  que  voir  re- 
fandrelefang  de  ceux  que  je  voudrois  conferver^fe  reconnoijfant 
dr  mettant  au  devoir  ^  obe'tjfance  que  lesfujets  doivent  à  leur 
Roy^  Prince  naturel^  ^  fouverain  Seigneur.  kJa  cette  caufe  eflant 
fur  mon  partementfour  ni  acheminer  au  camp,  ou  je  fer  ay  dedans 
trois  jours  ;  je  vou4  ay  bien  voulu  efcrire  laprefente ,  laquelle  fer- 
vira  tant  pour  vous  que  pour  ceux  de  la  dite  ville.   Tour  vot^  af- 
feurer  que  reconnoijfans  le  Roy  comme  vrays  ^  bonsfujets,  (jr  re- 
met tans  la  dit  te  ville  en  fon  obéijfance  dr  entre  mes  mains ,  je 
vous  promet  s  toute  ajfeurance  de  leur  vies  ^  biens,  fans  qu'il 
leur  fuit  fait  aucun  tort ,  mal  ny  deplaifir  :  &  qù  ils  fer  ont  entiè- 
rement confervez.  K^utrement  ^  fi  dedans  le  jour  mefme  que 
f  arriver  ay  la ,  vous  ny  avés  fat  is fait  y  je  fuis  tout  refolu  avec  les 
forces  que  fay ,  ^  celles  qui  viennent  encore,  d  affiger  la  ville  fans 
y  perdre  une  feule  heure  de  temps ,  é'  ^^  la  prendre  par  force ,  é* 

faire 


Seigneur  de  la  Noue.  85- 

faire  tel  châtiment  à"  punition  de  <eux  qui  s  y  trouveront  ^  que 
cela  fervira  et  exemple  a  tom  les  autres.  Priant  Dieu  fur  ce-,  Mon- 
fteur  de  la  IS^oué ,  vous  avoir  enfafamcîegarde.  Efcrit  a  S.  Aiai- 
xant  le  fécond  jour  de  Feurier,  ijy^-  figné,  Fotre  amy,  Henry.  &: 
au  défi  LIS  5  A  O^îonfieur  de  la  Noué.  Cette  lettre  ne  les  inti- 
mida nullement.  Car  dés  le  lendemain  qu'elle  fûtreçeuë) 
ils  i'e  mirent  à  travailler  en  diligence  à  leurs  fortifica- 
tions 5  &  comme  les  ennemis  vouloient  empefcher  leurs 
pionniers  d'aller  quérir  des  fafcines  pour  cela  ,  la  Noue 
îbrtit ,  en  tua  Ibixantc ,  &  en  amena  quarante  prifonniers. 
Et  afin  de  rendre  tous  ceux  qui  eftoient  dans  la  ville  >  égale- 
ment participans  du  bien  &  du  mal ,  çutre  les  huit  compa- 
gnies de  la  ville ,  5.  grandes  &  4.  petites  eftrangeres ,  &  celle 
du  Maire  5  il  en  drelîà  une  de  volontaires  qui  efioient  envi- 
ron cent  5  dont  les  deux  parts  eftoient  gentils-hommes ,  ou 
fignalez  par  quelque  commandement.  Monfieur  efcrivic 
en  particulier  à  la  Noblefi^ ,  pour  luy  remémorer  fon  devoir 
envers  le  Roy ,  &  luy  promettoit  toute  forte  de  bon  traite- 
ment &:  de  faveur  de  la  part  de  fa  Majei,lé  ,  fi  elle  fe  remet- 
toit  dans  les  termes  de  fon  devoir. ,  ^Mais  jiy  d'elle ,  ny  de  la 
ville,  car  elles  répondoient  chacune  à  part ,  ilnereçeutque 
des  paroles  fort  refpecbueufes ,  &  des  prières  de  ne  trouver 
pas  mauvais  ce  que  par  une  necefllté  abfoluë  elles  faifoient 
pour  leur  confervation.  Ainfi  Monfieur  arriva  au  camp  :  & 
désaufi^y  toftqu'ily  fût,  il  fût  en  danger  d'eftre  pris  dans 
une  fortie  que  fit  la  Noue.  Mais  la  crainte  d' une  embiifcade 
cmpefcha  la  Noue  de  s'avancer.  Cependant  il  perfiftoit  en 
fa  façon  d'agir  ,  &  faifant  tous  les  jours  vigoureufement  la 
guerre,  il  ne  laifîbit  pafièr  aucune occafion  de  parler  de  paix. 
Sur  une  propofition  qu'il  fît  au  confeil ,  on  luy  accorda  de 
conférer  avec  les  députez  de,  Monfieur ,  partie  par  abouche- 
ment ,  &  partie  par  efcrit.  Biron ,  Stroflî ,  &  Gadagne ,  ie 
dévoient  trouver  au  moulin  d'Amboife  ,  prés  la  porte  de 

L  2  Cou- 


86  ■  La  vie  de  François, 

Cougne  5  pourveu  que  la  Noue  y  vint ,  &  quelques  uns  des 
principaux  avec  luy .  Mais  il  y  eut  conteflation  au  confeil  fur 
la  dcputation.  Car  plufieurs  foûtenoient  qu' un  gênerai  ne 
doit  point  fortir  pour  parlementer,  &  qu'on  luy  pourroit 
faire  quelque  mauvais  tour.  Luy  difoit  qu'il  avoit  de  bons 
amis  en  l'armée  ,  de  qu'il  pourroit  apprendre  diverfes  cho- 
fçs  importantes  que  l'on  ne  fçauroit  pas  autrement.  Enfin  il 
l'emporta  ,  &ilfe  trouva  à  l'allignation.  Gadagne  y  dit 
quantité  de  chofès  de  vive  voix  :  puis  il  donna  un  efcrit  con- 
tenant 27.  articles  de  mémoires  &d'inflru£tions  furies  pro- 
portions de  paix ,  fur  lefquels ,  ayant  eflé  délibéré  dans  la 
ville,  on  répondit  aufî}^  par  efcrit,  qu'on  n'y  pouvoit  con- 
fentir  :  &:  fut  arrefté  à  la  folicitation  du  peuple  ,  que  défor- 
mais on  nés' aboucheroit  plus,  &  que  fi  on  entroit  en  quel- 
que negotiation  ,  ce  feroit  par  efcrit  feulement.  Ainfi  on  re- 
tourna aux  armes,  &  dés  le  lendemain  du pourparler ,  la 
Noue,  qui  fe  hazardoitextraordinairement,  courut  grande 
rifque  de  la  vie  dans  une  fortie  3  &  il  y  fuft  demeuré  fans  le 
Capitaine  Nlarfac  -,  à  la  meitiôiredu  quel  l'hiftoire  doit  cette 
recommandation  ,  qu'il  paya  la  pour  luy  de  fà  vie.  Car 
voyant  préparer  lin  coup  pour  le  tiier ,  il  fej  etta  au  devant 
&  le  receut  en  fon  corps ,  de  quoy  il  mourut  fur  le  champ. 
Le  jour  d'après ,  le  cheval  delà  Noue  luy  fût  tué  entre  les 
jambes ,  &  liiy  en  grand  péril  d'eftre  tué  ou  pris.  Et  pour 
former  les  foldats ,  à  la  pieté ,  &  les  porter  à  la  vertu ,  &  mef- 
mes  à  la  militaire  ,  dont-  ils  avoient  tant  de  befoin  en  cette 
occurrence ,  il  diftribua  5-7.  miniftres  qui  fe  trouvoient  alors 
dans  la  ville,  trois  ordinaires.  Se  ^^.  réfugiez,  dans  toutes  les 
compagnies  -,  pour  y  faire  des  prières  à  heures  réglées ,  &:  des 
exhortations  félonies  occafionsi  Cet  arreft  de  ne  s'abou- 
cher plus  ,  n'empefcha  pas  la  Noue  de  propofer  quelques 
jours  après  au  confeil  une  nouvelle  entreveuë,  pour  ellàyer 
à  trouver  quelque  moyen  d'accommodement,&  quoy  qu'il 

yeuft 


Seigneur,  de  la  Noue.  87 

y  euft  quelque  conteftation  là  defîlis,  Tes  raifons  pourtant 
&  fon  autorité  l' emportèrent.  De  forte  que  l' entreveuë  flït 
arreftée ,  &  pour  y  parvenir ,  Monlieur  donna  pour  oftages 
Stroili,  parent  de  la  Reyne ,  le  Chevalier  de  Baterefîè ,  &  le 
Seigneur  du  Mondreville  5  afin  que  la  Nouëfùtaileuréde 
fon  retour.  Car  il  fût  député  avec  le  lieutenant  gênerai  Mo- 
riiïbn ,  &  vit  Monfieur,  qui  après  luy  avoir  dit  qu'il  ne  faloit 
point  que  les  Rochelois  s' attendirent  à  avoir  du  fecours 
d'Angleterre,  les  renvoya  à  peu  prés  avec  les  mefmes  ar- 
ticles que  l'Abbé  Gadagne  avoit  donnez.  Le  Confeil 
eftant  alFemblé  pour  advifer  encore  une  fois  fur  ces  arti- 
cles ,  la  Noué  perfiftoit  toujours  à  dire  que  fon  advis 
eftoit  qu'on  fift  la  paix  :  par  ce  qu'à  juger  de  cette  aflàire  par 
les  règles  de  la  prudence,  la  ville  eftoit  perdue  fans  cela.  La 
raifon  en  eftoit  qu'il  n'y  a  point  de  place  au  monde  qui  fc 
puiftè  maintenir  contre  un  fiege ,  quand  il  eft  opiniaftré  par 
un  puiftant  ennemy,  fi  elle  n'eft  fecouruë  par  une  armée  qui 
face  lever  le  fiege ,  par  diverfion  au  par  combat.  Que  ceux 
de  la  Religion  ne  pouvoient  d'eux  mefmes  en  ce  Royaume 
mettre  aucune  puillance  fur  pied.  Que  d'Angleterre,  il  n'en 
fàloit  point  attendre,  la  paix  &: l'alliance  ayant  efté  confir- 
mée entre  la  France  &  elle  tout  de  nouveau.  Que  l'Alle- 
magne avoit  diverfes  fois  fourny  de  grands  fecours  aux  re- 
formez ;  mais  que  le  fer  de  cette  nation  là  eftoit  pefant  & 
mal-ayfé  à  remuer:  que  c' eftoit  l'argent  qui  luy  donnoit  le 
mouvement  ^  &:  que  tes  reformés  n'en  avoient  point  :  & 
quand  il  viendroit  à  fe  mouvoir  de  luy  mefme ,  quelle  puif- 
fance  eftoit  capable  de  venir  d'au  delà  du  Rhin ,  jufques  aux 
bords  de  l'Océan ,  à  travers  tant  d'incommoditez ,  tant  de 
rivières ,  &  tant  de  combats ,  pour  eftre  à  temps  au  fecours 
d'une  ville  dont  un  fi  puifi an t  ennemy  tenoit  des-ja  le  foffé 
&  le  rempart  >  Il  adjoûtoit  à  cela  qu'il  fàloit  confiderer  que 
la  perte  de  la  Rochelle  tiroit  après  elle  la  ruyne  de  toutes  les 

autres 


88  La  vie  de  François, 

autres  Eglifes ,  dont  la  condition  ne  pouvoit  eflre  que  très 
miferablc,  quand  il luy  faudroit  llibir les  loix d'un  ennemy, 
non  Iculement  ablblument  victorieux-,  mais  encore  irrité 
par  ce  qu'on  appelloit  obftination ,  delbbeiflance,  &  rébel- 
lion. Qu'au  contraire ,  la  paix  donnant  à  la  Rochelle  quel- 
que favorable  traitement ,  la  condition  des  autres  Eglifes  fe- 
roit  au  moins  tolerable. Qu'il  fçavoit  bien  à  peu  prés  les  cho- 
ics  qui  fe  pouvoient  dire  au  contraire,  foit  pour  le  fujet 
qu'on  pouvoit  avoir  de  fe  défier  de  la  fidélité  du  traité ,  ou 
pour  ce  qu'on  l'auroit  conclu  fans  en  donner  connoiflance 
ny  participation  aux  autres  Eglifes  qui  y  avoient  fi  grand 
interefl:.  îvlais  que  les  fages  cedoient  le  plus  fouvent  au 
temps  5  &c  toujours  à  la  necefllté  qui  excufe  toutes  fortes 
d'aâiions  devant  des  perfonnes  équitables.  Cet  affaire  eftoit 
de  merveilleufemcnt  grande  importance ,  &  les  fentimens 
partagez,  &  le  confeil,  dont  la  plus  part  eftoit  d'une  opinion 
contraire  à  celle  de  la  Noue ,  craignant  que  fes  raifons  ne 
prevalluflènt  à  la  fin ,  &  que  fur  ces  propofitions  &  cette 
efperance  de  paix ,  quelques  uns  ne  s'endormiflènt  &  ne  de- 
viniiTcnt  parefïèux ,  on  fiit  d'advis  d'en  conférer  avec  les 
JMiniftres  ,  de  la  plus  part  defquels  on  n'ignoroit  pas  les 
mouvemens.  Il  leur  fût  donc  ordonné  d'examiner  cette  af- 
faire entr' eux ,  en  pefant  les  raifons  de  la  Noue,  &  celles 
qu'on  leur  oppofoit ,  Se  de  députer  f .  de  leur  corps  pour  ve- 
nir dire  en  laprefencedu  Confeil  qu'elferoitlerefultatde 
leur  afîèmblée.  Ils  y  vinrent  le  Mardy  3 .  de  Mars  ,&  com- 
me la  Noue  avoit  raifonné  en  très  expérimenté  Capitaine, 
&  en  grand  homme  d'efl:at,le  le£l:eur  trouvera  bon  que  je  re- 
prefente  icy  comment  ils  difcoururent  en  Miniftres.  Après 
avoir  ufé  de  quelque  préface  de  refpedt  Se  de  civilité ,  quand 
il  falut  venir  au  point ,  ils  parlèrent  à  peu  prés  en  cette  forte. 
2{jffs  Avons  charge^  Mejjteurs^  de  U^urt  de nojire  compagnie,  de 
'VOM6  déduire  briefvement  quatre  chofesfur  le  fujet  que  vom  nous 

avez 


SEiGNEURDELANoUè*.  8p 

avez,  fait  la  faveur  de  nous  propofer  :  ^  la  première  eJlquel^E^ 
glife  de  Dieu  ne  compofant  qu^un  mefme  corps ,  dont  nojlre  Sei- 
gneur lefus  christ  ejl  le  chef  y  comme  lesjidelles  dépendent  tom  de 
luy ,  auffy  ont  ils  les  uns  avec  les  autres  cette  union  inviolable  que 
le  Symbole  des  Apoftres  appelle  la  communion  desfain^fs.  Le  prin- 
cipal effe^  de  cette  communion  Adeffeurs,  confiïie  en  ce  que  cha- 
cun d'eux  nait  rien  de  particulier ,  c^  quilsfefentent  obligez,  de 
ne  procurer  f  lis  moins  le  bien  de  leurs  fier  es  que  le  leur  propre, 
^uand  donques  ils  recherchent  ce  qui  ejl  de  leur  particulier ,  ils 
fe  divifent  les  uns  des  autres ,  ^'  rompent  cette  communion  que 
nojlre  Seigneur  lefus  a  ejlablie  entr'eux  :  è"  Us  ne  fe peuvent  ainfi 
divifer  qu*ils  ne  fe  feparent  de  îefus  Chriîi  mefme.  Car  comme 
qui  retrancher  oit  le  bras  d  avecl'efpaule^  empecheroit  qu'il  n'  eufl 
plus  aucune  communication  avec  la  te/le ,  d'où  dépend  le  gouver- 
nement du  corps  ;  ainfi  ^  quife  retire  de  la  communion  de  charité 
qti il  doit  avoir  avec  les  autres  Chrefiiens  -^  fe  prive  de  celle  du 
fauveur  mefme.  De  forte  que  quand  nous  trouverions  quelque 
Avantage  particulier  ou  pour  cette  ville ,  ou  pour  nos  perfonneSy 
dans  la  paix  quon  nouspropofes,  nous  ne  la  devrions  pas  accepter, 
finonfieres ny  trouvoient  auffy  leur  repos  ^  leur  liberté.  Vous 
fcavez„MejJïeurs\  car  nous  parlons  a  ceux  qui  font  verfez  en  la  le- 
Ûure  de  l*  Efiriture ,  é'  ^  qf^i  on  la  recommande  continuellement  y 
ce  que  firent  autre  s  fois  les  Rubenites  &  les  Gadites  ,  é'  la  demie 
tribu  de  Manaffé.  lofué  les  avoit  partagez,  au  delà  du  lourdain^ 
à'  Une  leur  efioit  point  neceffaire  ny  de  le  traverfer ,  ny  de  com- 
hatre  contre  les  peuples  de  Canaan ,  pour  fe  mettre  en  pofiejjion  de 
leur  partage:  ér  neantmoins  ils  promirent  a  leur  s  fier  es  de  lepaf 
fer  (^  de  les  ajjifer  en  leurs  guerres ,  ^  de  ne  pofer  point  leurs  ar- 
mes ,  ny  de  ne  retourner  point  en  leurs  ma  fions ,  jufques  a  ce  que 
les  autres  jouijfent  paifiblement  chacun  de  la  portion  qui  luy  avoit 
efiéafignée.  Vrie  mefme  ^  qui  n\/ioit  qu' un  particulier ,  ayant 
efié  envoyé  du  camp  de  loab  vers  le  Roy ,  ne  voulut  point  coucher 
en  fia  maifion  tandis  que  t armée  du  Seigneur  campoit  durement 
.     ■  M  fous 


po  LaviedeFr-Ançois, 

foHi  les  tentes.  Or  fi  les  lu'tfs ,  pour  efire  tjfus  de  mefimefang ,  ^ 
avoir  une  mefme  religion  Mofaïque ,  ont  eu  défi  bons  fentirnens^ 
quels  doivent  efire  les  nofîres  en  la,  communion  d'un  mefme  ejprit 
de  noftre  Seigneur  ^  ^  en  Uprofefiion  d'une  mefimefoy  Chrefiien- 
ne  ?  Là,  féconde  chofe  efi ,  que  cette  ville  (jr  celles  de  Montauban 
(^  de  Nifimes ,  fesjbnt  données  mutuellement  promeffi  de  ne  faire 
Aucun  traité  l  une  fans  l  autre  t  ^  l'ont  confirmée  par  ferment. 
Or  vou-sfçavez. ,  Mefïeurs ,  que  le  PfalmiHe  dit  que  celuy  qui  ne 
garde pits  la  foy  promtfe .,  fuïi-ce a  fon  dommage^  n'habitera  point 
dans  le  Tabernacle  de  V  Eternel.  Et  s  il  a  prononcé  cela  de  toutes 
chofes  indifféremment ,  en  combien  pliis  forts  termes  le  doit  on 
dire  quand  il  s' agit  d'affaires  de  grande  importance ,  (^  qui  con^ 
cernent  la  gloire  de  Dieu  à' le  Public?  lofué  trompé  par  les  Ga-» 
baonites ,  avoit  fait  un  traité  avec  eux  ou  il  interpofa  le  ferment. 
Le  peuple  le  pria  de  m  garder  point  lafoy ,  parce  que  c'efioient  des 
menteurs  qui  ne  le  meritûïentp<is ,  à"  qi^e  ce  qu'on  leur  avoit pro' 
mis.,  ç' avoit  ejléparfurprife.  Mais  il  eut  plus  d'égard  a  la  religion 
du  fer  ment  qua  toutes  autres  confiderations.Et  bien  que  ladefiru- 
ci  ion  que  Saiil  fit  de  ces  gens ,  n  arriva  que  plufieursfiecles  après, 
fi  efi  ce  que  par  ce  qu'il  avoit  en  cela  violé  la  foy  donnée  par  fes 
predecefieurs  éj"p^^  les  autres  lignées ,  Dieu  vengea  cette  perfidie 
fur  lapofterité  de  ce  Prince ,  pour  efire  un  mémorial  éternel  de  ft 
justice,  à'  i^^  advertifement  a  tous  le  fiecles  de  ne  fe  dtjpenfer  pas 
légèrement  de  f  obfervation  du  ferment.  La  troifiefme  chofe  efiy 
que  quand  nom  ferions  réduits  a  la  necefîté  dont  parlent  ceux 
qui  font  de  contraire  fentiment  ^  encore  ne  faudroit-il  pas  fe  pre- 
cipiter  comme  perfonnes  qui  ri  ont  point  d'eferance  en  la  bonté 
C^  en  la  puifance  de  Dieu.  Car  c'efi  luy  qui  domine  fur  la  necefftté 
mefme ,  qui  y  engage  les  hommes ,  (^  qui  en  délivre  quand  il  luy 
plaisi,  ^  qui  prend plaifir,  quand  on  fefie  extraordinairement  er^ 
luy ,  k  faire  paroiHre  fa  vertu  en  fes  délivrances  miraculeufes. 
Quelques  femmes  mangèrent  leurs  enfans  au  fiege  de  Samaricy 
mais  néant  moin  s  la  ville  ne  tomba  point  entre  les  mains  des  en^ 

nemisy 


Seigneur  de  la  Noue.  91 

nemis ,  é'  s'ilfefautfervir  de  iémoignAges  tirés  de  livres  qui  ne 
font  -bas  Authentiques ,  c^ejl  à  bon  droit  que  Judith  reprenait  ceux 
de  Betulie ,  de  ce  qu'ils  avaient  limité  le  temps  du  fecours  de  Dieu, 
promet  tans  de  rendre  la  place  s'ils  n*  ejloient  fecourm  d' délivrés 
trecifément  dans  y.  jours.  La  4-  chofe  finalement  ejl^  que  par  Id 
(Trace  de  Dieu  nom  femmes  encore  bien  ejloigne7  de  la  neccjsité 
dont  on  parle.  Noiu  avons  encore  de  tontes  fortes  de  chofe  s  necef- 
faire  s  en  cette  ville  pour  trois  mois  ^  é'fi  toute  e]}  crame  de  fecours 
ne  nom  eflpas  abfolument  retranchée.  De  forte  que  ce  fera  met- 
tre fur  nous  un  reproche  &  un  diffame  ineffaçable ,  fi  ayant  enco- 
re le  moyen  d attendre^nom  nom  hafions  de  recevoir  une  paix  def 
avant  âge  ufe  pour  nos  frères.,  fans  leur  en  avoir  donné  aucune  com- 
munication. Nom  vomfupplions  donc  très  affeBueufement^  Mef 
fieurs  5  de  ne  prendre  point  a  la  halle  une  refolution  dont  vom 
vom  repentiez,  a  loifir ,  ér  dont  c^tte  ville  jmtffe  avoir  du  blâme i 
(^  maintenant  é'  alapofierité.  Ces  raifons  ne  firent  changer 
d'opinion  à  perfonne.  Car  ce-ux  qui  fuivoient  celles  de  laf 
Noue  5  diloient  qu'ils  ne  doutoienr  point  delà  pliiflàtlcé  de 
Dieu  i  mais  qu'ils  n'avoient  point  en  cette  occurrence  d'au- 
tre déclaration  de  fa  volonté  ,  finon  celle  qu'il  manifefboié 
dans  les  apparences  des-  choies.  Qu'il  a  donne  la  prudence 
aux  hommes  pour  s'en  fcrvir  en  la  conduite  de  toutes  affai^ 
res  5  éc  particulièrement  des  grandes ,  où  il  ne  fe  faut  point 
figurer  que  l'on  luy  verra  faire  des  miracles ,  quand  on  n'en 
apointdepromeflès  fur  quoy  on  fe  puifîe  fonder:  &  que 
quand  l'ennemy  auroit  l'avantage  5  o\\  par  force  ou  par  fur-^ 
prife,  comme  il  ne  fcroit  plus  temps  de  dehbercr,  auflî  àu- 
roit-on  fujet  de  fe  repentir  de  n'avoit  pas  fuivy  de  bons 
confeils  quand  il  eftoit  temps.  Mais  le  Confeil  de  ville  -,  qui 
pour  la  plus  part  enclinoit  à  n'accepter  pas  la  paix,  fût  bien 
ayfe  de  fe  voir  fortifié  par  les  difcours  des  Miniftres.  L'évé- 
nement d'alors  confirma  ce  fentîment  •  car  là  Rochelle  fiit 
délivrée  par  un  moyen  auquel  on  ne  fe  fût  jamais  attendu. 

M  2  Ce 


5?2  La  vie  de  François;, 

Ce  qui  efl:  arrivé  de  nôtre  temps  à  la  mefme  ville  de  la  Ro- 
chelle 5  a  montré  combien  la  N  ouë  eftoit  prévoyant.  Dieu 
en  l'un  &c  en  Tautre  a  fait  voir  ,  &  la  liberté  &  la  lageflè  de 
fa  conduite  ,  en  ce  qu'en  des  occallons ,  &  à  desrefolutions 
qui  fembloient  pareilles ,  &  qui  néantmoins ,  peut-  eftre,  ne 
l'eftoient  pas ,  il  a  donné  des  fuccés  fi  differens.  Les  fages  & 
ceux  qui  ne  fe  laifïbient  point  emporter  à  la  paillon,  de  quel- 
ques fentimens  qu'ils  feuflent ,  le  propofoient  avec  modéra- 
tion 5  &  avoient  toujours  la  Noué  en  une  eftime  incompara- 
ble. Mais  les  autres  y  mefloient  de  la  chaleur ,  &  ne  pouvans 
accufer  la  Noué  de  foiblefle ,  veu  l'ardeur  avec  laquelle  il  fe 
portoit  tous  les  jours  dans  les  combats ,  ils  le  foupçonnoient 
d'intelligence  avec  la  Cour ,  &  de  quelque  efpece  de  trahi- 
fon.  Il  lupportoit  cela  avec  beaucoup  de  douceur  &  de  con- 
fiance ;  &  quelque  intereft  qu'y  puifle  avoir  bu  le  gênerai 
desMiniftres,  ou  la  mémoire  particulière  deceluy  dont  je 
vais  d'écrire  l'adlion,  celle  de  la  Noué  mérite  que  je  ne  pafïè 
pas  icy  fous  iilenceun  trait  admirable  de  fa  magnanimitç.. 
On  attendoit  à  rifîiië  de  ce  confeil  qu'elle  auroit  efté  fa  déli- 
bération fur  une  fi  grande  affaire ,  &  y  avoit  à  la  porte  de  la 
maifon  de  ville  quantité  de  gens  pour  cela.  Entre  ceux  qui 
s'y  trouvèrent  5  il  y  eut  unminiltre  nommé  la  Place  ,.  qui 
voyant  fortir  la  Noué ,  &  ayant  appris  qu'els  avoient  efté  Tes 
fentimens ,  s'attacha  à  luy  comme  il  retournoit  à  fon  logis ,, 
&fe  mit  à  luy  reprocher  ics  confeils  avec  une  extrême  vio- 
lence ;  l'appellant  traitre ,  &  perfide ,  &  transRige ,  venu  de 
la  part  des  ennemis  pour  livrer  la  ville  entre  leurs  mains. 
Quand  la  Noue  n'eufi:  point  efl:é  l'un  des  plus  fages  hom- 
mes du  monde ,  la  condition  de  MiniflrC;,  &  la  naiflànce  de 
la  Place ,  Ç  car  il  efloit  gentil-homme  )  avec  ce  qu'il  eftoit 
des-ja  vieux  ,  leluyeuft  fait  confiderer.  Il  luy  repondoit 
doncques  doucement ,  &  le  vouloit  vaincre  par  raifon.  Mais 
cet  homme  ,  qui  naturellement  n'en  avoit  guerre?  Se  qui 

d'ail. 


Seigneur,  de  la  Noue.  5)3 

d'ailleurs ,  eiloit  alors  extrêmement  efchaufépar  la  pafTion, 
s*y  laiflà  tellement  traniporter ,  qu'en  répétant  fes  injures,  il 
s'approcha  de  la  Noue ,  &  luy  donna  un  fouflet.  Quelque 
gentils-hommes  5  qui  eftoient  autour  de  luy ,  irritez  de  cet 
outrage ,  le  voulurent  punir  fur  le  champ.  Mais  luy  ,  fans 
s'émouvoir,  comme  ellant  au  deflus  de  toutes  fortes  d'inju- 
res 5  les  en  empefcha,  &  ayant  fait  prendre  cet  homme,  il  le 
remena  luy  mefme  chez  luy ,  le  recommanda  fort  particu- 
lièrement à  fa  femme,  enluydifant  qu'elle  eufl:  foin  de  fou 
mary  ,  pour  ne  le  laiiîer  pas  déformais  vaguer  par  les  rués , 
parce  qu'il  avoir  l'efprit  altéré.  Et  de  fait,  foit  par  difcrafie 
naturelle  de  fon  cerveau ,  ou  pour  punition  d'une  fi  infolen- 
tea£tion  ,  Dieu  permit  qu'il  fit  puis  après  diverfes  autres 
chofes  de  cette  nature  là ,  pour  lefquelles  il  fut  depofé.  Si  on 
l'euft  depofé  déflors  ,  comme  les  loix  de  la  difcipline  de  nos 
Eglifes  le  veulent,  &  comme  il  le  meritoit  très-bien,  on  euft 
fait  ce  que  l'on  devoir,  &:fes  autres  femblables  deportemens 
n'eufîent  point  donné  de  fcandale.  Cependant  Monfieur, 
d'un  collé  preffoit  vivement  le  fiege  ,  &  de  l'autre  il  faifoit 
foliciter  les  Rochelois  à  la  paix.  Dés  le  mefme  jour  de  ce 
Confeil ,  Biron  en  efcrivit  à  la  Noue  ,  &  luy  manda  qu'il 
eftoitvenu  un  homme  de  la  part  de  ceux  deMontaubaii 
pour  la  demander  à  Monfieur.  Cela,  outre  d'autres  conlî- 
derations ,  donna  l'occafion  à  un  autre  confeil  qui  fe  tint  le 
lendemain,  où  la  Noué,  leLieutenant  Morillon,  &:d'Etam- 
bé  furent  députez  pour  aller  oùir  les  proportions  des  Ca- 
tholiques, qui  ne  leur  propoferent  autre  chofe  que  l'exer- 
cice de  la  Religion  dans  la  ville ,  &:par  tout  ailleurs  liberté 
de  confcience  feulement.  Sur  quoy  leur  ayant  eftérepre- 
fenté  qu'on  eftoitainfi  par  tout  le  Royaume  à  ceux  de  la  Re- 
ligion le  moyen  de  baptifer  leurs  enfans ,  &  de  célébrer  leurs 
mariages  ,  ils  répondirent  que  pourveu  qu'on  le  fifl:  à  petit 
bruit,  dans  les  maifons  particulières  &:  fans  prefche,  on  n'en 

M  3  feroit 


94  LaviedeFrançois, 

feroit  point  inquicré.  Aquoy  on  ne  fit  pas  difficulté  d'ad- 
joùter  tout  ouvertement  -,  que  fi  on  fe  contentoit  de  ce  que 
le  Roy  offroit  ainfi  de  fa  bonne  volonté ,  il  tiendroit ce  qu'il 
auroit  promis  -,  mais  que  fi  on  obtenoit  d'avantage  par  im- 
portunité  ou  autrement  5  il  n'en  tiendroit  rien.  Cespropo- 
lîtions  ayant  efté  rapportées  au  confeil  un  jour  après,  la  plus 
part  j  éc  nommément  fix  Miniftres  qui  y  avoient  efté  ap- 
peliez ,  foùtinrent  par  diverfes  raifons ,  qu'il  n'y  faloit  point 
entendre  -,  dirent  que  c'eftoit  un  piège  qu'on  tendoit  à  ceux 
de  la  Religion  pour  achever  de  les  attraper  :  parlèrent  au- 
tant advantageufement  qu'ils  peurent  des  provifions  que 
les  Commiflaires  de  la  Police  faifoient,  &:des  moyens  qu'ils 
avoient  de  tenir  encore  long- temps  :  &  firent  tant  par  leurs 
raifons  que  tant  s'en  faut  qu'en  ce  confeil  on  condefcendift 
à  cette  paix  ,  qu'il  fut  refolu  qu'on  ne  foufiriroit  plus  qu'il 
en  fût  parlé  dans  la  ville.    La  Noue  avoit  j  ufques  là  digéré 
ïts  mécontentemens ,  &  bien  que  V  eftat  auquel  il  voyoit  les 
chofes  luy  donnaft  tant  dedéplaifir  ,  que  quand  il  faifoit 
fortiefurl  ennemy,  ce  qu'il  faifoit  tres-fouvent  ,  ilalloitfi 
avant  dans  les  dangers  qu'il  fembloit  qu'il  euft  efté  bien  ay^- 
fe  d'eftre  délivré  de  l'embaras  où  il  fe  trouvoit,par  une  mort 
honorable ,  fieft-ce  qu'il  demeuroit  toujours  en  fa  ftation', 
pour  voir  s'il  y  pourroit  rendre  quelque  fervice  &  à  la  ville  \ 
&  à  la  caufe5&  au  Roy.   Mais  depuis  cela  fes  amis  le  folicite- 
rent  puifîàmment  de  penfer  à  fa  retraite.    Déformais  il 
voyoit  abfolument  rendus  inutiles  les  foins  qu'il  pouvoit 
prendre  pour  la  paix .  Les  divifions  que  les  divers  fentimens 
avoient  caufées  dans  la  ville  5  &:qui  avoientpafi'é  jufquesà 
des  fadtions  ouvertes  &  à  des  animofitez ,  l'outroyentplus 
qu'on  ne  fçauroit  exprimer.    Et  enfin,  les  foupçons  que 
quelques  uns  avoient  eu  dcluy,s'eftans  tournez  en  des  accu- 
fations  ouvertes  de  perfidie  &:  de  trahifon ,  une  ame  belle  &: 
noble  comme  la  fienne  en  conceut  un  tel  mécontentement, 

qu'il 


SeigneurdelaNouc.  95" 

qu*il  ne  luy  faloit  plus  qu'une  occafion ,  pour  ic  retirer  fans 
blâme.  Les  lettres  du  Conte  de  Montgomeryjefcrites  d'An- 
gleterre le  1 6.  du  Mois  de  Feurier ,  &  reçeuès  à  la  Rochelle 
le  14.  de  Mars ,  la  luy  fournirent  telle  qu'il  l'eull  peu  atten- 
dre. Il  mandoit  qu'il  avoit  equippé45'.  vailleaux  de  guer- 
re, &  qu'avec  cela  i  &  quinze  navires  Rochelois,  &  envi- 
ron 20.  autres  chargés  de  munitions,  il  efperoit  de  les  lecou- 
rir  dans  un  mois.  La  Noue  fçavoit  que  le  Conte  ne  luy 
vouloit  point  de  bien  ,  &  il  luy  avoit  efté  fait  d'étranges 
rapports  des  difcours  que  Montgomery  avoit  tenus  en  An- 
gleterre contre  luy  &  contre  ceux  qui  eftoient  de  iks  fenti- 
mens.  Prévoyant  donc  que  quand  il  feroit  arrivé ,  ce  qui 
devoit  eftre  dans  deux  jours ,  félon  le  terme  qu'il  avoit  pre- 
fix ,  ils  fe  trouveroient  de  différente  opinion  en  ce  qui  tou- 
choit  le  public  ,  &  d'ailleurs  en  mauvaifc  intelligence  en- 
tr'eux ,  en  ce  qui  efloit  de  leur  difpofition  particulière  ,  &c 
que  cela  animant  les  factions  ,  feroit  capable  de  produire 
quelque  fort  mauvais  effe£t  ,  il  ferefolut  de  fe  retirer  dans 
l'armée  du  Duc  d'Anjou.  Et  voicy  comment  le  Duc  de  Ro- 
han  parle  de  cette  retraitte  dans  les  Mémoires.  La  Rochelle^ 
dit-il  ,  foujfr'ttfon  premier fiege Apres  le  majjacre  ^  la  dfffipa- 
tïon  dejon  parti  ;  efla-ât  foihle  de  fortifications  ,  réduite  aux 
derniers  abois,  abandonnée  de  tout  le  monde.  Ce  qui  mefmes  obli- 
gea CMonfieur  de  la  Noué  y  illuslre  en  pietés  prudence  é"valeur  y 
de  tacher  a  la  faire  rendre ,  afin  de  la  tirer  déplue  grande  defiola- 
tion.  Au  refte,il  croyoit  qu'  on  ne  luy  pou  voit  pas  reprocher 
de  laifTer  le  gouvernail  fans  Pilote  ,  puis  qu'outre  quantité 
d'honneftes  gens  capables  de  le  tenir  ,  entre  lefquels  eftoit 
le  Baron  de  la  Muilè,  Breton,  ils  dévoient  avoir  bien  tofl 
Montgomery ,  homme  fort  expérimenté ,  &  qui  avoit  ren- 
du de  grands  fcrvices  à  la  caufe.  Ainfi  il  fe  retira ,  au  grand 
regret  d'une  infinité  de  gens  de  bien ,  dont  les  uns  croy oient 
que  la  fleur  de  ce  qu'il  y  avoit  de  véritablement  prudent,  fe 

retiroit 


96  LaviedeFrançois, 

retiroitavecluy  5  &  les  autres  ,  quoy  qu'ils  tinfent  une  au- 
tre route  en  matière  de  relblutions  &  de  confeils ,  avoùoient 
néantmoins  qu'ils  perdoient  la  prefence  d'un  homme  de 
rare  intégrité  ,  &  la  conduite  d'un  incomparable  chef  de 
guerre.  Il  fût  reçeu  dans  l'armée  par  les  amis  avec  grande 
joye ,  &  par  Monfieur  avec  beaucoup  de  civilité,  &  y  vefbut 
quelque  temps  en  homme  privé ,  fans  fe  méfier  ny  de  la  paix 
ny  de  la  guerre  j  excepté  que  le  fecours  du  Conte  de  Mont- 
gomery  n'ayantpas fuccedé  comme onl'efperoit,  on  remit 
fus  les  propofitions  &  les  pourparlers  de  paix ,  à  quelques 
uns  des  quels  il  fe  trouva.  Quelque  foin  que  le  Monfieur  le 
Duc  d'Anjou  apportait  à  diligenter  le  fiege ,  les  affaires  n'al- 
loicntny  liviflenyavec  tant  de  fuccés  qu'il  defiroit  :  & 
dans  le  camp  il  y  avoit  plufieurs  feigneurs ,  qui  n'avoient 
pas  beaucoup  d'envie  que  la  Rochelle  fe  prift ,  quelques  rai- 
ïbns  particulières  qu'ils  en  euflènt.  Quelques  uns  avoient 
de  l'mdignation  du  maflacre  de  Paris.  D'autres  avoient 
quelque  mécontentement  de  la  cour.  D'autres ,  félon  l'hu- 
meur de  la  nation ,  defiroient  quelque  changement  au  gou- 
vernement 5  &  avoient  du  dégouft  des  chofes  prefentes. 
Jufques  alors  néantmoins  ils  s'eftoient  tenus  couverts  ,  par 
ce  qu'ils  n'avoient  point  de  chef,  &  que  d'ailleurs  la  terreur 
de  la  colère  du  Roy ,  eftoit  encore  toute  récente.  Mais 
quand  ils  virent  que  le  fiege  tiroit  en  longueur ,  plus  qu'au 
commencement  on  n' avoit  creu ,  ils  ne  craignirent  pas  de  fe 
découvrir  les  uns  aux  autres ,  &  principalement  quand  ils  fe 
virent  appuyés  du  Duc  d' Alençon  qui  efloit  au  camp.  Car 
foitquece  rrince  fuft  irrité  delà  mort  de  l'Amiral  de  Co- 
ligny,  qu'il  aymoit  uniquement ,  par  ce  qu'il  l'avoit  propo- 
fé  au  Roy  pour  chef  de  la  guerre  contre  leRoyd'Efpagne, 
foit  qu'il  eufb  quelque  jaloufie  de  la  réputation  &  de  la  puif^ 
fance  de  fon  frère  le  Duc  d'Anjou ,  ou  qu'il  vouluft  aufly  fai- 
re parler  de  luy  à  quelque  prix  quecefufl,  il  ne  cherchoit 

que 


SEIGNEURDELANouë.  CfJ 

que  Toccafion  de  fe  mettre  à  la  tefte  d'un  party.  Le  Roy  de 
Navarre ,  &  le  Prince  de  Condé ,  fauvez  de  la  S.  Barthélé- 
my 5  avoientfuivy  le  Duc  d'Anjou  au  camp,  &avec  eux 
plufieursjeunes  Seigneurs  de  la  Cour,  entre  lefquels  eftoit 
leViconte  deTurenne.   Celuy-cy,  bien  qu'il  n'euft  alors 
qu*environs  17.  ans  ,  monftroit  des-jàles  efperances  de  ce 
qu'il  devoit  eftre  quelque  jour,  &:  faifoitparoiftre  une  pru- 
dence au  defliis  de  Ton  âge.  Par  Ton  entremife  le  Roy  de  Na- 
varre, le  Prince  de  Condé,  &  plufieurs  autres ,  s'eftant  ré- 
ciproquement découvert  leurs  mouvemcns ,  confultoient 
quelques  fois  entr'eux  ,  &parce  qu'ils  avoient  befoindek 
conduite  d'un  homme  fidelle  &:  bien  expérimenté  ,  ils  fe 
communiquoient  à  la  Noue.  Une  fois  il  leur  prit  fantaifie 
d'envoyer  le  Viconte  de  Turerine,avec  quelque  noblefîè  de 
ceux  qu'ils  avoient  gaignez,  fe  failir  adroitement  d'An- 
goulefme,  &  de  S.Jean  d'Angeli:  ce  qui  eftant  fait ,  le  Duc 
d'Alençon  fe  devoit  déclarer ,  Refaire  un Manifefle par  le- 
quel il  appelleroit  tous  ceux  de  la  Religion  à  luy ,  avec  pro- 
mefle  de  leur  procurer  le  rétabliflèmentSc  l'exécution  des 
Edits  de  pacification.  Mais  la  Noue  leur  fit  voir  tant  de  dif- 
ficultés en  ce  defîein ,  qu'il  en  détourna  leur  penfée.    Une 
autrefois  ils  fe  propofcrentdefefaifirdela  flotte  du  Roy  : 
&  cela  leur  lembloit  d'autant  plus  ayfé,  qu'on  y  fàilbitmau- 
vaife  garde ,  par  ce  que  dés  lors  commençoit  cette  coutume 
des  Colonels  des  Regimcns  ,  dont  on  prenoit  les  foldats 
qu'on  y  envoyoit  pour  les  garder,de  n'avoir  pas  leurs  troup- 
pes  complettes ,  pour  profiter  de  leur  payement.    Et  le  Vi- 
conte deTurenne  eftoit  des-j  a  mai  ftre  de  l'Amirale  du  Vi- 
conte d'Uza,  quand  la  Noue  5  parla  prudence,  arreftales 
bouillons  de  ces  jeunes  gens,  enleurdifant  qu'il  faloit  at- 
tendre quelque  occafion  plus  favorable. Le  Conte  de  Mont- 
gomery  ayant  donc  amené  une  petite  flotte  vers  ces  coftez- 
là,  ils  s'imaginèrent  que  c'eftoit  là  l'occafion  qu'ils  atten- 

N  doient, 


98  LaviedeFrançois, 

doicnt ,  &  dclibercrent  de  le  mettre  dans  les  vaifleaux ,  pour 
s'en  aller  en  Angleterre.  Car  ils  dilbient  que  le  bruit  d' une 
fi  grande  révolte  s' eilant  efpandu  dans  le  Royaume,  il  s'y 
feroit  ians  doute  de  nouveaux  troubles ,  dans  leiquels  ceux 
de  la  Religion ,  juftement  irritez  par  les  malîàcres ,  ne  man- 
queroient  pas  de  le  méfier.  Que  cela  releverott  leurs  aftài- 
res  5  par  ce  que  le  Roy ,  feroit  obligé  à  retirer  fes  trouppes  du 
iiege ,  &  que  la  Rochelle  feroit  délivrée  par  ce  moyen  là  : 
&  que  quand  à  eux ,  ils  moyenneroient  en  Angleterre  quel- 
que grand  fecours ,  pour  revenir  en  France  avec  une  armée. 
Cette  propofition  fût  faite  en  un  confeil  qu'ils  tinrent  tout 
à  cheval ,  ôcoù  ils  avoient  appelle  la  Noué  ,  à  l'expérience 
du  quel  ils  deferoient  tous  beaucoup.  Quand  donc  ils  l'eu- 
rent prié  de  leur  en  dire  fon  advis ,  il  leur  dit  tout  rondement 
que  ce  confeil  luy  paroilîbit  un  peu  chaudj^:  qu'il  ne  croyoit 
pas  qu'une  telle  précipitation  fufl:  pour  délivrer  la  Rochelle. 
Qu'ils  ne  fçavoient  pas  en  quelle  difpofition  d'efprit 
efloient  les  Anglois ,  dont  la  plus  part  de  cette  flotte  eftoit 
compofée.  Que  quand  ils  fe  refoudroient  à  les  recevoir  en 
leurs  vaifleaux,  &  à  les  mener  en  Angleterre,on  y  feroit  bien 
tofl  las  d'eux,  &  qu'ils  feroient  en  charge  à  la  Reyne  Qu'el- 
le ,  qui  aymoit  le  repos  de  fes  fujets  ,  ne  s'embaraflèroit  pas 
volontiers  dans  une  guerre  eftrangere  à  l'appétit  de  leur 
mécontentement.  Qu'il  ne  leur  feroit  pas  honorable,  eftant 
delaqualité  qu'ils  efloient,  défaire  fi  peu  de  cas  de  leur  di- 
gnité &  de  leur  vie,  que  de  s'en  aller  comme  fugitifs  en  pays 
eftrange  ,  foUciter  en  perfonne  du  fecours  pour  leurs  amis. 
Qu'encore  qu'il  nyeuft  point  de  Princefl^au  monde  plus 
courtoife  qu'Elizabet ,  11  eft-ce  que  la  conjon6ture  des 
temps  ,  &  de  l'alliance  fraifchement  remouvellée  avec  la 
France ,  l'obligeroitou  àleur  défendre  la  prefence ,  ou  fi  el- 
le les  y  recevoir,  à  leur  faire  quelque  reprimende  3  quand  ce 
ne  feroit  que  par  faux  femblant.  Que  fi  elle  fe  portoit  à  leur 

don- 


SeigneurdelaNouc.  9P 

donner  quelque  fecours,  ce  ieroit  fans  doute  en  cachette,  & 
encore  fi  elcharfement  qu'il  ne  profitcroit  pas  tant  à  leurs 
affaires)  qu'il  nuiroit  à  leur  réputation.  Que  c'eftoit  beau- 
coup qu'ils  euflènt  fait  paroidre  une  bonne  inclination  àfa- 
vorifer  une  jufte  caufe ,  mais  que  la  prudence  vouloir  qu'ils 
difFerafîent  à  en  faire  voir  les  effets  en  un  autre  temps.  Et 
qu'au  refte  les  affaires  du  monde ,  &  particulièrement  celles 
de  la  France ,  eftant  en  peipetuel  mouvement ,  il  leur  nai- 
ftroit  fans  doute  bien-tofl  quelque  opportunité  plus  avanta- 
geuiè.  Ainfi  par  fa  prudence  &  par  fon  autorité ,  il  les  em- 
pefcha  de  fe  laiflèr  emporter  à  quelque  entreprife  ruïneufe. 
Cependant  les  Polonnois  5  qui  avoient  cfleu  le  Duc  d'An- 
jou pour  leur  Roy ,  vinrent  en  France  pour  le  demander,  &c 
apportèrent  à  la  Rochelle  de  fix  cens  lieues  loin,  la  délivran- 
ce que  les  Miniftres  avoient  efperée  fans  fçavoir  d'où  ny 
comment  il  plairoit  à  Dieu  de  la  faire  naiftre  :  &  la  Noue  eut 
lé  contentement  d'y  voir  publier  la  paix  le  dixiefme  de  Juil- 
let, &:  de  s'y  réjouir  avec  fes  amis,  après  de  fi  fâcheux  déplai- 
firs,  &  de  fi  longues  fouffrances. 

Mais  cette  joye  ne  fut  pas  univerfelle  par  toute  la  Fran- 
ce, &  mefme  ne  dura  pas  long-temps  aux  endroits  où  l'on 
lagouffa.  L'editdelaPaix,  qui  eff  rapporté  tout  du  long 
dans  les  originaux  de  l'hiftoire,  donnoit  fi  peu  de  fatisfa- 
6tion  à  la  plus  part  des  Reformez ,  que  ceux  de  Languedoc, 
Quercy,  Provence?  Dauphiné,  &  autres  endroits  ne  le  vou- 
leurent  point  recevoir.  Et  bien  que  dans  les  autres  Provin- 
ces, on  n'ofaft  pas  ouvertement  déclarer  qu'on  n'en  vou- 
loir point ,  fi  eff-ce  que  les  EgUfes  n'en  cftoient  pas  conten- 
tes. En  effe£b,  outre  que  les  mafîàcres  avoient  mis  beau- 
coup de  chagrin  dans  les  efprits ,  &  que  ceux  qui  font  en  cet 
eftat  font  plus  difficiles  à  contenter ,  depuis  ce  célèbre  Edit 
de  Janvier ,  tous  ceux  qui  avoient  effés  faits  pour  la  pacifica- 
tion des  troubles,  avoient  retranché  quelque chofe des li- 

N  2  bertés 


loo  La  vie  de  François, 

bertés  de  ceux  de  la  religion ,  &  par  ce  dernier  elles  eftoient 
encore  beaucoup  plus  reftraintes.  Car  hors  quelques  lieux 
particuliers ,  comme  la  Rochelle,  Montauban ,  Nilmes,  &c 
quelque  peu  d'autresjon  leur  oftoit  T exercice  de  la  Religion 
prefque  par  tout  le  Royaume  :  Ce  qui  eftoit  iniiipportable 
à  des  gens  qui  pour  avoir  cette  confolation  d'ouïr  prelbher 
la  parole  de  Dieu,  s'eftoient  il  n'y  avoitquepeud'années> 
volontairement  expofez  aux  tortures  &  aux  feux.  Ils  le  plai- 
gnoient  encore  que  ce  peu  mefme  qu'on  leur  avoit  ottroyé 
par  cet  Edit ,  n' eftoit  pas  exécuté ,  &  qu'en  divers  lieux  on 
leur  faifoit  de  mauvais  traitemens  &  des  violences  :  &  à  la 
Rochelle  mefme  il  s' eftoit  fait  des  infractions  de  cet  Edit, 
qui  avoient  fourny  la  matière  &  l'occalion  à  diverfes  re- 
montrances. D'ailleurs  il  y  avoit  quantité  de  gens  d'entre 
les  Catholiques,  qu*onappelloit  PoHtiques,  qui  n' eftoient 
pas  contens  du  gouvernement,  &  qui  prenoient  pour  pré- 
texte de  leur  mécontentement,  la  furcharge  un  peu  extra- 
ordinaire des  impofitions  &  des  tailles,  llsdifoient,  comr 
me  on  a  accoutumé,  qu'on  abufoit  de  l'autorité  du  Roy 
pour  fatisfaire  à  l'avarice  de  quelques  paiticuliers ,  &  entre 
ceux  qui  parloient  de  la  façon ,  le  Duc  d' Anville,  &  les  au- 
tres Montmorancis  fe  faifoient  particulièrement  entendre. 
Et  ceux-là  fouffloient  les  reftes  des  embrafemens  paftèz ,  & 
faifoient  ce  qu'ils  pouvoient  pour  en  exciter  une  grande 
flamme.  Les  Princes  s'en  mefloient  aufîy.  CeluydeCon- 
dé  s'en  eftoit  fuy  en  Allemagne.  Le  Roy  de  Navarre  fe  te- 
noit  comme  prifonnier.  Le  Duc  d'Alençon,  outre  qu'il 
eftoit  ambitieux  ,  n'aimoit  pas  beaucoup  fa  mère ,  par  ce 
qu'il  croioit  qu'elle  ne  l'eftimoit  pas,  &  qu'elle  avoit  em- 
pefché  que  le  Roy  ne  luy  donnaft  la  charge  de  Lieutenant 
gênerai ,  laiflee  par  le  Duc  d'Anjou ,  en  s'en  allant  en  Polo- 
gne. La  Noue  n'ignoroitpas  tout  cela.  On  commençoità 
mener  trop  de  bruit  pour  n'eftre  pas  entendu:  il  avoit  trop 

d'intel- 


Seigneur  de  la  Noue.  loi 

d'intelligence  avec  tous  les  grands  hommes  de  Ton  temps, 
pour  n'en  avoir  pas  eu  quelque  communication:  &  ce  qu'il 
avoit  veu  entreprendre  au  camp  de  devant  la  Rochelle ,  &c 
qu'il  avoit  empefché,  luy  doimoit  ailés  de  certitude  des 
mouvemens  des  uns  &  des  autres.  Pour  luy, il  ne  manifeftoit 
point  encore  les  fiens,&ils  l'euflent  toujours  encUné  à  la  ma- 
nutention de  la  paix,s'il  euft  veu  qu'on  euft  peu  prendre  quel- 
que confiance  en  ceux  qui  l'avoient  donnée.  Mais  Ibit  que 
la  Reyne-merc  nourrift  une  animoiité  implacable  contre  les 
reformés,  ou  qu'elle  en  voulult  en  particulier  aux  Roche- 
lois,  ou  enfin  que  voyant  le  commencement  de  ces  remuë- 
mens,  elle  craignift  que  la  Rochelle  ne  lérvifl  de  nouveau 
de  place  d'armes  à  ceux  de  la  Religion ,  &  de  fupport  au  par- 
ty  des  Politiques ,  elle  talcha  de  s'en  faifir  par  llirprile.  Bi- 
ron ,  le  Conte  du  Lude ,  Landereau ,  &  Puy-gaïUard  furent 
employés  à  cela  ,  &  traitèrent  avec  quelques  habitaiis  & 
quelques  foldats.  Mais  la  menée  fut  découverte ,  &  quel- 
ques uns  des  complices  rigoureufement  exécutés.  Cela,  & 
ce  qu'on  avoit  envoyé  une  armée  en  Languedoc  contre 
ceux  de  la  Religion ,  qui  n'avoient  pu  fe  contenter  du  trait- 
té  de  paix ,  avec  quelques  autres  chofes ,  fit  croire  à  la  Noue 
que  la  Cour  eftoit  irréconciliable  avec  les  Reformés ,  &  par- 
ticulièrement avec  la  Rochelle.  De  forte  que  craignant  la 
perte  de  cette  ville ,  qu'il  aymoit ,  &  que  cela  ne  tiraft  en 
confequencelaruyne  des  Eghfes,  pour  lefquelles  il  avoit 
tant  de  fois  expofé  fa  vie ,  il  commença  à  goûter  les  propofi- 
tions  qu'on  luy  faifoit ,  de  joindre  les  affaires  &  les  armes  de 
ceux  de  la  Religion,  avec  celles  des  mal-contens  delà  Cour, 
&  des  Politiques.  Il  avoit  quelques  années  auparavant 
commancé  à  connoiftre  cet  incomparable  Philippes  de 
Mornay,  Seigneur  du  PleiÏÏs  Marly ,  &  avoit  remarqué  en 
luy  des  vertus  extraordinaires  ,  &  des-ja  meures  dés  leur 
naiffance.  Sçachant donc  qu'il  eftoit  en  Angleterre,  où  il 

N  3  s' eftoit 


I02  La  VIE  DE  François, - 

s'clloit  fauve  du  maflacre  de  Paris,  il  le  folicitoit  fans 
cefie  à  retourner  en  France ,  Se  obtint  enfin  de  luy  qu'il  y  re- 
pafîàil.  Ils  s'abouchèrent  fur  les  affaires  du  temps,  &quoy^ 
que  tous  deux  fuflent  admirables  en  prudence ,  &  incompa- 
rables en  afteârion  au  fer  vice  de  Dieu  Se  au  bien  dei'eftat, 
ils  fe  trouvèrent  de  diffèrent  fentiment.   Car  le  Pleflis ,  qui 
n'efloit  alors  âgé  que  de  2  f .  ans  -,  mais  qui  avoit  des  lors  une 
extra-ordinaire  clair- voyance  dans  les  aiïairesjn'eftoit  poinç 
d'advis  qu'on  fejoignift  avec  les  Politiques  &  lesmal-con-f 
tens.  Ses  raifons  eftoient ,  qu'il  ne  faloit  point  mefler  l'afT 
faire  de  la  Religion  avec  les  mécontentemens  du  Duc  d' A4 
lençon:  Qu'il  eftoit  plus  expédient  que  chacun  fift  fonfaic 
à  part ,  demeurans  au  refte  bien  enfemble.  Qu'il  elloit  bien 
difficile  que  ceux-là  s'accordafTent  en  leurs  cônfeils  ,  qui 
avoient  un  but  du  tout  divers.  Que  par  ce  meflangelaf  pieté 
&:  les  bonnes  mœurs  feroient  contaminées.  Qu'il  eiloit  plus 
aifé  de  fe  bien  entretenir  feparez  que  conjoints.  De  plus, 
que  fi  on  venoit  à  traiter  de  paix ,  les  adverfaires  des  refor- 
més croiroient  avoir  fatisfait  à  tout  s'ils  contentoient  le 
Duc  :  mais  fur  tout  qu'il  faloit  bien  pefer  que  la  caufe  de 
ceux  de  la  Religion  du  tout  divine ,  perdroit  beaucoup  de 
fon  poids,  il  on  la  melloit  avec  les  interefls  des  hommes.  La 
Noue  répondoit  à  cela,  quel'afFaire  de  la  ReUgion  &:  les 
mécontentemens  du  Duc  d'Alençon,  eftoient  à  la  vérité 
chofes  fort  différentes  j  mais  qu'elles  pouvoient  s'entr'air 
der.  Qu'on  ne  fe  pouvoit  entr'aider  fans  fe  bien  entendrej 
&  qu'on  ne  pouvoit  fe  bien  entendre  fans  fe  communiquer. 
Ce  qui  eftoit  comme  impoflîble  fi  chacun  faifoit  fon  fait  à 
part.    Que  les  deux  buts  eftoient  différents  -,  mais  qu'ils 
n'eftoient  pas  contraires ,  &  qu'ainfi  l'on  pouvoit  bien  join- 
dre fes  cônfeils  lans  s'embarafîcr.  Que  la  pieté  ny  les  bon- 
nes mœurs  ne  fe  corromproient  pas  d'avantage  quand  on 
feroit  dans  une  mefme  armée  que  dans  une  mefme  Cour, 

chacun 


Seigneur  de  la  Noue.  103 

chacun  fe  gaftant  ou  fe  gardant  de  la  corruption  félon  la 
difpofition  de  Ton  ame.  Que  joints  ou  feparez  ,  il  lèroit 
peut-eftre  difficile  de  maintenir  l'amitié  :  mais  qu'il  edoit 
impolîlble  d'avoii*  celle  du  Duc  d^Alençon  ,  (i  on  n'cm- 
braiîbit  les  interefts.  Que  qu^nd  on  voudroit  conten- 
ter le  Duc  à  part ,  il  n- y  arôit  point  d'apptïrénce  qu' il  y  en- 
tendit ,  en  abandonnant  fes  vrais  amis  i,  poUr  le  remettre  du 
collé  de  ceux  qui  le  traiterorent  plus  mal  que  jamais ,  quand 
ils  le  verroient  deçhcu  de  leur  alîiftance.  Enlin  que  la  caulè 
de  I4  Religion ,  elloit  toute  divine  à  la  vérité  ;  mais  que  puis 
qu' on  ferelblvoit  à  la  défendre  par  moyens  humains,  il  ne 
faloit  pas  mépriiér  ceux  que  Dieu  prefentoit  par  fa  provi- 
dence. Leur  dillèntiment  n'altéra  point  leur  amitié,  &  la 
Noue  perfiftant en  fon  opinion,  commença  de  pcnfer  aux 
moyens  de  procurer  cette  union ,  pour  faire  conjointement 
la  guerre.  Les  Seigneurs  Catholiques  ne  vouloient  pas  com- 
mencer. Les  Reformés  avoient  peine  à  s'y  refoudre  ,  au 
moins  11  la  Rochelle  ne  fedeclaroit,  pour  eltre  le  magazin 
de  leurs  commodités,  la fource  de  leurs  gens  de  guerre ,  le 
lien  de,  la  communication  avec  les  ellrangers  par  le  moyen 
de  fon  port,  &  leur  retraitte  en  cas  de  difgrace.  Orelloit-il 
difficile  de  le&.induire  à  cela,  par  ce  qu'ils  eftoient  épui- 
fez  &  fatiguez  du  fiege  palîe ,  &  que  depuis  peu  le  Roy  leur 
avoit  efcrit  favorablement ,  pour  defavouèr  les  entreprifes 
faites  fur  eux ,  les  louer  de  la  punition  qu'ils  avoient  faite  de 
ceux  qui  en  elloient  auteurs  ou  complices ,  comme  de  per- 
turbateurs du  repos  pubhc ,  &  leur  promettre  fa  faveur  s'ils 
demeuroient  dans  Tobeillance.  Neantmoins ,  la  Noue  en- 
treprit de  lesperfuader,  &  ayant  pris  Poccalîon  de  la  célé- 
bration d'un  jeufne  &  d'une  Cène ,  qui  r'aflembloit  dans  la 
ville  quantité  de  gens  des  environs ,  il  s'y  achemina  avec 
Miranibeau,  la  Cace,  &  quelques  autres  perfonnes  de  créan- 
ce, &  y  entra  le  3.  de  Janvier.    Ses  confeils  de  paix ,  que 

pluficurs 


104  La  vie  de  François, 

plufieurs  n*avoient  pas  approuvés ,  &  la  façon  dont  il  eftoit 
Ibrti ,  avoient ,  ou  laiiVé  quelque  finiftre  opinion  de  luy  dans 
Telprit  de  quelques  uns,  ou  donné  prétexte  à fes envieux 
de  rendre  fa  peribnne  fuipe£te.  Il  falut  donc  commencer 
par  efîliyer  ces  mauvais  Ibupçons ,  pour  rendre  la  négocia- 
tion efficace.  Pour  cela  il  rendit  exaârement  conte  de  fes 
adions  paflées  tant  en  public  qu'en  particulier  devant  les 
plus  apparens  de  la  ville.  Il  protefta  en  plein  confiftoire  que 
ia  refolution  eftoit,  moyennant  la  grâce  de  Dieu ,  de  vivre 
toujours  félon  la  pure  dodrine  de  l'Evangile,  &  mefmes 
de  mourir,  fi  belbin  efboit,  pour  maintenir  la  liberté  des 
Eglifes,  &  le  repos  de  tous  fes  frères.  Il  fatisfit  fi  pleinement 
à  toutes  fortes  de  perfonnes  par  fes  raviflans  difcours,  que 
les  ennemis  mêmes  furent  contraints  d'advoùer  que  c'eftoit 
un  grand  exemple  de  vertu  entre  tous  les  gentils-hommes 
François,  foit  pour  la  prudence  de  fes  confeils ,  foitpour 
fon  expérience  à  la  guerre ,  foit  enfin  pour  les  deportemens 
domeftiques  &c  particuliers ,  ou  plufieurs  démentent  la  ré- 
putation qu'ils  ont  aquife  parleurs  allions  guerrières.  Car 
il  n'y  avoir  rien  de  plus  pur  que  la  conduite  de  fà  vie,  ny  de 
plus  reiglé  que  celle  de  fa  maifon.  Sur  tout  il  les  charma 
tous  par  la  douceur  de  fon  humeur,  par  l'afebilité  de  fa  con- 
verfation ,  Se  par  cette  modeftie  &  cette  humilité  qui  fem- 
bloit  en  quelque  façon  eftre  propre  à  luy  feul ,  ou  au  moins 
qui  fe  trouve  rarement  en  ce  degré  en  des  âmes  fi  grandes  & 
fi  élevées.  Après  avoir  donné  une  telle  impreflion  de  fa 
vertu,  il  n'eut  pas  befoin  pour  les  perfuader,  de  toutes  les 
forces  de  fon  éloquence.  Il  l'employa  neantmoins  de  telle 
façon,  qu'encore  de  ce  cofté  là,  pour  un  homme  de  fa  pro- 
feiîion,  il  parut  comme  incomparable:  De  forte  que  tou- 
tes les  raifons  de  ceux  qui  vouloient  demeurer  neutres  j 
s'évanouirent  devant  luy.  Fous  'voulés,  leur  difoit-il,  jouir 
en  repos  ^  en  tranquillité  de  U  liberté  de  'vos  confciences , 

é'de 


Seigneur  de  la  Noue.  lof 

è'  de  V  exercice  de  vojlre  religion,  après  avoir  eu  tant  de  peine  à 
r obtenir  par  la  perte  de  vos  biens ,  ^  au  ha^rddevos  vies. 
Vûi4s  auriez,  peut -efire  quelque  raifon ,  fi  vous  pouvie7  votis  af- 
feurer  d' en  j ouïr  long-temps.  cyH^a/s  tencs  cela  pour  confiant  quil 
n'y  a  rien  eu  que  la  contrainte  de  la  necejjtté  qui  le  votts  ait  fait 
ottroyer ,  é*  ^«<?  l^efiè^  ce/fera  tout  aufjitoft  quen  cefiera  la  caufe. 
^uoy  ?  penfez  vom  que  fit  vous  laifiezpourjiùvre  vosfi'eresfians 
les  fiecourir ,  le  Roy  après  les  avoir  ruynez  ,  vom  laifie  tousfieuls 
enfion  efiat  jouir  d' une  religion  fit  diff^er  ente  de  lafienne  ?  vous  al- 
légués que  vous  ave7  engagé  au  Roy  de  Pologne  à'  vofire  promef- 
fie  à' voflre  foy ,  d'entretenir  la  paix  quil  a  traitée  avec  vous, 
C^efi  un  grand  lien  de  la  confidence  à"  de  {^honneur  que  la  religion 
du  fier  ment  ;  Mais  je  croyque  vous  m'advoiierés  qu*tl  y  a  bien  de 
la  difi^erence  entre  celuy  que  l' on  fiait  purement  à'fimplement,  à* 
celuy  a  l'obfirvation  duquel  on  ne  s'aitreintquefious  des  conven- 
tions réciproques.  Si  ceux  avec  qui  vous  ave  s  traité ,  ex  écut  oient 
leurs  pr orne ffe s  de  bonne  fioy ,  la  vofire  vous  ticndroit  inviolable- 
ment  oblige'^:  En  des  accords  ou  on  ne  promet  que  fous  de  mu- 
tuelles conditions ,  celuy  qi*ifiaufie fia  fioy  le  premier,  libère  l'autre 
de  lafienne.  Or  qui  peut  douter  que  les  Catholiques  n'  ayent  en- 
jraint  leur  fioy  ér  leur  promejfie  les  premiers ,  veu  que  depuis  la 
paix  ils  n'ont  cejje  de  tafiher^^  tafichent  encore  journellement  de 
vousfiurprendre  ?  Vous  dites  que  cefiont  entreprifies fiaites  par  des 
particuliers  que  la  Cour  a  defiaduo'ùés.  le  le  veux  \  je  veux  encore 
qu^on  tienne  pour  fiaux  les  advertifiemens  qu'ion  nous  donne  pour 
ajjeurez ,  que  nos  ennemis  ont  défie  in  de  nous  achever  d'extermi- 
ner par  de  nouveaux  ma/fiacres.  Il  fie  peutfiaire  que  cefiont  fioup- 
çons  malfionde/^dont  on  s'alarme.  le  vous  demande fieulement  que 
vous  tournie7  les  yeux  fur  vos  pauvres  frères  de  Dauphiné ,  de 
Languedoc.,^  destnvirons-,  que  V armée  du  Roy ..s^ ils  ne  fe  deff en- 
dent  courageufiement ,  tient  à  la  veille  dune  ruyne  inévitable 
Puis  que  lEglifie  de  Dieu  n'efi  quun  corps ,  comme  vom  le fc aviez, 
fort  bien  dire  il  y  a  /.  ou  8.  mois, fi  vos  fier  es  qui  font  membres  de 

O  ce 


io6  La  viB  DE  Franc oi.?, 

ce  corps ,  /ont  i?ihnmAir?er»ent  ?nis  k  mort ,  il  faut  que  les  antres 
foient  réduits  a  linfenfihïL'tté  \fi  la  douleur  ri  en  l'ajufques  k  eux» 
pour  eJloignez>  quils  en puffent  ejîre.  Vom  croyès ,  peut  eftre ,  que 
njojlre  condition  eji  bien  différente  de  la  leur.  La  différence  qu  il 
y  a-,  c'ejl  quon  ne  'uous  attaque  pas  fi  ouvertement  ny  défi  près, 
cJ^ta/s  tennemy  qui  prend  une  ville  par  des  mines  fouHerr  aine  s  ^ 
commencées  à  un  quart  de  lieue  desfi)/fez ,  la  prend  aufjt  bien ,  ^ 
efi  autant  ennemy ,  que  celuy  qui  la  prend  par  affaut  ^  a  force  ou- 
*verte.  Cefifians  doute  une  règle  gêner  aile ,  qu  il  faut  qu'un  hom- 
me de  bien  obfervefafoy  :  mais  elle  nef  point  ft  gêner  aile  pour- 
tant quelle  ne  recci've  des  exceptions  indubitables.  On  ne  fer  oit 
fas  tenu  de  garder  un  ferment  que  l'on  aur  oit  fait  au  préjudice  de 
l'interejl  de  fon  prochain',  à"  beaucoup  moins  ceux  qui  font  faits 
au  détriment  de  la  gloire  de  Dieu  mefme.  Il  y  a  du  mal  a  faire 
de  telles  promeffes ,  (^  il  y  en  a  encore  d'avantage  a  les  exécuter. 
Qe  fut  a  Herode  une  proméffe  indifcrette  é^  téméraire  que  celle 
qu'il  fit  a  la  fille  d' Herodias  :  mais  ce  fût  injuHice  à'  cruauté  que 
de  s'en  aquiter  en  donnant  la  tefte  de  Jean  Baptiïle.  Ce  fut  a  leph- 
té  une  fotte  précipitation  que  de  promettre  quil  facrifieroit  ce 
qu'il  verroit  le  premier fortir  de  fa  maifon  :  mais  l'exécution  quil 
en  fit  fût  encore  plus  méchante  que  lapromcffe.  Or  pour  appliquer . 
cela  aux  affaires  dont  il  s  agit  maintenant ,  qui  peut  douter  qu'il 
ny  aille  de  la  gloire  de  Dieu ,  ^  de  l' in  ter  efi  du  prochain ,  fi  nous 
entretenons  cette  paix  ?  Dieu  nous  commande-fil^  ou  ne  nous  dé- 
fend il  pas  plût  ofi  ^  lors  que  nous  voyons  nos  frères  perfecutez,juf- 
ques  a  la  mort  pour  la  caufe  de  fa  vérité-)  de  les  abandonner  kU 
mercy  de  leurs  ennemis  ?  Ne  veut-il  pas  au  contraire.,  que  félon  les 
moyens  qu'il luyplaiH  de  nous  en  mettre  en  main.,  nous  défendions 
ce  corps  de  fEglife ,  pour  le  maintenir  enfon  entier  ?  vous  dites 
que  vous  efi  es  dénuez  d*  hommes. à"  de  toutes  fortes  de  m,oyens.,par 
ce  que  la  rigueur  ^  la  longueur  dufiege  que  vom  avez,  foûtenu ,  a 
confumé  vosprovifions-,^  ruyné  votre  campagne. Ne  vousmettez 
pas  en  peyne  de  cela,  Meffieurs',  ce  n  efi  pas  notre  deffiin  que  de  vous 

incom- 


Seigneur  de  la  Noue.  107 

incommoder ,  ny  de  rien  entreprendre  fur  ce  qui  vous  appartient^ 
Jinon  de  njojlreconfentement  (^  avec  vojire  bonne  grâce.  Ce  fera 
voftre  Maire  ér  fon.  confeilqui  difpofera  de  tout ,  é'  qfft  y  comme 
c'efl  bien  la  raifon ,  en  demeurera  te  maiHrè.  l^u-s  ne  deman- 
dons que  vojlrejon^ion ,  pour  rendre  nos  forces  phts  formidables 
à  nos  ennemis ,  qui  quand  ils  nofts  verront  unis  de  moyens ,  com- 
me nous  le  femmes  de  fentimens  (^  de  volontés  ^feront  enfn  con- 
traints  d'en  venir  a  quelque  bon  accom?no dément ,  ç^  de  perdre 
pour  l* avenir  j  f  non  le  defir ,  aiirnoins  certes  l'ejperance  de  noUs 
avoir  par  les  armes.  \^u  refle  votis  vous  fouvenez  bien  quen 
vofre  grande  neceljîté  vos  frères  vous  ont  fecourtis  ^  ^  de  leurs 
moyens .,  Cr'  de  leurs  perfonnes ,  Je  rend  an  s  en  cette  vïlUpoûr  y 
courir  mefme  rïfque  avecque  vous.  sJMaintenant  donc  cnî' ils  ont 
hefoin  que  vous  le  leur  rendiez, ,  vms-  'kefcaur-iezles  ■  abandonner 
fans  encourir  nOn  feiU'e9>icnt  le  blkmedt  défaut  de  charité:  ?nals 
encore  le  de  s  honneur  éternel  d'une  in^itatttrude  condamnable.  Et 
nen}ous'aniliyezpoint'.fe  vouipyicàu.K  vaines  'ér  fraudnleufespro- 
mefes  que  les  Catholiques  vom  font  de  vous  laijfer  la  liberté  de 
vos  confcickces.  -Ojiand  vous  demeureriez  neutres ,  f  pendant 
LtguerreiUfep'ettnjent  rendre  maiïires  devoflre  vilk ,  par  intel- 
ïigènce ,  ouparfurprife ,  ou  autrement  ils  ne  s'y  cjpargneront pas, 
&.  alors  vous  verrez  ce  que  deviendront  leurs  promejfes.  Elles 
aboutiront  à  en  faire  une  belle  (^  grande  efplanade ,  cr  ils  ont 
des-ja  defgné.le  lieu  ou  ils  doivent  bâtir  une  Citadelle.,  quils 
Hdmni^ent  un  Chatie-vilain ,  pour-  eflre  un  infirument  de  leur  do- 
mination fur  vous.,  é*  ^  'VOUS  un  reproche  eternelde  voftre  impru- 
dence. Fous  fçavez  bien  que  fi  leur  dcfféin  re'ufjit,  le  Roy  les  ad- 
vo'tiera  o"  les  autorifcra  toujours.  Ceftpourquoy  vous  ne  deve7 
pas  douter ,  qt^e  jour  é'  nuit  ils  nepraticqucnt  entre  vous  le  plus 
de  perfonnes -qn  lis  pourront  é"  que  fans  ceffé  ils  n'y  ourdi (fent  des 
menées.  Dequoy  la  dernière  entreprife  du  Conte  du  Lude ,  ^  de 
Tuy-gaillardefi  unfujffant  témoin ,  c^  une  inflru6tton  aféZ  au- 
tentique pour  vous  rendre fages.    Ce  difcours  doncques  delà 

O  2  Noue, 


io8  LaviedeFrançois, 

Noue  5  Se  autres  femblables,  joints  à  l'opinion  qu'ils  avoient 
de  la  grande  fuffiiànce  &  de  fa  rare  probité ,  avecl'inclina- 
tion  des  capitaines  6z  des  gens  de  guerre ,  qui  eufïènt  inuti- 
lement languy  dans  le  calme  d'une  neutralité,  portèrent 
fans  aucune  difficulté  la  ville  de  la  Rochelle  à  fe  j  omdre.  Ils 
appolerent  quelques  conditions  à  leurjondion:  mais  elles 
ne  font  pas  de  mon  propos  ,  &  puis  quand  onellime  fois 
embarqué  dans  un  tel  vailîeauj  ces  conditions  particulières 
cèdent  ordinairement  à  l'intereft  gênerai.  Cela  fait,il  don- 
na advis  au  Maire  de  toutes  les  chofes  neceflàires,  tant  pour 
fournir  la  ville  de  munitions ,  que  pour  reparer  les  fortifica- 
tions 5  &  y  apporta ,  outre  fa  fuffifance  ordinaire ,  &  la  par- 
faite connoilîànce  qu'il  avoit  de  toutes  les  parties  du  me- 
ftier  5  une  vigilance  6c une  allîduïté  qui  ne  fe  peut  reprefen- 
ter.  Après  quoy  toute  laNoblefle  de  Poitou ,  de  Xainton- 
ge  5  d' Angoumois ,  &  des  environs  de  la  Rochelle ,  &  pays 
d'Aulnis,  luy  déférèrent  unanimement  l'autoiité  décom- 
mander comme  chef  dans  toutes  ces  provinces  là ,  fous  l'au- 
torité d'un  plus  grand,  dontils'avoiioit,  &  qu'il  ne  nom- 
moit  point  encore.  Il  le  defî gnoit  pourtant  afïêz  endifant, 
qu'il  eftoit  de  telle  qualité,  que  chacun  s'eftimeroitheur 
reux  de  luy  obeïr  ,  par  ce  qu'ileftoitdurangdeceuxqui 
avoient  puifîànce  de  commander  aux  quatre  Maréchaux  de 
France.  Ainli  il  accepta  le  commandement ,  après  avoir  re- 
mercié la  Nobleflè  de  l'honneur  qu'elle  luy  failbit ,  promet- 
tant que  leur  vray  General  fe  declareroit  bien  toft ,  &  qu'il 
reconnoiftroit  les  fervices  qu'ils  auroient  rendus  >  &  à  luy  & 
à  la  caufe.  Peu  de  temps  après  arriva  à  la  Rochelle  S.Sulpice 
de  la  part  du  Roy ,  avec  lettre  de  créance  de  la  Reyne  mère 
à  la  Noue,  en  datte  du  15).  Janvier,  &  conceuë  en  ces  termes. 
Monfieur  de  la  Nûue^je  voiisprie  que  'vom  adjoùfiés  entière  foy  (^ 
créance  ace  que  le fieur  de  S.  Sulpice  ,  chevalier  de  tordre  du  Roy 
Monfieur  mon  fils  ^  concilier  enfin  confeilfrivé^  Capitaine  de  ci n^ 

quants 


Seigneur  de  la  Noué".  109 

quante  hommes  d'armes ,  ^Jur  intendant  gênerai  de  la  Maifon  ^ 
affaires  de  mon  fils  le  Duc  d"  Alencont'uotis  fera  entendre  de  la  part 
dudttfieur  Roy  mon  fis  ^  (^  de  la  mienne^  &  efre  très  afcuré  quà 
meilleure  occafonnefonveTyons  confirmer  l'opinion  qu  on  a  de 
'votre  affeôîion  ^  vertu.  Priant  Dieu  quil  vom  ait ,  CMonfcur 
de  la  Noué  yen  fa  fainte  garde.  Efcrit  a  S.  Germain  en  Uye  /fp. 
jour  de  Janvier  1  ^"jàp.  figné  Caterine ,  é^  au  bas ,  deNeufuille*  Sa 
créance ,  qu'il  expliqua  en  public,  eftoit  de  faire  au  nom  du 
Roy  5  en  termes  fortautentiques  j  une  nouvelle  déclaration 
qu'il  defadvoùoit  ceux  qui  avoient  fait  conlpiration  contre 
la  ville  5  ^  de  témoigner  que  fa  Majefté  avoit  beaucoup  de 
déplaifir  qu'ils  euffent  eu  la  hardieflè  de  s'avouer  de  luy .  De 
dire  qu'il  n'avoit  autre  intention  que  d'entretenir  la  paix, 
&  que  11  ceux  qui  y  contrevenoient  de  la  forte  tomboient  en- 
tre ies  mains,  il  en  feroit  une  punition  mémorable  à  la  po- 
fterité,  de  forte  qu'il  s' étonnoit  qu'on  euft  pris  les  armes  à 
cette  occafion  :  de  diflliader  les  Rochelois  de  toute  union 
avec  ceux  qui  vouloient  broiiiller  dans  le  Royaume  feule- 
ment pour  l' in  tereft  de  leur  grandeur  :  de  juftifier  les  armes 
qu'il  avoit  prifes  contre  ceux  de  Languedoc ,  comme  contre 
des  perturbateurs  du  repos  public:  d'exhorter  doucement 
à  demeurer  dans  les  termes  de  robeïfïànce ,  &  de  promettre 
de  la  part  delaMajeftc,  nonobftant  les  chofes  pafrées,tou- 
te  forte  de  protection  &  de  favorable  traitement.  Ce  que 
S.  Sulpicedéduilit  au  long ,  avec  cequ'ily  pût  donner  d'ef- 
ficace par  fes  paroles.  La  réponfe  fiit  en  termes  humbles  & 
refpedueux  \  qu'ils  avoient  toujours  eu  très  bonne  opinion 
del'affedtiondu  Roy  à  la  manutention  de  la  paix,  &  qu'il 
ne  leur  eftoit  point  tombé  dans  l'efprit  qu'il  euft  eu  part 
dans  les  conjurations  que  l'on  avoit  faites  contre  la  vie  d'eux, 
de  leurs  femmes ,  &  de  leurs  enfàns.  Que  11  on  les  avoit  ac- 
cufez,  d'avoir  pris  les  armes  à  cette  occafion  ,  c' eftoit  une 
pure  calomnie,6c  que  tandis  qu'il plairoit  au  Roy  entretenir 

O  3  fon 


iio  La  vie  de  François, 

fon  Edit  àleur  égard,ils  demeurcroient  inviolablement  dans 
le  refpedt qu'ils  avoient  toujours  rendu  àluy  &  aux  Rois 
les  devanciers. Qu'ils  ilipplioient  tres-humblement  fa  Maje- 
i\é  d'avoir  efgard  aux  prières  de  leurs  frères  de  Languedoc, 
quineluy  demandoient  autre  chofe  que  l'exercice  de  leur 
Religion ,  la  privation  du  quel  leur  eftoit  plus  dure  que  cel- 
le de  la  vie.  Qu'au  refte  ils  eiperoient  que  fa  Majefté  trou- 
veroit  bon  qu'ils  luyfifTènt  quelques  autres  remonftrances 
pour  le  bien  gênerai  de  l'Eftat  Se  pour  le  leur  en  particulier , 
êc  ils  prièrent  S.  Sulpice  de  s'en  charger  -,  ce  qu'il  fit.  Mais 
comme  ileft  certain  qu'ils  coloroient  le  mieux  qu'ils  pou- 
voient  leurs  aflnires ,  pour  n'irriter  pas  le  Roy ,  aufly  S .  Sul- 
pice fit-il  femblant  de  ne  s'en  appercevoir  pas  ,  &  le  retira 
îàns  donner  aucun  témoignage  du  peu  de  contentement 
qu'il  en  remportoit.  Ainfi  de  cofté  &  d'autre  on  fe  donnoit 
de  belles  paroles.  Mais  on  fe  preparoit  à  d'autres  efrets. 
C'efl:  pourquoy  ceux  de  la  Rochelle ,  fe  voulans  fortifier 
d'hommes  de  valeur  &de  commandement,  efcrivirent  au 
ContedeMontgomery,  qui  ne  pouvant  fubfifter  en  Fran- 
ce ,  &  n'eftant  pas  fort  bien  venu  en  Angleterre ,  s'eftoit  re- 
tiré dans  l'Ifle  de  Gerzay  :  &  ils  efperoient  d'autant  plus  un 
bon  fuccez  de  leur  prière ,  que  peu  auparavant  il  leur  avoit 
oft'ert  fon  fervice  s'ils  avoient  befoin  de  luy.  Néantmoins , 
voyant  que  la  Noue, avec  qui  il  avoit  eu  quelque  picque  au- 
paravant, avoit  pris  le  devant  en  la  conduitte  des  affaires, 
&  qu'il  eftoit  parfaitement  bien  dans  l'efprit  des  Roche- 
lois  5  il  prit  une  autre  refolution  ,  &  efcrivit  à  la  Noue  une 
lettre  que  j'ay  creu  devoir  mettre  icy.  <JMonfieur  mon  frère  : 
f  a.y  en  tendu -par  l'un  de  mes  gens  quefavois  envoyé  a  la  Rochelle^ 
comme  vous  luy  avés  dit  qu^on  vou^s  avoit  fait  entendre  d  Angle  ' 
terre  far  plufeurs  perfonnes  que  favols  tenu  propos ,  que  moy 
eftant  arrivé  au  dit  lieu  de  la  Rochelle ,  je  vom  devoîs  donner  un 
coup  de  poignard ,  ^  faire  fauter  par  dejfm  les  murailles .  L 'ami- 
tié 


Seigneur  DE  LA  Noue.  m 

tié  que  je  vous  ayfortée  &  que  je  defire  votps  continuer  ,  cfi  caufe 
que  je  vous  ay  efcrit  cette  lettre ,  four  vous  prier  de  la  montrer , 
ou  envoyer  coppie  à  ceux  Ik  qui  ont  fi  méchamment  é"  mal-heu^ 
reufement  menty ,  ayant  inventé  tels  propos.  Car  je  n'ay  jamais 
parlé  quen  gênerai ,  difant  que  pour  ceux  qui  voudr  oient  rendre 
la  ville  entre  les  mains  des  ennemis  de  Dieu  ,  qu'on  les  devait  j et- 
ter  par  dejfm  le  s  murailles  >>  comme  trai/lres  à  leur  religion.  le 
m'affeure  que  de  votre  part  vomferés  toujours  de  mefme  advis,^ 
qu'avec  tayde  de  Dieu  nom  aurons  cet  heur  de  mettre  d^  hazar- 
der  nos  vies  enfernble  ,  ou  chacun  en  fon  lieu ,  pour  le  mefme  ef- 
feci ,  c^  nom  oppofer  a  la  continuelle  cruauté  de  ceux  qui  veulent 
exterminer  ^  en  ce  qui  leur  ejipofjîble  ,  ceux  qui  veulent  mainte- 
nir fapar  oie.  ^uand  vom  aurez,  le  moyen  de  me  départir  de  vos 
nouvelles.^  é"  de  ce  que  vom  connoijlrez  qui  mérite  faire  part  k 
vos  amis ,  j  e fer  ay  fort  aife  d!  en  fç  avoir ,  (jrdemt  part  je  vom  fe- 
ray  le  femblable.  Et  en  cet  endroit  je  feray  fn  pour  faluer  vos 
honnes  grâces  de  mes  humbles  recofnmandations  ,  à' prie  Dieu  y 
Monfteur  mon  frère  y  vom  donner  en  bonnefanté  ^  bien-heureufe 
^longue  vie.  De  Gerfay  ce  iS.  Feurier  i^y^.  &  au  bas  delà 
main  mefme  du  Conte  :  vôtre  obeïffant  frère ,  cr  ajfeclionnè 
amy  a  vomfervir^  de  Montgomery.  Cela  lliffit  à  une  ame  bon- 
ne &:  genereufe ,  comme  celle  de  la  Noue ,  pour  faire  leur  re- 
conciliation. Et  de  fait ,  il  fat  tres-fenfiblement  touché  de 
la  calamité  de  ce  Seigneur  ,  (^uand  il  ïixx.  pris  quelques  mois 
après,  &:queparPanimofitédelaReynemere,  il  perdit  la 
tefteen  Grève.  Et  il  en  témoigna  fa  douleur  au  jeune  Conte 
de  Montgomery ,  fils ,  le  confolant ,  &  l'exhortant ,  &  Ten- 
couragcant  autant  qu'il  pût  à  fe  montrer  héritier  de  la  ver- 
tu, de  la  confiance  ,  &  du  zèle  que  fon  père  ayoit  montré 
jufques  à  la  fin  pour  la  religion  reformée.  À  peu  prés  au  mel- 
me  temps  il  reccit  une  lettre  du  Sieur  de  Walfuigham, qu'il 
luyefcrivoit  de  Londres  du  2f.  Feurier  >  &  par  laquelle  il 
luy  parloit  fort  des -avantageufement  de  T  AngiuUer ,  qui 

eftoit 


112  La  VIE  DE  François, 

eftoitalors  en  Angleterre  5  &luy  donnoit  advis  de  ne  le  re- 
cevoir point  à  la  Rochelle  ,  où  il  failbit  eftat  d'aller ,  parce 
qu'aux  propos  qu'on  luy  avoit  oùy  tenir ,  il  eftoit  ayfé  de  ju- 
ger qu'il  alloit  là  pour  mettre  de  la  diviilon  entre  la  No- 
blelle  &  la  ville ,  &  la  Noue  &  la  Nobleffe  :  &:  au  bas  de  la  let- 
tre il  y  avoit  une  apoftille  en  ces  termes.  E/iant^reft  k  clorre 
cette  lettre  ^jay  receu  des  advertijfemens  de  France ,  que  le  Baron 
de  Belîe'vïlle  ^  qui  fejourne  non  gueres  loin  de  la  Rochelle  ^  afccret^ 
te  intelligence  avec  quelques  uns  dedans  laditte  ville  ^  dont  on  ma 
prié  de  vows  advertir  ,  afin  que  vom  donniés  ordre  qu'on  s'en 
garde.  Languillier  ne  vint  point  fi  toft  :  &  quand  à  l'entre- 
prife  du  Baron ,  elle  ne  fe  manifefta  non  plus ,  parce  qu'on 
le  tenoit  fur  Çts  gardes.  Cependant  les  Reformés ,  les  Poli- 
tiques, &les  malcontenS)  parleurs  allées-&- venues,  con- 
clurent enfin  enfemble  de  faire  deux  chofes  en  mefme 
temps.  L'une,  de  tirer  le  Duc  d'Alençon  de  la  Cour:  l'au- 
tre ,  de  prendre  ouvertement  les  armes  ,  &  fe  faifir  du  plus 
de  places  qu'ils  pourroientj  &  alîîgnerentpour  celale  lo.  de 
A'iars ,  j our  de  Mardy  gras.  Le  Plelîîs  Mornay ,  qui  s'eftoit 
laifle  aller  au  courant  des  advis  &  des  afïtiires  ,  ména^eoit 
l'exécution  de  la  première.  Mais  Guitry ,  qui  pour  quelque 
caufe  particulière  qui  le  conçernoit ,  fe  mit  en  campagne 
avec  300.  gentils-hommes  dés  le  20.  de  Feurier,  gafta  tout 
par  fa  précipitation.  La  Noue  &:  les  autres  qui  efloient  en 
Poitou  &  à  la  Rochelle ,  attendirent  le  temps  pour  la  fécon- 
de ,  ^  néantmoins  faifoient  fourdement  leurs  pratiques  en 
attendant.  Un  de  ceux  qui  paroifibient  les  plus  efchauffez 
entre  les  politicques  ,  eftoit  Jean  de  la  Haye,  Lieutenant 
General  de  Poitou ,  l'un  des  plus  eftranges  de  tous  les  hom- 
mes pour  ce  qui  eftoit  de  la  connoiflànce  des  lettres,  & 
au  refte  courageux ,  ambitieux ,  &  haut  à  la  main ,  il  eut,  ce 
femble ,  pour  vray  fujet  de  fon  mécontentement ,  quelque 
affront  que  S^^.Souleine  luy  avoit  fait.  Mais  il  eut  pouf  pré- 
texte 


Seigneur  DE  LA  Noue.  115 

texte  de  (es  remuëmens ,  le  bien  public,  &  creiit  que  les  trou- 
bles de  l'Eftatluy  pourroient  fournir  Toccafion  d'exercer 
(es  vengeances  particulières.  Jufques  là  il  pouvoit  avoir  des 
compagnons.  Quant  à  la  façon  dont  il  procedajelle  fût  tout 
à  fait  extraordinaire  &  fans  exemple.  Il  fit  quelques  voya- 
ges à  la  Rochelle  ,  pour  s'entretenir  avec  la  Noué ,  &  pour 
entrer  dans  là  confidence  il  luy  promettoit  de  prendre  Poi- 
tiers 5  oc  de  le  mettre  dans  fon  party.  Il  en  fit  quelqu' autre  à 
laCour,  où  il  dit  qu'il  negotioit  quelque  chofedans  la  Ro- 
chelle 5  &  promit  de  s'en  rendre  maiftre ,  pour  le  fervice  du 
Roy.  Il  faifoit  entendre  à  la  Noue  Se  aux  Rochelois  ,  que 
l'intelligence  qu'il  avoit  avec  la  Cour  ne  leur  devoir  point 
eftrefulpede,  par  ce  qu'il  fe  facilitoit  ainfi  l'exécution  de 
les  defleins.  A  la  Cour  il  oftoit  les  foupçons  de  fes  voyages  à 
la  Rochelle  ,  par  cette  confideration  ,  qu'il  ny  avoit  pas 
moyen  de  faire  reufîir  fesentreprifes  autrement.  lien  fit  une 
fur  Fontenay  en  faveur  des  Pohtiques  &  des  Reformés ,  la- 
quelle il  defadvoùa  :  il  en  fit  une  autre  fur  Poitiers ,  qu'il  eut 
bien  la  hardielTc  d'aller  advoùer  en  Cour,  &  la  fçeut  fi  bien 
deffendre,  qu'où  bien  oncreut  qu'il  avoit  de  bons  defleins 
pour  le  fervice  du  Roy ,  ou  bien  on  fit  femblant  de  le  croire, 
&:le  renvoya-t-on  en  Poitou  avec  d'honorables  commif- 
fions.  Il  ne  trompa  ny  la  Noué  ny  les  Rochelois ,  par  ce 
qu'ils  alloient  bride  en  main.  Il  efl:  douteux  s'il  trompa  la 
Cour  5  car  elle  avoit  aufli  {çs  diiîimulations  &  fes  artifices. 
Mais  tant  y  a  qu'après  avoir  bien  bricolé ,  &  joué  divers  per- 
fonnages ,  il  fe  trouva  qu'il  s'eflioit  trompé  luy  mefme ,  par 
ce  qu'après  une  autre  entreprife  faite  fur  Poitiers  ,  qu'il 
faillit ,  il  fiit  afl^ez  ou  audacieux  ou  imprudent ,  pour  fe  tenir 
à  une  lieuë  de  là ,  prefque  fans  defenfe ,  dans  fa  maifon  de  la 
Bcgaudiere ,  où  S^^^.  Souleine  l'alla  attaquer,  &:  le  tua.  le  fais 
ainfi  toute  fon  hiftoire  d'un  mefme  trait  de  plume  &  en  ab- 
régé 5  par  ce  qu'elle  ne  tient  à  mon  fujet  que  par  quelques 

P  entre- 


114  La  vie  de  François, 

enrreveuë ,  qu'il  eut  aveque  la  Noue.  Le  jour  de  Mardy- 
gras  approchant  ,  la  Noue  donnoit  les  ordres  ncceflaires 
pour  r  exécution  de  ce  qu'on  avoitrerolu5&  fe  repofant  fur  la 
Caze  &  i'ur  Mirambeau  pour  la  Xaintonge  &  pour  i'  Angou- 
mois  5  il  refcrva  ia  perfonne  pour  les  affaires  du  Poitou.  En 
Xaintonge  doncques  ces  deux  là ,  avec  Monguyon ,  &  plu- 
fieurs  autres  gentils-hommes,  fefervansde  Toccafiondela 
débauche  dans  laquelle  les  Catholiques  fe  plongent  ordinai- 
rement ce  jour  là ,  fe  faifirent  de  Pons ,  Tonnay-Charente, 
Royan  5 Talmond,  S.Jean d'Angely,Rochefort,  Bouteville 
Vautres  places  5  pour  la  confervation  desquelles  ils  donnè- 
rent leurs  ordres ,  jufquesàce  que  la  Noué  leur  gênerai  en 
euft  ordonné.  Mais  foit  pour  la  police ,  ou  pour  les  chofes 
de  la  guerre  ,  il  apporta  peu  de  changement  à  ce  qu'ils 
avoient  ellabli.  La  joye  de  ce  fuccés  fiit  ternie  par  la  perte 
de  la  Caze ,  tué  d'un  coup  d'arquebuze  dans  la  telle  ,  com- 
me il  preffoit  de  fe  rendre  une  compagnie  de  Fantafîîns  qui 
s'eftoit  retirée  dans  un  bourg.  La  Noué  en  eut  plus  de  de- 
plaifir  qu'aucun ,  parce  que  la  rare  vertu  de  ce  gentil-hom- 
me, &:  quelque  conformité  d'humeur  quieftoitentr'eux, 
avoir  eftécaufe  qu'ils  avoient  hé  une  très  -  eftroite  amitié. 
Luy  mefme  en  perfonne  avec  Lochy  &  Baronniere  prit 
Melle  &  Lufignan  par  efcalade.  S.  Eilienne  Bellay ,  &  quel- 
ques autres  gentils-hommes ,  furprirent  Fontenay  la  mefme 
nuit  :  ce  defîèin  ayant  efté  tenu  il  fecret ,  qu'encore  qu'il 
eut pafle  bien  loin  en  d'autres  provinces,  comme  en  baflè 
Normandie,  on  n'en  flaira  pour  tant  rien.  La  Noue  eftant 
venu  à  Fontenay,  il  mit  les  ordres  necefîaires  pour  la  guer- 
re ,  la  police  &  les  finances  :  car  il  y  a  là  un  Bureau  -,  puis  de- 
firant  faire  une  reveué  de  fes  trouppes,  il  les  raflembla  de 
divers  endroits.  Ilmit  enfemble  200.  Maiftres,  &:4o.Ar- 
quebufiers  ,  laifTant  dans  les  places  furprifesles  garnifons 
qu'il  y  creut  eftre  necelfaires,  &  avec  cela ,  en  tournoyant  de 

collé 


Seigneur  de  la  Noue.  iif 

cofté  &  d'autre,il  vint  jufques  à  Loudun,pafla  de  là  en  Tou- 
raine,  &julques  fur  les  bords  de  la  rivière  de  Loyre,  pour 
receuillir  divers  gentils-hommes ,  6c  autres ,  tant  Catholi- 
ques que  Reformez ,  qui  n'euflent  oie  autrement  fortir  de 
leurs  maifons ,  &  par  ce  moyen  il  tâchoit  d'accroiftre  fcs  for- 
ces. Tout  ce  qu'il  pût  faire  ,  ce  fût  de  les  doubler ,  puis 
voyant  qu'il  ny  avoit  rien  à  efperer  davantage ,  &  que  d'ail- 
leurs il  auroit  bien  toft  furies  bras  l'Armée  du  Duc  de  Mon- 
penfier,  quelaCourenvoyoit  pour  cmpefcher  fes  cavalca- 
des 5  il  fe  retira  dans  l' Angoumois,  elperant  y  faire  quelques 
progrés.  Là  une  trouppe  de  gens  de  cheval,  afllftez  de  quel- 
ques Arquebufiers  ,  luy  ayant  voulu  faire  telle  dans  un 
bourg ,  &  ayant  pour  cet  efFe6t  barricadé  les  advenues ,  il  les 
força  là  dedans ,  puis  fçachant  que  la  fortie  du  Duc  d' Alen- 
çon  n'avoir  pas  bien  reiifî}^  à  la  Cour  ,  &  que  dans  les  autres 
Provinces  les  entreprifes  de  fes  alîbciez  n'avoient  pas  fort 
bien  fuccedé  non  plus ,  il  retourna  à  la  Rochelle ,  où  le  bruit 
de  cela  eftoit  capable  d'en  décourager  plufieurs.  Le  lende- 
main de  fon  arrivée  il  affembla  dans  l'Echevinage,  le  Maire, 
les  Echevins ,  les  Pairs  de  la  ville ,  &:  quantité  de  gros  bour- 
geois &  notables  habitans ,  &:  là  avec  fa  douceur ,  &  fa  grâce 
accoutumée,  accompagnée  d'une  contenance  refoluè,  com- 
me d'un  homme  qui  el'peroit  bien  de  l'advenir  ,  il  leur  dit  : 
que  s'il  n' avoit  pas  pieu  à  Dieu  donner  un  plus  heureux  fuc- 
cezau  commencement  de  leur  entreprife,  c'cft-oyent  leurs 
péchez  qui  en  eftoient  caufe ,  &  qu'il  le  faloit  louer  de  tout, 
&  s'affeurer  en  fa  bonne  providence,  qu'il  n'abandonneroit 
jamais  les  fiens.  Qu'il  ne  faloitpas  avoir  commencé  cette 
carrière  pour  demeurer  au  milieu,  mais  courir  avec  confian- 
ce ,  &:  pourfuivre  jufques  au  bout.  Qu'il  n'ignoroit  pas  que 
beaucoup  de  gens  trou  veroient  bien  rudes  les  traverlcs  &  les 
difgraces  qui  arrivent  aflcz  fouvent  à  la  guerre,  &:  qui  peut 
eftrefe  repentiroient  d'avoir  quitté  l'aife  &  le  repos  où  ils 

P  2  pen- 


ii6  La  vie  de  François, 

penfoient  cftre  ,  pour  s' en  gager  dans  une  affaire  accompa- 
gnée d'inquiétudes  &  de  travaux.  Néantmoins,  qu'il  ne 
s'imaginoit  pas  qu' il  fetrouvaft  grand  nombre  de  ces  déli- 
cats, dans  une  ville  qui  de  longue  main  efloit  accoutumée 
à  fe  priver  de  (es  commoditez  particulières ,  pour  maintenir 
le  pur  fervice  de  Dieu  ,  &:  contribuer  ce  qu'elle  pouvoit  au 
bien  &  à  la  tranquilité  de  l'Ellat.  Qu'encore  qu'ils  en  çuÇ- 
fent  donné  beaucoup  de  preuves  ,  il  ne  mettroit  en  avant 
fînon  celle  du  dernier  fiege  ,  qu'ils  avoient  fi  conftammenc 
foùtenu.  Qu'en  l'eftat  au  quel  les  chofes  eftoient ,  il  efloit 
befoindeplus  de  perfeverance  que  jamais,  &:  qu'il  avoit  tant 
de  confiance  en  leur  bon  zèle  qu'ils  ne  s'y  oublieroient 
point  eux  mefmes,  &n'y  efpargneroient  choie  quelconque, 
&  qu'ils  en  feroient  en  exemple  à  tous.  Qu'il  les  en  prioit , 
&  les  y  exhortoit  de  toute  fon  affe£tion ,  &:  de  vivre  en  bon- 
ne concorde.Que  la  dircorde,&  les  fadVions  ont  de  coutume 
<ie  ruyner  les  villes  les  plus  iloriiïàntes ,  c'eft  pourquoy  il  les 
conjuroit  de  s'entretenir  en  bonne  union.  Qu'il  leur  efloit 
aufïy  fouverainement  important  de  garder  inviolablement 
la  foy  qu'ils  avoient  donnée  à  la  Noblefïè  en  leur  aflbcia- 
tion.  Que  laNoblefîede  fa  part  efloit  parfaitement  difpo- 
féeàgarderlafienne,  &àexporer  plùtofl  la  vie,  6c  tout  ce 
qu'elle  avoit  déplus  précieux,  que  de  manquer  à  un  point  de 
leur  traitté.  Enfin  que  c'eftoit  la  la  feule  refolution  qu'il  fa- 
loit  prendre ,  en  attendant  que  le  temps  &  les  occurrences 
des  chofes  leur  donnaflentoccafion  de  s'éjouïr  parla  venue 
de  quelque  bon  &  favorable  fecours  j  ce  qu'il  faloit  efperer 
de  l'afliflance  de  Dieu.  Ce  difcours  les  affermit  de  telle  fa- 
çon que  dés  le  mefme  jour  on  tint  confeil  ,  oîi  furent  faites 
plufieurs  belles  ordonnances,  pour  la  Police  Se  pour  la  difci- 
pline  militaire, dont  les  articles  les  plus  neceflàires  furent  pu- 
bliez. Le  Roy  cependant  faifoit  des  levées  de  gens  de  guer- 
re, &  des  déclarations  fanglantes  contre  ceux  qui  s'efloient 

foû- 


Seigneur  DE  LA  Noue.  117 

fbûlevez  :  &  ncantnioins  avec  promelfe  bien  cxpreile  de 
protéger  contre  toute  injure  ceux  quidcnicurcroientpai- 
fibles  dans  leurs  maifons.  Mais  cela  ne  faiioit  que  réveiller 
la  vigilance  de  la  Noue.  Lemefme  jourdeccConicil,  du- 
quel je  viens  de  parler,  il  partit  de  la  Rochelle  pour  aller 
vifiterleslfles,  qu'il  Içavoiteftrc  très  importantes  àiacon- 
fervation.  Il  eflablitun  Gouverneur  &  une  rrarnilbn  dans 
l'iile  de  Ré  -,  &  pour  celle  d'Oleron  il  fe  contenta  de 
l'argent  qu'elle  fournit  à  la  cauie.  Delà ,  il  alla  à  Broiia- 
ge  5  qui  appartcnoit  alors  au  Baron  de  îvlirambeau ,  lequel 
y  mit  Cimaudiere  pour  gouverneur  avec  300.  hommes 
de  garnilbn ,  &  la  Noue  y  deflcigna  les  fortifications  qui 
depuis  fe  font  avancées  au  point  auquel  on  les  voit  eftre. 
Puis  ayant  fait  ce  tour,  il  revint  à  la  Rochelle,  oii  il  com- 
mença à  donner  ordre  que  l'on  équipait  des  navires ,  afin 
d' eftre  déformais  fort  par  mer ,  &  de  pouvoir  garder  les  co- 
ftes  &  les  rades  des  environs.  Car  on  avoir  expérimenté  au 
fîege,  que  les  vaifleaux  ennemis  s'en  eftans  faifis  ,  la  ville 
avoit  elle  quafi  réduite  à  Textremité  par  famine.  Cela  reùl- 
fit  beaucoup  plus  advantageufement  que  d'abord  on  n'euft 
penfé ,  la  Noué  y  apportant  tant  d'affection  &  de  diligence, 
qu'il  mit  foixantc  &  dix  que  navires  que  barques  en  eftat 
de  fe  bien  défendre,  Se  mefme  de  courir  la  mer.  Alors  com- 
mença la  pratique  des  congez ,  c'eft  à  dire  des  commilîlons 
par  lefquelles  on  promettoit  d'attaquer  en  mer  toutes  for- 
tes d'ennemis ,  El'pagnols ,  Portugais ,  Catholiques  qui  s'e- 
ft oient  trouvez  aux  maflacres^car  on  s  adrefla  premièrement 
à  ceux-là,  &  enfin  on  n'en  efpargna  aucun  de  ceux  qui  n'a- 
voient  pas  embrafTé  le  party  des  Politiques ,  de  quelques 
Provinces  qu'ils  feuffent,  Bafques ,  Bretons ,  Bordelois ,  &: 
Normans.  Et  cela  renditdélors  la  Rochelle  fi  formidable, 
que  depuisCalais  jufques  au  déftroit  de  Gibraltar,on  n'oyoit 
parler  que  des  courfes  &:  des  prifcs  des  Rochelois.  Ce  con- 

P  3  feil 


ii8  La  vie  de  François, 

Icil  fouffrit  delà  coutradicbion  au  commencement.  Car  il  y . 
en  avoit  plullcurs  qui  appelloicnt  ces  courfes  une  efpece  de 
piraterie,  ik  qui  difoient  que  cela  rendroit  le  nom  de  Refor- 
mez odieux.  Mais  les  autres  repliquoient  que  fi  la  prife  des 
armes  eftoit  julle  &  légitime,  comme  ils  l'avoient  jugée  tel- 
le, puis  qu'ils  s\  eftoient  relblus ,  la  guerre  efloit  auiiy  bon- 
ne ilir  la  mer  que  fur  la  terre,  &  qu'à  ceux  à  qui  ils  la  fai- 
foient ,  la  diftcrence  de  ces  elemens  n'oftoit  point  la  qualité 
d'ennemis.  Que  d' ailleurs  on  ne  faifoit  point  la  guerre  fans 
argent ,  &  que  dans  les  guerres  paflées  on  avoir  expérimenté 
combien  ladifctteen  apporte  d'incommodité,  &  mefmes 
de  ruyne  aux  bonnes  aftàires.    Que  c'eftoit  le  feul  moyen 
d'en  avoir,  par  ce  qu'on  pouvoir  tellement  difpofer  des 
congez ,  que  du  butin  qu'y  feroient  les  particuliers ,  il  en  re- 
viendroit  quelque  notable  portion  à  la  caufe  commune. 
Enfin,  qu'il  eftoit  raifonnable  que  tant  de  perfonnes  de  qua- 
lité, qui  avoient  abandonné  leurs  terres,  leurs  affaires ,  & 
leurs  maifons ,  à  la  mercy  des  ennemis ,  pour  venir  à  la  Ro- 
chelle fervir  le  public,  fuflentaufly  entretenus  aux  dépens 
du  public,  ce  qui  ne  fe  pouvoit  faire  qu'en  leuraflignant 
quelque  partie  du  profit  qu'on  retireroit  de  ces  prifes.  On 
prit  donc  ordre  pour  cela ,  &  fi  on  s'y  fuft  tenu  dans  les  ter- 
mes que  la  Noué  y  avoir  mis ,  cette  forte  de  guerre ,  comme 
il  dit  luy-mémeen  quelque  lieu  de  (hs  mémoires, eu fl:  eftéun 
defordre  bien  ordonné,  que  la  neceflité  euft  excufé.  Mais  il 
n'y  a  bien  fouvent  qu'un  pas  de  la  guerre  au  brigandage.  Et 
bien  que  les  excès  qui  fe  commettent  en  ce  meftier ,  fuffent 
rares  en  ce  temps-là,  fi  eft-ce  que  la  Noue  ne  laiffoit  pas  d'en 
avoir  quelques  fois  du  mécontentement  ,  comme  eftant 
l'homme  du  monde  le  plus  éloigné  de  la  picorée  &  delà  ra- 
pine.   Car  il  eftoit  confcientieux  en  ces  chofes  là  jufques  au 
fcrupule ,  tellement  qu'il  a  lailfé  cette  réputation  de  luy, 
qu'en  cette  licence  des  guerres  civiles,  où  l'on  croit  ordi- 
naire- 


SeigneurdelaNouc.  119 

nairement  que  tout  eft  permis, en  quelque  lieu  qu'il  logcafl-, 
il  payoit  fon  hofle  s* il  y  eftoit.  S'il  n'y  eftoit  pas  ,  il  failbit 
laiflër  de  l'argent  en  quelque  trou,  en  difant  que  ces  pauvres 
gens  qui  s'en  efloient  fuys,  lèroient  bien  ayi'cs  de  le  trou- 
ver à  leur  retour ,  pour  fe  conlolcr  de  ladcpcnl'c  qu'on  leur 
avoit  faite.  Et  puis  que  j c  fuis  fur  ce  propos ,  je  rapporteray 
icy  une  particularité  que  j'ay  autresfois  apprife  de  la  bou- 
che d'un honneftc  homme  qyii  l'avoit  conncu.  Il  avoit  lo- 
gé en  quelque  lieu,  &:  quand  il  en  falut  partir,comme  il  don- 
noit  ordre  à  fon  Maiftre  d'hoftel  de  payer,  il  luyditque 
l'argent  avoit  manqué ,  &  qu'il  n'y  en  avoit  pas  de  quoy  fa- 
tisfaire  à  la  depcnfe.  Alors  il  commanda  qu'on  vendit 
l'undefes  chevaux,  &  que  l'on contentaft  fon  hofte.  On 
mena  donc  le  cheval  qu'il  avoit  defigné  au  carrefour  du 
quartier,  &  le  vendit-on  à  fon  de  tromps.  Qi^and  le  Maiftre 
d'hoftel  fût  de  retour,  il  luy  demanda  combien  &  à  qui  il 
l'avoit  vendu,  à  quoy  l'autre  ayant  répondu  qu'il  l'avoit 
vendu  cent  efcus  à  un  tel ,  qu'il  nomma ,  &  qui  eftoit  un  fort 
brave  homme:  Cent  efcm ,  dit-il,  cefi  trop-.  Une  mcncouHe 
^ue  quatre  vingts^  &  y  a  des-ja  long- temps  qtiilme  rend  fer  vï~ 
ce\  é'  de  plus ,  celuy  qui  fa  achept'e  cjfant  homme  de  vertu ,  com- 
me il  eji ,  ne  mérite  pas  iejlre  trompé.  Puis  il  ordonna  furie 
champ  qu'on  rendift  vingt  cinq  efcus  à  celuy  qui  l'avoit 
achepté>  ce  qui  fembla  tout  à  fait  furprenant  à  des  gens  de 
guerre. 

C'eft  une  Ats  remarques  delà  Noue ,  que  de  fon  temps 
en  France  on  n' eftoit  point  trois  mois  en  guerre ,  fans  parler 
de  la  paix ,  ny  trois  mois  en  paix  fans  parler  de  guerre ,  tant 
les  efprits  eftoient  fufccptibles  d'émotions  &  les  affaires  de 
changemens,  &  tant  les  maxi  mes  du  gouvernement  eftoient 
peu  conftantcs  Soit  que  le  Roy  fût  eftonné  de  ce  qu'après 
tant  de  mafUicres  qui  fembloient  avoir  réduit  le  party  de 
ceux  de  la  Relio;ion  aux  derniers  aboi^  au  bout  de  fix  mois 

il 


I20  Laviede  François,: 

il  le  voyoit  renaître  en  tant  d'endroits,  plûtoft  animé  qu'ab- 
batLi  par  ces  violences  :  Ibit  que  s'eftant  délivré  de  lapre- 
fencedc  fon  frère  le  Duc  d'Anjou,  qui  luy  devenoit  im- 
portun par  le  crédit  qu'il  acqueroit  dans  l'eftat,  il  craignift 
que  le  Duc  d' Alençon,  fe  mettant  à  la  tefte  de  tant  de  partis, 
ne  luy  devint  encore  plus  redoutable  y  foit  que  ié  Tentant 
des-ja  malade,  il  craignift  de  n'avoir  pas  afièz  de  vigueur 
pour  Ibùtenir  le  faix  de  tant  d' affaires  qui  fourdoient  de  tous 
coftez,  ou  que  la  Cour  retournant  à  fon  ancienne  méthode, 
vouluft  ralentir  les  préparatifs  desReformez,des  Politiques, 
6c  dts  Malcontens  parles  pourparlers  de  paix,  on  envoya 
en  divers  endroits  gens  pour  en  mettre  les  proportions 
en  avant,&:  fur  tout  vers  laNouë,&  vers  ceux  de  la  Rochelle. 
Le  Roy  leur  faifoit  tenir  des  propos  doux  &  gracieux, difant 
qu'il  s'eftonnoit  comment-ils  s'eftoient  tant  oubliez  que  de 
prendre  les  armes  contre  fon  autorité,  veu  qu'il  les  avoit 
gratifiez  plus  qu'aucuns  autres  de  fes  fujets ,  &  qu'il  n'avoit 
autre  intention  que  de  les  maintenir  dans  la  libre  &  tranqui- 
le  jouiïTànce  de  ce  qu'il  leur  avoit  ottroyé  par  fon  edit  j  leur 
promettant  au  refte  toute  fortes  de  favorables  traitemens, 
s'ils  retournoient  doucement  à  leur  devoir.  Mais  les  chofes 
paHees  les  avoient  rendus  merveilleùfement  deffians,  de  for- 
te qu'ils  prenoient  ces  douces  paroles  pour  des  artifices ,  par 
iefquels  on  les  vouloit  des-unir  d'avec  les  autres  Eglifes ,  de 
forte  qu'ils  ne  vouloient  entendre  à  aucune  propofition  de 
paix,  fi  elle  n'eftoit  générale  pour  tout  le  Royaume.  Cela  ne 
rebuttant  pas  la  Cour,&:  la  Reyne  mère  principalement,qui 
monfi:roit  une  merveilleufe  affection  à  la  pacification ,  elle 
envoya  Strofiy  5  homme  de  grande  confideration ,  &:  amy 
de  la  Noue,  dés  le  mois  de  Mars ,  pour  communiquer  avec 
luy ,  &  avec  les  autres  Seigneurs  &  gentils-hommes  qui  fe 
trouveroient  à  la  Rochelle.  Eftant  arrivé  à  Aynande ,  port 
demerdiftant  de  la  Rochelle  d'environ  deux  lieuës,  il  y 

fôt 


Seigneur  de  la  Noue.  m 

fut  incontinant  viflté  par  la  Noue ,  &  par  beaucoup  d'au- 
tres 5  tant  de  la  Nobleflè  que  du  tiers  Ellat  -,  Sz  Ces  premières 
avances  furent  de  faire  au  moins  une  trêve ,  jufques  à  ce  que 
le  Roy  euft  le  moyen  de  pourvoir  plus  afîcurémcnt  à  la  fatis- 
fa£Vion  de  Ces  fujets,  tant  d'une  que  d'autre  religion,  par  une 
bonne  &  confiante  paix.  Cependant  on  ne  laifToit  pas  de 
mettre  trois  armées  liir  pied,  l'une  fous  la  conduitte  du  Duc 
de  Montpenfier ,  que  l'on  deftinoit  pour  le  Poitou  comme 
j'aydes-ja  dit:  de  l'autre  on  donnoit  le  commandement  à 
Ton  fils  5  le  Prince  Dauphin,  qu'on  vouloir  envoyer  contre 
ceux  du  Dauphiné  Se  des  environs  :  &  la  troifieime  eftoit 
pour  le  Languedoc,  qui  devoir  eftre  commandée  par  le  Duc 
d'Uzés  ou  dejoyeule.  Sans  conter  Matignon ,  qui  faifoit 
la  guerre  en  balle  Normandie  contre  Mongommery  &  Tes 
aflbciez.  Mais  on  dit  qu'il  fait  bon  traiter  de  paix  les  armes 
àlamain,  &  qu'il  n'y  a  jamais  plus  de  fujetd'cjpererun  bon 
accommodement,  que  quand  les  partis  s' entrecraignent,  ou 
qu'au  moins  ils  font  en  pollure  de  nes'entrecranidrepas. 
Le  Duc  de  Montpenfier  vint  donc  en  Poitou,  &  commença 
fcs  exploits  par  le  fiege  de  Fontenay,  où  il  attaqua  d'abord  le 
fauxbourg  des  Loges.  La  Noue  avoir  fait  un  voyage  là  pour 
donner  ordre  à  foùtenir  le  fiege ,  &  par  ce  que  ce  fauxbourg 
n'avoir  aucunes  fortifications,  il  commanda  qu'on  ne  legar- 
daftque  2.  ou  3.  jours  feulement,  pour  voir  la  contenance 
des  aÂicgeans,  &  qu'on  feretiraft  dans  la  vàlle  iàns  defordre. 
Mais  cela  ne  fût  pas  fuivy ,  de  forte  qu'on  en  délogea  un  peu 
autrement  qu'il  ne  f  iloit.  Cependant  il  faifoit  fcs  prépara- 
tifs afin  de  lever  le  plus  de  forces  qu'il  pourroit  pour  fecou- 
rir  la  ville,  &:  plûtoft  que  d'y  manquer  il  avoir  en  quelque 
forte  refolu  de  prefenter  la  bataille  aux  afliegeans  ,  s'il  en 
trouvoit  quelque  occafion  favorable:  ou  fi  l'occafion  ne  s'en 
prcfentoit ,  de  les  harceler  en  toutes  façons ,  &  de  leur  faire 
mille  algarades.  Neantmoins ,  dans  la  charge  qu'il  avoit ,  il 

Q^  n'ufoit 


Î2Z  La  VIE  DE  Franco  is, 

n'ufoit  pas  d' un  commandement  ablblu ,  &  fur  les  occafîons 
il  tenoit  conieil  avec  les  principaux  chefs  de  Tes  trouppes. 
Il  avoit  alors  avec  luy  Frontenay ,  fécond  fils  de  la  Maifon 
deRohan,  Mirambeau ,  Plafïac ,  Montendre,  Pardaillan, 
S.  Gelais,  Verac,  de  Thoré ,  &  quelques  autres  gens  de  mar- 
que 5  avec  lefquels  il  mit  la  chofe  en  délibération.  Les  ad  vis 
furent  partagez.  Les  uns  conclurent  à  la  bataille  :  &  leurs 
raifons  eftoient  que  la  perte  de  Fontenay  droit  après  elle 
celle  de  tout  le  Poitou ,  &  des  commodités  qu'ils  avoient 
efperé  d'entirer  pour  leur  fubfiftance.  Qii' encore  qu'ils 
n'eufîènt  que  3  fo.  bons  chevaux ,  &  foo.  Arquebufiers 
montez ,  fi  efl-ce  que  ces  trouppes  eftoient  fraifches  &  gail- 
lardes, &  celles  de  l'ennemy  haralTées  d'une  longue  marche, 
&  qui  commençoient  à  fe  débander.  Que  quand  ils  vien- 
droient  à  donner ,  les  alîiegez  feroient  une  brufque  fortie 
fur  les  ennemis  par  derrière,  &  que  des  gens  attaquez  en 
mefme  temps  en  tefte  &  en  queue  ,  ont  accouftumé  de 
s'épouvanter.  Mais  un  des  principaux  motifs  de  cet  advis 
eftoit  'y  que  ceux  qui  le  propofoient  avoient  quantité  de  pa- 
rens ,  d'amis,  &  d'alliés  dans  la  place,  qu'ils  voyoient  courir 
quelque  rifque  s'ils  n' eftoient  fecourus  hautement.  Les  au- 
tres mettoient  en  avant  l'inegahté  du  nombre ,  &  le  hazaijd 
des  armes.  Que  fî  cette  petite  armée  venoit  à  eftre  défaide, 
non  le  Poitou  feulement  ;  mais  les  affaires  de  toutes  les. 
Eglifes  enfemble ,  eftoient  en  danger  de  fe  perdre.  Par  ce  * 
que  de  Fontenay ,  qui  ne  refifteroit  pas ,  on  viendroitàla 
Rochelle  tout  droit,  que  la  confternations'épandroituni- 
verfellementpar  tout,  &  que  cela  retarderoit  ou  empefche- 
■roit  tout  à  fait  le  fecours  que  le  Prince  de  Condé ,  &  leurs 
autres  amis  folicitoient  en  Allemagne.  N'eftant  pas  à  croi- 
re que  les  cftrangers  fc  refoluftent  de  s'en  venir  en  un  pays 
où  ils  n'auroient  ny  Prince  à  leur  dévotion ,  ny  place  m&- 
me  pour  retraitte.  Qu'il  fe  faloit  contenter  pour  le  prefent 


Seigneur  de  la  Noue.  123 

d'y  jetter  quelques  foldats  qui  yporteroientdelapoudre, 
dont  les  ailiegez  pourroient  manquer,  &  qu'ayant  appris 
par  leur  moyen ,  f'eftat  de  la  place ,  &  de  ceux  qui  eftoient 
dedans ,  on  adviferoit  plus  feurementaux  moyens  de  les  le- 
courir  d'une  façon  plus  confiderable.  Cet  advis  Payant 
emporté  à  la  pluralité  dés  voix ,  ceux  qui  eftoient  de  fenti- 
ment  contraire  en  avoient  beaucoup  de  mécontentement. 
Et  le  lendemain  ils  remirent  encore  la  chofe  en  délibération. 
Mais  on  demeura  ferme  en  la  refolution  de  ne  hazarder 
point  de  bataille.  La  Noue  donc  voyant  fa  perfonne  &  fes 
trouppes  inutiles  là,  s'en  alla  tenter  l'exécution  d'une  efca- 
lade  qu'il  avoit  projettée  fur  la  ville  de  Niort. Mais  ceux  qui 
en  avoient  reconnu  la  muraille  n'en  ayant  pas  bien  pris  les 
mefures,  &  les  efchelles  s'eftans  trouvées  trop  courtes,  il 
falut  fe  retirer.  Sur  ces  entrefaites ,  la  difpute  touchant  les 
congez  fe  renouvella  à  la  Rochelle.  Car  il  y  eut  plufieurs  par- 
ticuliers, &  des  principaux  marchands ,  qui  déclarèrent  ou- 
vertement que  tant  de  prifes  qu'on  faifoit  par  mer  ,  les 
fcandalifoient  :  difant  outre  cela,  que  tes  déprédations  que 
l'on  faifoit  fUr  des  gens  qui  nep'enlbient  qu*à  leur  commer- 
ce, &  qui  ne  fe  mefloient  point  de  la  guerre,  alttiroientun 
grand  blâme  fur  les  Rochelois ,  dont  il  leur  feroit  quelque 
jour  fait  reproche  par  leur  propre  poftérité.  Et  le  murmure 
en  vint  à  tel  point,  qu'un  nommé  Huet ,  efchevin  de  la  ville, 
*  prefenta  au  Maire ,  une  requefte  lignée  de  luy&  de  quanti- 
té d'autres  habitans ,  pour  la  revocation  des  congez  des-ja 
donnez .  Le  Maire,  nommé  Guillaume  Texier,  dit  des  Fra- 
gnez ,  ne  voulut  pas  mécontenter  ceux  qui  témoignoient 
avoir  cette  matière  fort  à  cœtir,  &  toutesfois  n'en  voulut 
rien  refoudre  abfolument  en  l'abfence  de  la  Noue  &:  de  la 
Nobleiîè ,  qui  eftoit  intereffée  en  cette  affaire  par  les  claufes 
de  leur  ailbciation.  Il  ordonna  donc  par  provilion  feule- 
ment, que  Pexccutioii  des  congez  des-ja  donnez  feroit  fur- 

Q^  2  cife. 


124  La  VIE  DE  François, 

cile,  autant  que  faire  iepourroit,  jufques  à  la  venue  de  la 
Noue,  &  Ibus-main  il  cmpei'cha  de  partir  quelques  navires 
qui  eftoient  preils  pour  aller  en  mer.  La  Noue  donc  eftant 
arrivé,  &  forceNoblelIe  avec  luy,ron  tint  conleil  en  rEiche- 
vinage  le  20.  de Juin5&  là,en  la  preiènce  de  la  Nouë,l'affaire 
fut  diiputée  de  part  Se  d'autre  avec  beaucoup  de  railbns. 
Peu  concluoient  à  l'entière  abolition  des  congez,  par  ce  que 
c'eftoit  un  moyen  abfolument  necedaire  pour  avoir  de  l'ar- 
gent, qui  eft  le  nerf  des  afïaires.  Plufieurs  diftinguoient  en- 
tre ceux  qui  s'executoient  fur  les  Efpagnols  &  les  Portugais, 
Sz  ceux  que  l'on  pratiquoit  fur  les  François  ^  &  croyoient 
ceux  là  légitimes,  &:  que  ceux  cy  dévoient  efh'C  abfolument 
fupprimez.  Les  autres  les  approuvoient  fans  diflin£l:iorL 
La  Noue  ayant  à  parler ,  dit  :  Que  comme  il  ne  voudroit 
blefler  là  conlcience  en  chofe  du  monde,  ny  rien  faire  con- 
tre ce  qui  eft  de  la  juftice  3c  du  vray  honneur ,  aulîi  ne  vou- 
loir il  induire  qui  que  ce  fût  à  bleffer  la  Tienne  ,  en  faifant  ou 
en  confentant  que  l'on  fift  chofe  aucune  contre  le  droit. 
Que  pour  ceux  qui  concluoient  à  la  fuppreÛîon  de  toutes 
fortes  de  congez,  il  defereroit  très  volontiers  à  leurs  inclina- 
tions, s'ils  pouvoient  trouva les  expediens  ou  d'entretenir 
la  guerre ,  &  de  fournir  à  la  necelîité  des  affaires  fans  argent, 
ou ,  fi  cela  ne  fe  pouvoit ,  d'en  avoir  par  quelqu'autre  voye 
qui  fût  plus  juftc  que  celle  là.  Que  pour  les  autres  qui  diftin- 
guoient, il  ne  comprenoit  pas  bien  fur  quoy  leur  opinion 
eftoit  fondée.  Par  ce  qu' à  la  vérité  les  Efpagnols  &  les  Por- 
tugais n'eftoient  point  fujets  du  Roy ,  ny  de  mefme  langue 
&  de  mefme  nation  avec  ceux  à  qui  les  congez  fc  donnoient. 
Mais  qu'ils  ne  portoient  point  auiîy  les  armes  contre  eux, 
qu'ils  ne  s'eftoient  point  déclarez  leurs  ennemis ,  qu'ils  n'a- 
voient  point  eu  de  part  aux  mailacres  de  leurs  frères ,  qu'ils 
n'eftoient  point  accufez  d'en  machiner  de  nouveaux  pour 
achever  de  les  exterminer.  Ques'ilferencontroitdemar- 

„  ( j  ^  chands 


Seigneur  de  la  Noue.  iif 

chands  François  que  Ton  ne  peuft  point  ou  accufer  ou  foup- 
çonner  de  ces  chofes  làjultemcnt  ,  il  eftimoit  qu'il  eftoit 
bien  raifonnable  de  ne  commettre  contr'eux  aucun  ade 
d'hoflilité.  Mais  qu'il  ne  voyoit  pas  comment  la  limple 
qualité  d'eflranger  en  pouvoir  rendre  les  uns  ennemis  & 
criminels ,  &  celle  de  François ,  obliger  les  Rochelois  àtrait- 
ter  les  autres  comme  leurs  amis  :  veu  qu'ils  avoient  leurs 
mains  teintes  du  fang  de  leurs  frères ,  &  l'ame  pleine  d'une 
pafîlon  implacable  5  &  d'une  refolution  formée  d'efpandrc 
encore  le  leur.  Après  tout ,  que  li  avoit  falu  apporter  quel- 
que changement  aux  refolutions  prifes  autres  fois  fur  cette 
matière,  il  auroitefté  bien  neceflàire  d'attendre  le  retour  de 
la  Noblefîc ,  qui  y  avoit  grand  interefl:  par  les  conventions 
de  leur  aflbciation.  Quand  il  eut  achevé  de  parler ,  le  Maire 
s'excufa,  en  difant  que  ce  qu'on  avoit  fait,  n' avoit  efté  que 
parprovifion  feulement  5  en  attendant  fa  venue  ,  &  mefme 
avec  cette  déclaration  expreflè,  que  c'cftoit  fans  prejudicier 
aux  conditions  de  l'allbciation ,  qu'ils  vouloient  entretenir: 
&  la  conclufion  fût  que  la  necelîité  des  affaires  requérant  in- 
évitablement que  les  congcz  demeuraflent ,  on  y  apportc- 
roit  cette  limitation  5  qu'on  exempteroit  de  leur  exécution 
les  Catholiques  François  qui  ne  porteroient  point  les  armes 
contrelacaufe,  &qui  n'auroient  point  contribué  aux  maf- 
facres,  ny  trempé  dans  les  entreprifes  faites  fur  la  Rochelle 
depuis  la  paix. 

La  priié  des  armes  ,  &  les  chofes  qui  s'en  eftoient  enfui- 
vies,  eftoient  ou  blâmées  par  ceux  qui  n'en  fçavoientpas  les 
caufes,  ou  décriées  de  propos  délibéré,  parplufieurs  de  ceux 
qui  ne  les  ignoroient  pas.  C'eft  pourquoy  la  Noue  qui  dit 
en  quelque  lieu ,  qu'il  eft  de  la  prudence  de  nefe  confier  pas 
tantenlajuftice  de  fon  droit,  dedans  la  force  delà  vérité, 
qui  enfin  lé  montre  toujours  invincible,  que  l'on  n'efîaye 
d'aller  au  devant  des  mauvais  bruits  ou  de  les  refater  quai^.d 

Q-3  ^s 


126  La  vie  de  François, 

ils  fe  font  épandus  ,  avoit  efcrit  en  divers  endroits  pourju- 
ftifier  les  aclions  de  ceux  de  la  Religion  &  les  Tiennes  :  &  je 
trouve  qu'ayant  efcrit  fur  ce  fujet  dés  le  mois  de  Mars  au 
Prince  d'Orange ,  l'oracle  de  fon  fiecle  eii  matière  de  pru- 
dence, afin  de  le  bien  informer  ,  il  en  reçeutla  réponce  à 
peu  prés  en  ce  mefme  temps.  Elle  eftoit  conceue  en  ces  ter- 
mes. C^donfictir  de  la  Noue.  Ayant  par  M.  Textor ,  prefent  por- 
teur y  reçeu  votre  lettre  du  6.  du  mois  de  Mars  dernier  ^jay  ejié 
bien  fort  ayfe  d'entendre  de  Iny  de  vos  nouvelles ,  enfemble  les  par- 
ticularités que  de  votre  part  tl  avoit  charge  me  déclarer. Il  n' eftoit 
befoin  d'u fer  vers  moy  d'aucunes excufes  pour  vom  ejir émisera 
deftnfe  contre  le  rude  i^  mauvais  traitement  que  V onfattfentir 
par  delà  à  ceux  qtitfuivent  la  pure  parole  de  Vieufçachant  aJfeTque 
La  rigueur  ^  violence  de  ceux  qui  ne  peuvent  endurer  le  repos  dr 
tranquilité  publicque^  vomy  ont  contraints  y  ^jettes  en  cette  ne- 
cejjîté.  Il  en  receut  aufly  du  Sieur  de  Walfmgham ,  qui  luy 
elcrivit  d'Angleterre  5  avec  congratulation  des  bons  fuccés 
qu'il  avoit  eu  ,  &  témoignages  d'efperances  que  Dieu  con- 
tinueroit  à  favorifer  fes  defléins  en  la  defenfe  d'unejufte 
caufe.  Et  bien  qu'il  n'euft  jamais  entrepris  une  affaire  de 
cette  importance ,  s'il  n'euft  efté  pleinement  perfuadé  en  la 
confcience ,  que  laprife  des  armes  eftoitjufte,  ou  du  moins 
qu'elle  eftoit  excufée  parla  neceflîté ,  ce  luy  eftoit  pourtant 
beaucoup  de  fatisfa£tion  de  voir  que  parmy  les  eftrangers 
qui  en  pou  voient  juger  comme  defintereftez,  elle  n'eftoit 
pas  improuvée.  Et  par  ce  que  les  Théologiens  doivent  eftre 
beaucoup  plus  fcrupuleux  en  ces  matières  que  les  autres, 
d'autant  que  leur  profeflîon  les  éloigne  de  la  guerre ,  &  que 
l'Euangile  qu'ils  annoncent ,  n'arme  les  fidelles  que  de  la 
feule  patience  contre  les  perfecutions ,  &  contre  la  fouftran- 
ce  de  la  croix,  il  fût  néantmoins  bien  aife  d'entendre  que 
quelques  perfonnages  célèbres  en  cette  profeflîon,  avoient 
non  ièulement  approuvé  cette  guerre  là,  mais  mefme  donné 

leur 


Seigneur  de  la  Nauê.  127 

leur  ad  vis  en  faveur  de  la  jonction  avecle  Maréchal  d' An- 
ville  5  chef  des  malcontens  &  des  politiques  dans  le  Lan- 
guedoc.    Mais  quand  Pafîèmblée  allignée  à  Millau  en 
Rovergne  par  ceux  de  la  Religion ,  eut  déclaré  qu*elle  fui- 
voit  les  mefmes  fentimens  ,  &  que  le  Prince  de  Condé, 
qui  eftoit  en  Allemagne  ,  eut  receu  la  qualité  de  chef  des 
reformés  en  ce  Royaume  3  que  cette  aflèmblée  luy  défe- 
ra 5   la  Noue  creut  que  ce  luy  eftoit  en  cette  occurrence 
une  afîèz  ample  &  aflez  authentique  juftification.  Néant- 
moins  il  ne  laifîbit  pas  d'eftre  accule  par  quelques  uns, 
&  outre  la  conduitte  de  la  guerre  ,   èc  les  aJtions  militai- 
res qu'il  n*intermettoit  nullement ,   il  avoit  en  mefme 
temps  à  fe  défendre  des  accufations  de  quelques  uns  de  fes 
frères ,  à  fe  prémunir  contre  les  fourdes  menées  ,  &  les  en- 
treprifes  clandeftines  des  ennemis  de  fon  party  ,  &  à  penfer 
à  la  paix ,  dont  la  cour  entretenoit  toujours  la  négociation, 
mefmes  après  la  mort  du  Roy  Charles.  Quand  aux  blâmes, 
le  refpe£l:  qu'on  luy  portoit  à  la  Rochelle  ,  &  la  vénération 
qu'on  avoit  pour  fon  excellente  vertu,  empefchoit  qu'on 
ne  s' attachai!:  particulièrement  à  luy  -,  mais  la  malignité  de 
quelques  uns  ne  laifîbit  pas  pour  cela  de  l'envelopper  dans 
la  médifance  générale.  La  plus  part  des  hommes  j  ugent  des 
confeils  par  les  evenemens ,  &  quelques  uns  ont  cette  natu- 
relle inclination  ,  d'imputer  les  mauvais  evenemens  à  de 
plus  mauvais  confeils  qu'à  ceux  qui  effedivement  les  pro- 
duifent.  Les  commencemens  de  cette  guerre  n'avoicnt  pas 
répondu  aux  grandes  efperances  qu'on  en  avoit  eues,  peu  de 
places  ayant  efté  prifes ,  peudetrouppes  mifesfur  pied,  & 
fur  tout ,  l'affaire  du  Duc  d' Alençon  ayant  manqué ,  de  qui 
on  avoit  attendu  de  fort  grandes  chofes.    Cela  donna  du 
chagrin  à  quelques  uns,  qui  fe  voyans,  comme  ilspenfoient, 
engagez  dans  un  mauvais  pas,  s'en  prenoient  en  gênerai  à 
ceux  qui  avoient  la  conduite  des  aftàires.  Un  Miniftre  nom- 
mé 


128  La   vie  de  François, 

méChcfneverd,  gentil-homme  d*extra6tion ,  éloquent  & 
fçavanr  aux  langues  ,  &  qui  avoit  aquis  du  crédit  dans  le 
party,  en  vint  jufqucs  à  ce  degré  d'intempérie ,  que  de  com- 
pofer  un  livre  plein  de  calomnies  contre  les  chefs  de  ceux  de 
la  Religion ,  &  de  le  mettre  fous  la  prefle.  Et  comme  Tim- 
prelîlonenelloitdes-jabien  avancée  ,  plufieurs  honneftes 
gens  de  la  ville  en  ayant  efté  advertis  ^  s'en  plaignirent  au 
Klaire,  qui  le  retira  d'entre  les  mains  de  l'imprimeur  :  puis 
laNoblefte  ,  &  quantité  d'autres  en  ayans  fait  inftance  au 
confeil  de  ville  contre  l'auteur ,  on  pourfuivoit  chaudement 
qu'on  luy  en  appliquaft  le  châtiment  qu'il  meritoit  ;  &  il 
n'eultpasefchappé  laflétrifleure  deuë  aux  calomniateurs} 
ôcaux  compofeurs  de  libelles  diffamatoires ,  ians  la  genero- 
llté  &:  la  debonnaireté  naturelle  de  la  Noue ,  qui  y  eftoit 
principalement  iiitereflé.  Mais  par  fa  modération  il  amena 
lachofeàtelpoint,  que  Chefneverds'eftant  rendu  prifon- 
nier ,  &  ayant  reconneu  fa  faute  avec  témoignage  de  repen- 
tance ,  la  Noue  &:  les  autres  chefs  luy  pardonnèrent  à  l'intcr- 
ccflion  des  autres  Miniftres  &:  du  confiftoire ,  qui  fupplie- 
rcnt  qu'on  euft  égard  à  l'infirmité  humaine ,  &  à  Tes  fervices 
paflez.Etcelafervit  beaucoup  à  calmer  les  efpritsde  quelques 
uns ,  qui  félon  l'apparence  euflènt  efclatté,  &  mené  quelque 
bruit  dans  la  ville,^  on  luy  euft  fait  fentir  quelqueplus  rigou- 
reulè  correction .  Pour  ce  qui  eft  des  menéesjes  advis  que  la 
Noue  en  recevoit  fouvent ,  &  la  mauvaife  difpofition  en  la- 
quelle il  fçavoit  qu'eftoit  l' efprit  de  quelques  uns  des  Roche- 
lois  5  avec  les  conjectures  qu'on  pouvoit  tirer  de  ce  que  fai- 
foient  quelques  fois  les  ennemisjle  tenoient  perpétuellement 
74  en  alarme.  Un  jour  entr' autres ,  dans  le  Mois  d' Aouft ,  les 
trouppes  ennemies  ,  après  quelques  pilleries  &;  quelques 
meurtres  faits  à  la  campagnes' approchèrent  fi  prés  de  la  Ro- 
chelle, qu'  il  fe  douta  qu'  elles  n'  auroient  ofé  l' entreprend  re,  il 
elles  n'avoient  eu  l'efperance  de  caufer  quelque  foulevement 

dans 


Seigneur  de  la  Noue.  129 

dans  la  ville,  ou  de  faire  reùiîîr  quelque  intelligence  avec  des 
particuliers.il  procura  donc  qu'on  fiftune  aflèmblée généra- 
le dans  un  des  temples  de  la  ville ,  nommé  S.  Yon,pour  aver- 
tir les  Rochelois  de  ce  qu'il  rçavoit,&  pour  y  prendre  les  or- 
dres &  les  précautions  neceflàires.  fay  receu-,  dit-il,  Mefjîcursy 
advertiffement  de  bonne  part ,  que  quelques  particuliers  de  cette 
'ville  ont  des  intelligences^^  des  pratiques fecrettes  avec  les  Catho- 
liques; o*  ce  qui  ni  y  fait  adjonter  foy^cefi  que  je  ne  voy  point  d'ap- 
parence que  les  ennemis  eujfcnt  la  hardieffe  de  venir  en  fi  petites 
trouppes  qu  ils  font jufques  à  nos  portei.s"  il  ny  avait  quelque  de fjein 
caché  quils  ejfayent  défaire  efclorre ,  enfe  tenansprefts  aux  occa- 
fions. Leur  s  principales  forces  font  a  Fontenay'cr  k  Lufignan,  é"  i^^ 
font fembUnt  cC avoir  tourné  la  toutes  leurs  penfées.  Mats  leur 
principale  vifee  efifur  cette  ville  icy,cr  ces  autres  défie  in  s  apparens 
ne  font  que  pour  couvrir  leur  jeu,  afin  qu*onfe  donne  ??ioins  garde 
de  leurs  entrcprifes.  Ceft  pourquoy  il  efi  neceffaire  de  s* en  défier 
continuellement  i  &  de  fe  prémunir  par  tou4  moyens  contre  leurs 
furprifies.  Cefi  l ordinaire  des  gens  entendu-s  a  la  guerre ,  à"  qui 
^veulent  mener  de  grandes  entreprifes  afin  ,  défaire  courir  des 
bruits ,  é'  de  donner  par  leurs  avions  des  imprejjions  toutes  con- 
traires a  leur  principal  dejfein  ,  par  ce  quils  en  viennent  ainfiiplm 
facilement  abouti  à"  avec  moins  de  temps  ^  moins  d'effufion  de 
fang ,  c^  moins  défiais ,  que  s'ils  y  allaient  à  force  ouverte  :  ^ 
ces  fortes  de  vi^oircs  méritent  d'autant  plm  de  louange  é"  de  re- 
commandation,  que  cçlles  qui  s'obtiennent  avive  force  ^  dépen- 
dant principalement  des  aâîions  &  de  la  vigueur  du  corps  ;  au  lieu 
que  celles  la  procèdent  fimplement  des  opérations  de  l'entende- 
me)2t  ^  qui  efi  la  plus  noble,  é' la  plm  excellente  partie  de  t  hom- 
me. Car  quand  aux  forces  du  corps ,  nom  les  avons  communes 
avec  les  autres ,  ^quelques  unes  d^  entre  les  befies  l'emportent  fiur 
nom  en  cet  égard.  OVîais  l'entendement  eft  propre  aux  hommes , 
CJr  ceux  qui  en  ont  davantage ,  font  entr'eux  les  plm  excellens. 
^c fil  nos  ennemis  fiont  habilles  a  s'enfiervir  pour  venir  au  def- 

R  fm 


1^0  La  vie  de  François, 

fm  de  leurs  intentions  contre  nom ,  tl  ne  faut  pas  que  nous  leur 
cédions  en  prudence  ny  en  njtgiUnce  pour  notre  conjèr-vation.  le 
fuis  donc  d'advls  que  nop^s  y  pourvoyions  avec  toutes  fortes  de 
foins ^  afin  de  rendre  les  leurs  é^  leurs  entreprifes  inutiles.  Après 
ce  difcours  il  fût  refolu  que  l'on  mettroit  hors  delà  ville 
ceux  qui  de  longue-main  eftoientfulpeârs  ,  &  particulière- 
ment les  révoltez ,  c'efl  à  dire  ceux  qui  ayans  changé  de  Re- 
ligion ,  eftoient  neantmoins  demeurez  là  fous  prétexte  de 
la  neceflité  de  leurs  affaires.  On  redoubla  auffy  les  gardes  ; 
on  augmenta  le  travail  ordinaire  des  fortifications  j  en  un 
mot  5  on  fit  tout  ce  qui  fût  jugé  neceflàire  pour  la  feureté 
publique.  Pour  ce  qui  touche  les  négociations  de  paix  j  j'ay 
des-ja  dit  que  Strofiy  eftoit  venu  de  la  part  de  la  Reyne  me- 
reàAynande,  &  qu'il  y  avoit  commencé  quelque  pourpar- 
1er.  La  Noue ,  par  l'inclination  qu'il  y  avoit ,  n'en  rejettoit 
jamais  les  propofitions  \  mais  cela  ne  relâchoit  rien  de  fa  vi- 
gueur :  &  l'opinion  qu'il  avoit  de  l'inclination  de  ceux  qui 
les  mettoient  en  avant  -,  faifoit  qu'il  y  cheminoit  avec  une 
circonfpedion  merveilleufe.  Il  entretenoit  donc  d'un  co- 
fté  une  eftroite  correfpondance  avec  Charles  deMommo- 
rancy,  ditMeru,  quieftoit  allé  en  Allemagne  faire  des  le- 
vées pour  les  Politiques  >  il  en  avoit  une  plus  eflroiteavec  le 
Prince  de  C onde  5  &:luy  aydoitence  qu'il  pouvoit.  Car 
la  faute  du  payement  retardant  le  partement  de  festroup- 
pes,  la  Noue  à  fa  prière  5  fit  ordonner  qu'on  delivreroit  du 
vin  &  du  fel  à  quelques  marchands ,  qui  en  payeroient  le 
prix  en  Allemagne  où  le  Prince  eftoit.  Mais  la  difette  du  fel 
&  du  vin  fût  fi  grande  cette  année  là ,  que  n'en  ayant  pu  eflre 
délivré ,  cette  ordonnance  fût  inutile.  D'autre  cofté  il  ne 
rebuttoit  pas  les  entreveuës  de  Strofiy  ny  de  Gadagne,  aufîy 
envoyé  par  la  Reyne  mère  ,  &  elles  en  vinrent  enfin  à  tel 
point,  qu'en  attendant  lapaix ,  on  avoit  conclu  desTrefvcs 
pour  deux  mois  ?  par  chacun  defquels  Gadagne  promettoit 

de 


Seigneur  de  la  Noue.  151 

de  faire  payer  aux  Rochelois  la  fomme  de  3  fooo.  pour 
l'entretenement  de  leurs  gens  de  guerre,  &  pour  leurs  autres 
dépences  tant  ordinan-es  qu'extraordinaires  :  &lila  paix 
s*en  fut  enluivie ,  comme  la  Noue  n'en  delelperoit  pas,  il 
s'eftoit  refolu  d'aller  trouver  le  Roy  Henry  111.  à  fon  retour 
de  Pologne ,  pour  luy  offrir  fon  fervice ,  &  recognoiftre  Ces 
bien-faits.  Ce  qui  ayant  elle  rapporté  à  la  Reyne  mère ,  elle 
luy  envoya  Savigne,  valet  de  chambre  du  Roy ,  avec  lettres 
par  lefquelles  elle  luy  témoignoit  en  termes  bien  exprés  Se 
bien  emphatiques,  la  joye  qu'elle  en  avoit  receuë,&  le  prioit 
d'exécuter  cette  refolution ,  luy  promettant  toutes  fortes  de 
bons  &  advantas;eux  traitemens.  Elle  donna  charge  au  mef- 
me  temps  à  StrolI\^  &  à  Gadagne ,  de  faire  quelques  propoti- 
tions  d'accommodement.Et  ces  allées-&:-venuës  continuel- 
les pour  la  paix  avoientefté  l'occafion  pour  quoy  la  Nouë,la 
Noblefîc,&  la  Rochelle  conjointement,avoientdés  quelque 
temps  avant  la  Trèfle ,  fait  unedeputation  vers  l'aflëmblée 
de  ceux  de  la  Religion  à  Millau,  pour  y  porter  des  propoli- 
tions,&  qu'ils  avoient  choify  pour  leurs  députez ,  la  Popeli- 
niere  &  le  Feure  du  Tilleroles.  Le  premier ,  éleu  par  la  No- 
blcflc  efloit  gentil-homme  de  nailîànce ,  homme  de  guerre , 
hon.ime  de  lettres,  &  homme  d'eftat ,  à  qui  la  mémoire  de  la 
Noué  doit  beaucoup ,  pour  le  foin  qu'il  a  eii  de  recueillir  en 
fon  hifloire  une  partie  de  fes  belles  allions ,  &  de  les  recom- 
mander avec  éloge  à  la  pofterité.  Le  fécond  efloit  de  la  Ro- 
chelle ,  &  envoyé  comme  de  fa  part.  Et  parce  que  pour  aller 
à  Millau ,  il  faloit  paflèren  divers  heux  où  les  Catholiques 
efloient  les  mai  {1res,  ce  qui  nefe  pouvoir  faire  fans  paiïë- 
ports  ,  on  en  demanda  à  la  Reyne  mère ,  qui  en  fit  avoir. 
Mais  nonobflantces  palleports,  les  députez  furent  arreflez 
prifonniers  à  Cahors ,  &  ils  clloient  encore  en  prifon  quand 
la  dame  de  Bonneval  (  queMezeray  croit  avoir  elle  Jeanne 
d' Anglure  femme  de  Gabriel  de  Bonneval , }  vint  de  la  part 

R  2  de 


122  La  vie  de  François, 

de  laReynemere  à  la  Rochelle  avec  lettres  ,  &  nouveaux 
mémoires  &  inftructions  pour  la  paix.    On  prit  donc  l'occa- 
Tion  de  la  négociation  de  la  Dame  de  Bonneval  pour  deman- 
der liberté  de  ces  prifonniers  en  répondant  à  la  Reyne.    Et 
la  réponce  qu'on  lit  à  la  Reyne  fût  ainfi  digérée  par  les  con- 
feilsdelaNouë  :  Qu'ils  remercioient  tres-humblement la 
Mai  elle  de  ce  que  les  delleins  tendoient  à  donner  repos  à  Tes 
pauvres  fujets  affligez,  qui  avoientfouffert  par  le  pafle  ,  & 
Ibulîroient  encore  alors  des  calamitez  extrêmes ,  pour  cet- 
te feule  caufe  qu'ils  vouloient  vivre  félon  la  pureté  de 
l'Euangile  :  Qu'ils  proteftoient  que  leur  intention  avoit  tou- 
jours efté  &leroit  encore  à  l'advenir,  de  rendre  au  Roy, 
leur  Ibuverain  Seigneur ,  avec  toute  prontitudé  de  courage, 
r honneur ,  l'obeilîànce  &  la  fidehté  qu'on  fçauroit  requérir 
d'un  peuple  parfaitement  affedlionné  à  fon  Prince ,  comme 
la  nation  Françoife  l'a  toujours  efté.  Qu'ils  n'avoient  enco- 
re veine  qui  tendift  àfe  fouftraire  de  la  fujetion  aux  loix  de 
Teftat  ,  dont  ils  requeroient  l'obfervation  avec  inftance, 
fuppliant  très  -humblement  fa  Majefté  de  les  vouloir  faire 
jouir  de  la  feureté  qu'elles  promettoient  à  tous  les  bons 
fujetsduRoy  ,  &de  leur  lever  toutes  les  juftesdeffiances 
qu'ils  avoient  eues  qu'on  les  en  vouloit  priver.  Qu'ils  ne  s'e- 
ftimoient  point  indignes  de  leur  protection ,  puis  que  Dieu 
leur  eftoit  témoin  qu'ils  n'avoient  autre  defir  que  de  s'em- 
ployer de  tout  leur  pouvoir  à  l'accroiflement  de  la  gloire  de 
leur  fouverain ,  &  de  la  grandeur  du  Royaume .  Que  quand 
les  occalions  s'enprefenteroient,  ils  montreroient  par  les 
effets  la  vérité  de  ces  propos ,  &  que  pour  cela  ils  mettroient 
toù  j  ours  leurs  interefts  particuliers  en  arrière.  Que  fi ,  com- 
me la  Dame  de  Bonneval  l' avoit  avancé  de  la  part  de  fa  Ma- 
jefté 5    fa  volonté  eftoit  de  députer  quelques  perfonnes 
d'honneur  &  de  qualité,  pour  conférer  avec  eux  des  moyens 
de  venir  à  quelque  bon  accommodement,  peut-eftre  trou- 

veroit- 


SEIGNEURDELANouë.  I35 

veroit-on  les  expediens  de  rétablir  la  tranquilité.  Qu'ils  y 
avoient  une  inclination  toute  entière,  &  que  pour  cet  effect 
ils  avoient  député  vers  leurs  frères  deLanguedoc5a^Tc  la  per- 
mifîîon  &  fous  les  paileports  du  feu  Roy  Charles  :  mais  qu  a- 
vec  mépris  de  fon  nom  &  defa  mémoire  on  les  avoitarre- 
ftez.  Qu'ils  fupplioient  donc  tres-humblement  la  Majefté 
de  pourvoir  à  cet  inconvénient,  &  de  donner  prontement  or- 
dre qu'ils  fuflcnt  mis  en  liberté,  afin  qu'ils  fepullent  aquit- 
ter  de  leur  deputation,  &  que  quant  à  eux  à  l'advenir  ils 
n'eulîent  plus  fujet  de  craindre  &  de  fe  deffier ,  quand  il  fe- 
roit  queftion  d'envoyer  pour  traitter  &  communiquer  avec 
qui  que  ce  fût ,  des  choies  qui  concernent  le  bien  &  la  tran- 
quilité du  Royaume.  La  Dame  de  Bonneval  s'en  alla  avec 
cette  réponfe  ,  &  laiflà  à  la  Rochelle  cette  impreiîion  en 
Tefprit de  quelques  uns,  qu'elle  y  eftoit  venue  pour  reco- 
gnoift  re  l'eftat  de  la  ville,  &:  pour  y  ourdir  quelques  menées, 
&elle  mefme  par  fes  propos  &:  par  fes  lettres ,  fournit  l'oc- 
caiîon  à  ces  foupçons.  ^îais  les  bons  ordres  de  la  Noue,  que 
j'ay  touchés  cy  deffus,  empefcherent  l'effeft  de  toutes  telles 
pratiques,  &  cependant  la Popeliniere&Tilleroles furent 
délivrés.  Leur  négociation  à  Millau  eft  rapportée  bien  au 
long  dans  les  originaux  de  l'hiftoire,  Se  mon  deiîèin  n'efl: 
pas  d'en  rien  dire  icy.  Mais  bien  crois-je  que  le  le£teur  trou- 
vera bon  que  je  luy  en  face  voir  le  iliccez  dans  une  lettre 
efcrite  par  l'aflèmblée  mefme  à  la  Noue,  à  Frontenay ,  &à 
Mirambeau.  Elle  eftoit  telle.  LMeffieurs ,  après  que  M.  de  U 
Fopelimere  nous  a  fait  entendre  njojîre  loiiable  intention  ,  (^  le 
dejir  qu'  avez,  qu'on  recerchafi  quelques  moyens  pour  parvenir  k 
une  pacification  générale  ^  nous  avons  embrafié  cette  fienne  re- 
montrance avec  une  fi  bonne  ajfe5tion^  comme  ceux  qui  nont  rien 
plus  cher  que  de  voir  ce  Royaume  en  quelque  repos ,  ainfi  que  not4S 
avons  démontré  ayant  envoyé  nos  délégués  vers  Monfieur  le  Ma- 
réchal dAnville  four  cet  ejfeci.  Tout  es  fols  efiant  depuis  la  mort 

R  3  d» 


134  La  vie  de  François, 

du  Roy  intervenue  ^  nom  a  donné  quelque  empefibementà  cette 
negoctattonjant  pour  ne  fç  avoir  avec  qui  contr  acier  ^qu  auffy  pour 
n  avoir perfonne  qui not^puijfe  donner  ajjeurances fermes  ^cer- 
taines. ,^'eft  la  caufe  que  nom  remettrons  a  un  temps plm  op- 
portun ,  é^"  q'i^  l^s  affaires  eftans  en  quelque  meilleur  eftat ,  Dieu 
nous  face  la  grâce  de  voir  nofire  Roy ,  duquel  efi  le  devoir,  ^  a  qui 
feul  appartient  t honneur  de  reconcilier  le  peuple  que  Dieu  a  fom^ 
mis  afin  obéiffance.  loint  auffj  que  cet  affaire  fi  important  ne  peut 
eftre  traité  fans  V avoir  communiqué  a Monfieigneur  le  Prince  de 
Condé  à'  autres  Seigneurs  ^ gentils-hommes  qui  l accompagnent^ 
lefquels  tempefiez  des  troubles  de  ce  Royaume ,  courent  une  mefime 
fortune  avec  nom.  Voila,  MeJJieurs-,  qui  nom  a  donné  occafiion  de 
fiurçoir  cet  affaire ,  (^  charger  ledit  Sieur  de  la  Popeliniere  vom 
faire  entendre  lefiuccés  de  nos  affaires ,  lefiquels  nom  penfins  vom 
feront  auffy  agréables ,  comme  de  bonne  affection  nom  faluons  vos 
bonnes  grâces  de  nos  bien  humbles  recommandations  :  "J  riant 
Dieu  ,  Meffieurs  ,  vom  maintenir  en  tout  heur  (^  profierité. 
o/  Millau  5  /(?  1 3 .  Aousi  I  f  74.  Vos  plm  affectionnez,  a  vomfier- 
vir ,  ceux  de  tafjemblée  générale  des  Eglifies  reformées  de  France. 
Signé  Broquiés ,  Darpajo ,  Darpajo  Paulin ,  Verglac ,  Arvieiit  Ver- 
rières^ de  Boiffe,  ^  quantité  d'autres, 

La  paix  ne  fe  concluant  point ,  &  la  trefVe  eftant  finie ,  les 
Catholiques  recommancerent  leur  courfes  aux  environs  de 
la  Rochelle,  &  les  ravages  qu'ils  y  faifoient  apportant  beau- 
coup de  dommage  &  d'mcommodité  aux  habitans,plufieurs 
en  prirent  fujet  de  fe  dépiter  contre  la  guerre ,  &  de  murmu- 
rer contre  ceux  qui  la  failbient.  Tellement  que  la  Nobleiîe, 
qui  s'efloit  portée  à  l'entreprendre,  &  qui  y  avoit  induit  les 
Rochelois ,  fe  fentant  ofFencée  de  ces  murmures ,  &  en  té- 
moignant beaucoup  de  mécontentement ,  la  Noue  craignit 
que  cela  ne  caufafl  quelque  divifi on  préjudiciable  aux  affai- 
res. D'ailleurs  il  avoit  efté  furpris  quelques  lettres  de  la  da- 
n:e  de  Bonneval  à  la  Reyne ,  par  lefquelles  elle  luy  donnoit 

advis 


Seigneur  de  la  Noue.  13^ 

advis  de  quelques  pratiques  fecrettes  qu'elle  avoit  eue  avec 
quelques  Rochelois ,  &  de  plus ,  il  y  avoit  beaucoup  de  liijet 
d'avoir  mauvaife  opinion  de  plulieurs  que  l'on  admettoit 
auConfeilpublic,  &:  de  craindre  qu'ils  ne  tramalîènt  quel- 
que chofe  avec  ceux  qu'on  appelloit  révoltez ,  qu'on  avoit 
mis  hors  de  la  ville.  Pour  obvier  à  ces  defordres,  la  Noue 
demanda  une  convocation  générale  ,  de  la  NobleiTè ,  du 
Maire,&:  des  Echevins  de  la  ville,&:  du  plus  qu'il  le  pourroit 
des  habitans ,  dans  le  Temple  de  S.  Yon ,  &:  quand  ils  furent 
aHemblez,  il  leur  tint  à  tous  ce  langage.  CMefJîeurs-^fay  defiré 
avoir  ce  bonheur  ^  ce  contentement  de  voti^  voir  ïcy  tom  enfem- 
ble  ^  pour  voii4  entretenir  un  peu  fur  les  occurences  prefentes  ^  (^ 
particulièrement  fur  lefujet  des  divi fions  quife  remarquent  entre 
njons.    Votis  voyés  que  les  trouppes  des  Catholiques  ïapprochenty 
(^  qu'elles  fourragent  dcs-ja  ce  que  uous  avez,  a  la  campagne ,  à* 
jufques  dans  les  portes  de  la  ville ,  tant  ils  ont  de  confiance  en  vos 
partialité^    Car  ils  fçavent  bien  que  tandis  qu'il  y  aura  de  la 
mes-intelligence  entre  vous  ,  ^  que  It  villefoupçonnera  ou  accu- 
fer  a  la  Noble ffe,  à"  q^^  l^  Noblejfefe plaindra  des  mauvais  traite- 
mens  de  la  ville ,  ils  vou4  pourront  faire  tom  ces  defordres  ^ 
toutes  ces  algarades  impunément.  Mais  la  confie quence  de  cela  va 
bien  plus  loin  que  f  incommodité  que  vou^s  recevez  de  ces  troup- 
pes. Ceft  l  artifice  que  les  Catholiques  ont  toujours  pratiqué  pour 
la  ruyne ,  non  feulement  de  la  ville  de  la  Rochelle  j  mais  aujjy  de 
tous  ceux  quifiontprofiefpon  de  tEuangile,  que  de  taficher  a  les  des- 
unir. Si  donc  vous  voulez,  refiisier  a  vos  ennemis ,  (^  les  fruïlrer 
de  leur  attente  dans  les  deffeins  qu'ils  machinent  contre  vous ,  il 
faut  vivre  en  bonne  concorde ,  (^  ne  leur  donner  point  d  ouver- 
ture par  vos  divifions.   CAÎaisfivous  leur  voulez  faire  plaifir ,  é* 
leur  faciliter  voiis  mefmes  les  moyens  de  voflre  ruyne,  il fiaut  faire 
comme  quelques  uns  de  vous  ont  fait  depuis  quelque  temps.   Cer- 
tes ,  Mejfieurs .,  cefta  mon  grand  regret  que  je  le  dis  ;  ^  je  ne  me 
fuffe  jamais  attendu  de  me  voir  réduit  à  la  necefpté  de  vous  tenir 

Ci 


17,6  La  VIE  DE  François, 

ce  propos  :  mais  ta.  conjonciure  du  temps ,  CT  le  foin  de  vojlre  con- 
fervation  m'y  oblige.  On  noit  autre  chofe  o^ue  plaintes ,  que  mur- 
mures ,  que  f au  s:  bruits  que  l'on  fait  courir  en  cette  ville ,  pour  y 
décredtter  ceux  qui  y  fervent  le  mieux  qu'ils  peuvent  a  l utilité 
du  public,  le  voy  des  gentils-hommes  d honneur  dr  de  vertu  qui 
fe  muontentent  avec  beaucoup  de  raifon  des  traitemens  qutl  re- 
çoivent en  cette  ville  de  la  part  de  quelques  uns  des  habit  ans.  il 
y  en  a  mejmcs  que  Ion  a  empefchés  d'entrer  lorsqu'ils  venoient 
de  la  guerre  ou  de  quelques  autres  facf ions  qui  leur  ef  oient  corn- 
mandées.  Quelle  interprétation  fmon  finiïlre  peut-on  donner  a 
une  telle  aclton  ?  Et  que  peuvent  vos  ennemis  ejperer  de  cet  exem- 
ple finon  que  vom  cjîes  pour  vérifier  les  bruits  qui  courent  entre 
leur  foldats ,  qu^ils  ont  de  telles  intelligences parmy  vom  ,  qu'un 
de  ces  jours ,  lors  que  la  Noblejfe  fera  fortie  pour  aller  a  la  guerre 
en  quelque  lieu  ,  vous  luy  empejcherês  le  retour ,  ^  luy  fermerés 
vos  portes  r*  On  dit  que  les  gentils-hommes.,  ^  les  autres  refugez 
dans  la  ville ,  font  foupçonneux  :  mais ft  on  afujet  de  le  dire ,  ils 
ont  quelque  faj et  de  l  efire ,  dr  de  craindre  qu'après  tant  defervi- 
ces  rendues  a  la  caufe^  on  leurfajje  un  fi  lâche  tour.  Pour  moyjc  ne 
crois  pas  ayfement  de  léger ,  à"  tout  ce  qui  vint  de  la  part  de  nos 
ennemis  rneftfu[pe5i.,par  ce  quejefçay  bien  les  artifices  dont  ilsfe 
fervent  pour  femer  ou  pour  fomenter  de  la  divifiûn  entre  nous. 
cJ^'tais  quand  je  confidere  la  façon  dont  vom  vous  gouvernez  en- 
vers vos  amis ,  f  advou'é  que  je  ne  fçay  qu'en  croire.  Car  je  vous 
trouve  pour  la  plus  -^ art  extrêmement  refroidis  en  tout  ce  qui 
concerne  cette  guerre  ^  ^  ne  voy  plus  en  vom  cette  promptitude 
é"  cette  allegrejfe  avec  laquelle  vous  mefuiviez ,  lors  que  dans  les 
troubles  précède ns  vous  me  fisies  l'honneur  de  me  choifir  pour 
Vûjïre  chef.,  ^  de  me  commettre  la  conduite  de  vos  armes.  le  ne 
veux  pas  parler  univerfellement  de  tous ,  &fçay  quily  en  a  enco- 
re  plu  fleurs  que  Ion  peut  appeller  gens  de  bien ,  comme  très  ajfe- 
clionne"^  a.  cette  caufe.  CMais  il  n'y  en  a  que  trop  d'autres  qui 
après  Avoir  detejié  cette  guerre  en  public  5  maudiffent  en  parti- 
culier 


Seigneur  de  la  Noué.  137 

est  lier  ceux  qui  Ufont,  (jr  ceUfotdif  retexte  du  deftr  de  paix ,  dont 
ils  font fernbUnt  que  ceji  ce  qui  les  meut  c^  qui  les  gouverne.  ï'e- 
ritablemcnt, Menteur  s  jla  paix  doit  eftre  le  hût  des  (ouhaits  de  tous 
les  gens  de  bien  ^  et  honneur  :  mais  il  faut  que  cefoit  une  paix  qui 
reufjîffe  a  P  honneur  de  Die  u,^' au  repos  o'foulagement  du  pauvre 
peuple.    Or  crains-je  bien  fort  que  nou^s  nefoyonsfort  efloignez.  de 
cette  paix  la,  û-  la  negotiation  de  Madame  de  Bonnevalrien  don- 
ne des  preuves  que  trop  manifefies.  D'un  cofié  ce  nefipas  ï  inten- 
tion des  Catholiques  de  la  nous  donner  telle  quelle  eji  afouhaiten 
de  r  autre  ceux  qui  font  icy  tant  par  oiiire  de  deftr  de  lapojfeder/ne 
font  point  menés  d'une  fi fainteafjedtion^qu"  ils  nayent  plùtofi  leur 
profit  à"  leur  advancement  particulier  en  recommandation,quils 
ri  ont  en  confideration  la  paix  é"  l'utilité  publique.  Au  refie,  Mef- 
fietirs ,  je  nefcay  qui  vous  fait  tant  abhorrer  la  guerre ,  que  vous 
avés  approuvée  cr  embraffee  avec  allegreffe ,  il  ny  a  pas  plus  de  /. 
wois.  Car  pour  ce  qui  efi  de  Nnterefi  public  ,  //  eJl  tout  tel  qu'il 
ejloit  alors  ;  ^  quant  à  ce  qui  efi  du  vofire  particulier ,  je  ne  voy 
pas  que  vom  ayés  encore  fouffert  beaucoup  d'incommodités  depuis 
que  vous  avés  pris  les  armes.  Bien  efi  vray  que  les  Catholiques 
font  r' entrez  dans  vofire  gouvernement ,  o'  quilsfe  préparent  à 
y  faire  le  degasi ,  c*  à  vous  empefcher  la  récolte  de  vos  fruits, 
c^Kais  cela  ne  VOU'S  doit  pas furprendre^puis  qu'il  y  a  des-ja  long- 
temps que  je  vous  en  y  advertis -^  (jr  il  vous  doit  encore  moin  f 
émouvoir ,  pu^  qu'ib  ne  fçaur oient  beaucoup  vous  incommoder^ 
quelque  chofe  qu'ils  facent.    Car  vous  fç avez,  que  le  Poitou  efi  le 
grenier  qui  vous  nourrit.    Or  ay-je  donné  pour  fa  confervation 
tout  tordre  que  vous  pouvez  fouhaitter ,  ayant pourveu  Lufignan 
^  Fontenay  de  telle  facot} ,  quil  y  a  de  quoy  ar refier  les  Catholi- 
ques long-temps  ^  non  mefmesfans  danger  pour  eux ,  d'y  recevoir 
quelque  efcorne ,  en  attendant  lefecours  que  Dieu  fçaur  a  bien  en- 
voyer quand  il  le  jugera  expédient .    le  fuis  extrêmement  déplai- 
fant^pour  l' affe^ion  que  je  vous  port  e^é*  le  defir  quefay  toujours 
eti  de  vous  épargner  plus  qu'aucune  ville  du  party ,  de  ce  que  je 

S  n'ay 


138  La  VI  E  DE  Franc  o  15, ' 

n^  ay  fçeu  empef  her  les  ennemis  d entrer  dans  voftre  gouverne^ 
ment.  Vous  fçave7  que  j e  n'ayp^ts  eu  ajfez  de  trouppes  pour  cela. 
Ainis  tout  es  fois  (^  quant  es  que  vom  trouvereTbon  de  les  en  chap 
fer ,  je  'vous  prie  de  croire  que  je  vous  y  conduiray  de  bon  cœur ,  à* 
que  je  n"  épargner  ay  pas  ma  vie  pour  empefcher  le  faccagement  de 
vos  maifons ,  0"  ^^  ruyne  de  vos  héritages.  le  croy  avoir  vefcu  de 
telle  façon  par  my  vous ,  que  je  nay  pas  befoin  de  beaucoup  de  pro- 
tejlations  pour  vous  perfuader  la  vérité  de  mes  paroles ,  ^  lafin- 
cerité  de  mes  intentions.  Mais  s 'il  en  eft  befoin  ,je  prie  Dieu  quil 
déployé  fa  vengeance  ér  f^  malédiction  fur  moy^  fïje  ne  marche  de 
bon  pied  en  cette  querelle  ,  ^  fi  je  ny  apporte  autant  de  zelle 
^  d'affection  qu'  on  en  peut  attendre  d'un  homme  de  bien,  ^ue 
fi  y  Meffieurs  y  vous  ave^trouvé  quelque  deffaut  en  tnoy  en  cet 
égard -i  ou  reçonneu  en  mes  aidions  que  mes  paroles  ne  s^ accordent 
pas  avec  les  fentimens  de  mon  cœur ,  je  vous  prie  de  ne  le  diffi^ 
mulerpas,  ^  me f me  de  me  courre  fus  ^  ^  de  me  fermer  vos  por- 
tes ^s  il  fe  trouve  que  je  me  porte  lâchement  en  ce  qui  concerne  cet- 
te caufe.  Ayant  prononcé  ces  dernières  paroles  avec  quel- 
que émotion  5  mais  qui  neantmoins  ne  rabattoit  rien  de  la 
modération  accoutumé,  il  fembloit  qu'il  eufl:  achevé^quand 
après  une  petite  paufe,  il  fe  tourna  vers  le  Maire,  ôchaujp- 
fant  fa  voix ,  &  pourfuivant  fon  propos  avec  une  véhémence 
extraordinaire ,  il  luy  diti  :  Et  cefi  à  vous ,  Monfieur  le  Maire, 
que  je  m^  adreffe ,  à*  ^  qui^jefuis  contraint  de  faire  ces  plaintes 
^  ces  remontrances.  Car  cefi  à  vous ,  comme  chef^  è"  principal 
Magiîlrat  de  cette  ville ,  quil  appartient  d'avoir  t  œil  fur  tant 
de  murmures  é*  de  fauffes  imputations ,  ^  de  les  empefcher  de 
pulluler  de  telle  façon ,  qu'elles  attirent  enfin  avec  la  perte  de  cet- 
te ville  5  la  ruyne  univerfelle  de  ceux  qui  défirent  defervir  Dieu 
en  pureté  de  confidence  en  tout  ce  Royaume.  Tour  nom  déli- 
vrer de  t  import  unité  des  effets  ,  il  faut  en  ofîer  la  caufe  s'il 
y  a  du  mal  au  milieu  de  nous^  €omme  il  n'en  faut  pas  douter  ^ 
tlfe  faut  refoudre  a  le  retrancher,   le  n  ignore  point  qu'il  ny 

ait 


Seigneur  de  la  Noue.  139 

ait  bon  nombre  de  gens  de  bien  entre  vos  mur  Ailles:  mâts  aujjy  ny 
en  a.  fil  que  trop  qui  font  composés  d  humeurs  fort  différentes  de 
cette  qualité  là ,  &  q^t  ne  défirent  que  de  nom  voir  fous  le  joug  de 
nos  ennemis,  le  nentens  icy  taxer  perfonne  en  particulier ,  (^ 
voudrois  bien  avoir fujet  de  me  perfuader  qu'il  n'y  a  que  des  gens 
d'honneur^  &  zélateurs  de  la  bonne  caufé.  Citais  quoy  qu  tien 
foiti  cefl  une  chofe  fort  a  defirer ,  (^  de  laquelle  je  vous  conjure. 
au  nom  de  Dieu ,  que  vous  ne  vousferviez  en  vo/lre  Confeil,  qui 
doit  e/lre  une  compagnie  facrée,  CT  dune  fidélité  inviolable^fino^ 
de  ceux  qui  font  les  plus  affeUionne'^a  la  religion  ^^  dont  les 
aBions  pafiées  peuvent  rendre  bon  dr  affeuré  témoignage  de  leur 
probité  dr  de  leur  mérite.  Vous  nous  avez  fait  l'honneur  de  nom 
recevoir  en  cette  ville  comme  pauvres  réfugiez;  (^  ^ous  avons  mis 
entre  vos  mains  ce  que  nous  avions  de  plus  précieux  ^  nos  vies,, 
noftre  liberté  ^  nos  familles  ^  dont  vous  cfies  en  quelque  forte  les 
depofit aires  dr  ^^^  tuteurs.  le  croy  que  votis  ne  les  avez  pas  ,  au 
moins  certes  ne  les  deve7  vous  pas  avoir  en  moindre  recomman- 
dation que  les  vofires  propres.  Car  outre  la  liaifon  commune 
d'une  mefme  religion  dont  nous  faifons  profcfiion ,  nousfommesfi 
eftroitement  conjoints  par  l'affociation  mutuelle  que  nous  avons 
promife  abjurée  enfemble ,  qu'il  ne  nous  efi  pas  pofjible  de  nous  e» 
départir ,  fans  encourir  le  blâme  d'un  crime  éternellement  repro- 
chable.  Ce  nefi pas  une  chofe  extraordinaire  qu'il  arrive  quelque 
différent  entre  ceux  qui  deur oient  e/lre  en  parfaitement  bonne 
union.Nôtre  ancien  ennemy  ne  dort  jamais  en  cela.Mais  il  fautes  il 
eftpofiible  couper  la  mauvaife  herbe  dans  la  racine  t  avant  quelle 
croijfejér  quelle fuffoque  la  bonne femence.Nous  ne  trouvons  poinf 
efi  ranges  les  incommodite7que  nous  fouffrons  en  cette  ville  :  car 
nous  nyfommes  pas  venus  pour  chercher  :10s  ayfes.  Si  nous  euf 
fions  eu  ce  deffein^  Un  y  a  aucun  de  Noble ffe  icy  pre fente  quinefuH 
demeuré  dans  fa  matfon  3  ou ,  s'il  en  euH  voulu  fort  ir ,  qui  n^euH 
trouvé  quelque  advantageux parti  entre  les  Catholiques.  Ve  ma 
part  i  Dieu  m' efi  témoin  de  ce  que  la  Reyne  m'a  fait  offrir.  Sij'a- 

S  2  vois 


i4jO  La  vie  de  François, 

*vot5  voulu  me  retirer  en  Angleterre  ^  (^  ne  me  mejler  de  rien^ 
f  aurais  eu  promeffe  d'elle  de  me  faire  recevoir  îom  les  ans  le  re- 
'venu  de  mon  bien ,  dix  mille  efcus  de  rente  de  fa  libéralité ,  ^ 
'vingt  mille  ejitis  contant.  CMais  toutes  les  grandeurs  à*  tous  les 
trejors  du  monde ,  ne  me  feraient  pas  détourner  dunp.u  du  défi 
fein  pour  lequel  je  fuis  icy  venu  ,  qui  eft  de  fervir  a  la  gloire  de 
Dieu ,  (^  au  Joulagement  de  vou4  ton^j  autant  qu'ilmefera^ofi- 
h  le.  ^ue fi  vous  avt2  que  Iqu^  autre  opinion  de  notis ,  ou  que  vot44 
ne  vouliez,  pas  demeurer  en  l'union  que  vous  nous  avez,jurée^ 
nous  vous  fiupp  lions  au  nom  de  Dieu  de  le  nom  déclarer  fi' anche^ 
ment .  afin  que  nous  ne  demeurions  plus  ainfiienfiuffens  (^  balan- 
cée ,  efians  toujours  en  crainte  (jr  en  défiance  les  uns  des  autres, 
^^ant  a  moy  ,  fi  je  ne  vols  une  mutuelle  confiance  mieux  établie 
entre  nous ,  je  vousfiupplieray  de  me  permettre  que  je  forte  de 
cette  ville ,  peur  m'en  aller  vivre  cjr  mourir  ou  a  Bro'ùage  y  ou  aiU 
leurs  ^  en  quelqu'un  des  lieux  qui  font  encore  en  noftre  put/fance. 
Làfefi  ère  faire  connoisire  quefay  lefiervice  de  Dieu ,  ^  le  fialut 
de  ce  royaume  en  plus  grande  recommandationaue  plufieurs  n*ont 
ejîimé.  Et  quand f  aurois  cent  mille  vies ,  elles  ne  méfieraient  pas 
fi  chères  que  la  confiervation  de  la  vraye  religion  (^  de  l'efiat,  le 
ne  veux  aufiy^  Mefpeurs.,pafier  fous fileme  une  chofe  qui  mérite  de 
n'efi repas  oubliée  en  telle  compagnie  que  celle-cy  :  Cefi  que  nous 
A  vans  reçeu  adverttffement  de  trois  endroits ,  ^  par  des  gentils^ 
hommes fignalez,^  que  vous  avez,  deux  députez  a  Paris.,  avec  char- 
ge 0*  injiruciions  bien  amples ,  pour  traitter  la  paix ,  ou  du  moins 
quelque  appomtement.,  çjr  quelque  réconciliation  particulière  aruec 
la  Reyne.  Parce  que  cefi  une  chofe  qui  ne  fie  peut  aisément  vérifier  y 
je  ny  infiHeray  pas:  t  tje  ne  crotray  jamais  qu'il  fiait  feulement  en- 
tré dans  votre  cœur^  de  mefihager  une  telle  affaire  à"  de  telle  confie^ 
quence  a  notre  infceu,  en  violant  lapromeffe  que  nous  nousfiommes 
donnée ,  ^  la  foy  que  nous  avons  fi  folemnellement  jurée  les  uns 
aux  autres.  Car  ce  fierait  une  choje  indigne  de  vous -y  èr  dant  vous 
n'effacené  s  jamais  le  reproche^  Sans  parler  de  lafiaute  que  vous 

conu 


Seigneur  de  la  Noue.  14.1 

commettriez,^  enijou^  feparant  de  toutes  les  autres  Eglifes  de  ce 
royaume-^fans  Fadvîs  (^  le  confentement  defquelles  vous  nepouve7 
(^  ne  devés  entreprendre  une  telle  negotiation ,  par  ce  que  ce  ?ie/ï 
qu'une  mefme  caufe  que  nom  dejendons  conjointement. le  vowi  ex- 
horte donc  au  nom  de  Dieu  de  voii^  tenir  unis  avec  elles ^(^  de  vous 
tenir  unis  entre  vot^^fivous  voule7  avoir  bonfnccez,  de  vos  affai- 
res par  fa  bénédiction ,  ér  fat isf action  de  vofire  conduite  en  vos 
consciences. Qç:  diicours  fît  un  grand  cffe£V.Car  tout  ce  peuple 
qui  efloit  là  aflèmbléjfut  d'advis  qu'il  faloit  chaiîèr  tous  ceux 
qui  eftoient  rurpe£ts,&  qu'il  efloit  plus  neccflaire  de  s'afTeu- 
rer  du  dedans  que  du  dehors  de  la  ville.  Puis  ils  crièrent  tout 
haut  qu'ils  recognoifîbiént  le  Seigneur  de  la  Noue  pour  gê- 
nerai en  ces  provinces  en  l'abf'ence  du  Prince  de  Condé, 
chef  &:  proteéleur  de  toutes  les  Eglifes  de  France.  Que  leur 
intention  efloit  de  luy  obcir  en  tout  oc  par  tout,  6c  qu'ils  n'a- 
voient  jamais  eu  autre  opinion  de  luy  ,  finon  qu'ils  le  te- 
noient  pour  gentil -homme  très -afFe£tionné  à  la  gloire  de 
Dieu ,  &  au  repos  de  la  patrie.  Puis  ils  le  prièrent  de  prendre 
bon  courage  ,  &  d'employer  toujours  les  grâces  que  Dieu 
luy  avoit  communiquées ,  à  l'avancement  de  Ion  règne  &:  à 
l'utilité  du  public  -,  &  le  conjurèrent  au  nom  du  Seigneur  de 
n'abandonner  point  leur  pauvre  ville  pour  fe  retirer  ailleurs, 
adjoLitans  que  ce  leur  feroit  &  à  la  ville  de  la  Rochelle  ,  une 
tache  d'ingratitude  qui  ne  s'efFaçeroit  jamais  ,  veu  tant  de 
bons  offices  qu'il  luy  avoit  rendus  ,  &  dont  la  mémoire  fe- 
roit éternelle.  Pour  ce  qui  efloit  de  la  négociation  dont  il 
avoit  dit  quelque  chof  e ,  le  Maire  &  ceux  du  confeil  prote- 
fterent  qu'ils  n'en  avoientjamais  oùy  parler  5  &  afîeurerent 
hardiment  qu'il  ne  s'en  trouveroit  jamais  rien:  mais  que  ce 
bruit  efloit  une  rufe  des  Catholiques  ,  qui  ne  penfoient  pas 
avoir  un  plus  aflèuré  moyen  de  les  ruyner  ,  qu'en  les  met- 
tant en  1  bupçon  les  uns  des  autres ,  &  en  procurant  ainfi  leur 
divifion.    Que  neantmoins  5  en  un  temps  fi  fâcheux  &  fi  ca- 

S  3  lamiteux 


14^  La  vie  de  François, 

hmiteux  qu'eftoit  celluy-là ,  ils  ne  trouvoient  pas  eflrangç 
que  l'on  euil  déféré  quelque  chofe  à  ces  mauvais  bruits,  & 
qu'aucun  advertidèment ,  d'où  qu'il  vint,  ne  devant  eftre 
méprifé ,  on  s'enquerroit  de  la  vérité  de  ce  fait ,  afin  d'en 
efclaircirceux  qui  en  eftoient  en  doute.  En  effeâ:  onlefi^t 
depuis,  mais  il  ne  fe  trouva  rien  de  femblable,  quoy  que  dés 
le  lendemain  de  cette  aflemblée  l'arrivée  deBriflbn,  dit  la 
BoilTiere ,  qui  venoit  de  Fontenay  le  Conte ,  fournit  à  quel- 
ques uns  ToccaTion  de  foupçonner  qu'il  eftoit  vray.  Cet 
homme  envoya  le  25).  d'Aouflàla  Rochelle  un  trompette 
avec  un  pacquet  de  lettres  delà  Reyne  mère,  desquelles 
l'unes'adreiïôitauMaire  de  la  Rochelle  ,  &  les  autres  au 
Prefident,  Lieutenant,  &  principaux  de  la  maifon  de  ville, 
qui  eftoient  Jean  Salbert,du  VilUersJacques  Henry,Claude 
Huet ,  &  quelques  autres  particuliers  :  mais  il  ny  en  avoit 
ny  pour  la  Noue ,  ny  pour  le  refte  de  la  Noblelîè.  Lqs  lettres 
eftoient  feveres ,  &  portoient  en  fubftance  que  la  Reyne  s'é- 
tonnoit  fort  de  ce  qui  les  pouvoit  avoir  émeus  à  s'eflever 
contre  le  Roy  fon  fils,  abfènt,  &dont  ils  n'avoient  jamais 
reçeu  que  bon  Se  gracieux  traitement.  Qu'elle  fçavoit  bien 
que  s' avoit  efté  à  l'appétit  de  quelques  uns  qui  s' eftoient  re- 
tirez à  la  Rochelle  ,  pour  leurs  paflîons  Se  vengeances  par- 
ticulières ,  &  qui  n'avoient  pris  les  armes  à  autre  intention 
que  pour  piller  le  pauvre  peuple.  Qu'elle  avoit  grand  regret 
qu'une  ville  qui  avoit  toujours  efté  fi  affeftionnée  à  fon 
Prince ,  fe  fuft  ainfi  laiflee  mener  par  le  nez ,  jufqucs  à  faire 
ligue  avec  telles  gens  ,  fans  avoir  égard  à  la  rébellion  qu'ils 
commettoient  contre  le  Roy  leur  fouverain  Seigneur.  Qu'il 
eftoit  preft  de  retourner ,  (^  &  de  fait  le  bruit  de  fon  evafion 
hors  la  Pologne ,  eftoit  des-ja  épandu  par  toute  la  France,) 
Se  qu'apprenant  à  fon  arrivée  leurs  deportemens ,  il  en  pour- 
roit  concevoir  une  jufte  indignation  ,  Se  la  leur  faire  fentir. 
Qu'elle  s'adreflbit  à  eux ,  comme  aux  principaux  miniftres 

&of- 


Seigneur  de  la  Noue.  143 

&  officiers  de  la  ville  5  quiy  avoientlafurintendance  des  af- 
faires ^  &  de  qui  le  devoir  eftoit  d'agir  envers  le  peuple  pour 
luy  remontrer  la  faute  qu'il  avoir  faite ,  d'en  fraindre  la  der- 
nière paix  i&cdcih  rebeller  contre  fon  Roy.  Que  s' ils  vou- 
loientrejetter  les  mauvais  confeils  de  ceux  avec  lefquelsils 
s'eftoient  liguez5&  rentrer  en  leur  devoir,il  y  auroit  moyen, 
avantqu'ilfuftneceflàired'y  appliquer  le  cautère  ,  de  leur 
faire  recouvrer  la  bonne  grâce  du  Prince ,  l'oubly  de  ce  qui 
s'efloit  paiTé ,  la  paix  ,  &  la  liberté  de  leurs  conlciences. 
Qu'elle  s'y  employeroit  de  fort  bonne  volonté  5  pour  la  pi- 
tié que  luy  faifoit  cette  pauvre  villejqu'elle  voyoit  ainfi  trou- 
blée &  privée  de  fon  trafic  ordinaire.  Et  qu'elle  remettoit 
le  furplus  de  fçs  intentions  fur  une  créance  qu'elle  avoit 
donnée  à  la  Boilliere  -,  qui  de  fi  part  efcrivit  au  Maire ,  pour 
avoir  un  pafïcport ,  afin  de  leur  aller  en  perfonne  expliquer 
la  charge  qu'il  avoit  de  fa  Majefté.  Le  Duc  de  Monpenficr , 
avec  qui  la  Boifliere  avoit  communiqué  par  l'ordre  de  la 
Reyne,  efcrivit  aufly  de  fa  part  aux  Maire  c-c  Efchevins,pour 
les  exhorter  &  les  induire  par  tous  les  moyens  pofîîbles ,  à  re- 
chercher leur  accommodement  avec  la  Cour,  adjoûtant 
qu'outre  leur  propre  repos ,  qu'ils  y  trouveroient ,  ils  procu- 
reroient  encore  celuy  du  plat  païs  5  qui  leur  pourroit  autre- 
ment imputer  la  caufe  des  calamitez  qu'il  en  duroit  pen- 
dant la  guerre.  Ny  le  Maire ,  ny  les  autres ,  à  qui  ces  lettres 
furent  données  ,  n'en  témoignèrent  point  de  contente- 
ment, s'imaginans  bien  que  cela  confirmeroit  lefoupçon 
qu'on  avoit  eu  que  la  Rochelle  traitoit  depaix  pourelleen 
particulier,  &àl'infçeudelaNoble(îè>  c'eft  pourquoyils 
allèrent  incontinant  trouver  la  Noue  pour  luy  faire  voir  les 
lettres,  &  luy  demander  ce  qu'il  eftoit  à  propos  de  faire  en 
cette  occafion.  La  Noue  répondit ,  que  puis  que  les  lettres 
s'adrefîbientàeux  ,  c'eftoit  aufly  à  eux  ày  faire  réponce. 
Neantmoins ,  que  s'il  eftoit  appelle  à  en  dire  fon  advis,  il  ne 

man- 


144  La  vie  de  François, 

manqucroit  pas  à  les  ayder  de  Ton  conibil  du  mieux  qu'il 
pourroit  5  &  comme  il  luy  leroitdiâré  parla  confcience.  On 
rcfolut  donc  de  faire  ledture  de  ces  lettres  en  la  prefence  du 
peuple,  puisàl'inftantonfît  aflcmbléeà  l'Echevinage,  ou 
ces  lettres  furent  leuës ,  &  la  choie  dont  ils'agiffoit ,  mile  en 
délibération.  La  plus  part  trouvèrent  mauvais  que  la  Reyne 
fefuft  advil'ée  fi  tard  de  s*adrelîèr  particulièrement  à  ceux 
de  la  Rochelle ,  en  laifïànt  à  part  la  Noblelle,  avec  laquelle, 
comme  avec  toutes  les  Eglilès  de  France  ,  on  ne  pouvoit 
ignorer  qu'ils  n'eullentaflbciation.   On  interpréta  ces  let- 
tres comme  un  ftratageme  dont  la  Cour  fe  vouloit  lervir 
pour  les  defunir,  &  pour  les  induire  à  chaflèrlaNoblelîè, 
qu'ils  avoient  retirée  chez  eux.  On  dit  que  fi  une  fois  cette 
union  elloit  rompue ,  la  paix  que  la  Reyne  leur  offroitjferoit 
pour  quinze  jours ,  &:  qu'enfin  ils  n'en  auroicnt  pas  meilleur 
marché  que  les  autres  ,  par  ce  qu'ils  ne  fe  reconnoilîbient 
pas  meilleurs  que  ceux  que  la  Reyne  avoir  ainfidéchifrez. 
Que  c'elloit  une  vieille rule,  pratiquée  par  Philippes  de  Ma- 
cédoine ,  quand  il  demandoit  à  la  ville  d'Athènes  qu'on 
luy  liuraft  ceux  d'entr'eux  qui  avoient  leprincipal  crédit  ou 
gouvernement:  &  que  ce  fut  fort  fagement  qu'un  de  leurs 
plus  grands  orateurs  y  repondit  par  cet  apologue,  que  le  loup 
avoit  fous  belles  promellès  voulu  induire  les  brebis  à  luy 
livrer  les  chiens  qui  les  gardoient.  On  conclut  qu'il  ne  faloit 
point  entendre  à  ces  captieufes  propofitions  d'accommo- 
dement, &que  d'ailleurs  il  faloit  ofterà  tout  le  monde  le 
foupçon  qu'il  y  euftperfonne  dans  la  ville  de  la  Rochelle , 
d'entre  ceuxqui  y  avoient  quelque  authorité,  qui  eufi:  au- 
cune fecrette  intelligence  avec  les  auteurs  de  ces  négocia- 
tions.  Et  là  deiîus  on  reprefenta  à  tous  ceux  qui  fe  trouve- 
rentprefcns,  quic'efi:  la  couftume  des  Rois ,  quand  ilfur- 
vient  quelque  émotion  dans  une  ville,  de  s' adrefîer  premiè- 
rement aux  principaux  officiers  &  magiftrats,  comme  à  ceux 

qui 


Seigneur  DE  LA  Nouëi  14^ 

qui  doivent  avoir  l'œil,  &  tenir  la  main  à  la  confervation 
de  Tordre  5  &qui  font  en  quelque  façon  refponfables  de  ce 
que  le  peuple  commet  par  inconiidcration.  Mais  que  par  la 
grâce  de  Dieu ,  il  n'eftoit  point  alors  queftion  de  chofe  fem- 
blable ,  par  ce  qu'il  ny  avoit  aucun  d'eux  qui  euft  rien  fait  en 
cette  occurrence  contre  le  femce  du  Roy ,  &  à  quoy  il  ne 
s'eftimaft  obligé  par  les  loix  divines  &  humaines.  Qu'au  re- 
fte  ils  ne  pouvoient  &  ne  vouloient  rien  faire  en  cette  occa- 
fion  5  fans  l'adveu  &:  le  confentement  du  Prince  de  Condé , 
&  en  fon  abfence ,  de  la  Noue,  dont  ils  avoient  cette  perfua- 
fion ,  qu'ils  ne  fe  porteroient  jamais  à  rien  qu'à  ce  qui  feroit 
de  la  gloire  de  Dieu  5  du  fervice  du  Roy ,  &  du  bien  del'e- 
ftat  :  qu'il  leur  feroit  plus  honorable  de  mourir  que  de  fe 
feparer  d'avec  la  Noblefic ,  avec  qui  ils  avoient  juré  aflbcia- 
tion  :  &  que  pour  faire  réponce  aux  lettres  ,  il  les  faloit  com- 
muniquer à  la  Noue ,  afin  qu'on  la  fifl:  félon  ihs  advis ,  &  du 
commun  confentement  de  tous.  Le  lendemain  la  Noué ,  & 
le  Maire  firent  aflèmblée  à  S.  Yon,  oii  le  grand  Quairay , 
gentil-homme  de  Poitou ,  fit  au  nom  de  la  Noblefle,  une  pe- 
tite remonftrance  aux  Rochelois ,  pour  les  exhorter  à  entre- 
renirleur  union.  Puis  il  fut  refolu  qu'on  ofteroit  du  confeil 
public  les  perfonnes  fulpe£tes ,  pour  y  en  mettre  d'autres  en 
qui  on  euft  plus  de  fujet  de  fe  confier  ^  &  fe  termina  cette 
action  de  telle  façon  ,  que  la  Noblefle  &  les  Rochelois  té- 
moignoient  avoir  beaucoup  de  fatisfadion  les  uns  des  au- 
tres. Sur  ces  entrefaites,  la  Boiflieres'eftant  approché  de 
la  Rochelle ,  le  4.  de  Septembre ,  &luy  ayant  cfié  ordonné 
de  s'arrefter  hors  la  porte  de  Cougne ,  la  Noué ,  Se  le  Maire, 
&■  quelques  autres  des  plus  apparens  ,  l'y  furent  trouver.  Et 
le  commencement  de  fa  négociation  ayant cfté  hautain, 
ofFenfifà  la  Noblefle  ,    &  injurieux  à  ceux  qui  faifoientla 
gueiTC  par  mer  ,  jufques  à  les  appeller  Pirates  ,  plufieurs 
croyoient  qu'on  ne  luy  permettroit  pas  d'entrer  dans  la  ville 

T  pour 


14^  LA'  vie /Xj^E    FRANÇOJ^l'r? 

pour  y  expofcr  fa  créance.  Neantmoins  la  modération  de 
la  Noue  5  &  le  refpedt  deu  à  la  Rey ne  l'emporta.  Il  entra 
donc  le  lendemain ,  &  fuft  conduit  à  rEfçhevinage ,  où  en 
la  prefence  du  peuple  il  expofa  fa  créance  de  vive  voix ,  fans 
montrer  aucun  efcrit  que  les  lettres  qui  avoient  des-ja  efté 
leuè's.  Sa  harangue  fut  longue.,  confonme  à  ce  que  les  lettres 
delà  Reyne  portoient ,  conceuë  en  termes  encore  plus  ru- 
des &  plus  fâcheux ,  Se  qui  en  fa  bouche  parurent  infolens , 
&  fe  termina  par  des  exhortations  à  challer  tous  les  eftran- 
gers,  qu'ilappella  des  gens  turbulens  Scdefeiperez,  &par 
dos  promeiîes ,  s'ils  retournoient  dans  l'obeïOance ,  de  leur 
faire  confirmer  &entretenir  la  dernière  paixjémologuer  leurs 
privilèges ,  &  que  leur  ville  leur  feroit  donnée  en  garde  fans 
oflages  ny  garnifons.  Puis  après,  il  voulut  auflyfçavoirde 
la  Noue  s'il  perfiftoit  en  la  volonté  dont  il  aefté  parlé  cy 
defîus ,  èc  qu'ilavoit  témoignée  à  Strofly  &  à  Gadagne,d'al- 
1er  trouver  le  Roy  :  &  fi  cela  eftoit ,  il  luy  donnoit  advis  que 
le  Roy  feroit  à  Lion  fur  la  fin  du  mois ,  &c  que  la  Reyne  mè- 
re s'y  tranfporteroit,  où  elle  luy  rendroit  toutes  fortes  de 
bons  offices  envers  fa  Majeflé.  On  fit  premièrement  répon- 
fedevivevoixàlaBoifiîere  ,  &puis  après  on  la  luy  donna 
par  efcrit.  En  l'une  &  en  l'autre  on  parla  fort  refpedlueufe- 
mcnt  tant  du  Roy  que  de  la  Reyne  &  de  leurs  bonnes  incli- 
nations à  la  paix  :  mais  on  luy  témoigna  quant  à  luy  qu'on 
efloit  fort  offenfé  de  fa  façon  de  parler ,  &  que  fans  la  confi- 
deration  de  celle  dont  il  portoit  la  créance ,  on  le  luy  auroit 
faitfentir.  Qu'au  fonds  on  n'avoit  point  de  fujet  de  fe  fier 
en  fespromefTes ,  puis  qu'il  n'eftoit  fondé  en  aucun  pouvoir 
de  les  faire  qui  fuft  figné  ou  de  la  Reyne  ou  au  moins  d'un 
Secrétaire  d'Eftat.  Que  quand  on  agiroit  de  bonneforte 
pour  la  paix,  la  Rochelle  &  fes  afibciez  y  entendroient  de 
bon  cœur,  &  qu'on  efcriroit au  Duc  de  Monpenfier ,  pour 
le  prier  inftamment  de  s'en  entremettre.    Ce  qui  fut  fait. 

Quant 


Seigneur' D^Ei  LA  Nx)uë.  147 

Quant  à  la  Noue ,  il  fût  répondu  à  la  Boifîiere  ques*il  avoit 
donné  quelque  promefîe  d'aller  trouver  le  Roy ,  c'eftoit  en 
un  autre  temps,  &  en  un  autre  eitat  des  affaires.  Que  les 
chofes  furvenuës  depuis  efloient  plus  que  capables  de  liiy 
faire  changer  d'advis  i  &:  que  quand  il  auroit  deflèin  de 
ibrtir  de  la  ville  pour  cet  e&ét ,  comme  il  le  témoignoit 
quelques  fois  ^  lors  qu'il  fe  mcttoit  devant  les  yeux  les  ad- 
vantages  qu'on  pourroit  tirer  de  fon  voyage  pour  achemi- 
ner les  aifeires  à  une  bonne  paix .,  on  ne  le  luy  permcttroit 
pas,  d'autant  que  les  chofes  ne  paroiflbient  en  efl:at  d'en 
cfperer  bonne  ifluë.  Et  pour  luy ,  il  difoit  que  comme  il  ne 
vouloit  rien  entreprendre  fans  l' ad  vis  de  fes  frères  &  de  Tes 
aflbciez,  àufîy  fe  rapporteroit  il  toujours  à  eux  de  ce  qu'il 
auroit  à  laiilèr  ou  à  entreprendre  en  cette  occurrence.  Ainlî 
la  Boiiîiere  s'en  alla  faire  Ion  rapport ,  &  la  Noué  tourna  iés 
penfées à  la  guerre.        f 'ff n/.: 

Le  Duc  deMonpenfier  n'avoit  pas  reùfïïà  l'attaque  de 
Fontenay,dont  nous  avons  des-ja  parlé  :  mais  quand  la  trêve 
fût  finie,il  fe  propola  d'y  retourner,  &  d'y  mettre  un  fécond 
fiege.La  Noue  le  prévoyant,  y  alla,  &  y  fit  foire  diverfes  for- 
tifications, quoy  que  la  nature  du  lieu  ne  permette  pas  qu'on 
en  faffe  une  bonne  place.  'Mais  ce  qui  la  rendit  encore  plus 
mauvaife  alors-,  c'eft  qu'il  fe  trouva  moins  de  gentils-hom- 
mes pour  la  défendre  qu'à  la  première  fois,  &que  mefme 
les  plus  confiderables  habitans  s'en  efloient  retirés  à  la  Ro- 
t:helle ,  pour  n'eftre  pas  expofez  aux  accidens  qui  fui  vent  les 
-prilés  de  ville.  Joint  que  les  trouppes  du  Duc  s' efloient 
grofïïes  ,  &  qu'il  efloit  fort  bienpourveu  de  munitions  & 
d'artillerie.  L'événement  de  cette  affaire  eflant  fi  douteux, 
&  fi  périlleux  pour  ceux  de  dedans,  la  Noue,  qui  n'entrepre- 
noit  rien  de  foy  mefme ,  dont  le  fuccés  ne  fufl  afièuré,  remit 
à  la  délibération  du  confeil  fi  on  defendroit  cette  place.  Et 
plufieurs  furent  d'advis  qu'on  la  démantelafl ,  &  qu'on  l'a- 

T  1  bandon- 


1 4^  L A  V I E  DE  François, 

bandonnaft  ,  à  caufe  de  fa  ddavantageule  lltuation ,  &  de  la 
tbiblenè  de  les  mutaillcs.  Les  autres  avoienc  force  railbns  au 
contraire.  Ils  difoient  que  leur  trefor  eftoit  en  Poitoujôc  que 
Fontenay  en  eftoit  la  clef.  Que  les  coftes  de  la  mer  &  toutes 
les  places  voyfines/uivroientlafortunede  celle  làj&:  qu'à  cet- 
te occafion  fa  confervation  eftoit  d'extrêmement  grande 
importance.  Qu*elle  eftoit  fort  bilen  pourveuë  de  tout  ce  qui 
luy  eftoit  neceflaire ,  &  qu'il  y  avoit^.  ou  foo.  honames  bien 
refolus, capables  d'y  faire  recevoir  un  fécond  aftront  à  1  enne- 
my.Qu'outre  le  deshonneur  qu'il  y  auroit  à  P abandonner, ce 
feroit  une  confeflion  de  fa  foiblefîèjqui  découragerôit  à  l'ad- 
venir  les  autres  villes  devant  lefquelles  l'ennemy  viendroit 
à  fe  prefenter  :  &  qu'au  contraire ,  une  brave  refolution  rele- 
veroit  le  courage  aux  plus  abbatus,  s'ils  fe  trouvoient  en  telle 
rencontre.  Que  ce  ne  feroit  pas  la  première  fois  que  de  mau- 
vaifcs  places  défendues  vaillamment  auroient  acculé  de 
groftès  puiflànces  ,  comme  S.  Didier  la  grande  armée  de 
l'Empereur  Charles-QuintjOÙil  commandoiten  perfonné; 
la  Bicoque  les  François  en  Italie,&  de  fraifchedate ,  Luiron 
le  Prince  Dauphin,en  Dauphiné5&  Clerac,  qui  n'avoit  pour 
toutes  fortifications  qu'  une  fimple  ceinture  de  terre ,  la  Va- 
lette &  toute  la  Milice  du  pays.   Qije  Dieu  prenoit  fouvenc 
plaifir  de  confondre  ainfi  les  chofes  fortes  par  les  foibles  3  & 
par  les  chofes  fans  apparence, celles  qui  ont  beaucoup  d'éclat, 
depuiftance,  &  de  réputation.  Ces  confiderations  jointes  à 
l'atlèurance  que  S.  Eftienne  &  quelques  autres  gentils-hom- 
mes donnoient  d'y  faire  un  merveilleux  devoir ,  firent  incli- 
ner la  refolution  du  cofté  de  la  defenfe ,  &  aufty  toft  on  dépe- 
fcha  en  XaintongCjCn  Gafcongne  &  en  Perigord,  pour  prier 
les  afîbciez  de  tenir  en  diligence  des  forces  preftes  à  un  cer- 
tain rendez-vous ,  pour  fecourir  les  aflîegez.  Cependant ,  le 
Viconte  deLavedan,du  quel  la  femme  eftoit  aflîegée  àPloux 
en  Auvergne  par  Montai  ;  ayant  prié  la  Noue  de  le  fecourir, 

ils'y 


Seigneur  de  la  Noue.  149 

ils  'y  achemina  avec  ce  qu'il  avoitde  trouppes,  accompagné 
du  ViconredeGourdon5deLangoiran,&  de  quelques  autres. 
Mais  Montai  en  ayant  oùy  la  nouvelle ,  décampa ,  de  forte 
que  la  Noue  s*en  retourna  fur  fcs  pas ,  &c  en  attendant  que 
les  forces  des  afîbcicz  fe  trouvafiènt  au  rendez-vous  aifigné, 
il  délibéra  de  reprendre  le  château  deNoaillé  fur  i  f.  ou  20. 
fbldats  de  la  garnifon  de  Marans  qui  y  avoient  ettés  mis. 
Mais  ces  foldats  tenans  plus  long-temps  qu'il  ne  s'eftoic 
imaginé ,  &  le  Duc  de  Montpenfier  ayant  envoyé  du  camp 
de  Fontenay  6.  ou  700.  hommes  pour  les  fecourir ,  il  fongea 
à  fa  retraitte  5  &  n'avoit  plus  autre  penfée  dans  l'efprit  que 
de  fecourir  Fontenay.  Le  Duc  en  preflbit  le  fiege  avec  tou- 
te la  diligence ,  &  toute  la  vigueur  imaginable  5  &:  la  Noue 
employoit  toutes  fortes  de  foins ,  de  prières ,  &  de  remon- 
trances pour  haller  le  fecours  qu'il  avoir  promis.  Mais  il  ne 
luy  fut  pas  poflible  d'y  venir  à  temps,  la  place  ayant  efté  non 
rendue,  mais  prife  quelque  temps  avant  que  les  trouppes 
confédérées  fe  trouvalTènt  au  lieu  qu'il  leur  avoir  ordonné  : 
&  ce  qui  luy  fût  un  grand  furcroift  d'affli£tion,c'eft  qu'ayant 
eu  deflèin  de  reparer  cette  perte  par  la  prife  de  Marans ,  & 
y  ayant  donné  tefte  baiffée  jufques  dans  la  Haie ,  croyant  y 
ilirprendre  la  garnifon ,  il  y  fût  mal  fuivy ,  y  perdit  le  Brave, 
capitaine  de  fes  gardes ,  homme  de  beaucoup  de  valeur ,  & 
fût  contraint  de  fe  retirer ,  parce  qu'outre  que  la  garnifon  y 
fit  ferme,  &:  que  le  canon  qu'il  avoit  donné  ordre  qu'on 
amenait ,  tarda  trop ,  le  Duc  de  Montpenfier  en  ayant  efté 
adverty ,  il  y  envoya  des  gens  ,  dont  il  euft  efté  impoftî- 
ble  de  fbûtenir  l'arrivée.    Et  voicy  comment  on  raconte 
cette  hiftoire.   Le  Capitaine  des  Bruieres,  qui  comman- 
doit  dans  la  placcjeftant  adverty  du  deflein  de  la  Noue,  pré- 
vît qu'on  l'attaqueroit  par  une  ruelle  qui  feule  fourniftbit 
d'une  advenue  couverte  en  travers.  Là  il  fît  une  légère  bar- 
ricade ,  &  perça  toutes  les  maifons.   La  Noué  arriva  à  ce 

T  3  pofte. 


1)0  LaviedeFrançois, 

poile  j  fuivy  de  vingt  hommes  Ibulement ,  le  refle  des 
liens  n'ayans  pu  féconder  la  diligence.  Il  fait  fon  attaque 
brufquemcnt  :  &  de  l'autre  cofté  les  Bruïeres  fait  faire  une 
furieufe  falveà  i6o.  moufquetaires ,  qui  Pavoit  logés  dans 
les  maifons  percées  qui  flanquoient  la  barricade.  Cette  fal- 
ve  nettoya  la  rue ,  de  manière  que  la  Noue  refta  luy  troifié- 
me ,  les  autres  qui  Paccompagnoient  ayans  efté  tous  ren- 
versés &  parmy  eux  le  Brave.  Au  melrne  temps  les  Bruïe- 
res avec  les  fiens  fort  fur  la  Noue,  qui  attend  ce  choq  lî  iné- 
gale avec  fa  fermeté  ordinaire ,  &  fans  tourner  vifage  faifoit 
de  glorieux  efforts  pour  fouftenir  cette  foule  d'ennemis: 
quand  des  Bruïeres  luy  poufle  un  coup  de  halebarde  dans 
l'eftomach.  La  cuirafle  relifta  au  fer  :  mais  elle  n'empefcha 
pas  h  Noué  d'eftre  li  ébranlé  du  coup  qu'il  en  fut  preft  à 
tomber.  Neantmoins  les  deux  féconds  luy  ayans  donné  le 
moyen  de  réprendre  Ces  elprits ,  tous  trois  enfemble  ils  s'ac- 
culèrent dans  une  porte ,  où  ils  fouftinrent  cette  multitude 
avec  tant  de  courage  &  de  vigeur, que  les  Bruïeres  craignant 
l'arrivée  des  trouppes,  fe  retira  au  chafteau,  remportant  une 
douce  fatisfadtion  de  fa  prévoyance ,  &  laiflant  à  ces  trois 
vaillants-hommes,  avec  le  champ  du  combat,  une  gloire  im- 
mortelle de  valeur.La  Noue  débaralsé  d'une  fi  perilleufe  oc- 
currence, fe  retira,  parce  qu'outre  le  hazard  que  fa  perfonne 
y  euft  encore  couru  fans  efperance  d'aucun  bon  fuccez,il  fça- 
^Voit  bien  qu'il  auroit  bien-toft  afEiire  de  fes  trouppes  ailleurs. 
De  fait  le  Duc  de  Monpenfier ,  après  la  prife  de  Fontenay^ 
ferefoluf  d'aller  alîîeger  Lufignan,  qui  eftoit  une  meilleu- 
re place  à  la  vérité:  mais  plus  difficile  à  fecourir,  comme 
beaucoup  plus  éloignée  de  la  Rochelle.  Il  y  mena  donc  fes 
trouppes ,  &  forma  fon  fiege.  La  Noue  allifta  à  la  Rochelle 
à  quelques  aftemblées  qui  s'y  tinrent,  tant  pour  donner  or- 
dre à  le  garder  des  furprifes,  dont  on  fedeffioit  toujours, 
que  pour  répondre  à  l'Abbé  de  Brantofme,  envoyé  de  la 

part 


Seigneur  de  la  Noue.  15-1 

part  du  Roy  pour  quelques  propofitions  de  paix  >  &  pour 
envoyer  des  députez  vers  faMajefté  à  Lion ,  quieft  la  pre- 
mière ville  de  Ion  Royaume  oij  il  s'arrefta  après  fon  retour 
de  Pologne.  La  nuit  du  partement  de  ces  députez ,  la  Noue 
s'en  alla  de  la  Rochelle  à  Pons,  tant  à  dcflcin  d'aflembler 
quelques  trouppes  de  gens  de  chcvalpour  le  iecours  de  Lu- 
lignan ,  qu'à  Toccalion  de  quelque  entreprife  que  l'on  avoir 
faite  fur  Xaintes  :  mais  le  jeune  Conte  de  Montgomcry  la 
fit  manquer  par  une  autre  qu'il  avoir  faite  fur  S.Jean  d'An- 
gely ,  laquelle  ne  luy  reùilit  pas  non  plus ,  &  cependant  la 
Noue  trouva  moyen  d'envoyer  vers  celuy  qui  comman- 
doit  dans-Lufignan ,  &  de  luy  faire  fçavoir  de  ks  nouvelles. 
Et  parce  que  la  prife  de  Fontenay  avoit  eflevé  le  courage 
eux  ennemis,  &  qu'ils  avoient  femé  force  bruits  à  leur  avan- 
tage, il  luy  manda  que  les  affaires  alloient  beaucoup  mieux 
que  l'on  ne  penfoit ,  &:  qu'il  eftoit  preft  de  monter  à  cheval 
pour  l'aller  fecourir  avec  des  forces  confiderables.  Du  refte, 
qu'il  fe  devoir  fignaler  en  cette  occafion  par  une  conftante 
refolution ,  parce  que  la  longueur  de  ce  fiege  feroit  indubi- 
tablement la  ruyne  de  l'armée  Catholique.  L'importance 
de  ce  fiege  faifoit  que  le  Duc  de  Montpenfiern'y  perdoit 
pas  un  moment  de  temps  ,  &  qu'il  n'y  efpargnoit  ny  les 
hommes  ny  l'artillerie.  Le  courage  des  alîîegez  luy  don- 
noit  de  l'exercice  tout  ce  qui  fe  peut ,  tant  en  prévenant  fes 
deffeins  qu'en  fouftenant  fes  aiîauts  ,  &  en  faifant  fur  fes 
gens  de  furieufes  forties.  Entr' autres  ils  en  firent  une  le 
28.  d'OârobrCo  fous  la  conduite  du  Baron  de  Frontenay,  où 
ils  tuèrent  beaucoup  des  gens  de  Duc ,  mirent  le  feu  en  fes 
poudres ,  enclouërent  le  mieux  qu'ils  peurentfon  canon,  & 
fans  que  les  foldats  quis'arrefterentau  butin,  ne  fécondè- 
rent pas  laNobleilè ,  ils  luy  eufîènt  encore  fait  un  beaucoup 
plus  grand  defordre.  Quoy  qu'il  en  foit ,  outre  les  prifon- 
niers ,  il  y  perdit  5).  capitaines ,  &  grand  nombre  de  foldats, 

entre 


152  La  VIE  DE  François, 

entre  lefquels  il  y  en  eut  un  dans  les  cliaufles  duquel  on  trou- 
va un  quart  de  peau  de  parchemin,  peint  de  diverfes  cou- 
leurs i  où  il  y  avoir  plufieurs  &  divers  caradleres,  &  des  figu- 
res étranges,  autour  defquelles  eftoientelcrits  quantité  de 
noms  de  Dieu ,  tant  en  Hébreu  qu'en  Caldeen.  L'on  creut 
que  c'eftoit  un  charme  que  ce  pauvre  miferable  avoir  voulu 
oppofer  au  coup  de  la  mort  :  mais  il  n'eut  pas  la  force  de  l'en 
garentir  -,  &  la  Popeliniere,  qui  rapporte  cette  particularité, 
a  raifon  de  dire  à  cette  occafion ,  que  c'eft  thofe  qui  pajfe  le 
pouvoir  de  tout  ce  qtt  il  y  a  de  Sorcier  s^de  Magiciens  ^^  de  Diables. 
Carpourdirecelaenpaflànt,  &  comme  par  forme  de  di- 
grellion,il  n'eft  peut-eftre  pas  hors  de  la  puifîànce  du  Malin, 
de  détourner  ou  de  ralentir  la  violence  d'un  coup  d'arme  à 
.  feu,  &  d'empefcher  qu'elle  ne  porte ,  ou  qu'elle  ne  face  un  iî 
grand  effeft  qu'elle  feroit,  s'il  n'en  retardoit  point  la  violen- 
ce. Parce  que  les  efprits  ont  une  merveilleufe  activité  fur  les. 
corps,  &  que  les  caufes  furnaturelles  l'emportent  de  bien 
loin  en  efficace  &  en  vertu,  fur  celles  qui  dépendent  de  l'art 
humain ,  &  mefmes  de  la  nature.  Nous  voyons  cela  par  ex- 
périence ,  que  plus  les  fubflances  font  épurées  de  ce  qu'il  y 
a  de  plus  groflîer  &  de  plus  matériel  dans  les  corps ,  plus  ont 
elles  de  force  &  d'aftivitéj  d'où  vient  que  cts  petits  cor- 
.  pufcules  qui  en  nous  s'appellent  du  nom  d' efprits,  font  ce 
qui  donne  le  mouvement  &  l'agitation  à  cette  pefante  maf- 
fe  de  nos  membres.  Celles  donques  qui  font  abfolument  fe- 
parées  de  la  matière,  &:  dont  l'eftreconfifteenunechofe 
incomparablement  plus  fubtile  que  ne  font  ces  efprits  qui 
nous  font  mouvoir ,  doivent  aufly  avoir  plus  de  vigueur  fans 
comparaifon ,  &  produire  des  efFe£ts  qui  paroifîent  mira- 
culeux à  ceux  qui  ne  font  pas  accoutumez  à  en  voir  fmon  de 
ceux  qui  font  produits  par  des  caufes  corporelles.  Quand, 
donc  il  plaift  à  Dieu  commander  aux  bons  Anges  de  faire 
quelque  chofe  de  cette  nature  ,  ils  font  quelques  fois  ce 

qu'Ho- 


Seigneur  de  la  Noue.  if^ 

qu* Homère  attribue  en  quelque  lieu  à  fes  Dieux  •  c'eft  qu'ils 
détournent  un  coup  qui  viendroit  tomber  fur  quelqu'un, 
comme  une  nourrice  aveque  fa  main  détourne  une  mouche 
qu'elle  void  venir  en  volant  fur  le  vilage  d'un  enfant  qui 
luypendàlamammelle.  Et  quand  il  luy  plaift  aulll  de  per- 
mettre aux  maivais  anges ,  d'en  ufer  delamefme  forte  en- 
vers ceux  qui  ont  recours  aux  fortileges  pour  cela ,  il  n'y  a 
rien  qui  empefche  qu'ils  ne  faflènt  quelquesfois  de  chofes 
qui  paroifîènt  eftonnantes.  Je  ne  révoque  donc  pas  en  dou- 
te la  vérité  des  hiftoires  qui  nous  parlent  de  quelques  troup- 
pes  de  gens  de  guerre  charmées  contre  les  coups  de  mouf- 
quet.    Mais  outre  que  l'expérience  monftre  que  Dieu  le 
permet  rarement,!' activité  de  fubftances  immatérielles  a  {es 
bornes ,  &  fî  elles  peuvent  bien  arrefter  l'impetuofité  d'une 
baie  de  piftolet ,  il  ne  s'en  fuit  pas  quelles  puifTènt  faire  le 
mefme  à  l'égard  d'un  boulet  de  canon  >  aiillî  n'en  voyons 
nous  point  d'exemples.  Déplus,  comme  la  Providence  per- 
met bien  que  le  Diable  trompe  quelques  fois  l'un  de  nos 
fèns  par  fes  illufions  -,  mais  non  pas  qu'il  les  charme  tous  en- 
fèmble,  par  ce  qu'il  feroit  tout  ce  qu'il  voudroiten  noftre 
fentaifie ,  &  que  par  ce  moyen  il  difpoferoit  des  aftions  de 
nollre  intelleâ  :  ainfi  peut  il  bien  arriver  par  la  permiflîon 
de  Dieu ,  que  le  Diable  empefche  l'effeâ:  de  quelque  arme 
en  un  combat  5  que  pour  cela  il  n'empefche  pas  les  autres. 
Autrement  il  feroit  trop  le  maiftre  de  certains  evenemens 
dont  Dieu  referve  l'adminiftration  à  fa  Providence.  De- 
fait,  j'ayoùydiredu  Conte  de  la  Suze  dernier  mort  5  à  qui 
Dieu  avoit  donné  une  vigueur  de  corps  proportionnée  à 
jlbn  excellente  vertu ,  &  à  la  grandeur  extraordinaire  de  fon 
courage ,  qu'ayant  à  charger  auprès  de  BefFort ,  unecompa- 
pagnie  d'infanterie  que  les  caradteres  rendoient  invulnéra- 
ble aux  efpées&  aux  armes  à  feu,  il  s'arma  luy  &  quelques 
autres  de  leviers,  dont  il  alîbmma  cette  canaille.   Enfin, 

V  quelque 


154  LaviedeFrançoi55 

quelque  charme  qu'il  y  peuft  avoir ,  je  croy  que  le  Diable 
feroit  bien  empelbhé  à  garantir  un  homme  cPune  grefle 
d'arquebufade.  Parce  que  quoy  qu*il  enfoit,  il  faut  qu'il 
foit  prcfent  &  qu'il  agiflè  effeîtivement  fur  chaque  baie  qu'il 
ralentit  ou  qu'il  détourne.  Or  faudroit-il  avoir  une  mer- 
veilleufe  agilité  d'œil  &  de  main  pour  exercer  fon  a£tion  fur- 
un  û  grand  nombre  de  coups ,  qui  tombent  avec  tant  de  vi- 
tefîe,  &:  neantmoins  en  divers  momens  de  temps,  à  droite,  à 
gauche,en  haut  &  en  bas,au  ventrejà  la  poitrine,à  k  tefte,à  la 
gorge  5  6c  au  vifage.  Et  bien  qu'une  fubftance  immatérielle 
foit  toute  œil  &  toute  main ,  fi  eft-ce  que  pour  produire  tant 
de  différentes  opérations  en  fi  peu  de  temps  ,  il  faut  une 
célérité  abfolument  inimaginable.  Et  c*efl  entr' autres  cho- 
ies ce  qui  trompe  ces  miferables  qui  font  des  conventions 
avec  le  Malin  5  qu'ils  s'imaginent  qu'il  leur  promet  de  les 
garentir  de  toutesces  fortes  d'accidens ,  bien  qu'il  ne  le  pro^ 
met  que  de  quelques  uns  feulement  j  ou  mefme  ques'eftant 
trouvé  avec  eux  en  quelques  dangers ,  il  fe  contente  dans  les 
autres  de  leur  laiffer  le  billet  de  fes  caradleres  &  de  leur  padt, 
qui  ne  peut  avoir  aucune  vertu  pendant  fon  abfence.  Car 
comme  c'efl  une  folie  defe  perfuader  que  les  nombres ,  en 
tant  que  nombres ,  ayent  quelque  vertu  de  produire  des  ef- 
fe6fs  phyfîques,  tels  que  font  les  bonnes  &  les  mauvaifes 
crifes  des  maladies ,  c'eft  pareillement  une  impertinence  & 
une  fuperftition  de  croire  que  les  paroi  les  ou  les  figures  &  les 
noms  5  foit  qu'on  les  prononce  ou  qu'on  les  efcrive  en  quel- 
que couleur  ou  fur  quelque  matière  que  ce  foit ,  ayent  aucu- 
ne autre  vertu  que  celle  de  fignifier ,  qui  leur  eft  attribuée 
ou  par  la  volonté  de  l'homme  ou  par  la  nature.  Et  fi  le  Dia- 
ble efloit  à  cent  pas  de  ce  foldat  quand  il  reçeut  le  coup  de  la 
mort  au  fiege  de  Lufignan ,  il  eufl  peu  eflre  tout  couvert  de 
chiffres  depuislateflejufques  aux  pieds  5  que  cela  ne  l'eufl 
pas  fauve  d'une  baie  de  piftolet  ou  de  la  pointe  d'une  haie- 
barde. 


Seigneur  DE  LA  Noxjè.  if^- 

barde.  Mais  retournons  à  nollre  narration.  Lefiegefùtau 
commencement  prelTé  vivement,  juiques  à  donner  un  af^ 
faut,  dont  il  fe  falut  retirer  avec  grande  perte.  L'opinion 
que  le  Duc  de  Monpenfier  eut  qu'il  auroitlesafîîegezpar 
la  faim ,  apporta  quelque  intermiilion  à  Ion  ardeur.  Enfin, 
rebuté  de  ce  cofte  là ,  il  fe  refolut  à  un  aflàut  gênerai ,  &  fur 
ces  entrefaites  entra  dans  la  ville  un  homme  qui  portoit  des 
lettres  de  la  Noue ,  &  qui  fe  retira  tout  aulfi  toft  qu'il  les  cùt 
rendues.  Lecture  en  ayant  elle  faite  à  riilùë  du  prefche ,  il 
le  trouva  qu'il  difoit  au  Baron  de  Frontenay  &  à  la  No- 
bleflè  qui  eftoit  aveque  luy ,  que  le  bruit  de  la  valeur  qu'ils 
avoient  montrée  à  foùtenir  Taflaut,  avoit  des-ja  volé  par 
toute  la  France.  Que  c'eftoit  à  eux  à  perfeverer  en  cette 
fainte  refolution  -,  que  les  Catholiques  avoient  fait  leurs  plus 
grands  efforts,  &  qu'ils  n' avoient  plus  de  poudre.  Sur  uuf, 
difoit-il,  gardez  vous  bien  de  parlementer  j  parce  que  les  langues 
de  ceux  à  qui  nom  avons  a  faire ,  font  plus  danger  eufe  s  que  leurs 
ejpées.  Il  adjoûtoit  qu'il  avoit  reçeu  nouvelles  du  Prince  de 
Condé,  que  le  Duc  d'Anville,  qui  avoir  efté  fait  prifon- 
nier ,  s' eftoit  fauve  j  que  pour  luy ,  il  eftoit  en  parfaitement 
bonne  volonté  de  les  fecourir  ;  mais  que  jufques  alors  il  n'en 
avoit  pli  avoir  le  moyen,parce  que  la  venue  du  Roy  en  avoit 
refroidy  plufieurs  qui  luy  avoient  promis  de  marcher.  Qu'il 
elperoit  ncantmoins  que  les  aflaires  iroyent  mieux  à  l' adve- 
nir, &  que  les  Catholiques  fe  trouveroient  bien  eftonnez. 
Puis  il  finiflbit  par  une  exhortation  à  la  Noblefîè  &  aux  fol- 
dats,de  fe  fouvenir  qu'ils  eftoient  en  lieu  pour  aquerir  beau- 
coup d'honneur ,  &  pour  rendre  un  grand  fervice  à  Dieu  & 
à  la  caufe  commune.  Ces  lettres  furent  fuiiftrement  inter- 
prétées par  quelques  uns ,  comme  fi  elles  enflent  porté  une 
ouverte  déclaration  de  fon  impuiflànce  à  les  fecourir  -,  mais 
neantmoins  elles  ne  découragèrent  perfonne.  Sur  tout  le 
Baron  de  Frontenay  fe  monftra  merveilleufement  ferme, 

V  2  non 


1^6  LaviedeFrançois, 

non  feulement  contre  les  attaques  des  ennemis ,  mais  mê- 
mes contre  les  prières  de  la  Dame  de  la  Garnache  fa  fœur,  & 
contre  les  folicitations  de  la  Hunaudaye,  avec  qui  il  ne  vou- 
lut point  s'aboucher ,  &c  qu'il  renvoya  à  la  Noué ,  s'il  avoit 
quelques  propositions  générales  de  paix  à  faire.  Le  Roy  & 
la  Reyne  efcn virent  à  du  Rouhet ,  qui  vint  trouver  les  alTie- 
gez  5  &  leur  fit  de  belles  promefîès  de  la  part  de  leurs  Maje- 
flezj  mais  ils  ne  s'y  fièrent  pas.  Au  mefme  temps  la  Noue 
leur  efcrivit auiîy  >  ôcleiir  fit  efperer  qu'il  iroit  bien-toft  boi- 
re avec  eux:  ce  qui  leur  donna  du  courage.  De  forte  que 
quelque  incommodité  qu'ils  fentifïènt  par  la  longueur  du 
fiege  5  par  les  factions  militaJtres ,  &  par  la  faute  du  pain,  ils  le 
defendoient  toujours  vaillamment,  &  foûtinrent  encore  un 
afîàut  au  ravelin  de  la  Vacherie.  Mais  enfin  la  Noué  ne  pou- 
vant mettre  en  campagne  aucunes  troûppes  afîèz  confidera- 
bles  pour  entreprendre  de  mener  là  du  fècours ,  ils  fe  rendi- 
rent à  compofition  honorable,  pour  laquelle  il  fut  dqnné 
des  oftages  j  ufques  à  l' entière  exécution ,  &  en  '  fuite  le  Duc 
fit  démolir  le  château  de  Lufignan,  l'un  des  plus  beaux  de 
l'Europe. 

Les  affaires  de  ceux  de  la  Religion  eftans  en  mauvais  eftat^ 
&  neantmoins  la  confiance  Se  les  exhortations  de  la  Noué 
foûtenant  les  courages  à  la  Rochelle  &  aux  environs ,  Tan- 
née if/f.  commença  par  une  adtion  qui  fit  beaucoup  de 
bruit,  &  qui  releva  les  efperances  que  les  mauvais  fuccez 
avoient  abbatuès.  C'éfl  que  par  les  ordres  du  Duc  d' Anvil- 
le,  gouverneur  &  lieutenant  gênerai  pour  le  Roy  en  Lan- 
guedoc, il  fe  tmt  à  Nifmes  une  aiîèmblée ,  tant  du  Clergé  & 
Catholiques  Politiques ,  que  des  Egliles  reformées ,  dans  la- 
quelle ils  firent  union  de  leurs  interefls  pour  leur  comimune 
confervation,  &de  leurs  confcils,  pour  le  bien  commun  de 
Teflat,  ainfi  qu'on  a  coutume  de  parler.  Etpourmonftrer 
comment  ils  eftoient  en  parfaitement  bonne  intelligence, 
•  ils 


Seigneur  DE  LA  Noue.  if/ 

ils  efleurent  pour  leur  protedteur  gênerai  le  Prince  de  Con- 
dé,  Proteflantdeprofellion,  &  promirent  d'obeïrcn  fon 
abfenceauDucd'Anuille,  Catholique  Romain,  ne  con- 
fiderant  point  la  Religion  en  eux ,  mais  feulement  leur  mé- 
rite &  leur  naiflance.  Puis  ils  firent  des  articles  de  leur  con- 
fédération ,  &  des  reglemens  communs  pour  la  conduite 
de  leurs  aifaires ,  que  les  curieux  pourront  trouver  dans  les 
originaux  de  l'hiftoire.  La  jonction  de  ces  deux  corps  les 
ayant  rendus  beaucoup  plus  confiderables,  que  s'ils  feful- 
fent  tenus  feparez ,  le  Roy ,  qui  fembloit  à  fon  advenement 
vouloir  remettre  fon  Eftat  en  quelque  tranquilitéjpermit  au 
Prince  de  Condé ,  au  Duc  d' Anuille,  &  autres  alïbciez,  tant 
d'une  que  d'autre  religion,  d'envoyer  vers  luytels  perfon- 
nages  qu'ils  trouveroient  à  propos ,  pour  acheminer  les  cho- 
{es  à  l'eftablillement  d'une  bonne  paix  par  tout  le  Royaume. 
Et  par  ce  que  le  Prince  de  Condé  n'eftoit  point  encore  de 
retour  d' Alemagne ,  &  qu'on  ne pouvoit  articuler  les  chofes 
que  l'on  vouloit  demander  à  fa  Majcfté ,  fi  non  avec  fon  ap- 
probation. Députez  de  Languedoc ,  de  Guienne ,  de  la  Ro- 
chelle ,  de  Dauphiné ,  de  Provence ,  &  de  divers  autres  en- 
droits, dallèrent  trouver  à  Bafle,OLi  il  eftoit  alors,&  là  par  fon 
advis  &  de  leur  commun  confentement,  fut  dreflee  une  fort 
longue  requefte  au  Roy,par  laquelle  on  luy  demandoit  avec 
beaucoup  de  foumiflîon  &  de  refpeâ: ,  grande  quantité  de 
chofes ,  tant  pour  l'adminiftration  des  affaires  générales  du 
Royaume ,  qu'en  particulier  pour  le  repos  ,  liberté,  &:  feure- 
té  de  ceux  de  la  Religion  -,  &  furent  Beauvoir  la  Nocle ,  & 
d'Arènes  envoyés  par  le  Prince  vers  le  Roy,  pour  luy  por- 
ter cette  requefte ,  &c  en  foliciter  l'entérinement.  Ils  vinrent 
donc  trouver  le  Roy ,  luy  prefenterent  leurs  lettres  &  leur 
requefte,  &les  accompagnèrent  d'une  fort  longue  haran- 
gue, pleine  de  remontrances  fur  les  chofes  qui  s'eftoient  paf- 
fcQs  en  France ,  depuis  le  changement  qui  s'y  eftoit  fait  en 

V  3  la 


1^8  La  VIE  DE  François, 

la  Religion,  &  de  fupplications  à  ce  qu'ilpluftàfa  Majefté 
y  donner  pour  T advenir  les  ordres  qu'ils  croy oient  neceflai- 
res  pour  remettre  fon  Eftat  en  ion  ancienne  fplendeur.  Ils 
virent  aufîy  la  Reyne  mère ,  &  la  haranguèrent  de  mefme,  & 
furent,  quant  aux  paroles  &aux  demonftrations  extérieu- 
res de  bonne  volonté,  receus  fort  favorablement.  Mais  le 
Roy  ayant  ordonné  3 .  perfonnages  de  fa  part ,  pour  conie- 
rer  avec  eux  des  moyens  de  parvenir  à  un  bon  adjuftement , 
ils  ne  fe  purent  accorder ,  &  fût  la  négociation  de  paix  diffé- 
rée ,  fans  neantmoins  defefperer  ouvertement  de  la  pouvoir 
conduire  à  quelque  bonne  fin.  Cependant  la  Noue  demeu- 
roità  la  Rochelle  ,  attendant  avec  les  autres  qu*el  feroitle 
fuccez  de  ces  allées-&:-venuës  qui  fe  faifoient  avec  grand 
éclat ,  &  portant  aurefte  fort  impatiemment ,  que  les  troup- 
pes  Allemandes  du  Duc  de  Monpenfierjque  ce  Prince  avoit 
envoyées  enXaintonge,  y  tinfîènt  les  places  de  fon  party, 
&  mefmes  la  Rochelle,  ferrées  de  fort  prés.  En  partie  donc 
de  fon  mouvement ,  en  partie  par  la  folicitation  de  plufieurs 
autres  ,  il  fe  refolut  d'afîèmbler  ce  qu'il  pourroit  de  forces 
pour  les  chafîèr  de  là,&  pour  mettre  les  garnifons  Pro tenan- 
tes plus  au  large .  Entre  Pons  &  la  Rochelle  il  y  avoir  un  fort 
château,  nommé  S.Jean  d'Angle,  que  les  Catholiques  te- 
noientavec20.  Salades  &  100.  Arquebuflers  à  cheval  fous 
le  commandement  de  Maifon-Blanche ,  qui  par  des  couries 
continuelles  incommodoit  extrêmement  les  confederez.  La 
Noue  doncques  leur  voulant  arracher  cette  efpine  du  pied, 
&  d'ailleurs  ne  pouvant  pas  aifément  mettre  en  campagne , 
tandis  qu'il  trouveroit  fur  fa  route  l'importunité  de  ce  châ- 
teau ,  donna  ordre  à  la  Popeliniere  &  au  Capitaine  Bounet 
de  s'en  fàifir.  Ce  que  la  Popeliniere  fit  avec  beaucoup  de  re- 
folution  &  d'heur ,  ayant  intimidé  la  garnifon ,  par  les  me- 
naces de  la  venue  de  la  Noue  &:  du  canon ,  qu'il  difoit  eftre 
party  de  la  Rochelle.    Ainfi  s'eflant  ouvert  le  palîàge  ,  la 

Noue 


Seigneur  de  la  Noue.  15-9 

Noue  s'en  alla  à  Pons  5  oùilmit  enlemblefoo.  hommes  de 
cheval  armés  de  piftolets ,  &  1 200.  Arquebufiers ,  dont  il  y 
en  avoit  quelques  uns  montez  en  argouletz.  Mais  parce  que 
les  ennemis  elloient  incomparablement  plus  forts  en  cava- 
lerie que  luy ,  il  ne  jugea  pas  à  propos  dehazarder  un  combat 
gênerai  à  la  campagne,  mais  fe  contenta  de  les  harceler  com- 
me Toccafion  s'en  prefentoit,  &  d'en  attendre  quelqu'une 
qui  luy  fournift  quelque  fignalé  avantage.  Enfin ,  le  temps 
le  délivra  de  ces  trouppes  là  fans  combat ,  parce  que  le  Roy, 
qui  lembloit  toujours  avoir  fes  inclinations  à  la  paix  -,  fût 
confeillé  de  congédier  les  gens  de  guerre  eftrangers ,  dont  il 
retiroit  peu  de  fruit ,  &  qu'ilnourrillbità  la  foule  de  fon  peu- 
ple. Il  en  demeura  pourtant  fur  les  confins  de  Gafcongne  &: 
de  Perigord ,  qui  faifoient  beaucoup  de  ravages.C'cll  pour- 
quoy  le  Viconre  de  Turenne  ,  qui  s*efloit  nouvellement 
déclaré  du  party  de  ceux  de  la  Religion,s'eftoit  mis  en  cam- 
pagne avec  quelques  nombres  de  gens  de  pied  &  de  cheval, 
ou  pour  les  combatte  ou  pour  empefcher  leurs  courfes.  Et 
la  Noue  avoit  fait  refolution  de  l'aller  joindre  pour  les  dé- 
faire plus  ayfement ,  quand  fur  P heure  de  fon  partement , 
pour  tirer  vers  Bergerac,  il  receut  lettres  du  Roy  par  un  va- 
let de  chambre  delà  Majefté ,  envoyé  exprés ,  qui  l'arrefte- 
rent.  Le  Roy  luy  efcrivoit  de  fa  propre  main  qu'il  dcfiroit 
fort  fà  venue  en  Cour  3  &  luy  faifoit  efperer  que  cela  facili- 
teroit  beaucoup  lanegotiation  de  la  paix.  Ill'alléuroit  qu'il 
ne  devoit  point  craindre  de  l'aller  trouver  ,  parce  qu'il  le 
pouvoit  faire  en  toute  feureté  ,  ayant  pour  gage  fon  affe- 
ction, dont  il  fe  devoit  fouvenir  qu'il  luy  avoit  donné  une 
preuve  indubitable  en  luy  fauvant  la  vie.  La  Reyne  mère 
avoit  aufîy  adjoufté  à  cette  dépefche  fes  lettres  &  fes  fohci- 
tations ,  Se  \cs  reflexions  qu'il  faifoit  là  defîiis ,  en  ce  qui  con- 
cernoitlepubhc  ,  euflentefté  capables  de  l'esbranler,  fide 
grandes  &  importantes  confiderations ,  jointes  avec  le  con- 

feil 


i6o  La  vie  de  François, 

feil  de  Tes  amis ,  ne  Peuflêiit  empeiché  d'entreprendre  le 
voyage.  Ils'enexcufadoncle  mieux  qu'il  pût,  &  cepen- 
dant députez  alloient&  venoient,  qui  cntretenoient  tou- 
jours les  proportions  de  paix  en  quelque  chaleur ,  quoy  que 
la  Noue ,  qui  cftoit  à  Pons ,  &  les  Rochelois,  fe  tinfîènt  tou- 
jours fur  leurs  gardes. 

Sur  le  commencement  du  mois  de  Juin  il  revint  à  la  Ro- 
chelle avec  le  Baron  deFrontenay-Rohan,  pour  cette  occa- 
ilon.  Les  députez  de  la  Rochelle  y  efloient  arrivez  le  2  5.  de 
May ,  &c  avoient  exposé  publiquement  en  TEchevinage 
toute  leur  négociation ,  tant  vers  le  Prince  de  Condé  en  Al- 
lemagne, que  depuis  leur  retour  en  France ,  à  la  Cour,  & 
avoient  apporté  les  articles  de  paix  dreflèz  par  le  comman- 
dement du  Roy ,  pour  répondre  à  ceux  qui  luy  avoient  eflé 
prefentez  de  la  part  des  Catholiques  &  des  Proteftans  aflb- 
ciez.  Ces  articles  donc  ayant  efté  leus ,  avoient  partagé  les 
fèntimens,  &:  fort  diverfementémeu  le  courage.  Les  uns, 
lalîèz  de  la  guerre ,  &  ne  refpirans  que  la  paix ,  quelle  qu'elle 
flifljcnclinoientàles  accepter^  les  autres  les  trouvoient  fi  dé- 
raifonnables  en  eux  mefmes ,  &  déplus ,  fi  peu  afieurez  pour 
cequieftoit  de  leur  exécution ,  qu'ils  n'y  vouloient  point 
confentir:&  dans  cette  différence  d'opinionsjaucunn'avoit 
afTez  ny  de  fuffifancepour  ramener  par  raifons  ceux  qui  n'en 
jugoient  pas  bien,  ny  d'autorité  pour  reunir  les  volontés  à 
une  refolution  commune.   Ces  deux  Seigneurs  y  vinrent 
donc ,  &  la  Noue ,  non  feulement  à  la  prudence  -,  mais  aux 
ordres  duquel  Frontenay  deferoit  tout  avec  grande  gene- 
rofité ,  ayant  eu  levure  de  ces  articles  en  pleine  afîèmblée, 
&  remarqué  que  la  religion  reformée  y  eftoit  traitée  fort 
défavorablement,  dit  ainiî>  Meffieurs ,  c  efi  une  grande  grue 
que  Dieu  nom  fait ,  ^  que  nous  devons  bien  recognoiïire ,  de  ce 
qu'il  luy  a  pieu  encliner  le  cœur  du  Roy  a  la  paix.  Et  comme  cejl 
la  chofe  du  monde  que  nom  devons  defirer  le  flm  ardemment , 

aujfy 


Seigneur  de  la  Noue.  i6i 

au0  faut  il  que  nous  nous  conduifions  de  telle  façon  a  l'obtenir, 
que  P  honneur  de  Dieu  y  fait  toujours  le  premier  en  confideration. 
Cejl  cela  que  nous  devons  principalement  rechercher ,  (S' non  pas 
nos  commoditezparticulteres,  dont  je  fuis  bien  déplaifant  de  voir 
que  plufieurs  font  plus  fenfblement  touchés,  quils  ne  font  d'aucun 
ne  autre  chofe  en  la  pour  fuite  de  la  paix,  le  vous  conjure  donc^ 
Adeffeurs ,  de  vous  fouvenir  icy  de  voflre  ancien  zèle ,  CT  de  n'a- 
voir point  tant  d'égard  a  l'avantage  qui  vous  peut  revenir  de 
t acceptation  de  ces  articles  ^  quà  la  confolation  de  vos  frères  .^ 
pour  ne  rien  conclure  que  de  leur  confentement  y  afn  qu'ils  rem- 
portent auffy  unejuHe  &  raifonnahle  fat is fanion  du  traitté  t  ô* 
quau  refle  vous  vous  donniés  garde  de  beaucoup  defkcheufes  (^ 
danger  eufe  s  praticques,  dont  il  y  a  de  longue  main  des  femences  en 
cette  ville ,  que  les  ennemis  tafchent  toujours  de  fomenter.  S'il 
av oit  pieu  au  Roy  nous  accorder  ce  qui  luy  avoit  eflé  demandé  par 
nos  députez  y  nous  aurions  fu jet  d'ejperer  que  la  paix  fer  oit  (^ 
bonne  ér  durable ,  (jr  de  nous  retirer  avec  joye  chacun  au  repos  de 
nos  maifons.   CMais  il  eft  aisé  de  connoisire  par  la  réponce  qu'il  y 
a  faite ,  que  nous  fommes  fort  ef oignez  de  jouir  du  fruit  de  cette 
négociation  qui  s' efl  continuée  a  Paris.  Vous  fç avez  bien  a  quelle 
occafon  die  a  eflé  rompue ,  c^  quelle  raifon  vos  députez  ont  eue 
de  ne  confentir pus  a  ce  quon  defiroit  d'eux.  K^infi  c'efi  à  recom- 
mencer :  (^je  vous  croy  f  gens  de  bien  que  vous  ne  vou^  départi- 
rez point  de  la  gêner  ofité  de  vos  refolutions  précédentes.  Incon- 
tinent après  ce  propos ,  qui  donna  un  grand  panchant  à  l'af- 
faire 5  le  Roy  depefcha  la  Hunaudaye  à  la  Rochelle ,  pour  y 
infifter  fur  les  propofitions  de  paix.  Ils'arreftaàNiorten 
pafîant,  &  efcrivit  de  lààlaNouëpouravoirunpafîeport 
de  luy  &  du  Maire  ;  pour  vous  aller  ^  dit-il ,  trouver ,  afin  de 
V0U4  faire  entendre  la  grande  ajfection  que  le  Roy  a  a  la  paix ,  (^ 
de  vous  bailler  des  lettres  dont  je  fuis  chargé  de  luy  de  vous  pre- 
fenter ,  c^  k  Adefpeurs  de  la  ville ,  ce  que  je  defirerois  bien  avant 
queujjie^dcpefché  a  Monfcigneur  le  ?  rince  ,  é"  ^  Monfieur  le 

X  Maréchal 


i52  La  VIE  DE  François, 

Maréchal  et  An'vilk.  Et  pour  cela  il  y  eut  quelque  contefta- 
tion  5  les  uns  opinans  à  ne  le  laifïer  pas  entrer  dans  la  ville ,  & 
les  autres  foûtenans  qu'il  ne  faloit  pas  faire  ce  tort  à  un  en- 
voyé du  Roy.  La  Noue  efloit  de  ce  dernier  lentiment,  & 
outre  que  la  Hunaudaye  eftoit  Ion  parent ,  il  avoit  toujours 
cette  maxime  gênerai  le  5  d'avoir  l'oreille  ouverte  auxpro- 
politions  de  paix ,  en  prenant  neantmoins  garde  à  ne  Te  bif- 
fer pas  tromper ,  &  en  ne  relâchant  rien  du  tout  des  foins  ne- 
cefîàires  pour  la  guerre.  La  Hunaudaye  eut  donc  pafleport, 
&  venu  qu'il  fut  à  la  Rochelle  5  il  expofa  fa  créance  dans  le 
temple  de  S.  Yon.  La  fubftance  en  eftoit ,  que  le  Roy  avoit 
un  defir  fmguher  de  mener  les  chofes  à  la  paix,  comme  il 
avoit  afsés  montré  par  la  négociation  qui  s' eftoit  faite  à  Pa- 
ris. Que  la  Reyne  mère  5  les  Princes  du  Sang ,  &:  les  princi- 
paux officiers  de  la  Couronne ,  avoient  les  mefmes  inten- 
tions, &:  qu'ils  avoient  en  cette  négociation  là  donné  toutes 
fortes  de  preuves  de  leur  affeârion  au  repos  de  l'eftat.  Que 
l'exécution  de  leur  bonne  volonté ,  &  l'avancement  de  ce 
grand  bien  avoit ,  au  grand  regret  du  Roy  ,  efté  empefché 
parla  faute  de  leurs  députez  mefmes.  Parce  qu'ils  avoient 
comme  fermé  l'oreille  à  toutes  les  bonnes  conditions  que  fa 
Majefté  leur  avoit  offertes ,  &:  toujours  dilayé  la  conclufion 
d'une  chofe  fi  bonne  &  fi  fainte  qu' eftoit  un  traitté  de 
paix.  Que  le  Roy  les  invitoit  tout  de  nouveau  à  y  enten- 
dre :  que  quant  à  luy ,  il  les  en  prioit  tres-affedueufement. 
Que  tout  le  Royaume ,  &  leur  pays  entre  les  autres,  en  avoit 
un  befoin  extreme,&  qu'à  fon  advis  ils  pouvoient  bien  trait- 
ter  particulièrement  pour  eux,  puis  qu'il  n'y  alloit  que  de 
leur  religion ,  dont  le  Roy  leur  permettoit  l'exercice  avec 
une  liberté  toute  entière.  Et  que  quant  au  Marefchal  d' An- 
ville  &  aux  autres  Catholiques  confederez,  la  vraye  caule 
de  leur  prife  d'armes  eftoit  leurs  interefts  particuliers ,  dans 
lefquels  les  Rochelois  ne  dévoient  point  prendre  de  partj 

&:que 


Seigneur  de  la  Noue.  16^ 

&  que  quant  à  leur  prétexte  5  qui  eftoitlebiendel'eflat,  ils 
s* en  dévoient  raporter  à  la  prudence  &  à  la  bonté  de  leur 
Prince.  La  refponce ,  qui  fût  concertée  avec  la  Noue ,  & 
puis  après  prononcée  par  le prefident de  la  Rochelle,  chef 
de  la  dépuration  vers  le  Prince  de  Condé  5  &  depuis  vers  fa 
Majefté,  en  revint  là.  Que  luy  &  fcs  condeputez  avoientà 
la  vérité  fait  paroiflre  en  radminiftration  de  leur  charge ,  &c 
dans  tout  le  cours  de  leur  négociation  à  Paris ,  que  ceux  de 
la  ReHgiondefiroicnt  demeurer  unis  en  cette  caufe  avec  les 
Catholiques  afîbciez  -,  mais  qu'ils  croyoient  en  avoir  de 
bonnes  raifons.  Que  pour  ce  qui  eftoit  de  l'eflat,  bien  qu'ils 
fuflent  de  religions  différentes,  ils  ne  tendoient  qu'à  un  mê- 
me but,  qui  efloit  le  fervice  du  Roy,  &  le  bien  gênerai  du 
Royaume  :  qu'ainfi  il  eftoit  necefTaire  qu'ils  y  marchafTen^ 
d'un  mefme  pied.  Qu'ils  ne  pouvoient  fe  feparer  fans  le 
porter  dommage  les  uns  aux  autres ,  ny  mefmes  peut-eflre 
îàns  fè  ruyner  abfolument.  EtquequantàlaReHgion,  le 
Maréchal  d' Anville  ne  s'eftoit  point  tellement  hé  avec  eux 
pour  ce  qui  touchoit  le  Royaume  en  gênerai,  qu'il  n'eufl 
premièrement  déclaré  qu'il  les  prenoit  tous  en  fa  proted:ion 
indifféremment,  & protefté  qu'il  leur  procureroit  la  liberté 
de  leurs  exercices ,  avec  melme  affedltion  qu'il  foliciteroit 
les  autres  interefls  du  public  &  les  liens  en  particulier.  Que 
luy  ayans  cette  obligation,ils  ne  fe  pouvoient  deflinir  d'avec 
luy,  ny  l'abandonner ,  fans  encourir  un  blâme  tout  à  fait  in- 
excufable:qu'au  refte  leRoy  mefme  n'avoit  pas  trouvé  mau- 
vaife  leur  alîbciation,puis  qu'il  leur  avoit  permis  de  commu- 
niquer enfemble  de  leurs  interefls  communs,&  de  retourner 
vers  fa  Majefté  pour  luy  faire  rapport  de  leur  délibération. 
La  Hunaudaye  fe  retira  à  fon  logis ,  les  députez  s'en  allèrent 
trouver  le  Duc  d' Anville,  pour  faire  ce  qu'ils  difoient  leur 
avoir  eflé  permis  par  le  Roy^  &  la  Noue,  pendant  ces  pour- 
parlers de  paix,  penfa  aux  affaires  de  la  guerre.  Car  avant 

X  2  que 


1^4  La  vie  de  François, 

que  la  Hunaudayc  fuft  hors  de  la  Rochelle  ,  il  en  partit 
pour  aller  exécuter  une  entreprile  qu'il  avoit  formée  ilir 
Niort,  Te  voulant  prévaloir  de  la  fecurité  où  il  pcnfoit  qu'on 
y  feroit  pendant  la  folemnité  de  la  Mairie ,  qui  s'y  failbic 
le  12.  de  J  uin.  Mais  quelques  feux  amis  le  trompèrent  -,  de 
forte  que  quand  on  vint  à  appliquer  les  efchelles,  il  y  pleut 
tantd'arquebufades,  qu'il  falut  tout  abandonner.  LaHu- 
naudaye  fe  fcandalifa  merveilleufement  de  ce  que  luy  eftant 
encore  là  pour  négocier  la  paix,  on  entreprenoit  llir  les  villes 
du  Roy  fon  Maiftre ,  &  fe  prefenta  à  la  porte  pour  s'en  aller. 
Mais  il  fût  prié  d'attendre  le  retour  de  la  Noué ,  qui  quand 
il  fut  venu  l'appaifa,  &:  mit  mefmes  en  train  aveque  luy  la 
négociation  d'une  trêve  de  3 .  mois,  pendant  laquelle  laHu- 
naudaye  fe  faifoitfortqu*onretireroitlesgamifonsdeMa- 
rans  &  de  Benon.  Mais  quand  il  fût  arrivé  à  Niort ,  ces  pro- 
portions s'en  allèrent  en  fumée ,  &  la  Noue ,  extrêmement 
importuné  de  ces  garnifons ,  fe  refolut  à  faire  ce  qui  fe  pour- 
roit  pour  en  nettoyer  le  pays.  Et  de  fait  il  donna  fi  bon  or- 
dre à  prendre  le  château  de  Benon,  qui  traverfoit  tous  les 
convois  que  l'on  faifoit  à  la  Rochelle ,  qu'il  fut  emporté 
avant  que  le  Conte  du  Lude,  qui  eftoit  à  Niort ,  eneufteir 
le  vent  :  Marans  n' eftant  pas  en  eftat  qu'il  y  peufl:  rien  entre- 
prendre fi  prontement,  parce  que  la  prife  de  Benon  y  avoit 
fait  redoubler  les  gardes,  il  apprit  que  le  Viconte  de  Turen- 
ne  &  Langoiran ,  qui  eftoient  fur  les  confins  de  Limoufin  &: 
de  Perigord  ,  avoient  quelque  différent  entr'eux  pour  le 
commandement ,  &  que  cela  empefchoit  le  cours  des  affai-» 
res  du  party  en  ces  quartiers  là.  C'eftpourquoyils'yachcT- 
mina,  efperant  de  trouver  quelque  moyen  de  les  accommo- 
der. Et  défait ,  bien  que  Langoiran  ne  peufl  au  commence- 
ment digérer  ,  qu' eftant  des-ja  avancé  en  âge,  &  experi-ï 
mente  au  fait  de  la  guerre,  il  luy  faluft  céder  à  un  homme, 
de  haute  naiffance  à  la  vérité  j  mais  qui  n' avoit  que  15?.  ans, 

■■  V  &:qui 


Seigneur  DE  LA  Noue.  i6^ 

&  qui  d'ailleurs,  bien  qu'il  eufh  embralsé  le  parti ,  ne  faifoit 
point  encore  ouverte  profeflion  de  la  religion  reformée ,  la 
Noue  içeut  ménager  cette  affeire  avec  tant  de  prudence ,  de 
dextérité ,  &  de  douceur ,  que  le  Viconte  demeura  entière- 
ment fatisfait ,  fans  que  Langoiran  euft  aucun  lujet  de  fe 
plaindre.  Cela  fiit,  il  demeura  encore  quelque  temps  en 
Limoufm  pour  favorifcr  l'entreprife  que  Langoiran  fît  Se 
exécuta  fur  la  ville  de  Perigeux ,  &:  cependant  Landcreau 
fe  prévalant  de  l'abfence  de  la  Noué  ,  forma  un  deiîein 
fur  l'Ifle  de  Ré ,  &  l'exécuta  de  telle  façon  ,  qu'il  mit  la 
Rochelle  &:  tout  le  pays  en  une  mcrveillcufe  alarme.  Car 
il  y  defcendit,  &  fe  rendit  maiftre  du  bourg  Sainft  Mar- 
tin, la  principale  place  de  l'Iile,  nonobilant  la  refiftance 
des  habitans  ,  Se  ic  propofoit  que  la  Noue  n^eftant  pas 
là ,  il  auroit  le  loyfir  'de  s'y  efbablir  fi  bien,  que  quand  il 
feroit  venu  ,  il  auroit  beaucoup  de  peine  à  le  chaflèr  de 
ce  pofte  :  par  ce  qu'il  n'eull  jamais  pensé  que  ce  qu'il  y 
avoit  de  gens  de  guen*e  dans  la  Rochelle ,  cull  osé  pafîér 
le  canal,  pour  luy  difputer  fa  conquefte.  C'cftoit  en  ef- 
fedlune  chofe  bien  perilleufc,  &  d'une  confequence  fou- 
verainement  importante,  que  d'aller  hazarder  ce  peu  que 
la  Rochelle  avoit  de  forces  pour  fa  deifenlc  ,  contre  un 
ennemy  vidlorieux ,  &qui,  s'il  en  fût  venu  à  bout,  n'eufl: 
pas  manqué  de  tirer  toutes  fortes  d'avantages  de  leur  dé- 
faite. Neantmoins,  la  PopeUniere  &  quelques  autres ,  après 
avoir  donné  advis  à  la  Noué  de  cet  accident ,  &  l'avoir 
prié  de  s'en  retourner  en  dihgence  avec  le  plus  de  troup- 
pes  qu'il  pourroit ,  fe  dii'poferent  à  pafîer  en  Ré ,  &  le  firent 
avec  tant  de  bonheur  &  de  vifleiîe,  &  chargèrent  Lande- 
reauavec  une  fl  grande  refolution,  qu'il  y  demeura  300. 
de  fcs  gens  mortSj  &  quantité  de  prifonniers ,  &  mcfmes  des 
gentils-hommes  &  des  capitaines  fignalez.  Quant  à  luy, 
prévoyant  que  s'il  tomboit  encore  une  fois  entre  les  mains 

X  3  des 


i66  La  VIE  DE  François, 

des  Rochelois ,  ils  ne  luy  pardonneroient  jamais ,  il  fe  retira 
dés  le  commencement  de  la  méfiée,  &  à  Tayde  d'une  cha- 
louppe,  il  fe  fauva  à  la  Tranche  dans  le  bas  Poitou.  La  Noue 
delbncofté,  ayant  reçeu  cette  nouvelle,  le  mit  en  grande 
diligence  fur  le  chemin  de  la  Rochelle  avec  bon  nombre  de 
gens  de  pied  &  de  cheval,&  ayant  appris  à  fon  arrivée  ce  qui 
s'eftoit  pafsé  pour  le  recouvrement  de  Tlfle,  il  jugea  l'en  tre- 
prifeunpeuhazardeufe,  &  neantmoins  loua  le  lliccez  &  en 
bénit  Dieu.  Je  mefleray  icy  avec  le  lupport  du  lecteur,  l'hi- 
floire  de  la  fin  de  N.  Dianouitz,  dit  Bel  "me ,  celuy  qui  mafia- 
cra  l'Amiral  de  CoUgny,  parce  qu'il  s'y  trouvera  quelque 
chofe  qui  le  lie  avec  ma  matière.    Ce  célèbre  afîàfîin ,  Alle- 
man  de  nation,  avoit  eflé  efcuyer  d'Efcurie  du  Duc  de  Gui- 
fe,  &  depuis  le  mafTacre  de  Paris,  ce  Duc  l' avoit  retenu  quel- 
que temps  en  fa  maifon.    Depuis  il  l'envoya  en  Efpagne, 
fous  prétexte  d'y  acheter  des  chevaux  :  mais  en  efled  on 
difoit  que  c'eftoit  pour  y  renouer  les  intelligences  que  le 
Cardinal  de  Lorraine  avoit  eues  avec  Philippes  fécond. 
Quoy  qu'il  enfoit,  revenant d' Efpagne,  &  palfant  auprès 
d'Angoulefme,  il  fût  arreflé  par  quelques  reformés  de  la 
garnizon  de  Bouteville ,  qui  efl  à  7.  lieues  de  là.  Se  voyant 
pris  il  jugea  bien  que  s'iltomboit  entre  les  mains  des  Ro- 
chelois, il  n'y  auroit  point  de  mifericorde  pour  luy ,  tant  fa 
perfonne  eftoit  en  horreur  à  caufe  de  fes  crimes ,  &  nommé- 
ment à  caufe  de  celuy  qu'il  avoit  commis  en  la  perfonne  de 
l'Amiral  :  c'efl  pourquoy  il  offrit  d'abord  une  tres-groffe 
rançon.  Mais  les  foldats  n'en  ayant  point  voulu,  c'efl  une 
chofe  eflrange  de  la  chaleur  avecque  laquelle  la  vie  de  cet 
exécrable  fût  difputée.  Les  Catholiques  offrirent  pour  luy 
de  tres-groflès  fommes  d'argent,  que  ceux  qui  le  tenoient 
refliferent.  A'  la  Rochelle  il  fût  proposé  de  fe  cottifer  pour 
faire  une  fomme  de  mille  efcus ,  afin  de  luy  faire  fouffrir  une 
mort  digne  de  fa  vie ,  6c  plufieurs  s'y  portoient  volontaire- 

mentj 


Seigneur  de  la  Noue.  i6y 

menti  mais  les  plus  lages  empefcherent  cette  refolutionj 
non  parce  qu'ils  ne  le  jugeaiTent  digne  de  toutes  fortes  de 
tourmensi  mais  parce  qu'ils  craignoient  qu'on  le  vengeait 
fur  des  gens  de  condition  &  d'honneur,  qui  elloient  entre 
les  mains  des  Catholiques.  Quantité  de  chefs  Allemans  qui 
eftoient  à  Poitiers ,  intercédèrent  pour  luy  envers  la  Noue, 
pour  le  crédit  qu'il  fçavoient  qu'il  avoit  entre  les  Reformez. 
Le  Duc  de  Guife  en  envoya  par  deux  ou  3.  fois  à  la  Noue, 
des  lettres  efcrites  en  partye  de  la  main  d'un  Secrétaire,  en 
partye  de  la  Tienne  propre  ,  &  méfiées  de  prières  tres-in- 
ftantes ,  de  promeflés  de  reconnoiftre  par  toutes  fortes  de 
moyens  la  courtoifie  qu'on  luy  feroit,  &  de  menaces  très 
exprefles  de  faire  à  la  MeaufTe ,  à  Briquemaut ,  à  San  terre ,  à 
la  Grange ,  &  à  d'autres  gens  d'honneur  &  de  qualité ,  mê- 
me traitement  qu'il  reçeuroit.  L'Hiftoire  dit,  quoy  que  je 
n'en  trouve  rien  dans  les  lettres  du  Duc  de  Guife ,  que  luy, 
&  ceux  de  fa  maifon  offrirent  d'échanger  pour  luy  Mon- 
brun  perfonnage  de  grande  nailîànce,  &  d'une  très- excel- 
lente vertu.  Mais  je  croy  qu'il  euft  mieux  aymé  perdre  la 
tc{\ie'i  comme  il  fit,  que  d'eftrecontrcpcséàun  hommefi 
deteftable.  Enfin  le  Roy  en  efcrivit  trois  fois  à  la  Noué, 
avec  des  recommandations  tres-particulieres ,  des  efpeces 
d'excufes  de  ce  que  Monbrunn'eftoitpluseneftatd'eftre 
efchangé  pour  luy ,  &  des  menaces  femblables  à  celles  du 
Duc  de  Guife  touchant  la  Meaulïè,  Briquemaut ,  Se  Coré. 
Tellement  qu'un  des  plus  méchans  garnemans  du  monde 
trouva  de  plus  grands  amis  &  plus  de  fupport ,  que  n'en  euft 
peut-eftre  Içeu  trouver  le  plus  vertueux  d'entre  les  hommes. 
Et  au  mefme  temps  au  quel  on  faifoit  décapiter  la  fleur  de 
la  Noblelîè  du  Dauphiné ,  &  l'un  des  premiers  hommes  de 
l'Europe  en  valeur  &  en  probité,  on  remuoitle  ciel  &  la  ter- 
repourfauverlavieàceSchelme.  Enfin  pourtant,  il  périt 
par  fcs  propres  artifices.  Car  ayant  trouvé  moyen  de  gai- 


gner 


i68  La  vie  de  François, 

gnerunfoldatdclagarnifon  de  Boutcville ,  en  qui  Bcrto- 
ville  5  gouverneur  de  la  place  5  fefioit  le  plus,  ilfortitpour  le 
fauver.    Bcrtoville  le  pourluivant ,  il  ic  voulut  mettre  en 
deflcnfe ,  &z  luy  tira  un  coup  de  piftolet ,  qui  ne  porta  pas  -, 
mais  Bertoville  luy  en  lalcha  un ,  dont  il  demeura  mort  fur 
la  place.  Mezeray  dit  que  ce  fïit  une  invention  de  Berto- 
ville, quifuborna  un  Ibldat,  pour  fe  faire  corrompre  par 
Befme  ,  afin  d'avoir  lieu  de  le  tuer  lors  qu'il  fe  voudroit 
efchappcr  :  &  qu'il  difoit  qu'il  ny  a  point  de  méchanceté  au 
monde  plus  pardonnable,  que  de  faire  périr  les  médians  par 
le  crime  dont  ils  font  métier.  La  Popeliniere  dit  feulement 
que  celuv  qui  l'avoit  fauve  eftant  griefvement  blefsé,  en  fiit 
quitte  pour  une  rançon,  &chafsé  hors  de  la  garnifon,  ce 
qu'il  y  a  de  plus  certain ,  c'eft  que  Bertoville  en  ayant  en- 
voyé le  corps  au  Baron  de  KufFet ,  qui  le  luy  demanda  très- 
jnftamment ,  ce  Baron  le  fit  enterrer  fort  honnorablement  à 
Angoulefme  :  au  lieu  que  l'Amiral  de  Cofigny ,  après  avoir 
cftétraittétres-indignement  après  fa  mort,  &  mutilé  delà 
tefte  &  de  quelques  autres  parties  de  fon  corps ,  fût  trainé 
par  les  boues  de  Paris ,  &  puis  pendu  par  les  pieds  à  Mont- 
faucon.  Mais  fans  parler  de  l' eftat  de  l' ame  après  la  mort,  & 
fans  entrer  plus  avant  dans  les  jugemens  de  Dieu ,  la  mémoi- 
re de  l'Amiral,  relevée  de  fon  ignominie  par  l'autorité  des 
Rois  mefmes ,  eft  en  admiration  à  l'univers  j  &  de  Befme 
on  en  parle  non  plus  que  d'un  chien  mort ,  ou  fi  on  en  parle, 
commeje  fais  icy  maintenant,  c' eft  pour  rendre  autant  que 
l'on  peut  fon  infâme  nom  odieux  à  toute  la  terre.  Cela  le 
1 57  5"  paffa  au  mois  d' Aouft.   Au  mois  de  Septembre  en  fuivant, 
I        François  de  France,  Duc  d' Alençon ,  frère  unique  du  Roy, 
ennuyé  &  indigné  des  traitemens  qu'il  reçevoitàlaCour 
(&c  fi  l'hiftoire  du  temps  dit  vray ,  il  n'y  eftoit  pas  en  feureté 
de  fa  vie,)  trouva  moyen  de  s'évader,  &  fe  retira  à  Dreux, 
ville  de  fon  appanage,  d'où  il  publia  un  manifefte  des  caufes 

de 


Seigneur  de  là  Noue.  169 

de  Ton  evalion.  Les  principales  claufes  en  efloient  vque  par 
i*advis  j  &  à  la  prière  tres-inftante  de  plufleurs  Princes ,  Pré- 
lats, Seigneurs,  gentils-hommes ,  &  commimautez ,  il  efloit 
forti  de  la  captivité  où  il  avoit  efté  détenu  depuis  long- 
temps j  que  Ion  intention  n'eftoit  point  de  rien  entrepren- 
dre contre  l'autorité  du  Roy  Ion  Seigneur ,  ny  contre  le 
bien,repos,&  tranquilité  du  Royaume,  &  qu'il  emploieroit 
volontiers  ion  propre  fang  à  l'établiflement  de  l'un  &  de 
Pautre  :  mais  qu'il  avoit  delîèin  de  faire  autant  qu'il  pour- 
roit  refleurir  les  bonnes  loix ,  &  de  remettre  l'eftat  en  Ion 
ancienne  Iplendcur.  Qu'il  eftoit  neceflàire  que  certaines 
gens  ,  qui  depuis  long-temps  obfedoient  la  perfonne  des 
Rois,  &:  qui  aburoientdeleurfouverainepuiîlanceàbaftir 
leur  propre  grandeur  ,  au  préjudice  des  loix  publiques  &  de 
la  maifon  Royale ,  fiillènt  réduits  au  rang  qui  leur  apparte- 
noit,  pour  rendre  conte  de  leurs  concuiîions ,  malverfations 
&c  mailacres.  Que  le  bien  public  requeroit  que  les  officiers 
de  la  couronne,  emprifonnés  fans  aucune  forme  de  juftice, 
fufîènt  délivrez-,  qu'on  foulageafl  les  pauvres  peuples  foulez 
de  tant  d'impoils  infupportables  j  que  le  Clergé,  &laNo- 
blefle  fuflent  maintenus  en  leurs  privilèges, &  l'ancienne  Re- 
ligion,qui  s'abaftardifîbit  tous  les  jours  confervée  en  Ton  in- 
tégrité ,  fans  neantmoins  toucher  à  la  liberté  de  confcience 
accordée  par  les  edits  pour  la  tranquilité  de  l'eftat.  Et  tou- 
tesfois,  qu'il  ne  vouloit  point  procurer  toutes  ces  chofespar 
prife  d'armes,  par  factions,  ny  par  ligues  j  mais  par  une  lé- 
gitime afîêmbléed'eftats,  qui  fe  tinflèntenunlieudchbre 
&  de  feur  accez ,  &  ou  dominaflx^nt,  non  les  brigues  de  ceux 
qui  vouloient  tourner  toutes  chofes,  &  mefme  les  plus  fa- 
crées ,  à  l'accroiflement  du  grade  oii  la  faveur  les  avoit  mis-, 
maisles  anciennes  loix  de  l'eftat,  &  les  fuffrages  libres  des 
députez  des  Provinces.  Quantité  de  Seigneurs  ou  le  fui- 
vircnt  de  la  Cour,  oul'allerent  trouvera  Dreux,  &  le  bmit 

Y         ,  que 


170  La  ;viie;  pE  FîLAî«Tçpi^,^ 

que  fa  fbrtie,  &  Ton  manifdle:  firent,  émeut  les  erprits  par 
toute  la  France.  Et  nonobilant  ces  belles  proteftations,  ibit 
qu'on  derciperaft  de  la  tenue  des  eftats  ou  non ,  ce  Prince 
n'eut  pas  plutoft  publié  cette  déclaration,  qu'il  commença 
à  chercher  les  moyens  de  ié  fortifier  de  gens  de  guerre  6c 
dedans  &  dehors  le  Royaume.  Ce  n'eft  pas  eholé  eftrange 
fi  ceux  d'entre  les  Catholiques  qui  fe  nommoient  Politi- 
ques, &  tant  d'autres  gens  qui  n'efloient  pas  contensdu 
gouvernement,  fejetterent  incontinent  dans  ion party.  Sa 
déclaration  donnoit  couleur  à  leurs  mécontentemens  ,  6c 
fembloit  en  quelque  forte  juftifier  la  prife  d'armes  qu'ils 
avoient  faite.  Mais  quant  à  ceux  de  la  Religion ,  ils  fe  trou- 
vèrent de  fort  difterens  fentimens ,  &  heilterent  quelque 
temps  fur  ce  qu'ils  avoient  à  faire  en  cette  occurrence.  Ceux 
qui  ne  demandoient  autre  chofe  que  la  liberté  de  leurs  con- 
fciences ,  &  l'exercice  de  leur  religion ,  &  qui  croioient  que 
pour  le  gouvernement  du  Royaume  il  s'en  faloit  abfolu- 
ment  rapporter  au  Roy ,  par  devers  lequel  eft  la  puifîance 
fouveraine,  difoient  qu'il  y  alloit  de  laconfcience,  &  de 
J' honneur  de  la  religion ,  de  la  méfier  avec  ces  broùilleries 
d'eflat,  où  l'on  choque  toujours  l'inftitiition  de  Dieu,  en 
choquant  l'autorité  du  Prince.  D'autres  avoient  bien  cette 
opinion  qu'en  un  déreiglement  extrême  ^  où  le  gouverne- 
ment eft  tout  à  fait  abandonné  par  le  fouverain ,  6c  laifsé  en- 
tre les  mains  de  gens  qui  abufent  de  fon  autorité  à  la  ruyne 
du  Public ,  il  eft  permis  de  procurer  le  rétabliflèment  des 
bonnes  loix,  principalement  quand  cela  fe  fait  par  le  mou- 
vement 6c  avec  l'autorité  de  ceux  qui  y  ont  le  principal  in- 
tereft  après  le  Roy ,  comme  font  les  Princes  du  Sang ,  6c 
ceux  de  la  maifon  Royale.  Mais  ils  fe  défioient  que  le  bien 
Pubhc  n'eftoit  que  le  prétexte  dont  ce  Prince  6c  ceux  qui 
l'accompagnoient ,  coloroient  leurs  interefts  particuliers, 
6c  que  quand  on  lesy  auroit  contentez,  ils  abandonneroient 

ceux 


Seigneur  de  la  Noue.  171 

ceux  de  là  Religion  5  à  qui  il  ne  demeureroit  rien  de  s'eftre 
joints  avec  luy ,  fînon  que  leur  caufe  en  feroit  devenue  plus 
méprifable  &  plus  odieufe.  Les  autres  enfin  voyans  leurs 
affaires  en  allez  mauvais  termes  5  &  qu'au  lieu  de  s'avancer 
elles  reculoient ,  de  forte  qu'humainement  ils  n'en  pou- 
voient  attendre  qu'une  dure  continuation  de  guerre?  ou 
une  des-avantageufe  paix,  creurcnt  que  c'eiloit  un  moyen 
que  la  bonne  providence  de  Dieu  leur  iulcitoit,  non  feule- 
ment pour  les  relever  de  la  ruyne  qui  les  menaçoit  5  mais 
pour  remettre  les  Eglifes  reformées  en  un  beaucoup  meil- 
leur eftat  qu'elles  n'eftoient  avant  les  maflacres.  Et  quel- 
ques  uns  mefmes  faifans  allufion  au  premier  nom  de  Mon- 
fieur  (^  car  il  s'appelloit  Hercules  au  commencement,  }  di- 
foient  que  c'eftoit  un  nouvel  Hercule  que  Dieu  failbit 
naître  en  l'cftat,  pour  le  purger  des  monftres  &  des  maux 
qui  y  faifoient  tant  de  ravages.  Et  parce  que  les  villes  de 
Nifmes ,  de  Monpellier ,  de  la  Rochelle  &  de  Montauban, 
èftoient  dans  la  grande  fouffrance  de  la  guerre  j  elles  furent 
les  prières  à  témoigner  par  des  demonllrations  publiques, 
que  ce  nouveau  mouvement  leur  apportoit  beaucoup 
d'efperance  &  defatisfadion.  Là  Noue  avoit  une  ame  en- 
tièrement dcs-interefsée  ,  8c  qui  ne  regardoit  à  rien  qu'à 
l'utilité  duPuMic.  Son  affedtion  prédominante  efloit  l'a- 
vancement de  la  Religion  dont  il  faifoit  profcflion,  &  fon 
opinion  eftoit  qu'en  une  extrenie  opprellion ,  telle  que  celle 
qu'on  avoit  foufterte  jufques  alors ,  on  la  peut  defïendre  par 
les  armes.  Sa  féconde  pensée ,  qui  occupoit  le  refte  de  fes 
inclinations,  eftoit  le  bien  de  l' eftat,  qu'il  ne  penfoitpas 
pouvoir  fleurir  autrement  que  par  une  bonne  paix  ,  ny  la 
paix  s'y  maintenir  telle  qu'on  la  devoir  fouhaitter,  tandis 
que  les  Eglifes  reformées  y  feroient  fi  durement  opprimées. 
Il  avoit  d'ailleurscette  bonté  qu'il  feportoit  difficilement  à 
juger  mal  des  intentions  de  qui  que  ce  fuft,  &  s'il  n'avoit 

Y  2  efté 


ijz  La  VIE  DE  François, 

elle  trompé ,  il  ne  croyoit  pas  qu'on  le  voiiluft  faire.  Sur 
tout,  s'il  ne  l'avoit  expérimenté,  il  ne  pcnlbit  pas  que  les 
grands  Princes,  à  qui  leur naiflance doit infpirer des mou- 
vemens  extrêmement  nobles  &  généreux,  ibient  ilifcepti- 
bles  de  fraude,  &  s'il  leur  arrive  d'en  commettre,  il  ne  les 
imputoit  pas  tant  à  leur  naturel ,  qu'aux  mauvais  confeils 
dont  ils  font  allez  fouventafliegez.  Il  efperoit  donc  queiî 
luy  &  quelques  autres  fe  pouvoient  une  fois  approcher  de 
laperfonne  duDucd'Alençon,  &  fe  faire  goûtera  luy,  ils 
empefcheroient  bien  les  artifices  ordinaires  des  Courtifans, 
de  l'emporter  fur  les  belles  inclinations  de  fa  Royale  naif- 
fance,  âc  qu'ils  l'aftermiroient  dans  les  beaux  fentimens  de 
la  bonne  foy  &  du  vray  honneur.  Il  ne  defefperoit  pas  mê- 
mes qu'on  ne  luy  peuft  donner  quelques  bonnes  imprefîions 
de  la  vérité  :  ce  qui  feroit  un  avantage  ineftimable  à  l'eglife 
de noftre  Seigneur,  eu  égard  au  rang  qu'il  tenoit,  &:  que 
delà  il  n'y  avoit  qu'un  degré  pour  venir  à  la  couronne. 
Mais  enfin,  qu'elles  que  fufîént  les  intentions  du  Duc,  il 
n'y  avoit  aucune  occafion  de  croire  qu'elles  tendifîêntau 
dommage  de  l'eftat,  à  laconfervationduquelilaA^oitun  fi 
notable  intereft,  &  quand  il  n'en  reviendroit  point  d'au- 
tre utilité  au  Public ,  toujours  le  fervice  qu'on  auroit  rendu 
à  ce  Prince  en  ce  qui  eftoit  de  fcs  interefts,  l'obligeroit-il  à 
avoir  foin  de  celuy  des  Eglifes  reformées.  Ces  raifons  luy 
donnoient  une  grande  pente  ,  non  feulement  à  embrafîer 
ce  party  là  j  mais  encore  à  aller  trouver  Monfieur  en  perfon- 
ne,  &  ce  qui  l'y  détermina  tout  à  fait,  ce  fût  Tcftat  auquel 
il  voyoit  la  Rochelle.  Il  y  avoit  de  long-temps  de  grandes 
femênces  de  partialitez  que  fa  fagefle  &  fa  modération  avoit 
toujours  ou  étouffées ,  ou  empefchéesde  produire  de  mau- 
vais effets.  Sur  la  fin  du  mois  de  Septembre ,  vers  le  milieu 
duquel  Monfieur  s'efloit  retiré  à  Dreux ,  la  NoblefTe  qui 
eftoit  à  la  Rochelle  3  ou  fe  défiant  de  la  bonne  volonté  des 

habi- 


Seigneur  de  la  Noûè.  173 

habitans  ,  ou  portant  impatiemment  qu'en  beaucoup  de 
chofes  il  luy  faluft  dépendre  de  l'autorité  du  Maire  &  du 
gouvernement  de  Ton  confeil ,  voulut  eflayer  de  s'en  déli- 
vrer à  l' advenir ,  &  d'y  introduire  quelque  nouvelle  forme 
de  Police.  Pour  cela  elle  drefla  des  articles  le  plus  douce- 
ment qu'elle  pût  -,  mais  neantmoins  tendans  à  tirer  entre  les 
mains  de  laNoblefle  l'entière  dilpolition  des  atïùires  qui  le 
prefenteroient  déformais.  Il  efl:  vray  qu'ils  portoient  ex- 
prefsément  que  le  Maire  &:  quelques  Echevins  pourroient 
aflifter  en  œs  aflcmblées ,  &:  aux  confeils  qui  s'en  forme- 
roient.  Mais  tant  y  a  que  ce  n'eufteflé  que  pour  y  donner 
leur  advis  ,  &  avoir  participation  des  refolutions  qui  s'y 
prendroient  -,  la  direction  de  tout  dépendant  de  la  pluralité 
des  voix,  qui  feroit  indubitablement  du  cofté  de  laNoblef- 
fe.  Ces  articles  ayant  efté  prefentés  au  Confeil  public  pour 
les  faire  autorifer ,  le  Maire ,  les  Echevins ,  &  généralement 
tous  les  Rochclois ,  les  trouvèrent  fort  odieux.  Car  de  tout 
temps  l'adminillration  de  la  Police,  &  de  toutes  autres  af- 
faires, eftoit  entre  les  mains  du  Maire,  qui  eflant  un  Magi- 
ftrat  populaire ,  eftoit  reconnu  &  obcï  par  le  peuple  avec 
beaucoup  de  detference  &  de  refpeft.  C^ant  à  la  Noblelîe, 
Ion  autorité  n'y  eftoit  aucunement  reconneuë ,  &  fi  on  luy 
donnoit  part  au  gouvernement  de  la  ville ,  le  peuple  efti- 
moit  que  c' eftoit  de  pure  grâce  qu'on  le  faifoit,  &  non  par 
devoir.  Et  outre  que  ceux  qui  ne  font  pas  nobles ,  ont  tou- 
jours fufpefte  l'humeur  élevée  &  dominante  de  ceux  qui  le 
font  5  les  Rochelois  croyoient  avoir  cela  par  privilège  parti- 
culier, de  fe  gouverner  eux  mefmes,  &z  que  celuy  d'entre  les 
gentils-hommes  qui  feul  pouvoit  prétendre  d'avoir  quel- 
que autorité  fur  eux ,  n' eftoit  point  gouverneur  de  leur  ville 
ny  de  leur  pays ,  tel  que  l'on  en  void  ailleurs  ;  mais  Senechal 
feulement,  c'eft  à  dire,  celuy  au  nom  duquel  on  énonçoit  les 
fentences  données  entre  les  particuUers  en  la  juftice  ordi- 

Y  3  naire. 


1/4  La   viedeFflançois, 

naire.  Cette  tentative  n'ayant  pas  rcù(iy  à  la  Noblefîè ,  elle 
produilît  un  très-mauvais  etVedt  contre  elle  ,  c'efl:  qu'elle 
augmenta  la  deffiance,  caufa  de  l'indignation,  renouvella 
les  anciens  Ibupçons,  réveilla  les  murmures  que  la  douceur 
&  l'autorité  de  la  Noue  avoit  afibupis,  &  fit  que  ics  enne- 
mis (^carla  vertu  luyen  caulbit}  recommencèrent  à  parler 
contre  luy  melme,  comme  s'il  euft  efté  auteur  ou  fauteur  de 
ces  innovations.  Pour  luy ,  il  fe  trouvoit  en  beaucoup  de 
peine.  Sa  charge  de  General ,  &  l'autorité  que  luy  donnoit 
fa  grande  expérience  au  fait  des  armes  ,  effcoient  plus  que 
fuflifantes  pour  fatisfaire  un  efprit  aufly  vuide  d'ambition 
qu'efloitle  lien.  Mais  s'il  mécontentoit  la  Nobleflé,  il  le 
broùilloit  avec  lès  meilleurs  amis,&  fe  privoit  du  feul  moyen 
qu'il  euft  d'exécuter  de  grandes  chofes.  S'il  favorifoit  fes 
defîèins,  il  ouvroit  la  bouche  à  la  calomnie,  &  luyfournil- 
loit  l'occafion  del'accufer  de  le  vouloir  rendre  maiftre  de 
la  Rochelle,  &  d'y  empiéter  quelque  pouvoir  au  delà  de  la 
raifon.  Il  efla^^oit  donc  de  tenir  la  balance  égale,  &  dreflà 
luy-mefme  d'autres  articles  pour  l'adjuftement  de  l'affaire, 
&  pour  donner  quelque  contentement  aux  deux  partis.  Et 
la  Noblelle ,  qui  j  ugeoit  mieux  &  pleus  équitablement  de  fa 
conduite,  confcrvoit  toujours  pour  luy  toute  forte  d'affe- 
ction &  de  refpeft.  Mais  le  peuple ,  qui  eft  plus  licentieux 
en  fes  jugemensôc  en  fes  paroles,  fe  laiflbit  emporter  à  des 
difcours  extra vagans.  Voyant  donc  les  affaires  en  tel  eftat 
que  la  Rochelle  n'avoit  rien  à  craindre ,  &  qu'il  n'y  eftoit 
plus  neceflàire  pour  fa  confervation ,  &  ne  diilimulant  pas 
qu'il  eftoit  peu  fatisfait  de  la  conduite  des  Rochelois  en  Ion 
endroit ,  il  prit  la  refolution  de  s'en  aller  trouver  Monfieur, 
auprès  duquel  il  efperoit  devoir  eftre  plus  utile,  &  partit  le 
premier  jour  d'OCbobre  accompagné  de  S.  Gelais,  &  de 
quelques  autres  gentils-hommes  de  qualité.  De  combien  le 
party  de  Monfieur  en  fut  renforcé ,  Mezeray  le  donne  afîèz 

àju- 


Seigneur  de  la  Noue.  iTf 

à  juger  à  Tes  Lecteurs,  quand  il  dit  à  cette  occafion,  que 
la  feule  tejîe  du  /âge  la  Noué  ne  'valoit  pts  moins  qu'une  armée. 
Il  ne  fut  pas  plûtoft  arrivé  là  qu'il  y  reçeut  des  lettres  de 
Rohan,  Verac,  le  Queray,  S.Simon,  &:  quelques  autres 
perfonnes  de  condition,  qu'il  avoit  laiiïez  à  la  Rochelle,  par 
îefquelles  ils  luy  mandoient  que  depuis  Ton  départ  les  aiîùi- 
res  y  eftoient  allées  de  mal  en  pis,  les  habitans  les  traittans 
avec  beaucoup  de  rigueur,  6c  femblans  vouloir  leur  ofter 
toute  autorité  au  maniement  de  la  Police  &  de  la  guerre ,  &: 
remuer  fans  delîlis  dellbus  tous  les  ordres  qui  avoienteftés 
obfervés  jufques  alors,  pour  leur  commune  confervation. 
A  quoy  ils  adjoùtoient  qu'on  ne  l'efpargnoit  pas  luy-mémc, 
le  prians  au  refte  de  vouloir  faire  intervenir  l'autorité  de 
Monfieur  à  terminer  ce  différent  en  telle  façon  qu'ils  en 
peuflent  avoir  quelque  contentement.  Mais  quelque  fuj et 
d'irritation  qu'il  eufl  contre  la  Rochelle,  il  y  garda  fa  con- 
fiance &  fa  modération  acoùtumée,  &  s  y  conferva  parce 
moyen  une  telle  autorité,  que  fur  le  doute  qu'on  y  faifoit 
fi  on  s'y  declareroit  ouvertement  pour  le  party  de  Mon- 
fieur ,  il  obtint  qu'on  y  l'euft  fes  lettres  avec  grand  refpe£b, 
qu'on  y  prift  des  refolutions  favorables  à  fes  interefts  &  con- 
formes à  (qs  déclarations ,  &  qu'on  l'accommodall:  de  quel- 
ques fommes  de  deniers  ,  bien  que  les  Rochclois  fulfent 
fort  à  l'eflroit  en  leurs  affaires.  Et  par  ce  qu'on  avoit  de  tous 
coftez  une  parfiite  confiance  en  fa  vertu,  &  qu'on  n'igno- 
roit  pas  à  quoy  les  Princes  font  fujets,  quand  ils  fe  laiilént 
gouverner  par  de  flatteurs  &  par  de  jeunes  courtifans,  on 
luy  efcrivoit  de  divers  endroits  pour  luy  témoigner  la  joye 
qu'on  avoit  d'apprendre  qu'il  eftoit  prés  du  Duc  d'Alen- 
çon,  pour  l'efperance  qu'on  en  concevoir  que  fa  prefence 
luy  ferviroit  de  contrepoifon  contre  les  mauvaifes  inftru- 
ctions,  &  les  mauvais  exemples  de  cette  jeunefle.  Cepen- 
dant la  Reyne  mère  couroit  après  ce  fils  qui  luy  eiloit 

cfchap- 


176  La  vie  de  François, 

efchappé,  &  recherchoit  avec  beaucoup  d'affection  Se  de 
diligence  une  entrcveuë  pour  tâcher  à  le  ramener,  ou  au 
moins  pour  cnipeichcr  qu'il  nes'abandonnafl:  entièrement 
àlaconduitte  de  ceux  entre  les  bras  de  qui  il s'eftoit  jette. 
Car  elle  né  pouvoir  avoir  bonne  opinion  de  l'afl:e£tion  des 
Reformez  &  des  Politiques  envers  elle.  L'entreveuë  fe  fie 
à  Champigny ,  &  je  trouve  que  ce  fût  par  l'entremife  de  la 
Noue  que  le  Duc  de  Monpenfier  obtint  qu'ils  fe  viffent  en 
fa  maifon ,  car  il  luy  en  efcrivit  cette  lettre.  CMonJieur  de  U 
Noué-,  seftant  U  Reyne  trouvée  un  peu  autrement  traitée  quelle 
nepcîifoit ,  dune  médecine  quelle  a  prife  ce  matin ,  ce  qui  luy  fait 
craindre  de  ne  pouvoir fortir  demain  pour  aller  au  lieu  ou  elle  a  ar- 
refté  de  voir  Monfeigneurfonfils^  elle  a  advisé  de  len  envoyer  ad^ 
ver  tir  far  Monfieur  de  U  Roche  prefent  porteur.  Et  pour  ce  que  s  il 
luy  pUîfoit  que  laditte  vcuè  fe  fiïl  en  cette  maifon  je  m'en  efUme- 
vois  infiniment  honoré .,  pour  Pejperance  que  jayquilïy  feraune 
bonne  refolution-,  é"  ^f^ contentement  dun  chacun^  je  luy  en  efcris 
un  mot  ^  lequel  fay  bien  voulu  accompagner  de  cette  lettre  pour 
vom prier  de  tajfeurer  qu'Unira  j amis  en  lieu  ou  il  trouve  plm 
defeureté ,  é"  dont  il  trouve  îhofle  d^  avant  âge  affectionné  a  luy 
faire  tres-humble  fervice^  comme  fay  prie  mon  dit  Sieur  de  la 
Roche  luy  faire  pltu  amplement  entendre  de  ma  part  (jr  à  vous 
aujjjr.  Priant  Dieu  vous  donner ,  Monfieur  de  la  Noué  ^fafainte 
dr  digne  grâce.  De  Champigny  ce  1 6.  jour  de  Novembre  1  f/  f. 
c^«  bas  ejîoit  efcrit  de  fa  main  \  Vojire  entièrement  meilleur 
amy ,  Louis  de  Bourbon.  Il  y  a  apparence  que  ce  mauvais  trai- 
tement de  la  médecine  arriva  bien  à  propos  pour  obliger  le 
fils  à  aller  trouver  fa  mère,  qui  eufl  eu  quelques  fâcheufès 
tranchées  fi  elle  euft  eflé  contrainte  de  fe  trouver  en  lieu 
neutre,  affigné  de  part  &  d'autre,  comme  de  pair  à  pair. 
Mais  la  Noue,  qui  trouva  afsés  defeuretépourMonlieur 
fur  la  parole  &  dans  la  maifon  du  Duc  de  Monpenfier ,  dont 
il  connoifToit  la  generofité ,  fit  céder  les  railbns  d'eflat  à  cel- 
les 


SEIGNEURDELANouë.  I// 

les  de  la  nature.  Le  fruit  de  cette  entreveuë  fût  une  trêve 
de  6.  mois  ,  dont  je  ne  rapporterois  point  les  principaux  ar- 
ticles icy,  s'il  n'eftoit  ainli  neceflaire  pour  la  fuite  de  mon 
hiftoire.  Elle  devoit  eftre  générale  &  marchande  par  mer 
&  par  terre  5  en  payant  neantmoins  de  part  &c  d'autres  les 
droits  &  les  impolis  accoutumez.  Le  Roy  s'obligeoit  de 
payer  aux  Rcîtres  ,  que  Thoré  amenoit  pour  les  Politi- 
ques 5  &  pour  les  Reformez  conjointement  ,  la  fomme 
de  fooooo.ll.  dans  Strasbourg,  ou  dans  Francfort,  ou  de 
^donner  un  répondant  bien  folvable ,  à  la  charge  qu'ils  n'en- 
treroient  point  dans  le  Royaume.  Monfieur  devoit  avoir 
en  déport  pour  fa  feurcté ,  les  villes  d' Angoulefme ,  Niort, 
Saumur ,  Bourges ,  la  Charité  >  &  le  Prince  de  Condé  celle 
de  Mezieres.  Les  gouverneurs  y  dévoient  eftre  mis  de  la 
main  deMonfieur-,  mais  faire  ferment  particulier  au  Roy, 
qui  feroit  obligé  de  luy  entretenir  pendant  la  trcfve  2000. 
hommes  de  pied  pour  la  garde  de  fes  places  :  de  plus ,  cent 
gentils-hommes,  fa  compagnie  de  gens  d'armes5fes  fo.  Suif- 
ies  ordinaires ,  &:  100.  arquebufiers  pour  la  garde  de  fa  per- 
fonne.  L'un  &  l'autre  devoit  licentier  fon  armée.  La  liber- 
té de  la  Religion  eftoit  accordée  par  forme  de  provifion 
pendant  la  trêve ,  &  quant  à  la  paix ,  quelques  notables  per- 
Ibnnages  feroient  déléguez  de  part  &  d'autre  pour  y  travail- 
ler. Parce  qu'à  Angoulefme  il  y  avoir  quantité  de  gens  de 
la  Religion  que  la  Noue  connoilTbit ,  il  avoit  obtenu  du 
Duc  d' Alençon  qu'il  n'y  mcttroit  point  de  gouverneur  qui 
ne  fût  de  fes  amis ,  afin  de  leur  procurer  quelque  traitement 
favorable.  Ceux  de  là,  qui  eftoient  réfugiez  à  la  Rochelle 
en  ayant  eu  advis,  creurent  qu'ils  ne  pouvoient  avoir  un  fi 
bon  gouverneur  que  luy-  mefme  :  c'cft  pourquoy  ils  luy 
efcrivirent  une  lettre  fort  preOante,  portée  par  un  dépuré 
exprés,  pour  le  prier  de  faire  en  forte  qu'un  autre  que  luy 
n'eufl:  point  ce  gouvernement.  Mais  il  ne  fût  pas  en  ellat 

Z  ny 


178  La  vie  de  François, 

ny  de  les  refufer  ny  de  leur  complaire.  Car  RufTec  qui 
ertoit  dans  Angoulefme ,  ne  s'en  voulut  point  d'efîàifir.  Et 
bien  que  le  Duc  de  Montpenfier  y  allaft  en  perlbnne  pour 
luy  commander  d'en  fortir,  il  s'y  opiniallra  avec  tant  d'ir- 
reverence  contre  le  Duc ,  que  ne  l'ayant  pas  mefmes  voulu 
voir,  &  luy  ayant  fait  faire  une  très  infolen te  indignité ,  il 
jura  qu'au  premier  lieu  où  il  le  remontreroit ,  il  luy  donne- 
roit  de  l'efpée  dans  le  ventre.  Les  habitans  de  Bourges  s'op- 
poferent  en  leur  égard  à  l'exécution  du  traité  j  Monfieur 
s'irrita  extrêmement  de  ces  refus  i  lePrincedeCondéne 
trouvant  pas  la  trêve  nyavantageufenymefmefeurepour 
ceux  de  la  Religion ,  ne  laiflbit  pas  de  marcher  avec  une  ar- 
mée, &  avoit  des-ja  pafséleRhin:  Le  Roy,  au  lieu  de  li- 
centier  fes  trouppes,  faifoit  de  nouvelles  levées  chez  les 
étrangers  ;  le  Duc  d'Alcnçon  retenoit  les  Tiennes ,  &tout 
tendoit  à  une  rupture  manifefte ,  fans  la  Reyne  mère  qui 
par  fes  allées-&-venuës ,  retenoit  tout  en  quelque  fufpens. 
Enfin  elle  fit  en  forte  qu'au  lieu  de  Bourges  Se  d'Angoulé- 
me,  Monfieur  fe  contenta  de  Cognac  &  de  S.Jean  d' Ange- 
ly.  La  Baterelîè  fût  mis  dans  Cognac  :  S.  Gelais  dans  Niort: 
Clermont ,  &  non,  comme  dit  Mezeray ,  BulTy ,  d'Amboi- 
fe  dans  Saumur  >  &  la  Noue  dans  S.Jean  d' Angely.  Liftalé 
qu'il  y  fut,  il  y  donna  tous  les  ordres  necefiaires  pour  la  po- 
hce  &  pour  la  guerre ,  &  outre  fa  douceur  Ôcfon  équité  in- 
corruptible en  toutes  chofes ,  il  fut  d'autant  plus  porté  à  les 
eftablir  bons  &  agréables  aux  habitans ,  que  la  Chapelle, 
qu'on  en  avoit  tiré ,  y  avoit  laifsé  du  regret  de  fa  conduite. 
Dequoy  Monfieur  ayant  efté  adverty  ,  il  en  efcrivit  à  la 
Noue  des  lettres  par  lefquelles  il  luy  témoignoit  qu'il  luy 
fçavoit  très  bon  gré ,  de  rendre  là  fonnom,  &fon  autorité 
encore  pli  's  agréable  que  n' avoit  efté  le  gouvernement  de 
ceux  qui  y  avoient  commandé  auparavant.  La  Baterefiene 
trouva  point  de  munitions  dans  Cognac ,  &  falut  que  Mon- 
fieur 


Seigneur  DE  LA  Noue.  179 

fieur  priaft  la  Noué  de  luy  en  faire  avoir  de  la  Rochelle. 
Clermont  en  trouva  encore  moins  à  Saumur ,  &  parce  qu'il 
connoifibit  &  la  prudence  de  la  Noue  ,  &:  le  crédit  qu'il 
avoir  auprès  deMonfleur,  il  le  prioit  ians  celle  d'obtenir 
de  luy  qu'il  y  pourveuft.  Julques  là  qu'en  l'une  de  fcs  lettres 
il  luy  diibit ,  que  fi  on  ne  luy  envoyoit  des  poudres ,  ou  de 
l'argent  pour  en  avoir  5  il  leroit  contraint  de  quitter  tout, 
dr/ifûfiU,  dit-i\yjeme  mutiner  ois  contre  Monfteur,  qui  nepenfe 
point  à  ce  qtd  efl  de  necejjïté  pour  une  telle  place  que  celle  cy.  Et  ce 
fût  encore  la  Rochelle  qui  fournit  à  cela ,  à  la  folicitation  de 
la  Noue.  Mais  ce  qui  eîloit  fon  principal  foin ,  &  à  quoy  il 
travailloit  plus  ardemment,  c'eftoit  de  faire  comprendre 
à  Monfieur ,  combien  il  cftoit  neceflaire  qu'il  reglafl  bien 
les  gens  de  guerre.  Car  c'eft  une  chofe  eftrange  de  la  licen- 
ce &  du  débordement  à  quoy  ils  fe  laifîbient  emporter.  Et 
ceux  mefmes  qui  faifoient  profeilion  de  la  Religion ,  foit 
qu'ils  fuflent  corrompus  des  auparavant,  foit  que  l'union 
avec  les  Catholiques  Romains  les  euft  gallez,  félon  lapredi- 
6bion  du  Pleflis  Mornay ,  faifoient  de  fi  eftranges  adlions, 
que  la  Noue ,  &  les  autres  gens  de  bien  en  efloient  tous  con- 
triftés.  Et  entre  les  lettres  qu'on  luy  efcrivoit  en  ce  temps- 
là ,  il  y  en  a  une  d'un  miniflre  nommé  Malefcot,  qu'il  avoit 
convié  de  le  venir  trouver  pour  aider  à  leur  reformation, 
qui  luy  en  fait  de  grandes  lamentations,  comme  fur  une  ma- 
ladie incurable.  Monfieur,  quis'eftoit  retiré  à  Charroux 
en  Berry ,  reçevoit  fes  remontrances  en  bonne  part ,  &  luy 
témoignoit  avoir  beaucoup  d'inchnation  à  y  déférer,  le 
priant  de  remédier  d'avance  le  mieux  qu'il  pourroit  aux 
defordres  de  fes  gens ,  par  tout  où  fon  infpedion ,  &  fon  au- 
torité fe  pourroit  eftendre.  De  fait,en  un  confeil  tenu  à  Ruf- 
fec ,  où  Monfieur  fe  transporta ,  il  fût  fait  un  règlement  gê- 
nerai touchant  la  Milice ,  lajufl:ice,  &  les  Finances ,  lequel 
Monfieur  vouloit  élire  obfervé  dans  fes  trouppcs ,  &  dans 
•  Z  2  toutes 


l8o  La  vie  de  François, 

toutes  les  villes  qui  s'cftoient  déclarées  pour  luy.  Et  parce 
qu'il  le  faloit  faire  recevoir,  &c  que  l'on  le  douta  qu'il  y  au- 
roit  de  la  difficulté  à  le  faire  obferver  dans  la  Rochelle,  com- 
miffion  fût  donnée  à  Beauvoir  la  Nocle,  la  Foucaudiere ,  & 
Digoine,  de  l'y  porter,  &c  de  faire  là  comme  députez  de 
Monfieur ,  tout  ce  qui  feroit  necefîàire  pour  le  faire  aggréer 
au  Confeil  de  ville  &  au  peuple.  Ils  s'y  tranfporterent  aufly- 
tofl: ,  &  trouvèrent  les  Rochelois  peu  informez  de  ce  que 
portoit  leur  commilHon ,  &  néantmoins  en  quelque  alarme. 
Il  avoit  efté  advisé  que  la  Noué  les  fuivroit  de  prés ,  parce 
que  s'il  fe  rencontroit  quelque  accroche  en  leur  négocia- 
tion ,  il  n'y  avoit  homme  capable  d'en  venir  à  bout  que  luy, 
tant  pour  Ton  admirable  douceur  &:  dextérité  ,  que  pour 
l'eftime  en  laquelle  y  eftoit  fa  probité,  malgré  l'envie  &:  la 
calomnie.  Comme  doncques  les  Rochelois  fohcitoient les 
députez  à  leur  dire  le  fuj  et  de  leur  voyage,  ils  n'oferent  le 
manifefter,  jufques  à  ce  que  la  Noue  fût  venu,  de  peur  de  ca- 
brer les  efprits,  &  luy  efcrivirent  tous  trois  à  S.Jean  d'An- 
gely ,  où  il  eftoit ,  pour  le  prier  de  hafter  fon  partement ,  dd- 
ians  qu'ils  differeroient  deparlerouvertementjufquesàfa 
.  venue.  Les  affaires  qu'il  avoit  là  l'ayant  retenu  quelques 
jours ,  il  vint  à  la  Rochelle  une  nouvelle  qui  caufa  une  émo- 
tion merveilleuié.  Monfieur  s'eftant  retiré  à  Charroux ,  un 
foir,  un  officier  luy  ayant  donné  le  vin  du  coucher,  il  le' 
trouva  de  mauvais  gcuft.  Thoré,  qui  en  beut,  en  dit  de  mê- 
me, &  deux  autres  gentils-hommes  à  qui  on  en  fit  goufter. 
La  bouteille  ayant  efté  cafsée,  il  fe  trouva  quelque  vafe  au 
fond  :  &  en  mefme  temps ,  par  la  force  de  l'imagination  ou 
autrement ,  il  leur  prit  à  tous  quelque  léger  foûlevement 
d'cftomach,  qui  fit  croire  à  Monfieur  qu'il  eftoit  cmpoi- 
fonné ,  &  le  fit  courir  au  remède.  Et  là  delîlis ,  fans  qu'il  en 
fût  arrivé  aucun  autre  mal ,  ny  à  luy  ny  à  aucun  de  ceux  qui 
en  avoisnt  beu ,  il  efcrivit  à  tous  iks  bons  amis ,  ôc  aux  Ro- 
chelois 


Seigneur  de  la  Noue.  iSi 

chelois  entre  les  autres.   La  lettre  adrefsée  aux  Maire  & 
Echevins ,  narroit  le  fait ,  &  les  prioit  de  fe  rej  ouïr  avec  luy 
par  une  aârion  de  grâces  à  Dieu,  de  ce  que  le  dellèin  d'une  iî 
énorme  &c  fî  abominable  entreprifen' avoir  autrement  fuc- 
cedé.  Le  Maire  ayant  publicquemcnt  fait  lecture  de  ces  let- 
tres en  l'echevinage  ,  d'une  chofe  qui  peut-eftre  n'efloit 
rien,  Se  dont  on  n'eutjamais  aucune  autre  lumière  que  ce 
que  j'en  ay  rapporté ,  prit  occafion  d'en  dire  une  autre  véri- 
table. C'eft:  que  pendant  les  bruits  de  paix ,  dontoncom- 
mençoit  de  mettre  la  negotiation  en  train  lors  que  cet  acci- 
dent arriva ,  on  faiibit  diverfes  entreprifes  particulièrement 
contr'eux,  dequoy  ils  avoient  advis  de  divers  endroits.  Que 
c'efloit  à  eux  à  fouhaiter  une  bonne  conclufion  de  tous  ces 
traités  ;  mais  auili  à  fe  tenir  diligemment  fur  leurs  gardes. 
Il  les  fit  donc  doubler  en  la  ville,  &c  vray  ou  faux  que  fuft 
l'empoifonnement,  il  en  tira  ce  raifonnement ,  que  fi  leurs 
ennemis  avoient  bien  la  hardiefledes'adrefTeràlafeconde 
perfonne  de  l'ellat ,  eux  qui  n'efloient  que  de  petits  compa- 
gnons ne  feroient  pas  fans  doute  exempts  de  leurs  machina- 
tions ny  de  leurs  embufches.  Aureftel'imprefîîonquecét 
accident  mit  dans  les  efprits  des  Rochelois  fembloit  devoir 
eflre  capable  de  les  concilier  plus  étroitement  à  Monfieur, 
&  de  leur  faire  prendre  cette  confiance,  que  plus  il  auroit 
d'averfion  contre  leurs  communs  ennemis  ,  plus  feroit  il 
fenfibleà  leurs  interefts,  plus  confiant  en  la  confédération, 
&  plus  fidelle  en  l'exécution  de  {es  promefles.  Mais  c'eft 
une  étrange  chofe  que  l'amour  delà  fiberté,  &  unepafiîon 
bien  malaisée  à  arracher  que  relie  de  la  deffiance.  La  Noue 
tardant  à  venir ,  Beauvoir ,  Digoine ,  &  Foucaudiere  furent 
contraints  de  dire  ce  qui  les  menoit ,  &  de  donner  commu- 
nication du  règlement ,  &  l'année  commença  à  la  Rochelle  i  f- 
par  la  conteftation  qu'on  eut  là  deffus.  Monlieur  protedoit 
toujours  qu'il  ne  vouloit  rien  innover  aux  privilèges  de  la 

Z  3  Rochel- 


i8z  La  vie  de  François, 

Rochelle ,  ny  en  la  façon  de  laquelle  elle  s'eftoit  gouvernée 
j  ufques  alors.  Neantmoins  Ion  règlement  portoit,  que  cha- 
que ville  recognoitroit  un  gentil-homme  qu'il  y  envoyroit, 
comme  eftably  de  fa  part  :  que  les  appellations  des  affaires 
civiles  reffortiroient  en  Ton  confeil  :  6c  que  ce  mefme  con- 
leil  dilpcferoit  des  finances.    La  réponce  des  Rochelois  fut 
tres-refpeftueufe  en  paroles  à  l'égard  de  la  perfonne  de 
Monfieur;  mais  preciie  quant  aux  chofes  mefmes.  Qu'ils 
n'av  oient  jamais  recogneu  autre  que  le  Roy ,  &  leur  Maire, 
&  qu'ils  ne  pouvoicnt  fouffrir  la  moindre  apparence  de 
c^ouverneur.   Que  les  affaires  de  juftice  fe  vuidoient  en  leur 
Prefidialj  &:  reflbrtiflbient  au  Parlement:  Qu'il  y  avoit  un 
ordre  ancien  pour  l'adminiftration  des  finances,  lequel  ils 
ne  pouvoient  changer.  Et  quoy  que  les  députez  peulîènt 
dire,  &  Foucaudiere  entre  les  autres,  qui  s'y  piquoit  d'hon- 
neur pour  Monfieur ,  ils  ne  purent  jamais  rien  gaigner.  Sur 
cette  difpute  on  efcrivoit  toujours  à  la  Noue  pour  le  prier 
de  venir  :  &  de  fait  il  eftoit  une  fois  partis  de  S.Jean  pour  fe 
tranfporter  à  la  Rochelle.  Mais  ayant  appris  qu'il  s'eftoit 
émeu  quelque  diflenfion  d'importance  dans  la  ville  de 
S.Jean,  il  s'y  en  retourna  en  diligence,  &  peut-eftre  inter- 
preta-t'il  la  rencontre  de  cette  affaire ,  à  quelque  efpece  de 
bonheur.  Lacaufedu  trouble  qui  rappella  la  Noue  à  S.Jean 
d'Ano^ely  fut,  qu'encore  qu'il  y  euft  efté  fait  gouverneur, 
ce  n'eftoit  pas  pour  y  demeurer ,  parce  que  Monfieur  avoit 
befoin  de  la  tefte  &  de  fa  main  dans  les  occafions  de  la  guer- 
re. Il  faloit  donc  qu'en  fon  abfence  quelqu'un  y  comman- 
daft ,  &  Mirambeau  &  Warty  pretendoient  à  la  lieutenance. 
Chacun  avoit  fes  amis  &  Tes  connoiflànces  parmy  les  gens  de 
guerre  &  parmy  les  habitans ,  Se  les  hommes  de  cette  profef- 
fion  ne  cèdent  pas  volontiers  l'un  à  l'autre  en  telles  rencon- 
tres.  Tellement  que  peu  s'en  falut  qu'on  n'en  vint  aux 
mains  :  mais  la  Noue ,  pour  ne  les  mécontenter  pas ,  y  efta- 

blit 


Seigneur  DE  LA  Noue.  i8^ 

blit  Chafllncourt,  en  attendant  que  Monfieur  vuidaft  leur 
querelle.  Monfieur  avoit  de  l'inclination  pour  Warty,  & 
le  témoigna  à  la  Noue  par  deux  ou  3.  lettres,  fans  pourtant 
rien  déterminer  s'il  ne  le  trouvoit  bon  ainfi.  Mais  la  Noue, 
qui  donnoiffoit  de  longue  main  le  mérite  de  Mirambeau, 
luy  renvoya  le  différent.  Après  les  avoir  ouïs  en  fon  Con- 
feil ,  où  il  ne  fçeut  les  j  uger ,  ou  il  ne  le  voulut  pas ,  &  manda 
à  la  Noue  qu'il  trouvoit  leurs  raifons  fi  problématiques, 
qu'il  n' avoit  peu  y  prononcer  j  de  forte  que  Chafiincourt  y 
demeura  jufques  à  la  paix ,  qu'à  la  façon  de  ce  temps-là  on 
negoçioit  en  faifant  la  guerre.  Car  l'armée  du  Prince  de, 
Condé,  où  efl:oit  le  Prince  Cafimir,  marchoit  toujours: 
les  levées  du  Roy  fe  faifoient  en  Suifi^  &  en  Allemagne 
avec  une  diligence  extrême.  Monfieur  haftoit  tant  qu'il 
pouvoit  Vantadour,  le  Viconte  de  Turenne,  la  Noue  & 
Rohan  ,  Se  leurs  trouppes  ,  de  l'aller  trouver  -,  &  neant- 
moins  Beauvoir  la  Nocle,  Se  fes  compagnons ,  n'ayansrien 
fçeu  faire  à  la  Rochelle  pour  le  regard  du  reglement,avoient 
eii  commandement  d'aller  en  Cour,  y  porter  le  cahier  des 
demandes  de  Monfieur ,  &  voir  fi  l'on  lé  pouvoit  accorder 
fi-ir  la  réponce.  Du  collé  de  la  Cour  on  témoigna  toujours 
en  paroles  qu'on  vouloit  la  paix,  &  tant  de  raifons  dévoient 
induire  à  la  defirer ,  que  les  demonftrations  qu'on  en  faifoit 
pouvoient  femblcr  finceres  &  véritables.  Les  trouppes  Fran- 
çoifes  grofiillbient  au  tour  du  Duc  d' Alençon ,  &  le  feul  Vi- 
conte de  Turenne  luy  en  amena  de  fi  belles,  avec  tant  de 
munitions  &  d'artillerie,  que  partant  pour  les  conduire,  il 
efcrivit  à  la  Noué  pour  le  prier  d'en  donner  advis  à  Mon- 
fieur ,  &  luy  dire  qu'il  efperoit  qu'il  auroit  moyen  de  rom- 
pre la  tefl:e  aux  ennemis.  L'armée  Allemande,  quelePrin- 
ce  Cafimir  conduifoit ,  Se  qui  eftoit  belle  Se  fleurifi^ante?  fai- 
foit en  fa  marche  de  fi  efpouvantables  ravages,  que  tout  le 
monde  en  gemifibit:  De  forte  queleDucdeMonpenfier, 

qui 


184  LaviedeFrançois, 

qui  efboit  à  la  Cour ,  elcrivit  à  la  Noue  pour  le  prier  de  s'em- 
ployer envers  Monfieur  -y  à  ce  qu'il  envoyaft  quelque  hom- 
me d'autorité  de  ce  collé  là,  pour  remédier  à  ces  defordres. 
Les  finances  du  Roy  eftoient  au  pillage  de  tous  les  coftés,  & 
comme  les  affaires  alloient,  il  eftoit  obligé  de  mettre  ion  au- 
torité en  compromis  avec  fon  frère.  Neantmoins  on  y  ufoic 
des  longueurs  accoûtuméesjÔc  Beauvoir  la  Nocle,  efcrivant 
à  la  Noué  de  cette  négociation,  luy  en  parloir  en  ces  termes. 
2\(ûus  ne  fç Avions  cy  devant  que  'vom  mander.  Encore  à  cette 
heure  ne  njom  mandons  nom  pas  ce  que  nom  defirerions.  Mais  ne 
pouvans  accepter  ce  qu  on  nom  offre  i  nom  envoyons  vers  Mon- 
feigneur ,  pour  entendre  fur  le  tout  fa  bonne  volonté.  De  vom  dé- 
duire par  le  menm  les  traverfes ,  rufes ,  érfnejfes  avec  lefquelles 
nom  fommes  traitez  ^  ce  ne  fer  oit  jamais  fait.  le  m  en  remets  à, 
lafufffance  de  MeJJteurs  mes  compagnons ,  priez,  par  nom  pour 
aller  faire  entendre  le  tout  a  Monfeigneur ,  é"  ^  Meffieurs  de  fon 
Confeil.  La  Reyne  mère  fouverainement  intelligente  en  cet- 
te forte  de  politique,  efperoit  que  cetre  adbciation  de  Mon- 
fieur avec  les  Reformez  5  fe  dementiroit  bien-toft,  ocelle 
n' eftoit  pas  ignorante  du  peu  d'intelligence  qui  eftoit  entre 
luy  &  la  Rochelle.  Car  elle  eftoit  venue  à  tel  point  que  fi  la 
Rochelle  avoit  de  mauvais  foupçons  de  la  plus  part  de  laNo- 
blefîéjla  Nobleftè  avoit  d'étranges  opinions  d'elle, comme  il 
paroift  par  la  mefme  lettre  de  Beauvoir.  Entre  lefdits  députez^ 
dit-il,^  va  vofire  petit  pYcfident  delà  Rochelle, auquel  je  fuis  dad- 
*vls  qu  on  face  fentir  l  in f oient  e  façon  de  procéder  de  fa  ville  en^ 
'vers  Monfeigneur  y  veu  mêmes  que  je  fuis  adverty  que  cefi  un  des 
flm  dangereux  factieux  de  toute  la  ville.  Et  plus  bas  :  le  fuis 
d'advls  que fimplement  onfe  contente  pour  leur  regard.,  que  leurs 
•privilèges  anciens  leurs  foient  entretenm  par  Fedit  de  paix.  On 
leur  doit  ^  ^  ne  leur  peut-on  juHement  dénier  cet  article.  CMals 
de  leur  faire  autre  gratuité  y  je  n  en  fuis  pas  dadvls  :  car  ils  ne 
le  méritent  pas.    Ils  font  ennemis  de  l^ honneur  de  la  Noblejfe  é* 

des 


SCIGNEUR   DE    LA   Nouë.  l8f 

desplm  gens  de  bten ,  ^  maffture  qu'ils jeront  entre  les  premiers 
de  et  Royaume  qutpenjeront  a  une  révolte  ;  car  tl  mefemble  que  je. 
les  t'oy  fort  mal  affe^itormès  a  le/Ut.  Ainfi  les  Rochelois  ap- 
pclloient  les  gentils-hommes  des  tyrans  -,  &  les  gentils-hom- 
mes appelloient  les  Rochelois  des  ibditieux  &  des  mutins^  le 
mauvais  ménage ,  &  la  jaloufie  du  gouvernement  ayant  tel- 
lement aigri  leurs  efprits ,  qu'ils  le  déchiroient  réciproque- 
ment ,  &:  portoient  leurs  relieutimens  au  delà  non  de  la  cha- 
rité feulement-,  mais  de  la  vérité  6c  de  la  raifon.  Si  la  rupture 
ne  venoit  delà ,  la  Reyne  efperoit qu'il  naîtroit  de  la  divi- 
fîon  entre  les  chefs ,  &:  quelques  uns  ont  creu  que  ce  fut  de 
fon  confentement ,  &:  mcfmes  par  fon  inftigation ,  que  le 
Roy  de  Navarre  s'échappa  en  ce  mefme  temps  de  la  Cour. 
Car  comme  il  avoit  plus  d'intereft  en  la  confervation  du 
party  des  reformez ,  queleDucd'Alençon,  aufly  y  avoit-il 
beaucoup  plus  d'mclination  que  luy ,  6c  pour  peu  qu'il  té- 
moignait vouloir  prendre  leur  prote£fion  ,  &  embrafler 
leurs  interefts,  il  efboit  pour  y  acquérir  pour  le  moins  au- 
tant de  créance.  Parce  qu'ayant  efté  nourry  parmy  eux  ,  ^ 
n'ayant  abandonné  leur  profefllon  que  par  le  feul  argument 
de  la  S  Bartelemy,  plufieurs  avoient  cette  opinion  de  luy 
qu'  il  retenoit  leur  créance  dans  le  cœur.  Et  de  fait ,  il  ne  fiit 
pas  plus  de  deux  mois  en  fa  liberté ,  qu'il  n'en  fift  une  décla- 
ration toute  ouverte.  Quand  cette  elperance  n'euft  pas  reùf- 
fij  il  en  demeuroit  une  autre  à  la  Reyne.  C'cft  que  ces  gran- 
des forces  qui  s'amafToient  pour  Monfieur  de  tous  lesco- 
ftez,  ou  ne  fe  joindroient  pas,  à  caufe  de  la  difficulté  des 
paffages  6c  des  rivières  qui  les  feparoient,  ou  que  fi  elles  (e 
joignoient.elles  nepourroient  pas  fubfiftcr  long-temps  faute 
d'argcnt.Tellemcntquepourveu  qu  bnpeuft  efquiver  quel- 
que temps  l'impetuofité  de  ce  torrentjenflé  de  tant  de  diffé- 
rentes eaux,  il  s'écouleroit  incontinent  fans  autre  efPeft  que 
d'avoir  ravagé  la  caanpagne.  Enfin,  fa  dernière  ancre  contre 

A  a  les 


ï8^  La  vie  de  François, 

les  menaces  d'une  ii  gnmde  rempeile,  eftoit  le  confeil  que 
Sforce  Duc  de  Milan,  donna  au  Roy  Louis  XL  à  la  guerre 
du  Bien-public.  Elle  fçavoit  que  la  fidélité  que  Ion  fils  avoit 
promiieàfesallbciez,  n'elloit  pas  à  l'épreuve  dépendons 
&  des  Apanages.  Elle  croyoit  que  les  dignités  &  les  charges 
contenteroient  les  autres  chefe  :  que  l'argent  renvoyeroic 
les  AUemans  chés  eux  >  &  que  quand  on  auroit  fait  de  ma- 
gnifiques promefîès  aux  Reformez  pour  ce  qui  eftoit  de  la 
liberté  de  leur  religion  5  quand  ce  viendroit  à  l'éxecution, 
les  difficultés  qui  s'y  trouveroient ,  &  les  embarras  qu'on 
leur  y  mettroit ,  feroient  évanouir  leurs  efperances.  Et  eux 
&  leurs  amis  prevoy oient  bien  cela,&  failbient  tout  ce  qu'ils 
pouvoient  pour  y  donner  ordre.  On  efcrivoit  de  divers 
endroits  à  la  Noue,  pour  la  cognoiiîànce  qu'on  avoit  de  Ton 
affedbion  à  la  Religion ,  Se  pour  le  crédit  auquel  on  eflimoit 
qu'il  eftoit  auprès  de  Monfieur,&  le  prioit-on  de  s'employer 
à  faire  en  forte ,  que  ceux  de  la  Religion  eufîent  dans  la  paix 
un  plein  &z  afîéuré  contentement.  L'Eglife  de  Saumur  entre 
les  autres ,  ayant  après  beaucoup  de  fouffrances ,  trouvé  un 
grand  rafraifchiflementfous  le  gouvernement  de  Clermont, 
de  qui  Catholiques  &  Reformez  eftoient  parfaitement  con- 
tens,  le  pria  très  inftamment  de  procurer  s'il  y  avoit  moyen, 
que  la  paix  n'y  apportaft  point  de  changement.  Elle  en  prit 
l'occafion,  fur  ce  que  le  bruit  couroitdes-ja  que  Monfieur 
feroit  fait  Duc  d'Anjou,  &  qu'il  mettroit  Saumur  entre  les 
mains  d'un  Catholique  ,  dont  ceux  de  la  Religion  crai- 
gnoient  quelque  mauvais  traitement.  On  advertilîbit  mê- 
mes le  Duc  d'Alençon,  qu'il  prift  bien  garde  à  fes  affaires, 
&  qu'on  n' avoit  autre  deilèin  finon  de  le  divifer  d'avec  fcs 
bons  amis ,  afin  de  Iq  ruyner  &:  eux  aufly ,  quand  ils  feroient 
feparez.  Et  fe  trouve  encore  une  lettre  du  Duc  Cafimir,  qui 
après  quelques  autres  propos ,  luy  en  parloit  en  ces  termes. 
tjïîûndii  Cotifm  (c' eftoit  le  Prince  de  Condé}  ma  anjjt  dît 


Seignettr  de  la  Noue.  187 

que  vou^  vous  pensés  daffèmbler  avec  luj  (^  le  Roy  de  Navarre 
au  château  de  Adolins ,  pour  y  traiter  la  paix,  Vom  fçaveTles 
rufes  é*  t'es  artifices  de  vos  adverfaircs ,  à'  aujjt  que  la  moindre 
tempori/ation  que  votis  ferez, ,  non  feulement  pour  joindre  toutes 
les  forces  '^mais  aufp  quand  elles  feront  jointes  )  de  ne  faire  inc  on- 
tinant  quelque  digne  entreprife  c^  (ffe6i ,  vom  portera  un  trcs^ 
grand  préjudice ,  éf  donnera  a  l'enne?ny  loifJr  c^  commodité  de  Je 
fortifier  de tom cofiez. ,  d' avancer fes forces,  comme  fentens que 
éooo.  Rejtresfont pa/fe^lc  Rhin,  c^ que  la  monflre  de Suiffcs  efl 
faite  (^  de  haslir  leurs  pratiques  accoutumées  prés  de  vosperfon- 
nés.  Outre  ce  que  je  voy  quon  vous  a  des-ja  trompé  à  l'accoutumée 
quant  à  la  tradition  de  Malins^  de  S.  Dfiréy  ^  de  U  Charité.  Cer- 
tainement il  mcfouvient  que  quelquun  de  leur  part  y ,  un  peu  de- 
vant que  je  partis  d  Allemagne ,  s'efi  vanté  qu'a  Paris  on  naeà 
qu'un  majfacre  de  gentils-hommes  ;  tnaisquon  cnverroit  bien  un 
autre ,  ajfavoir  de  Princes.  Dont  je  m'affeure  tout  es  fois  que  Dieti 
vom  gardera  y  é"  tom  ceux  qui  vom  afjiHent  ^  fervent fincere- 
ment ,  en  cette  faintc  &  juHe  entreprife.  Il  adjoûtoit  pour  ce 
qui  eftoit  de  les  troupes,  ^lant  a  teflat  de  cette  armée ,  je 
m'apperçoy  depuis  le  commencement  jufques  icy,  que  ceft  un  mira- 
cle de  Dteu,  non  feulement  de  l avoir  fait  pajfer  montre  \  maïs 
aufji  conduit  jufques  outre  ces  deux  ri"jieres  (^c'eftoit  la  Loire, 
&  r  Allier^  avec  ji peu  de  moyen  ô'fans  mutinerie ,  oufcandale, 
ou  plm grand  defordre ,  veu  mefmes  que  n  avons  oncques  expref 
fement  reçeu  la  trefve^  ainfi  que  je  vom  diray  pht6  particulière- 
ment a  nojlre  arrivée  de  enfcmble.  Ces  difficultez  &  ces  riviè- 
res n'empeichcrent  pas  les  deux  armées  defe  joindre  >  &  je 
ne  içay  fi  je  dois  icy  reciter  un  conte  pour  rire ,  que  le  Plelîis 
Mornay  Èiilbit  d' une  choie  qui  arriva  à  la  Noue,  au  Viconte 
de  Turenne,  &  à  luy  en  cette  jondion.  11  falut  régaler  Cafi- 
mir  &  Tes  officiers  à  l'Allemande ,  &  ce  Prince  me«oit  entre 
fes  loùangesjqu'il  fçavoit  auiîi  bien  terraflèr  Tes  contre-tenans 
à  la  table  qu'au  combat.  Après  Ibupper  ces  trois?  quicou- 

Aa  2  choient 


iS8  LaviedeFrançois, 

choient  en  mefmc  chambre 5  fe  retireront  en  leur  logis,  & 
avant  que  de  Te  mettre  au  lia:,  ils  voulurent  faire  la  prière ,  à 
leur  ordinaire.  Parce  que  c'eftoit  le  tour  du  Viconte ,  il  fe 
voulut  mettre  en  devoir  de  la  reciter.  Mais  n'ayant  pas  l'ef- 
prit  fi  libre  qu'il  avoit  accoutumé,  il  fe  brouilla  incontinent, 
&  ne  s'en  pouvant  pas  demefler ,  il  pria  la  Noue  de  prendre 
fa  place.  La  Noue  le  fit,  Se  commença  à  parler:  mais  il  n'eut 
pas  prononcé  deux  périodes ,  que  le  mefme  defordre  luy  ar- 
riva. Ne  fe  pouvant  donc  debaraiïer  de  la  confufion  defà 
mémoire  &  de  fes  pensées ,  il  fe  tourna  vers  le  Pleflis ,  &  le 
pria  d'achever.  A  quoy  le  Plefîis  qui  ne  fe  fcntoitpascn 
meilleur  eftat,  répondit  :  Meffteurs,  couchons  nom,  dr  que  cha- 
cun prie  pour  foy  au  li6{\  une  autrefois  nom  reprendrons  nafîre 
ordre.  Et  le  lendemain  au  matin,  eux  deux,  qui  eftoient  plus 
jeunes  que  la  Noue ,  le  railloient,  de  ce  que  les  brindes  Alle- 
mandes avoient  un  peu  détrempé  fa  fagefîe  ôc  fa  gravité. 
Cette  formidable  puiflance  quifevidenlaplainedeSozé, 
où  les  AUemans  faluerent  le  Duc  d' Alençon ,  donna  l'occa- 
fion  de  faire  diverfes  reflexions  fur  l'occurrence  alors  prcfen- 
te.  Le  Roy,  quand  il  en  fût  adverty,  quelques  artifices  qu'il 
euft  préparés  pour  la  difliper ,  craignit,  parce  qu'il  n'y  avoit 
rien  de  fi  grand  qu'elle  ne  fût  capable  d'entreprendre.  Les 
Catholiques ,  qui  fe  fouvenoient  du  maflàcre  fait  il  n'y  avoit 
que  quatre  ans ,  eftoient  émerveillez  de  voir  le  party  de  la 
Religion ,  qu'ils  avoient  creu  exterminé  ,  non  feulement 
comme  re(ïufcité>  mais  foûtenu,  ce  fembloit,  de  plus  grands 
appuis  qu'il  n'en  avoit  jamais  eu.  Et  ceux  de  la  Religion 
jnefme,  qui  ne  fe  peuvent  empefcher  de  fe  laiflér  esblouir 
aux  apparences  des  chofes  humaines,  &  de  fe  repofer  un  peu 
furies  bras  de  la  chair,  conceurent  en  cette  occafion,  de  fort 
hautes  efperances.  La  conclufion  du  traité  ne  dépendant 
pas  d'eux,  &:  Monfi  eur  mefme ,  àcequ'ondifoit,  s'enten- 
dant  avec  la  Reyne  en  toute  cette  négociation}  ils  n'y  ob- 
tinrent 


Seigneur  DE  LA  Noue.  i8^ 

tinrent  pas  tout  cela  à  quoy  ils  s*eftoient  attendus.  Mais  ce 
qui  eftoit  beaucoup  pisjils  nepurent  jamais  joiiir  de  ce  qu'ils 
y  obtinrent.   On  leur  accorda  par  la  paix ,  qui  fe  fi t  au  mois 
de  May  ,  libre  exercice  de  leur  religion  en  toutes  les  villes 
du  Royaume,  fans  aucune  reftridrion,  &  mefmes  en  tous 
autres  lieux  5  pourveu  qu'ils  leur  appartinflent  5  ou  que  les 
Seigneurs  y  confentifTent  :  à  la  referve  neantmoins  de  Paris> 
de  la  Cour ,  &  de  deux  lieues  aux  environs  ,  limitées  à 
S.  Denis,  S.Maurdesfollez,Charenton,Neiiilly,&le  bourg 
la  Reyne.  On  leur  permit  de  tenir  efcoles,  &  de  faire  leçons 
publicques ,  de  baflir  des  Temples ,  de  faire  imprimer  leurs 
livres ,  de  tenir  leurs  Synodes  provinciaux  &  Nationaux. 
On  leur  promit  qu'ils  feroient  reçeus  à  toutes  charges  &  of- 
fices ,  fans  faire  autre  ierment  que  de  bien  fervir.   On  leur 
ottroya  des  Chambres  my-parties  déjuges  dePune  &de 
l'autre  religion  >  &  leur  fit-on  encore  diverfes  autres  conœf- 
fions  de  mefme  nature.    Et  ce  qui  doiteftre  remarqué  ,  le 
Roy  defadvoiiant  les  excès  de  la  S.  Barthélémy ,  comme  ad- 
venus à  fon  grand  regret ,  pour  témoignage  de  fa  bonne  vo- 
lonté envers  (es  fujets,  déclara  les  vefues  &  lesenfansde 
ceux  qui  avoient  eftez  tuez  en  ces  defordrcs  ,  s'ils  eftoient 
nobles ,  exempts  pour  quatre  ans  des  impofitions qu'on  fai- 
foit  pour  l'arriere-ban  :  &  s'ils  efiroient  taillables, exempts  de 
tailles  &  autres  impofitions  pour  6.  ans.    Et  pour  ce  qui  re- 
gardoit  le  reile  du  royaume,  les  Eftats  généraux  dévoient 
efi:re  convoquez  &  mandez  à  Blois  dans  6.  mois  :  &  que  de 
l'exécution  de  tout  cela  on  auroit  pour  caution  la  foy  pu- 
blique &  la  parole  royale.    Quant  à  Monfieur ,  il  y  trouva 
de  grands  advantages.    Car  on  luy  donna  cent  mille  livres 
depenfion  furies  coffres  du  Roy  j  &  déplus  les  Duchés  de 
Beny  ,  Touraine,  &  Anjou  en  Appanage,  déchargez  de 
tous  dons ,  ahcnarions ,  dots  &  douaires ,  &  avec  tant  de  for- 
tes de  droits  qu'il  fembloit  qu'il  fuft  abfolumentfouverain 

Aa  3  de 


ipo  LaviedeFrançois, 

de  tous  ces  pays-là.   Le  Prince  de  Condé  devoir  avoir  la 
joiiiflancc  entière  de  Ton  gouvernement  de  Picardie,  &;la 
ville  de  Peronne  pour  retraite.  Son  frerc,  le  Prince  de  Con- 
ty  j  la  Noue  &  Beauvoir  la  Noclc  (  il  elcrivoitainli  fon  nom 
&  non  Beauvois ,  comme  la  plus  part  des  hiftoriens  l'appel- 
lent) chacun  une  compagnie  d'ordonnance  de  cinquante 
hommes  d'armes.  Le  Viconte  de  Turenne,  Tore,  &  Meru 
curent  des  gouvernemens.  Cafimir  une  compagnie  de  cent 
hommes  d'armes ,  8C4.  mille  Reîtrcs  à  commander  en  chef, 
5c  une  penfion  annuelle  de  40000 11.    Les  autres  chefs  Alle- 
mans ,  force  chaifnes  d'or  &  force  argent  -y  8c  puis  ils  fe  reti- 
rèrent en  Allemagne  :  la  Noue  eut  diverfes  penfées  de  ce 
qu'il  avoità  faire  après  la  conclufion  de  la  paix.    Il  s'eftoit 
propofé  auparavant  que  fi  elle  fe  faifoit  il  fe  retireroit  en 
Bretagne.    C'eft  pourquoy  quand  elle  fuft  faite ,  Rohan , 
répondant  à  une  lettre  qu'il  avoit  reçeuë  de  luy ,  luy  efcrivit 
pour  le  prier  d'y  aller  ,  luy  offrant  la  plus  forte  de  fes  mai- 
fons  s'il  s'y  vouloit  retirer ,  &  luy  faifant  au  refte  des  pro- 
teflations  extraordinaires  d'amitié ,  fur  ce  qu'il  avoit  appris 
que  quelques  rapporteurs  luy  avoient  voulu  donner  de  lini- 
ftres  imprefîions ,  comme  fi  l'on  euft  eu  quelque  mauvaife 
opinion  de  fa  fincerité  au  maniement  des  afFaires,pour  avoir 
relafché  quelque  chofe  de  cette  ardente  affection  qu'il  avoit 
toujours  portée  aux  interefts  de  la  religion.  Puis  après  avoir 
detefté  cela  comme  une  impofture,  il  adjoufte  :  ^^u  demeu- 
rant ,  fJMonfieur  ^  je  fuis  ajfez,  certain  de  la  bonne  ér  fincereaffe- 
ciion  qu^avez  toujours  eue  a  cette  caufe.  ^ui  méfait  de  tant  plus 
émerveiller  que  vomne  vous  ef  es  procuré  quelque  petit  morceau 
de  gouvernement.    Encore  quejefçache  bien  que  /'  on  ne  vom  euft 
feu  aJfez  honorer  duplwheau  é"  du  meilleur.  Mais  a  ce  que  je  puis 
entendre ,  vot4s  vous  refèrvezpour  une  meilleure  occafion ,  ^  ne 
V  ou  lé  s  vous  embaraffer  entre  tant  de finiftr  es  partialités ,  qui  ré- 
gnent a  prefent.  Et  en  cela  je  fuis  bien  de  vofire  advis ,  pour  évi- 
ter 


Seigneur  de  la  Noue.  jpi 

ter  à  tous  imonveniens.   C'eft  ques*il  euft  demandé  un  gou- 
vernement, il  euft  falu  premièrement  choquer  quelqu'un 
de  ceux  qui  les  obtinrent.  Et  la  Noue  n'eftoit  pas  de  cette 
humeur  là.  Et  puis  les  interefts  du  Roy ,  de  Monfieur ,  du 
Roy  de  Navarre  5  du  Prince  de  Condé,  &:de  ceux  delà 
Rehgion,  eftoient  ou  fi  oppofes  ou  fidifterens,  que  s'ils 
fufîènt  venus  à  iè  brouiller ,  comme  il  prevcyoit  bien  qu'il 
arriveroit  bientoft ,  il  fc  fuft  trouve  fort  embaraflé  en  cette 
querelle.  Mais  une  compagnie  de  fo.  hommes  d'armes  ne 
l'obligoit  à  rien  du  tout ,  &  il  n'avoit  en  cas  de  befoin ,  qu'à 
la  laifîèr ,  H  elle  ne  le  laiflbit  la  première.  En  efFe6l ,  il  en  ré- 
cent plùtoft  la  promclîc  pour  n'oftcnfcr  pas  le  Roy ,  qui  la 
luy  offroit  comme  un  témoignage  de  fa  bonne  volonté,  que 
pour  deftcin  qu'il  euft  d'en  tirer  aucun  advantage.    Et  fans 
cette  confideration ,  il  euft  fliit  comme  Vantadour,  qui  ne 
voulut  jamais  entendre  à  aucune  promefte  qui  le  touchaft 
en  particulier ,  afin  d'éloigner  tout  foupçon ,  qu'il  euft  efté 
pouflé  d'aucun  autre  motif  que  deceluy  delacaufc  géné- 
rale. La  Noue  eut  depuis  quelque  deftein  d'aller  trouver  le 
Roy ,  qui  luy  témoignoit  toujours  une  bienveillance  parti- 
culière ,  &  en  ayant  efté  retenu  par  quelques  bruits  qui  cou- 
roient,  quelapaixnes'acceptoitpasà  Paris,  &  que  peuc- 
eftre  ny  feroit  il  pas  le  bien  venu ,  la  Reyne  luy  en  cfcrivit  le 
dernière  May ,  &  luy  manda  que  c'eftoit  une  fàuftèté ,  &  i  f /< 
une  invention  de  ceux  qui  haïflbient  la  paix ,  pour  mettre  le 
foupçon  &  la  deftianceen  l'efprit  de  ceux  defonparry,  & 
refroidir  la  bonne  volonté  des  gens  de  bien  -,  le  conviant  au 
refte  avec  beaucoup  d'aftedtion  d'aller  5  parce  que  la  venue 
pourroit  beaucoup  fervir  pour  les  affaires  du  Roy ,  &:  pour 
aflcurer  ceux  qui  Icroient  entrez  en  quelque  defiiance  par 
ces  artificieux  menfonges  ,  &  luy  promettant  qu'il  feroit 
tres-bicn  venu ,  &le  bien  veu  du  Roy.   Puis  elle  adjoûtoit 
de  fa  main  :  le  nefcAy  qui  fait  defi  mauvais  offices ,  que  de  con^ 

trouver 


Tc)2  La  vie  de  François, 

trouver  de  telles  ment er tes  ,  pour  mettre  toujours  en  defflanct 
tout  le  monde ,  (^  vomprie  croire  que  fer  e^  en  aufjy  grande  feu* 
reté ,  (jr  aujjy  bien  venu  Autres  du  Roy  ,  que  le  fçaurtés  dcjirer, 
^  n'adjouterplmfoy  a  tels  menfonges ,  ^  mal-heureufes  inven- 
tions ,  qui  ne  fervent  quà  troubler  le  repos  que  voulons  conferver, 
entérine.  Il  eftoit  pour  tant  vray  qu'on  n'avoit  point  d'in- 
tention de  garder  cette  paix ,  ny  d'exécuter  les  choies  pro- 
mifes  \  &  cela  parut  bientoft  après.  Le  Roy  mefme ,  quel- 
que iage  &  couvert  qu*il  fuft  ,  lailîa  aller  une  paroUe  par 
laquelle  il  fit  paroiftre  qu'elle  eftoit  la  dilpolition  de  ion 
cœur.  A  Rouen ,  ceux  de  la  Religion  ayant  voulu  repren- 
dre leurs  exercices  incontinent  après  la  paix ,  le  Cardinal  de 
Bourbon ,  qui  en  eftoit  Archevelque ,  accoïnpagné  de  plu- 
fieurs  Coufeillers  du  Parlement ,  alla  pour  les  en  empefcher. 
Il  entra  dans  le  temple  fans  y  faire  de  violence ,  &  monta 
dans  la  chaire,  foit  pour  leur  faire  deffence  de  tenir  ces  af- 
femblées ,  ou  comme  quelques  uns  ont  voulu  dire ,  pour  les 
exhorter  :  car  il  eftoit  homme  fimple ,  &  qui  faifoit  les  cho- 
ies à  la  bonne  foy.  Ce  peuple,  qui  n'avoit  point  accoutumé 
d'oùir  de  tels  prédicateurs,  ou  qui  eut  peur  que  cela  ne  fuft: 
fuivy  de  quelques  mauvais  eftcts ,  quitta  la  place ,  &  le  laiiîà 
là.  Ce  que  quelqu'un  ayant  rapporté  au  Roy  en  paroles  de 
raillerie,  diiant  que  le  Cardinal  avoitchafté  les  Huguenots 
de  Rouen  avec  la  croix  &  labaniere,  il  répondit  brul'que- 
ment  :  PleuflkDieu  qu  ils  fujjènt  auj]^  aish  à  chaffer  des  autres 
villes  y  deuft-on  porter  le  Benisiier.  Le  Prince  de  Condé  ne  fût 
pas  reçeu  à  Peronne  ,  &  cette  eftrange  conjuration  qu'on 
nomma  depuis  la  ligue,  commença  là  contre  luy.  L'Edit 
en  fomme  n'eftoit  qu'en  papier,  &  ne  s'en voyoit aucun 
confider^ble  efi^e£t  dans  tout  le  Royaume ,  fi  non  que  Mon- 
fieur  eftoit  content,  &:  ceux  de  la  Religion  defarmez.  C'eft 
pourquoy  la  Noue  fe  refolut  de  demeurer  encore  quelque 
temps  auprès  du  Duc  d' Anj  ou ,  (car  il  commença  à  lé  nom- 
mer 


Seigneur  de  la  Noue.  193 

mer  ainfi  parla  paix ,  T  Anjou ,  la  Touraine ,  Se  leBerry  luy 
ayans ,  comme  j'ay  dit,  elle  donnés  en  accroiflement  d' Ap- 
pannage  :  ')  pour  voir  s'il  y  pourroit  rendre  quelque  fervice 
à  la  religion  ou  à  l'Eftat ,  &:  meimes  aux  particuliers  ,  lelon 
l'inclination  qu'il  avoir  à  bien  faire  à  tout  le  monde.  De  fait 
à  peine  pourroit-on  dire  combien  de  gens  s'adrefîerentà  luy. 
Villeroyjfecretaired'Eftat,  avoit  quelque  temps  aupara- 
vant imploré  fa  faveur  pour  obtenir  de  Monfieur  des  Sau- 
vegardes pour  Tes  terres.  Et  le  Prince  deCondéayanteu 
foupçon  qu'il  avoit  pris  ce  prétexte  pour  faire  erpierl'eftat 
de  l'armée  ,  il  eut  encore  recours  à  la  Noué  par  des  lettres 
pleines  de  proteftations  de  Ton  innocence  Se  de  fa  lincerité, 
pourofberce  foupçon  de  l'Efprit  du  Prince,  &  luy  donner 
de  meilleures  impreflions  de  luy.  Les  Maires  &  Efchevins 
de  Bourges,  quoy  que  de  religion  contraire,  luy  avoient 
aufli  efcrit  pour  le  prier  de  moyenner  envers  Monfieur  que 
la  fomme  de  45000 11.  qu'il  leur  avoit  demandée  fuft:  modé- 
rée &  réduite  à  2  5-000.  Le  premier  jour  de  Juin ,  le  Roy  de 
Navarre  qui  eftoit  à  Partenay  ,  luyefcrivitdefamainune 
lettre  pleine  de  témoignages  d'affcdtiôn  6c  de  confiance > 
luy  recommandant  fort  particulièrement  un  gentil- hom- 
me ,  &  la  créance  dont  il  l'avoit  chargé ,  pour  negotier  quel- 
que chofe  avec  Monfieur.  Le  6.  l'Evefque  de  Limoges  luy 
addrefla  par  lettres  Chemeraut  ,  que  le  Roy  &:  la  Reyne 
envoyoient  à  Monfieur,pour  diverfes  chofes  qui  refultoient 
du  traité  dcpaix.  En  fuite  Thoré,  quis'eneftoitalléàMon- 
pellierversleDucd'Anville,  luy  efcrivit  en  termes  pleins 
de  demonfbration  d'une  affeârion  cordiale,  Se  comme  (i 
c'euft  eflé  fon  propre  frère,  pour  luy  demander  un  com- 
merce ordinaire  de  lettres  entr'eux  deux  ,  Se  une  commu- 
nication réciproque  des  chofes  qui  fe  pafleroient.  Ceux  des 
environs  de  Montauban  envoyans  un  député  à  Monfieur 
pour  obtenir  de  luy  quelque  chofe  pour  leur  confervatioii, 

Bb  le 


IP4  La  vie  de  François, 

le  Viconte  de  Turenne  le  luy  addrefla ,  &  luy  recommanda 
les  affaires  &  la  perfonne ,  pour  luy  rendre  toutes  fortes  de 
bons  offices  en  cette  occafion:  les  Confuls  de  Montaubaa 
envoyans  leurs  députez  pour  foliciter  à  la  Cour  l'exécution 
de  la  paix  en  quelques  chofes  qui  les  conçernoient ,  &  pour 
fupplier  Monfieur  qu'il  feportaft  vigoureufement  à  la  de- 
mander 5  s'addrelîerent  à  luy  par  leurs  lettres ,  comme  à  ce- 
luy  qu'ils  jugoient  &  le  plus  puiflant  en  crédit ,  &  le  plus 
zélé  à  cela  5  &  le  plus  prudent  &  le  plus  expen mente  pour 
leur  donner  les  confeils  dont  ils  auroient  beibin  dans  les  oc- 
currences. Les  Rochelois  ,  par  quelque  refîcntiment  de 
Monfieur,  n'ayans  pas  efté  fort  confiderés  en  l'Edit ,  Ôc 
ayant  trouvé  quelque  ambiguité  en  fes  articles  pour  cette 
chatoùilleufe queftion  d'un  gouverneur  en  leur  ville,  eu- 
rent recours  à  la  Noue  pour  en  avoir  quelque  favorable 
interprétation  j  &:en  difaiit  qu'ils  s*addrcfîbient  à  luy  plii- 
toft  qu'à  aucun  autre,  pour  la  parfaite  connoiflance  qu'ils 
avoient  de  fa  bonne  volonté,  &  pour  les  grands  bien-faits 
qu'ils  avoient  reçeus  de  luy ,  bien  qu'il  en  euft  efté  mal  re- 
conneu  par  quelques  uns,  ils  montroient  aflez  l'opinion 
qu'ils  avoient  de  fa  generofité.  Le  Prince  de  Condé  eflant 
à  Noyers ,  &  ayant  reçeu  nouvelles  de  diverfes  chofes  d'im- 
portance qui  requeroient  le  confeil  d'un  homme  parfaite- 
ment entendu ,  il  luy  envoya  homme  &  lettres  efcrites  de  fa 
main  pour  le  prier  avec  toute  forte  d'inflance  de  l'aller 
trouverdéslemefmejour22.deJuin,  pour  avoir  fes  bons 
advis  5  adjoûtant  qu'en  ce  faifant  il  obligcroit  un  Prince 
pour  tout  le  refte  de  fa  vie.  La  Rochepot ,  après  luy  avoir 
protefté  en  termes  fort  emphatiques ,  de  la  continuation  de 
fon  amitié ,  luy  recommanda  fort  étroitement  &  les  affaires 
&  la  perfonne  de  quelqu'un  de  fes  amis ,  comme  à  celuy  qui 
avoit,  ainfi  qu'il  croyoit ,  le  plus  de  pouvoir  envers  Mon- 
fieur Digoine ,  dont  il  a  eflé  parlé  cy  delîus ,  ayant  eflé  en- 
voyé 


Seigneur  de  la  Noue.  Ipf 

voyé  en  Bourgongne  pour  le  rétabliflènient  des  Eglifes  qui 
yeiloientdiiîipées,  &  y  trouvant  beaucoup  de  diSicultezj 
îuy  en  addrefla  &  les  nouvelles ,  &le  mémoire,  afin  qu'il  y 
ufaft  de  fon  zèle,  de  Ton  extraordinaire  prudence,  &  de 
fon  crédit  envers  Monfieur.  Eftant  fur  venu  quelque  diffé- 
rent en  Dauphiné ,  où  la  Noblefîe  du  pays  efloit  fort  inte- 
reffée ,  &  ou  l'intervention  de  l'authorité  du  Duc  d'Anjou 
eftoit neceflàire ,  Vercoyran ,  gentil-homme  fignalé  delà, 
luyen  efcrivit,  &:les  Diguieres,  quicommençoit  à  avoir 
beaucoup  de  réputation  dans  la  guerre,  luy recommanda 
l'affaire  de  la  Noblefle,  à  ce  que  le  jugement  de  Monfieur 
fuft  à  fon  contentement.  Et  parce  que  cette  afïàire  tira  un 
peu  en  longueur ,  la  Noblefîe  du  Dauphiné  luy  en  efcrivit 
elle-meirne  quelque  temps  après  en  corps ,  en  termes  très 
refpe£tueux.  Il  feroit  trop  long  de  rapporter  icy  tous  les 
bons  offices  qu'on  luy  demanda,  &  qu'il  tacha'de  rendre 
alors  à  toutes  fortes  de  perfonnes,  comme  au  Roy  de  Na- 
varre, au  Prince  de  Condé,  au  Maréchal  d'Anville  ,  au 
Conte  de  Laval ,  ôcà  grande  quantité  d'autres,qui  luy  efcri- 
virent  en  ce  temps  là.  Mais  j  e  ne  puis  paflèr  fous  filence  une 
lettre  qui  luy  fût  efcritele  1 8.  Juin ,  par  l'Eglife  de  Monpel- 1  f  ; 
lier.  Monfieur  leur  avoit  demandé  quelque  fecours  d'argent 
pendant  la  guerre ,  &  il  avoit  envoyé  un  nommé  Paris  pour 
en  foliciter  le  payement.  Après  avoir  dit  quelque  chofe  fur 
cette  affaire ,  ils  parlent  à  luy  en  ces  termes.  c/^«  demeurant 
combien  que  notisfoyons  certains  é'ferfnadez  du  faint  zèle  que 
■  'vou^  portez  ^  au  bien  de  tout  ce  royaume  -^  ^ala  confervation 
de  toutes  les  Eglifes ,  comme  celuy  qui  ave^toûjours  employé  df 
tous  vos  moyens,  dr  votre  propre  vie  pour  les  maintenir ,  fine 
lai  (ferons  nom  pour  cela  vous  fupplier  vouloir  entretenir  mon  dit 
Seigneur  en  cette  bonne  volonté  &  affection  qu'il  nom  a  de  fa, 
grâce  démontrée  é"  fait  cognoiflre par  tant  i effets  ^  nom  ayant 
prisenfaprote^ion  é"  moyenne  que  nom  ayons  obtenu  de  fa  Ma- 

Bb  2  jcfîé 


I5>6  La  vie  de  François, 

jejlé  (  ce  qti^  auparavant  JAmais  nous  n  avions  peu  )  ce  bien  inejlt' 
mable  de  l'exercice  générait  afin  que  comme  il  nom  a  ejié  auteur 
de  tant  de  biens ,  il  nous  en  [oit  aujjy  le  feul  confervateur ,  ç^  que 
maintenant  nous  ne  tenions  pas  moins  de  [on  Alteffe  la  tres-dou^ 
cejouijfance  de  la  paix  (^  du  repos ,  que  nom  avons  par  cy  devant 
tenu  d'elle  nos  vies  durant  le  s  feux  des  plus  grandes  guerres.  Car 
nous  ne  doutons  point  que  ceux  qui  n  ont  jamais  cherché  que  la 
ruyne  de  cet  Eftat^  ne  face  nt  tout  ce  qu  ils  pourront  pour  empefcher 
V exécution  de  tEdit  ^  le  rétabliffement  des  Eglifes  de  Dieu  ;  com- 
me des-ja  nous  avons  entendu  qua  Rouen ,  ^  ailleurs  ils  ont  com- 
mencé de  faire ,  ayant  fupplté  fa  çJ/Majefé  d'efire  exemptes  de 
l'exercice  de  la  Religion.  CM  aïs  vous  prevoye'^trap  mieux  les 
grands  c^  horribles  mal-heurs  qui  advindront  à  la  France ,  s'il 
fefaifoit  quelque  brèche  à  CEdit ,  tobfervation  inviolable  du  quel 
ejl  le  feul  moyen  de  tenir  le  royaume  en  paix.  Et  pour  ce  que  mon 
dit  Seigneur  y  a  le  principal  intere/l ,  il  vous  plaira-,  ou  telles  oc- 
cafions feprefenteront  luy  en  remontrer  l importance ^  ace quil 
ne  permette  que  ce  grand  bien  quil  a  feul  aquis  a  la  Trame ,  luy  fait 
ûjlépar  les  pratiques  de  ceux  qui  fe  font  toujours  montreZper- 
iurbateurs  CT  ennemis  du  repos  public,  C'eftoit  là  la  gratitude 
de  ceux  de  la  Religion  envers  Monfieur.  C'eftoit  l'opinion 
qu'ils  avoient  de  luy  &;  de  Tes  intentions  ^  c'eftoient  leurs 
fentimens  &:  la  difpofition  de  leurs  efprits  touchant  les  af- 
faires publiques.  Et  s'il  s'y  fuft  employé  comme  ils  le  de- 
lîroient ,  &  comme  il  avoit  promis,  &  que  la  Cour  defon 
cofté  y  eufl  procédé  de  bonne  foy  ,  il  fe  fuft:  abfolument 
aquis  leur  cœur ,  &  l'EArat  -,  ce  femble ,  eufl:  joùy  d'une  tran- 
qiiilité  profonde.  Car  ny  le  Roy  de  Navarre ,  ny  le  Prince 
de  Condé  n'euft^ntpoipt  remué  5  comme  ils  firent  depuis, 
ny  les  Politiques  ne  l'euft!ènt  fçeu  faire  quand  ils  euft^ent 
voulu ,  efl:ans  deft:ituez  de  cet  appuy  :  &  la  ligue  (^qui  n'eft:oit 
alors  qu'en  fes  premiers  commencemens ,  ayant  affaire  au 
Roy  3  à  Monfieur ,  à  la  plus  part  des  Princes  &  des  grands  de 

l'Eftat, 


Seigneur  de  la  Noue.  i^j 

rEftatîSc  à  ceux  de  la  Religicn^euftefté  étouffée  en  h  naif^ 
fance.  Mais  au  lieu  de  cela ,  l' on  ne  voyoit  autre  chofe  à  la 
Cour  de  Monfieur  que  plaintes  de  ceux  de  la  Religion,  que 
l'on  traverfoit  de  tous  codez  au  rétabliflèment  de  leurs 
exercices.  Et  toutes  ces  plaintes  s'addreflbient  à  la  Noue , 
comme  fi  c'euft  efté  un  député  gênerai  j  &  fe  trouve  encore 
entre  les  papiers  qu'ilalaiilés,  diverlés  lettres  d'Eglilcsôc 
de  Provinces  entières,  qui  luy  remontrent  combien  peu. 
de  fruit  elles  receuillent  delà  paix ,  &  le  prient  de  le  faire 
fçavoir  à  Monfieur ,  &:  de  luy  en  faire  voir  la  confequence. 
rilefaifoitavecunfoin  merveilleux,  &  avec  une  grande  af- 
fiduité,  &cerL'cfl:oit  pas  fans  quelque  fuccez  dans  les  pre- 
miers mois  qui  fuivirent  immédiatement  le  Traité  :  car  tan- 
dis que  Monfieur  n'cftoit  pas  encore  bien  afleuré  de  l'éta- 
bli/îèment  de  Çqs  affaires ,  &z  que  la  mémoire  des  ferviccs  que 
ceux  de  la  Religion  luy  avoient  rendus,  eftoit  encore  récen- 
te ,  il  croioit  qu'il  y  avoit  quelque  honte  à  les  abandonner. 
Mais  le  reflentiment  de  cette  obligation  vieilliflànt ,  &  le 
defîr  de  paroiftre  grand  à  la  Cour  eflant  revenu ,  &  les  arti- 
fices de  fa  mère  rcgaignant  le  deffus  en  fon  efprit ,  ou  com- 
me plufieurs  l'ont  creu ,  l'ayant  des-ja  regaigné  dans  le  Trai- 
té de  la  paix ,  peu  à  peu  il  fe  détacha  d'avec  eux ,  &  ne  confi- 
dera plus  leurs  intcrefls,  qu'avec  beaucoup  d'indifférence. 
Illedifîimula  pourtant,  &:leurrendoit  quelques  bons  offi- 
ces aux  occafions  ,  de  peur  de  les  dégoûter ,  parce  qu'il 
avoit  encore  affaire  d'eux,  &  que  des-ja  on  luy  faifoit  venir 
l'efperance  qu'il  feroit  appelle  par  les  Eftats  des  Provinces 
unies.  De  forte  que  la  Noue  demeura  avec  luy ,  le  confeil- 
lant ,  le  folicitant ,  luy  recommandant  les  affaires  de  ceux  de 
la  religion,  du  Public,  &  des  particuliers  jjufques  à  ce  qu'on 
commença  à  parler  bien  fort  de  la  convocation  des  Eflats , 
que  le  Traité  d  e  Paix  avoit  promife.  La  Noué  &  le  Plelfis 
Mornay  ,  qui  eftoit  aulfi  encore  alors  au  fervice  de  Mon- 

Bb  3  fieur. 


Ï5>8  La  vie  de  François, 

fieur,  fè  trouvèrent  de  difFerent  fcntinient  en  cette  occur- 
rence. Car  celuy-cy  n'elperoit  rien  de  bon  des  Eftats.  Ses 
raifons  efloicnt  qu'il  arrive  de  leur  tenue ,  ce  qui  arrive  afîèz 
fouvent  de  la  célébration  des  Conciles.  L'inftitution  en  eft 
excellente,  l'ufage en feroit  encore  meilleur  fitout  s'ypai^ 
foit  comme  il  faut.  Mais  les  deputationsfont  ordinairement 
tellement  briguées  dans  les  Provinces  ,  &  les  mémoires 
qu'on  y  drefle,  concertez  entre  des  gens  fi  peu  affectionnez 
au  bien  public,  &  fi  intereflez  en  leur  particulier ,  qu'il  eft 
mal  aifé  de  tirer  de  bonnes  conclufions  de  ces  principes. 
Quand  il  y  auroit  moins  de  vice  dans  les  commencemens , 
fi  eft-ce  quand  les  députés  font  enfemble ,  il  eft  mal  aifé 
d'éviter  l'un  de  ces  deux  inconveniens.  Ou  bien  il  y  fouflie 
quelque  vent  factieux  &  Républicain,  ennemis  de  l'auto- 
rité des  Monarques ,  lequel  eft  d'autant  plus  à  craindre  qu'il 
a  pour  prétexte  le  bien  public  &  la  liberté  :  ou  bien  l'intereft 
de  ceux  qui  gouvernent  à  la  Cour ,  trouve  le  moyen  de  s'y 
rendre  fi  confiderable  &  il  dominant ,  que  ce  que  le  peuple 
aefperé  luy  devoir  apporter  du  foulagement ,  nefertqu'à 
autorifer  les  charges  qu'on  luy  impofe.  Et  l'exemple  du 
Concile  de  Trente  venoit  là  extrêmement  à  propos ,  où  les 
chofes  furent  ménagées  de  telle  façon, qu'il  fervit  à  ceux  qui 
l'avoient  redouté ,  èc  nuifit  à  ceux  qui  en  avoient  demandé 
la  célébration  avec  grande  inftance.  Pour  ce  qui  eftoit  de 
ceux  de  la  religion ,  il  difoit  que  dans  les  Eftats  particuliers, 
les  mémoires  fe  dévoient  dreftèr  à  la  pluralité  des  voix ,  & 
que  le  plus  grande  nombre  n'eftoitpas  du  cofté  des  refor- 
mez. Qu'ainfî  il  ny  avoit  point  de  fujet  d'efperer  qu'on  les 
V  favorifaft  ,  veù  principalement  que  le  premier  des  trois 
Eftats ,  àfçavoir  leC)lergé,  leur  eftoit  abfolument  contraire. 
Que  l'Edit ,  quelque  mal  obfervé  qu'il  fuft ,  portoit  le  nom 
du  Roy  5  &  avoit  efté  fait  par  le  confeil  ou  au  moins  du  con- 
fentement  des  Princes,  &  des  grands  de  l'Eftat^  ce  quia 

toû- 


Seigneur  de  la  Noue.  ipp 

toûj  ours  beaucoup  de  Majefté  envers  le  peuple.  Et  que  fî  la 
haynequ*on  portoit  à  la  religion  reformée,  venoit  à  pré- 
valoir jufqucs  à  ce  point,  que  de  demander  &  de  faire  pal^ 
fer  la  révocation  de  l'edit  dans  les  Eftats,  on  retomberoit 
indubitablement  dans  une  guerre  pire  que  la  précédente.  Et 
ce  qui  venoit  principalement  en  confideration ,  c'eftoit  ce 
commencement  de  Ligue,  qui  en  apparence  fembloit  n'a- 
voir efté  projette  que  par  des  perfonncs  de  peu  de  crédit  j 
mais  qui  fans  doute  fcroit  fomentée  par  des  gens  puiflàns , 
&c  qui  portoient  leurs  prétentions  plus  loin  que  ne  mon- 
troient  ces  premières  apparences.  Que  11  elle  venoit  às'é- 
pandre  &  à  s'animer,  il  eftoit  à  craindre  qu'elle  ne  portail 
les  Eftats  à  quelques  fachcufcs  refolutions  ,  ou  au  moins 
qu'il  ne  s'y  fift  quelques  menées  préjudiciables  au  Royaume 
6c  à  la  Religion  tout  enfemble.  La  Noué  au  contraire  avoit 
ces  raifons  de  fon  cofté.  Que  puis  que  Tinftitution  des 
Eftats  eft  bonne ,  &  qu'on  en  peut  tirer  de  grandes  utilitez, 
il  les  faloit  employer  au  temps  de  la  neceflité ,  autrement  ce 
feroit  un  excellent  remède  abfolument  inutile.  Que  quant 
aux  inconveniens  propofez ,  il  faloit  tafcher  d'y  obvier ,  ce 
que  la  conjondure  du  temps  ne  rendoit  nullement  impoflî- 
ble.  Que  les  Princes  &  les  grands  ne  favorifoient  jamais  les 
factions  des  Républicains  contre  l'autorité  du  Roy;  mais 
que  puis  que  c'eftoient  eux  qui  avoient  demandé  les  Eftats 
pour  le  reftabliftèment  des  bonnes  loix ,  ils  ne  fouftriroient 
pas  non  plus  qu'on  s'y  aftèrvit  à  ceux  qui  tirent  leur  richefle 
&  leur  grandeur  de  l'opprelîion  du  peuple.  Que  s'il  eftoit 
queftion  de  faire  autoriferla  Religion  Reformée  dans  les 
Eftats  ,  elle  uy  auroit  pas  fans  doute  la  pluralité  des  voix. 
Mais  qu'il  ne  s'agiflbit  que  de  la fouftrir  feulement,  con- 
formément à  l'Edit  ,  ce  qui  fembloit  devoir  eftre  facilement 
accordé  par  ceux  qui  eftoient,  ou  que  du  moins,  s'ils  n'a- 
voient entièrement  perdu  Icfens,  dévoient  eftre  les  delà 


guerre. 


200  La  vie  de  François, 

guerre.  Quefi  les  Ellats  reùflinbient  bien,  c'eftoit  le  moyen 
d'étouffer  laligue  dans  Ton  berceau:  car  que  pourroit  faire 
une  poignée  de  fa^^ieux  contre  l'autorité  du  Koy  &  leçon- 
iéntemcnt  d'une  afîèmblée  qui  reprelénte  toute  la  France? 
Qu'après  tout,  quelque  mal  qu'on  euft  à  en  craindre  ,  il 
n'elloitpasau  pouvoir  de  ceux  delà  religion  delesempc- 
Icher,  &  que  puis  qu'ils  avoient  à  fe  tenir,  ilfaloit  tafcher 
d'en  tirer  quelque  avantage.  Parce  quefion  s'y  oppofoit 
ouvertement,  on  donneroit  occafion  aux  adverfaires  de 
crier  qu'on  ne  vouloir  pas  le  bien  du  Royaume  ny  l'exécu- 
tion de  l'Edit  par  lequel  on  les  avoit  demandés  3  &  s'y  on 
s'y  portoit  froidement,  ce  ne  iéroit  pas  le  moyen  de  s'y  taire 
confiderer.  Qu'ainlî  il  eftoit  plus  à  propos  d'y  montrer 
quelque  chaleur ,  &:  de  tafcher  de  s'en  faire  accroire  pour  les 
dépurations  &  pour  les  cahiers  dans  les  Provinces.  Ils  con- 
clurent donc  qu'il  faloit  eflàyer  d'en  profiter,  &  ce  fût  à 
cette  occafion  que  le  PleiTis  Mornay ,  dont  la  plume  eftpic 
des-ja  la  première  de  fonfiecle,  drellà  fous  le  nom  d'un  Ca- 
tholique ,  cette  belle  Remontrance  aux  Eftats  de  Blois,  qui 
fe  trouve  au  commencement  du  premier  volume  de  Ces  mé- 
moires. Quant  à  la  Noue,  il  efloit  toujours  folicité  d'aller 
en  Cour ,  &  le  Roy  ne  s'épargnoit  pas  à  luy  faire  témoigner 
qu'  il  l'auroit  fort  agréable.  Monfieur  penfoit  à  y  retourner, 
&croyoitquelaNouël'y  pourroit  beaucoup  fervir,  s'il  y 
faifoit  un  voyage.  Les  affaires  de  ceux  de  la  Religion ,  & 
particulièrement  des  Eglifes  qui  ne  pouvoient  obtenir  leur 
reltablifièment ,  comme  celle  de  Blois ,  de  Rouen ,  nom- 
bre de  celles  de  Bretagne ,  &  quantité  d'autres ,  avoient  be- 
foin  d'un  foliciteur  auprès  de  fa  Majefté  -,  &  outre  fcs  autres 
advantageufes  qualitez ,  l' affection  que  le  Roy  luy  portoit, 
leur  faifoit  croire  qu'aucun  ny  pouvoir  agir  fi  efficacement 
que  la  Noue.  Enfin  c'ell  le  centre  de  toutes  chofes ,  &  com- 
me il  y  pouvoit  apprendre,  plus  qu'en  aucun  autre  lieu,  ce 

qui 


Seigneur  de  la  Noue.  201 

fe  pouvoit  efperer  de  la  tenue  desEllats ,  aufîleftoit-cede 
là  qu'il  pouvoit  le  mieux  donner  des  advis  neceflàires  à 
ceux  de  la  Religion  dans  les  Provinces.il  s'y  achemina  donc 
fur  la  fin  du  mois  de  Septembre  ,  &  fût  receu  du  Roy  &  de 
la  Rcync  avec  toutes  1  or  tes  de  demonftrations  de  bonne 
volonté.  Il  y  receut  incontinent  des  lettres  de  diverfes  Egli- 
fcs  5  &:  particulièrement  de  celle  de  Rouen ,  qui  fe  plaignoit 
&  des  rigueurs  qu'on  îuy  tenoitlà,  &  des  longueurs  qu'on 
apportoit  à  la  Cour  à  donner  les  ordres  pour  y  pourvoir ,  6c 
de  l'inutilité  &:  inexécution  de  ceux  que  l'onfaifoit  iem- 
blant  de  donner.  Il  en  receut  de  Monfieur ,  qui  le  prioit  de 
faire  inftance  envers  le  Roy  3  à  ce  qu'il  Iuy  pleufl  d'écrire  à 
la  Hunaudaye,  pour  Iuy  ordonner  qu'il  tint  la  main  au  re- 
flablilîèment  de  l'Eglifc  de  Nantes ,  ôc  de  divers  autres  en- 
droits de  la  Bretagne,  d'oùons'eftoit  plaint  à  fon  Altelle 
de  ce  que  l'Edit  n'y  eftoit  point  exécuté.  Il  en  receut  du 
Prince  de  Condé,  qui  le  remercioit  de  ce  qu'il  luyavoit 
mandé  fon  voyage  en  Cour  ,  defirant  fort  qu'il  en  peufl: 
rapporter  un  meilleur  fruit  que  les  menées  &:  les  pratiques 
de  leurs  ennemis  ne  leur  en  fiilbient  efperer ,  &  le  priant  de 
Iuy  donner  advis  de  ce  qui  fe  feroitpaffédignedefacon- 
noifîànce.  Il  fit  ce  qu'il  peut  pour  avoir  contentement  fur 
les  clîofes  qu'il  folicitoit ,  &:  mefmes  s'employa  vers  le  Roy 
pour  avoir  la  permillîon  de  lever  des  gens  de  guerre  qu'il 
ofFroit  de  conduire  luy-mefme  au  Pays  bas  au  Prince 
d'Orange  pour  le  fecours  des  Provinces  Unies.  Maisny 
en  cela  ,  ny  en  aucune  autre  chofc  qui  concernai  le  Pu- 
blic, il  ne  receut  pas  grande  fatisfaftion.  Dcquoy  il  don- 
na advis  au  Prince  d'Orange,  &  Iuy  promit  d'eflayer  à  fai- 
re fous  main ,  ce  qu'on  ne  Iuy  avoit  pas  permis  de  faire  à  dé- 
couvert, &  de  Iuy  envoyer  le  plus  qu'il  pourroit  d'hom- 
mes de  fcrvice,  pour  les  affaires  de  ceux  de  la  Religion  en 
ces  quartiers  là.   Il  ne  fût  donc  pas  long-temps  à  la  Cour , 

C  c  foit 


202  La  vie  de  François, 

Ibit  que  Monfieur le  rappellaft ,  ou  qu'ayant  reconneu  l*air 
&  la  façon  dont  on  vouloit  agir  dans  les  Eftats  &  dans  les 
aftàn-es ,  il  jugeaft  qu'il  eftoit  plus  à  propos  de  fe  retirer  i  8c 
en  le  retirant  il  prelenta  au  Confeil  du  Roy  quelques  arti- 
cles aufquels  il  llipplia  que  l'on  repondift,  &:  s'en  retourna 
vers  Monfieur ,  ne  remportant  autre  chofe  qu'une  promefle 
qu'on  luy  fit  que  Huraut,  de  Cheverny ,  luy  envoyeroit  ce 
qu'il  auroit  pieu  au  Roy  de  luy  accorder.  Ce  pendant  deux 
chofes  femenageoient  en  melrne  temps  ;  le  retour  de  Mon- 
fieur en  Cour  5  &:  la  tenue  des  Eftats.  Pour  la  dernier ,  il  fe 
treuva  que  le  Pleflis-Mornay  avoitprophetifé.  Caria  Rey- 
ne  mère  ayant  cette  opinion,  que  ceux  qui  avoient  deman- 
dé la  convocation  de  cette  aflèmblée ,  &  ceux  de  la  Religion 
particulièrement,  ne  l'avoient  fait  que  pour  la  chaflerdu 
gouvernement ,  &:  pour  obliger  fes  créatures  à  rendre  conte 
de  l'adminiftration  des  Finances  ,  dont  on  difoit  qu'ils 
avoient  eftrangement  abufé,  mit  touttes  chofes  en  œuvre 
pour  s'y  rendrela  maiftrefîè,&  pour  faire  tout  reùfllr  à  la  ruy- 
ne  de  ceux  qu'elle  croyoit  Ces  ennemis.Pour  en  venir  à  bout, 
elle  fe  joignit  aux  Guifes,  qui  commençoient  à  prendre 
un  tel  vol  dans  les  affaires  ,  qu'il  n'y  avoir  quafi  perfonne 
qui  ne  lesaimaftjouquinelesredoutaft.  Comme  c'eftoient 
ceux  qui  avoient  donné  la  première  naiîîànce  à  la  ligue  de 
Peronne,  aufti  eftoit  leur  grandeur  le  but  auquel  elleten- 
doit.  Elle  ne  pouvoit  donc  fe  joindre  à  eux  fans  la  favori- 
fer  ,  ny  par  confequentfans  conjurer  avec  eux  la  ruyne  de  la 
religion  contre  qui  elle  eftoit  faite.  Pour  cela  ils  firent  en- 
femble  toutes  fortes  de  praticques  dans  les  Provinces ,  tant 
pour  y  avoir  des  députez  à  leur  dévotion ,  que  pour  y  faire 
prendre  des  refolutions  qui  leurfeuflèntavantageufes,  & 
particulièrement  touchant  la  revocation  de  l'Edit.  Les  re- 
formés faifoient  leur  contrebatrie  le  mieux  qu'ils  pou- 
voient ,  6c  la  Noue  entre  les  autres  >  qui  efcrivoit  à  ceux  de 

la 


Seigneur  de  la  Noue.  203 

la  Religion ,  &  aux  Gentils-  hommes  Catholiques  qu'il  con- 
noifîbit  afîèftionnez  à  la  paix  :  &:  ce  n'eftoit  pas  du  tout  fans 
fuccés  en  quelques  endroits.  Voicy  comment  Mai Ibn-neuf- 
ve  ,  de  la  Faye ,  luy  en  efcrivoit  du  20.  d'Odobre.  le  njom 
envoyé  la  réponce  des  lettres  que  'vows  efcriviftes  dernièrement 
en  Picardie ,  le  porteur  des  cruelles  m'a  dit  que  Monfieur  de  Sechel- 
les ,  (^  Mon/leur  de  lumellesfefont  bien  (^  'verteufement  porte7 
en  l'ajfemblée  des  Eftats  d'Amiens-^  ^  ont  en  partie  rompu  les  dej- 
feins  de  ceux  de  la  ligue  ,  dont  il  y  a  ej^erance  de  quelque fiuit  (^ 
utilité.  Ceux  de  Rouen  s'ajjemblent  aujfy  ce  jourd'huy ,  ou  quel- 
ques Gentils  -hommes  ont  pareillement  promis  de  bien  faire  leur 
devoir.  Cela ,  avec  les  remuemens  des  pays  bas ,  (^  quelques  au- 
très  confiderations  quefay-,  me  font  mieux  ejperer  du  fuccés  de  nos 
djfaires  que  ne  nous  en  donnent  l'occafion  é'  matière ,  les  grandes 
menées  cjr  ligues  de  nos  ennemis  ,  lefquels  s'ilplaift  à  Dieu ,  ne  nous 
feront  pas  tout  le  mal  qu'ils  penfent  é"  défirent  faire.  Le  Royefl 
encorea  Dolinuille.ou  il  fait  bâtir.  Ainfi  l'on  minoit  d'un  codé 
pourlaruynedel'Edit,  &Poncontreminoit  de  l'autre,  oc 
cependant  Monfieur  preparoit  fon  retour  en  Cour.  Ce  fût 
à  Dolinuille  où  il  alla  trouver  fa  Majefté  au  commencement 
de  Novembre ,  &  d'où  partirent  en  mefme  temps  les  lettres 
patentes  par  lefquelles  le  Roy  donnoit  aux  Provinces  advis 
de  fon  arrivée ,  &  de  leur  bonne  amitié ,  &  que  l'aiîemblée 
des  Eftats  allignés  à  Blois ,  eftoit  différée  jufques  au  1 5-.  du 
mefme  mois.  La  Noue  au  départ  de  Monfieur,s' eftoit  reti- 
ré en  fa  maifon  de  Montrevil-Bonnin ,  prés  de  Poitiersjavec 
diverfes  penfées.Le  Roy  luy  témoignoit  toujours  beaucoup 
de  bonne  volonté ,  &  luy  avoit  tenu  divers  propos  de  fon 
inclination  à  la  confervation  de  la  paix,  &  de  l'intention 
qu'il  avoit  de  gratiffier  en  ce  qu'il  pourroit  fon  beau  frère  le 
Roy  deNavarre.Monlleur  ne  luy  en  témoignoit  pas  moins, 
difoit  toujours  qu'il  vouloitfavoriferceuxdelaRehgion, 
&  entretcnoit  des  intelligences  au  pays  bas  par  fon  entre- 

Ce  2  mile. 


204  La  vie  de  François, 

mile.  LePrincedeCondéeftoittantoltàS.Jeand'Aiigely, 
qui  luy  avoit  efté  donné  pour  Peronnc,  tantofl  à  la  Rochel- 
le, plein  de  mécontentement  pour  tant  d'inexécutions  de 
rEdicbj  &  de  ibupçons  trop  bien  fondés  que  l'on  machi- 
noit  la  ruyne  de  ceux  de  la  Religion  &  la  Tienne.  Le  Roy  de 
Navarre  cftoit  en  Gujenne  5  peufatisfait  de  ceux  de  Bour- 
deaux,  qui  le  traitoient  indignement,  &:  tafchoit à fe  for- 
tiffier d'amis,  tant  entre  ceux  de  la  Religion  qu'entre  les 
Catholiques,  &mefmeduDucd'Anuille.  Ceux  de  la  Ro- 
chelle paroifToient  fort  tiedes  en  cette  occafion  ,  &  bien 
qu'ils  euflènt  quelque  confiance  au  Prince  de  Condé,  ilfe 
plaignoitpourtantàla  Noué  qu'ils  fe  laiflbient  cajoler  par 
les  promelîes  de  laReyne ,  &  que  cela  les  rendoit  incapables 
de  profiter  des  bons  advertiflemens  qu'il  leur  donnoitpour 
leur  confervation.  La  France  eftoit  encore  en  paix  ,  mais 
elle  paroifîbit  comme  enceinte  de  la  guerre  ,  &  les  brigues 
quis'yfaifoient  de  tous  coftez,  eftoient  comme  les  tran- 
chées qui  prefageoient  que  bientoft  elle  de  voit  l'enfanter 
dans  l'afîemblée  des  Ellats.  Pour  ne  manquer  pas  à  fon  de- 
voir, en  cas  que  ce  mal-heur  arrivait ,  la  Noue  creut  qu'il 
iefaloit  attacher  avec  quelqu'un,  &c  dans  la  profefîionde 
Religion  qu'il  faifoit ,  Monfieur  s'eftant  reconcilié  avec  le 
Roy ,  il  n'y  avoit  point  à  délibérer  qu'il  ne  deuil  aller  trou- 
ver le  Roy  de  Navarre.  Neantmoins  il  ne  vouloit  pas  tout 
à  fait  abandonner  la  penfée  de  la  paix ,  ny  fe  précipiter  en  fa 
délibération  ,  tandis  qu'il  refteroit  quelque  petit  fujet  de 
bien  efperer ,  &  en  ne  fe  déclarant  point  ouvertement ,  il  y 
pouvoit  eftre  plus  utile.  Il  fe  refolut  donc  d'aller  trouver  le 
Roy  de  Navarre ,  comme  par  forme  de  vifite  feulement ,  &c 
melrnes  pour  rendre  ce  fervice  au  Roy  que  de  luy  rapporter 
les  difcours  favorables  &  advantageux  qu'il  luy  avoit  tenus 
de  luy  ,  lors  qu'il  efloit  à  Dolinuille  :  ce  qu'il  exécuta  au 
mois  de  Novembre  »  &  puis  s'en  retourna  incontinent.  Ce- 
pendant 


Seigneur  de  la  Noue.  205" 

pendant  le  Pont  S .  Efprit  fut  furpris  par  de  Luynesj  ScThoré, 
frereduDucd'Anuille,  yfûtfaitprifonnier,  ce  qui  fonna 
l'alarme  par  tout  :  &  lesÉftatss'alîèmblerent  au  lieu  &  au 
jouraflîgné,  qui  montrèrent  dés  leur  commencement  une 
fi  mauvaiie  dilpofition  envers  ceux  de  la  Religion ,  qu'ils  (c 
reiblurent  de  protefter  de  leur  nullité  par  un  manifelle.  Le 
Roy  pour  tant ,  &:  Monfieur  ne  s'y  declaroient  pas  ouverte- 
ment j  plufieurs  des  députés  demandoient  la  revocation  de 
l'Edit:  mais  quelques  autres  vouloient  la  Paix ,  &  ceux  de 
Guife,  pour  avoir  du  temps  à  faire  leurs  menées,  nepref- 
foient  pas  beaucoup  d'abord  les  mauvaifes  relblutions,  &:ne 
fe  montroicnt  pas  ennemis  de  quelque  accommodement. 
Pour  celails  fouftrirent  que  le  Roy  envoyait  vers  le  Roy  de 
Navarre  &  vers  le  Prince  de  Condé,  pour  les  convier  de 
venir,  ou  au  moins  d'envoyer  quelques  uns  de  leur  part, 
pour  avoir  participation  de  ce  qui  fe  pafPeroit  là,  &pour 
contribuer  à  l'adj uftement  des  aftaires.  Ils  n'empefchcrcnr 
pas  mcllncs  que  Klirambeau  &  quelques  autres  n'y  allaffent 
comme  députez  de  ceux  delà  Religion,  non  pour  aflifter 
aux  Eftats ,  contre  lefquels  ils  protefterent  en  arrivant ,  mais 
pour  communiquer  avec  le  Roy  ,  &  avec  les  grands  qui 
clloient  là,  &  ces  députés  ne  refulërent  pas  d'avoir  part  dans 
les  conférences  qui  fe  faifoient  pour  trouver  les  moyens 
d'accord.  Et  fi  les  chofes  eftoient  en  cette  incertitude  pour 
le  gênerai  >  la  Noue  avoit  en  fi^n  particulier  beaucoup  de 
fiijet  d'efire  en  perplexité  fur  une  relblution  de  grande  im- 
portance qu'il  avoit  à  prendre.  Le  Roy  d'un  cofréluy  efcri- 
voit  favorablement  du  16.  Décembre,  &le  remercioitdes  1576 
bons  offices  qu'il  luy  avoit  rendus  envers  fi^n  frère  le  Roy  de 
Navarre,&  le  convioit  avec  beaucoup  d'inflanceàlaller  trou- 
ver à  Blois,  pourdifcourir  avec  luy  de  quantité  de  chofes 
qui  concernoient  le  bien  de  fbn  lervice ,  l'afieurantqu'ily 
pouvoit  aller  en  toute  feureté ,  &  luy  promettant  qu'il  ne 

Ce  3  luy 


2o6  La  vie  de  François, 

luy  feroit  fai£b  aucun  dcplaifîr.  Villeroy ,  qui  avoit  contre- 
figné  la  lettre,  luy  en  faifoit  unefurlcmelmcHijetenron 
propre  nom ,  &  l'atieuroit  que  le  Roy  avoit  de  parfaitement 
bonnes  inclinations  pour  luy,  &que  fa  prelence  eftoitlà 
comme  neceflairc  pour  le  bien  de  l' Eftat.  Rofne ,  qui  eftoi t 
de  Tes  amis ,  après  luy  avoir  témoigné  le  déplaifir  qu'il  avoit 
de  voir  que  les  Eilats  prenoient  le  train  de  remettre  les  chc- 
les  à  la  guerre  5  luy  adjoiîtoit  que  neantmoins  quelques  uns 
defiroient  la  paix  :  é"  d'autant ,  difoit-il ,  qu'en  cela  vou-s  pou- 
riésfervir  de  beaucoup  le  public  par  'votre  bon  advis  ^je  defirerois 
fort  que  'uousyfujjîès,  ùïionfeigneur  m' a  ajjeuré  que  njom  auriés 
telles  feur  et  es  que  votis  voudriés.  Le  Roy  au  cas  pareil.  Tay  aufjt 
pour  cet  effeci  parlé  a  Monfieur  de  Guife^  lequel  m' a  ajjèuré  qu'il 
ne  'votis  njouloit  aucun  mal  a  caufe  de  la  mort  de  Befme  -^  (irnia  dit 
qu^ilne  croyoitpas  qu'un  fi  brave  cavalier  que  vom-^  euji  efté  caufe 
de  fa  mort»  Et  quand  ainji feroit ,  qu'il  ne  vom  en  voudroit  re~ 
chercher ,  venant  pour  cette  occcafion.  Villequier  luy  eicrivoit 
mefmechoie,  ôcdifoit  qu'il  avoit  veu  le  Duc  de  Mayenne 
àPrelîîgny,  &  qu'il  l'avoit  trouvé  en  très-grande  volonté 
de  le  voir  pour  parler  à  luy  &  luy  dire  de  fa  part ,  &  de  celle 
du  Duc  de  Guife  fon  frère,  beaucoup  de  chofes  qui  feroient 
trop  longues  à  efcrire,  &  dontilefloitalTeuré  qu'il  auroit 
beaucoup  de  contentement.  Adjoûtant  tout  ce  qui  fe  peut 
d'exhortations  pour  le  faire  condefcendre  à  cette  prière,  & 
luy  mettant  mei'me  de  fa  propre  main  -,  le  croy  que  votu  m'e- 
fttmezft  homme  de  bien ,  (^  tant  votre  ferviteur  dr  amy  ,  que 
vom  me  croirés  véritable.  D'autre  cofté  le  Roy  de  Navarre, 
par  lettres  réitérées,  envoyées  d'Agcn  par  porteur  exprés, 
luy  donnoit  advis  de  lafurprife  du  Pont  S.  Efprit ,  &  de  la 
prifon  de  Thoré ,  &:  le  prioit  de  bien  pefer  la  confequence 
de  ce  fait ,  afin ,  difoit-il ,  que  vom  preniez,  garde  a  vou^ ,  ^  que 
vous  votis  retiriez  le  plutofl  que  vom  pourrés  des  lieux  ou  vous 
connoiffc^ue  votre  perfonne  nejl  pas  en  feur  été,  mettant  ordre  a 

vos 


Seigneur  de  la  Noue.  207 

iwi  affaires ,  (^  les  ajfeurant  au  mieux  qtC  il  vow fera  pojfîble. 
Puisiuy  reprefentant  combien  fa  prelènceeftoitnecefîaire 
en  Guienne  pour  le  bien  de  ce  Royaume ,  &  combien  d'ail- 
leurs ilavoit  dedelir  de  le  voir,  il  le  convioit  à  l'aller  trou- 
ver au  plûtoft.  Ce  qui  le  pouvoir  en  quelque  forte  déter- 
miner en  cette  irrelolution  ,  c'eftoit  l'advis  de  ceux  de  la 
Religion  qui  eftoient  à  Blois,  &  qui  voyoient  de  prés  les 
aftàires.  Mais  la  Marfillere  5  fecretaire  du  Roy  de  Navarre, 
luy  en  efcrivoit  ainfi  du  17.  Décembre,  lendemain  des  let- 
tres du  Roy,  Ôcunjourdevant  celle  de  Rofne.  No  m  fer  ion  s 
fort  aifes  d'avoir  le  bien  de  votts pouvoir  communiquer  en  ce  lieu 
les  affaires  qui  s*y  prefentent  silfepouvoit  avec  votre feur été  : 
d  autant  quon  effur  le  jugement  dr  définition  de  notre  caufe.  le 
ftefçay  a  la  vérité fi  vous  y  fériés  feur  ement ,  je  n'en  ofe  rien  dire^ 
encore  que  ton  m* ait  dit  ce  foir  que  le  Roy  votes  a  mandé.  CMals 
quoy  que  ce  foi  t ,  votre  prefence  pour  quelques  jours  y  fer  oit  bien 
requife-,  ou  pour  le  moins  en  quelque  lieu  prés  dicy.  Benac  & 
Chauvin,  députez  de  ceux  delà  religion  avec  Mirambeau 
luy  en  firent  du  mefme  jour  une  lettre  que  jemettray  icy 
tout  du  long,  parce  qu'elle  peut  donner  quelque  connoil- 
fance  des  aftàires.  Adonfieur ,  difoient  -  ils ,  vorisfçavés  ce  que 
vos  amis  votif  ont  mandée  mefme  s  tadvis  du  principal  d  iceux, qui 
nef  a  prefenî  en  ce  lieu.  Vous  verre7aujji  ce  que  le  Roy  vous  a 
efcrit ,  crf^y  le  tout  prendre  s  "votre  rejoint  ion.  Nom  fomrnes  fi 
incertains  des  cœurs  des  perfonnes ,  que  nous  ne fç avons  que  vous 
confit  lier.,  ^prions  Dieu  avoir  foin  de  vous  cr  de  nous,  ^ant  à 
la  charge  de  z^Monfeigneur  le  Prince  ,  nom  y  ferons  notre  devoir^ 
encore  qutlfepre fente  des  diffîctdtés ,  veu  ce  qui  fie  paffe ,  (^  auffy 
pour  le  préjudice  que  cela  pourrait  faire  a  la  commijjîonquelefieur 
Ch  art  ter  a  portée  au  Roy  de  T^varre ,  pour  affembler  les  députés 
de  tout  es  les  Eglifis  en  une  vtlle  ou  le  Roy  envoyer  a  de  fapart.Tou^ 
tes  fois  nous  avons  commandement  de  nom  trouver  cette  après 
difnée  au  cabinet  de  Monfiçur  le  Cardwal  de  Bourbon -^  ouMef 

fleurs 


2o8  La  vie  de  François, 

fleurs  de  Montre  nfier  (^  le  Prince  Dauphin  feront  prefens  ^  ^Ik 
cfperons  prendre  quelque  refolution.  Not44  avons  par  le  à.  leur  s  A-fa- 
jeftés  cir  expofê  nos  charges ,  qui  ont  ejic  receués  en  bonne  part.  Il 
non^s  eft permis  déparier  aux  affemblèes  des  trois  Ejîats ,  anfqnels 
a  ejlé  comtnandè  notis  donner  audiance.  Mais  il  faut  que  nous  pre- 
nions notre  leçon  de  et  que  nous  aurons  a  y  dire,  il  court  trois  cpi- 
ffîons  entre  les  députés  defdits  Ejiats  \  l'une  pour  révoquer  CEdicî, 
l*  autre  fans  en  par  1er,  de  demander  qu^ilplaife  au  Roy  ràinir  tom 
fesfujcts  en  une  religion  ,  à"  neantmoins  les  maintenir  en  paix. 
Vautre  deftre  maintenues  en  la  religion  Catholique  ^  en  paix, 
Tout  celafe  fait  pour  venir  a  la  modification ,  laquelle  on  efpere 
de  l^ajfemblée  qui fc fera  en  vertu  de  ladite  commi/Jion.  Il  y  a  plu- 
fleurs  députez,  des  Eglifes  qui  nefeprefenteront  point  aux  Efiats 
pour  ne  les  approuver  ;  ains  au  Royfeulj  qui  l'aura  ainfiplm  agréa- 
ble ^  ^  neantmoins  fera  advifé  de  neprejudicier  aufruit  quifè 
peut  attendre  de  ladite  commifjîon.  Les  Efiats  ont  voulu  difputer 
de  leur  autorité ,  mais  ils  n'ont  eu  la  réponce  qu'ils  demandoient. 
L'on  peut  croire  que  la  Noue  n*eftoit  pas  fans  inquiétude  en 
cette  délibération.  Mais  il  n'y  fût  pas  long-temps.  Car  peu 
de  jours  après  toutes  ces  belles  protestations  de  vouloir  la 
paix  &  d'en  chercher  les  moyensjil  fut  conclu  que  le  Roy  fe- 
roit  fupplié  de  deffendre  tous  exercices, tant  publics  que  par- 
ticuliers, delà  Religion  reformée ,  prenant  en  fa  protection 
tousceuxquienfaiibientprofellion,  excepté  les  Dogmati- 
fansj  Miniflres,  diacres5&  furveillans,  qui  feroient  bannis  du 
Royaume,  fmon  qu'ils  fe  voulufîent  convertir. Ce  qui  ayant 
paflë  à  la  pluralité  des  Gouvernemens ,  &:  non  des  voix , 
comme  la  forme  &  la  coùtun^e  des  Eftats  le  requeroit,  &  en- 
core ne  l'ayant  emporté  que  d'un  feul  fuffrage,  fût  néant- 
moins  accordé  par  le  Roy  fans  aucune  hefitation.  La  Noue 
partit  donc  de  chés  luy ,  &  s'en  retourna  trouver  le  Roy  de 
Navarre,  où  le  PlelTis-Mornay  fe  rendit  aufli  peu  de  temps 
après,  s'eftant  détaché  du  fervice  die  Monficur.    Et  j'ay 

con- 


Seigneur,  de  la  Noue.  209 

conneii  un  homme  d'honneur,  quiefloit  de  ces  temps  là ,  & 
quiavoitveulaNouëdiverfes  fois,  qui  en  racontoit  cette 
hiftoire.  Pour  aller  trouver  le  Roy  de  Navarre  en  eftat  de 
luy  faire  quelque  fervice,il  avoit  mis  fur  pied  une  compagnie 
de  cent  bons  hommes  de  cheval,  &  avoit  fait  la  dépence  ne- 
cefîàire  pour  la  mettre  en  équipage.  Le  Roy  de  Navarre,  à 
qui  illesprefenta,s'en  fentit  extrêmement  obligé,&  n'ayant 
point  d'argent  contant  pour  recompenfer  la  Noue,  il  luy 
voulut  f-aire  don  de  quelque  terre  qu'il  avoit  en  ces  quartiers 
là,  &  à  fon  infçeu  luy  en  fit  expédier  les  lettres  par  fon 
Chancelier.  Ces  lettres  ayans  efté  apportées  à  la  Novë  au 
matin  à  fon  lever,  illes  prit  avec  beaucoup  de  demonftra- 
tion  de  gratitude: mais  de  ce  pas  là  il  s'en  alla  trouver  le  Roy 
de  Navarre ,  &  tenant  ces  lettres  entre  les  mains  il  luy  dit: 
Sire^  ce  meji  beaucoup  d'honneur  &  de  contentement  de  recevoir 
ces  témoignages  de  la  bonne  volonté  de  votre  CMajefté  ^  ^  te  nt 
les  refuferois  vas  fi  vos  affaires  eft  oient  en  eflat  défaire  de  telles 
libéralités,  ^uand  ie  vous  verray-,Sire,au  deffiis  de  vos  ennemis-^ 
&  poffedant  des  biens  proportionnés  a  la  grandeur  de  votre  cou- 
rage  (jr  de  vofire  na/jjance,je  recevray  de  bon  cœur  vos  gratifi- 
cations. Vour  cette  heure-i  fil  vous  voulie:^recompençer  de  la  fa- 
çon tous  ceux  qui  vous  fervir  ont,  vofire  CMaj  efté  fier  oit  inconti- 
nunt  ruynée.  Cela  dit,  il  luy  remit  avec  beaucoup  de  rcfpeâ: 
fes  lettres  entre  les  mains,  &:  quelque  chofc  que  le  Roy  fifl:, 
il  ne  le  peut  jamais  obliger  à  les  reprendre.  La  refolution 
des  Eftats  dcvoit  eftre  incontinant  fuivie  d'armées,  l'une 
fous  la  conduite  de  Monfieur,  pour  aller  allicger  laCharité: 
L'autre  fous  celle  du  Duc  de  Mayenne,qui  devoit  s'en  aller 
à  Broùage ,  &  par  tout  la  ligue  fe  remuoit,  &  fe  rendoit  for- 
midable par  la  cruauté  qu'elle  infpiroit  à  ceux  qui  s'y  enga- 
geoicnt.  Carilsavoient  fermententr'eux  de  n'épargner  le 
îàngdequiquecefuft,&:dene  mettre  aucune  diftin£lion 
entre  les  conditions ,  n'y  les  fexcs,  n'y  les  âges.  Ceux  de  la 

Dd  RcU- 


210  La  VIE  DE  François, 

Religion  n'avoient  rien  de  preft  pour  le  defFendre ,  ou  du 
moins  qui  fuft  capable  d'eftre  oppoleàce  torrent.  Le  Duc 
d'An  ville,  qui  fçavoit  qu'on  luy  en  vouloit ,  &  qui  en  avoit 
veu  depuis  peu  la  preuve  enlaprifedu  Pont  S.  Eljprit,  & 
en  la  prifon  de  Ton  frère,  n'eftoitpas  mieux  préparé  qu'eux, 
&  craignoit  d'eftre  accablé.  Pour  s'en  garentir  il  le  porta  à  ' 
des  penlées  extrêmes  Se  y  voulut  porter  le  Roy  de  Navar- 
re ,  avec  qui  il  eftoit  afîbcié .  Il  luy  envoya  donc  vn  nom- 
mé du  Bourg,  qui  avoit  fait  divers  voyages  au  Levant  pour 
les  affaires  de  nosRois,&:  luy  fitpropofer  par  luy  de  faire  ve- 
nir leTurc  à  Aiguefmortes,cedontdeBourgfe  faifoitfort, 
pourveu  qu'on  y  domiaft  une  retraite  afleurée  à  Ces  gens  &  à 
les  vaifîéaux.  La  raifon  du  Duc  eftoit  que  la  terreur  d'un  tel 
ennemy,&  d'une  commune  ruyne,  rameneroit  les  efprits  à 
la  paix,  &  que  le  Pape  mefme  &  le  Roy  d'Elpagne  s'en  ren- 
droientfoliciteurs,  plûtoft  que  defouftiir  un  telvoifinage. 
Que  la  deffenfe  de  la  vie  &:  de  l'eonneur  eftune  chofe  na- 
turelle, &  que  dans  les  grandes  extrémités  tous  moyens  en 
font  permis.  Que  le  Roy  François  Premier  n' avoit  pas  fait 
difficulté  de  traiter  avec  les  Capitaines  de  Soliman,  pour 
faire  attaquer  les  coftes  d'Elpagne  avec  une  flotte,  &  que  la 
caufe  qu'il  en  avoir,  bien  que  jufte,  ned'obligoit  pomt  li 
neceffairement  à  fe  fervir  des  infidèles ,  que  la  conjon^Sture 
des  affaires  du  Roy  de  Navarre  &du  Ducd'Anville  les  y 
obligeoit  maintenant.  Que  quand  la  paix  leroit  faite  &  bien 
eftablie,  fi  le  Turc  vouloit  prendre  pied  en  France ,  il  leroit 
aifédel'en  chafîcr,  &:que  le  centre  de  fes  affaires  &  de  fa 
puiflance  eftoit  trop  elloigné  pour  s'y  pouvoir  maintenir. 
En  vn  mot,  que  puis  que  les  Papes  mefines  avoicnt  bien  ap- 
pelle les  Luthériens  à  leur  fecours ,  quoy  qu'ils  peuffènt 
faire  pour  fe  garentir, on  ne  le  devoit  point  trouver  eftran- 
ge.  Il  fe  troiivoit  alors  à  la  Cour  du  Roy  de  Navarre  diver- 
fesperfonnes  qui  ne  rejettoient  pas  cette  propofition  :  mais 

il  en- 


Seigneur.  DE  LA  Noue.  211 

il  en  voulut  pafïer  pari' ad  vis  de  la  Noue  &  du  Plellls  Mor* 
nayfeuls,à  qui  il  donna  charge  d'examiner  cette  aftaire  & 
défaire  la  réponce. C'eftoit une  queflion  de  conicience  & 
de  prudence.Laconfcienceluggeroità  desReformez5qu'ils 
failbient  profeilion,  6c  avoientembrailë  la  protection  delà 
pure  religion  de  Chrift,  que  les  Apoftres  n'avoient  ny  dé- 
fendue ny  provignéc  que  par  l'efFulion  de  leur  propre  l'ang> 
&  par  une  patience  invincible.  Que  les  anciens  Chreftiens 
avoient  enduré  toutes  fortes  de  perfecutions  300  ans  du- 
rant, fans  avoir  jamais  oppofé  d'autres  armes  aux  Empe- 
reurs Romains,  quoy  ques'ils  euflènt  voulu  il  fuftenleur 
pouvoir  de  fe  fervir  fort  avantageufcment  des  charnelles. 
Quec'eiloient  là  les  fentimens  de  la  grâce,  &  les  mouve- 
mens  qu'elle  infpiroit  à  ceux  qu'elle  élevoit  au  plus  haut 
point  de  la  vertu,  &  que  fi  en  ces  derniers  temps  on  s'eftoit 
mis  en  deffenfe  contre  la  rigueur  des  Edits  &  contre  l'hor- 
reur dQs  maflacreSîC'avoit  efté  ce  fembloit ,  un  peu  degeife- 
rer  de  cette  confiance  heroique  des  anciens  Chrefliens. 
Que  cela  ne  fe  pouvoir  ou  juftiflier,ou  excufer  fuion  par  cet- 
te confideration ,  que  peu  de  perfonnes  montent  à  ce  haut 
pointde  pieté  &  de  vertu  qui  fait  pour  l'amour  de  Chrift 
mefpriferla  mort  &  les  tourmens,&  renoncer  aux  mouve- 
mens  de  la  Nature.  Que  là  NecelTité  des  aflàires  avoir  obli- 
gea faire  encore  un  autre  pas,  qui  eftoit  de  faire  entrer  les 
Anglois  &les  AUemans  dans  l'Eflat,  chofe  qui  avoit  rendu 
la  profeflion  de  l'Euangile  un  peu odieufe.  Que  néanmoins 
on  avoit  cette  fatisfaCtion  en  faconfcience  qu'on  eftoit  af^ 
fèuré  qu'ils  n'entreprendroient  rien  contre  le  bien  du  Ro- 
yaume ny  contre  l'autorité  du  Roy ,  &  qu'on  remportoit 
cette  juftifi cation  de  la  part  mefme  des  ennemis,  que  quand 
les  ertrangers  avoient  voulu  s'enraciner  dans  l'Eflat,  les  Re- 
formez avoient  efté  les  premiers  à  les  chafîèr,  comme  il 
parut  au  Haure  de  Grâce.  Que  la  mefme  necefFité  avoit  ces 

Dd  2  demie- 


212  La  VIE  DE  François, 

dernières  années  incliné  ceux  de  la  Religion  à  fè  joindre 
aux  Politiques  &c  aux  Malcontens ,  en  quoy  la  pureté  de  la 
religion  avoir  encore  efté  plus  intereilée.  Parce  qu'aupa- 
ravant, ils  ne  deniandoient  que  la  liberté  de  leurs  conlcien- 
ces  &:  des  exercices  de  leur  pieté ,  au  lieu  que  par  cette  jon- 
ction ils  s'eftoient  méfiez  dans  les  broùiUeries  de  l'Eilat,  où 
il  fefait  toujours  quelque  brèche  au  reipe£t  que  Pinftitution 
de  Dieu  veut  que  l'on  rende  aux  puilîànces  fouveraines. 
Que  néanmoins  celan'avoit  point  apporté  de  fort  fignalé 
dilïame  fur  la  vérité  de  Dieu,  par  ce  qu'on  avoit  eu  en  cela 
pour  compagnons  les  Catholiques  Romains ,  &  les  plus 
grands  du  Royaume.  Que  fi  enfin  on  venoit  à  fe  liguer 
avecleTurc,  &  à luy  donner  quelque  pieddans  l'Efrat,  en 
luy  mettant  les  villes  du  Royaume  entre  les  mains ,  quel 
moyen  reileroit-il ,  ou  d'enabfoudre  fa  propre  confcience 
devant  Dieu,  ou  d'ellùyer  le  blâmequitomberoitfurfon 
Euangile  de  la  part  des  hommes  ?  Qu'ils  avoient  deux  cho- 
fes  à  défendre  contre  leurs  ennemis ,  la  vérité  de  Chrift , 
&  leurs  perfonnes.  Que  quand  à  la  vérité  de  Chrift ,  il  n'e- 
ftoit  pas  à  croire  qu'il  euft  agréable  qu'on  employaft  à  fa 
deftenfe  le  plus  grand  ennemy  qu'elle  euft,  &  que  fi  elle 
mefme  en  pouvoir  déclarer  fon  fentiment ,  elle  fentoit  trop 
deforceenelle  mefme,  &  avoit  tropdegenerofité,  pour 
fouffrir  que  l'on  fe  fervift  de  fi  eftranges  moyens  pour  ià  de- 
fenfe.  Et  que  quant  à  leurs  perfonnes ,  le  foin  de  la  confer- 
vation  de  la  vie  eft  naturel  à  la  vérité ,  mais  que  pour  cela  il 
ne  laiflbitpas  d'y  avoir  des  bornes.  Que  quand  dans  une 
place  afliegéeon  en  eftoit  venu  à  cette  extrémité,  que  pour 
vivre  il  fe  faut  entretuer ,  &  fe  manger  les  uns  les  autres,  ce 
n'eft  plus  courage  ny  conftancequedetenir,c' eft  une  bru- 
talité qui  fait  dégénérer  les  hommes  en  beft-cs.  Qu'en  telles 
occafions  Dieu  déclare  aftez  qu'il  veut  qu'on  fe  rende  à  la 
mercy  de  fes  plus  cruels  ennemis,  &  qu'on  fe  remette  à /a 

provi- 


Seigneur  de  la  Noue.  213 

providence.  Que  c'ell:  alors  qu'il  envoyé  du  fecours  à  ceux 
qui  ont  le  plus  defujetd'en  delelperer ,  quand  on  fe  jette  à 
yeux  clos  entre  les  bras,  plùtoft  que  de  confentir  à  des  cho- 
ies indignes  de  la  pieté  des  Chreiliens,  &z  de  la  condition 
des  hommes.  Quant  à  la  prudence ,  elle  reconnoilîbit  bieiî 
qu'il  n'eftoit  pas  beaucoup  à  craindre  que  cette  confédéra- 
tion avec  le  Turc,  H  on  venoit  à  s'y  porter,  adioùtall  quel- 
que chofe  à  l'animolité  de  la  Ligue ,  parce  qu'elle  elloit  ve- 
nue au  dernier  degré  ;  &  néanmoins ,  que  cela  donneroit 
quelque  prétexte  à  fes  cruautez.  Qu'il  efloit  clair  qu'on 
avoitaffakeà  des  gens  qui  ne  vouloient  jamais  de  paix:  & 
toutcsfoisqueles  choies  pouvoient  changer,  &  qu'il pou- 
voitvenir  d'autres  perlbnnes  au  gouvernement,quiauroient 
d'autres  lentimcns,  au  lieu  qu'une  telle  action  rendroir  les 
aftaircs  «Scies  efprits  ablblumentirreconcihablcs.  Que  leurs, 
vrays  amis  qui  elloient  les  Proteftans  d' Angleterre  &  d'Al- 
lemagne, ne  voyans  pas  de  li  prés  leur  necelîité ,  jugeroient 
tres-mal  de  leur  aftion,  &  qu'ils  fe  mettroicnt  en  danger  de 
perdre  le  fecours  réel  qu'ils  pourroient  efperer  d'eux ,  pour 
courir  après  une  choie  qui  ne  feroit  peut-eftre  qu'imaginai- 
re. Que  il  le  Turc  venoit  foible ,  il  ne  leur  apporteroit  pas 
grand  fecours,  &  rendroitleur  party  extrêmement  odjeux: 
&  que  s' il  venoit  fort  3  ils  mettroient  en  grand  danger  tou- 
tes ces  parties  Occidentales  de  l'Europe.  Qu'il  eft  toujours 
périlleux  d'appeller  à  fon  ayde  un  Potentat  plus  fort  que 
foy ,  qu'au  commencement  il  ne  veut  paroiftre  que  com- 
pagnon, mais  qu'enfin  il  devient  Maiilre.  Que  fi  on  affrian- 
doit  aux  délices  de  ces  régions  une  nation  puiflànte ,  beUi- 
queufe Reconquérante,  il  feroit  mal-ayfé  de  la  renvoyer. 
Que  c' efloit  ce  qui  avoit  autrefois  expofé  l'Italie  aux  rava- 
ges dics  Gaulois  ;  &z  que  ce  mefme  Turc  ne  s'eftoit  point  au- 
trement rendu  maiftre  de  la  Grèce.  Que  le  Pape  &  le  Roy 
d'Ef  pagne  craindroient  fans  doute  beaucoup  un  fi  mauvais 

Dd  3  Voi- 


2i4<  La   vie  de  François, 

Voifin:  mais  qu'au  lieu  de  le  rendre  Ibliciteurs  de  la  paix 
pour  l'éloigner,  il  y  avoit danger  qu'ils  nefiOent  tous  les 
plus  extrêmes  efforts  pour  exterminer  entièrement  ceux  qui 
'  î'auroient  appelle  ,  deulîent  ils  mettre  toute  l'Européen 
combuftion  par  des  Croifades.  Enfin,  li  Dieu  par  Ion  jufte 
jugementvenoit  à  permettre  que  cette  liere  &  barbare  na- 
tion prift  racines  encepays,quel  opprobre  feroit-ce  envers 
la  pofterité,  d'avoir  donné  l'ouverture  à  ces  inondations,& 
lemé  parmy  les  Peuples  du  nom  Clireftien  le  grand  &  mor- 
tel ennemy  duChriftianilme?Sur  delemblablesraifonsla 
Noue  &  le  Plefîy-Mornay  formèrent  leur  refolution,  qui 
ayant  elle  rapportée  au  Roy  de  Navarre,  le  Plelîîs  eut  la 
charge  d'en  mettre  fur  le  papier  celle  qu'on  pou  voit  allé- 
guer au  Duc  &  de  les  envoyer  pour  réponfe. 

La  Cour  cependant  vouloit  toujours  faire  croire  qu'elle 
defiroit  la  paix,  &  ie  croy  bien  quoli  ceux  de  la  religion  euf- 
fent  voulu  obeïr  à  Parrefte  desEftats,  il  n'y  euft  eii  pour 
quelque  temps  que  pour  les  pauvres  Miniftres  à  fouffrir,  afin 
de  n'effaroucher  pas  le  refte.  On  refolut  donques  d'envoyer 
le  Duc  de  Montpenfier  vers  le  Roy  de  Navarre  pour  nego- 
tier  quelque  accommodement  avec  luy,&  par  ce  qu'on  cro- 
yoit  la  Noue  pafllonné  pour  la  paix,  on  euft  bien  voulu  le 
lérvir  de  luy  à  perfuader  ce  Prince.  C'eft  pourquoy  le  Roy 
le  convia  encore  par  fes  lettres  efcrites  du  commencement 
-I  f//  de  l'année  i  ^'Z/.  aie  retourner  voir.  La  Reyne  joignit  fcs 
lettres  pleines  de  demonftrationsd'affeftion  &  d'aftèuran- 
cespourluy, qu'il iroit &  retourneroit avec  toutte  la  feu- 
reté  qu'il  pourroitfouhaiter.  Villeroy  encherilîbit  encore 
là  dellus,  &  ufoit  de  quelque  efpece  de  conjuration  envers 
luy  pour  l'obliger  à  travailler  au  repos  de  la  France.  Le  Duc 
de  Montpenfier  y  joignit  fes  prières  &  Ces  exhortations, 
dans  deux  lettres  pathétiques  envoyées  par  un  Gentilhom- 
me qu'il  depefchoit  au  Roy  de  Navarre  pour  avoir  des  paf- 

fcports 


Seigneur  de  la  Noue.  215- 

feports  de  luy .  Meru  de  la  part  de  Monfieur ,  le  prioit  infla- 
ment  de  venir  prontement  trouver  Ton  Altefle,pouraftaires 
de  grande  importance.  Mais  il  avoit  defia  pris  une  autre 
commillîon.  Le  Roy  de  Navarre  ayant  pris  les  armes ,  tant 
pour  l'intereft  du  Public, que  pour  fes  mecontentemens  par- 
ticuliers, &:  le  Prince  de  Condé  l'ayant  aufly  fait  de  fon  co- 
flé,  il  eftoit  queftion  de  mettre  dans  leur  party  la  Ville  de  la 
Rochelle,  que  les  defordres  de  la  guc^rre,  les  Pontilles  avec 
la  Noblefle ,  les  promefles  de  la  Reyne  mère ,  &  les  cajole- 
ries de  {qs  députez,  fembloient  avoir  refroidie  &  aliénée 
de  ces  mouvemens.  Pour  la  réchauffer,  &  luy  faire  com- 
prendre la  necelîité  de  cette  guerre,ils  cftimerent  tous  deux 
qu'il  faloit  employer  la  Noue,  &:  concertèrent  enfemblc 
par  lettres  de  luy  donner  cet  employ.  Il  s'y  accorda ,  &  s'a- 
chemina de  Guienne  dés  le  commencement  de  l'année,  de 
forte  qu'il  fut  à  laRochelle  le  /.de  Janvier.  Le  lendemain  le 
Prince  deCondé  qui  eftoit  là,fit  venirenfa  chambre  le  Mai- 
re, quelques  uns  des  principaux  habitans,  grand  nombre  de 
gens  de  condition  qui  l'accompagnoient  &  de  Capitaines , 
&  leur  rcprefenta  la  neceflité  inévitable  de  la  guerre,  à  la- 
quelle le  Roy  les  contraignoit  tous  malgré  qu'ils  en  euf- 
fent.  Il  leur  dit  que  le  Roy  de  Navarre  avoit  defîèin  des'op-» 
pofer  vertueufement  à  leurs  communs  ennemis ,  &  de  pren- 
dre la  protection  générale  des  EgUfes  reform  écs  de  France: 
Qu.'il  luy  faifoit  l'honneur  de  l'appeller  ày  eftrelepremier 
après  luy,  &  que  le  zele  qu'il  avoit  toujours  montré  à  la 
confervation de  la vraye religion,  nepermettoitpas  àper- 
fonne  de  douter  qu'il  répondoit  à  cette  vocation  trés-vo- 
lontairement.  Qu'il  efperoit  que  ceux  de  Rochelle  nefe 
departiroient  jamais  d'vnellfainte  entreprife,veû  la  bon- 
ne affeârion  qu'ils  avoient  toujours  montrée  à  cette  caufe 
en  toutes  occafions.  Qii,'il  eftoit  neceflaire,  pour  leur  com- 
mune confervation,  de  faire  une  aflbciation  inviolable  avec 

le 


2i6  La  vie  de  François, 

le  Roy  de  Navarre,  afinque  comme  ils  n'avoient  qu'un 
mefme  iiicercft ,  qui  eftoit  le  bien  de  la  Religion  &  de 
l'Eltar,  ils  unillentaufly  leurs  confeils  &  les  moyens  que 
Dieu  leur  mettoit  en  main  pour  les  faire  reuflir.  Quefl 
ledit  Seigneur  Roy,  euftefté  pleinement  afleuré  de  ladii- 
pofition  de  leurs  efprits,  il  euft  des-ja  entrepris  quelque 
choie  d'importance,  qu'il avoit  efté contraint  de  remet- 
tre jufques  à  ce  qu'il  euft  veu  leur  bonne  refolution.  Que 
pour  leurayderà  lapr<^ndre  &c  leur  communiquer  fes  ad- 
vis ,  il  avoit  choifi  la  Noue ,  dont  ils  cognifToient  de  lon- 
gue main  les  vertus  &  les  qualités.  Que  comme  de  la  part 
il  avoit  creu  ne  pouvoir  commettre  une  affaire  de  telle  im- 
portance à  aucun  qui  fuft  plus  capable  de  l'amener  à  bon- 
ne fin,  aulli  avoit  il  cette  opinion  qu'il  n'en  pouvoit  choi- 
firun  qui  leur  fuft  fi  agréable,  pour  les  bons  offices  qu'ils 
avoient  receus  de  luy.  Qu'il  les  prioit  donc  de  l'écouter  fur 
ce  qu'il  leur  propoléroit,  tant  de  l'eftat  auquel  eftoient 
les  affaires ,  que  des  moyens  de  s'oppofer  tous  enfemble 
aux  complots  de  leurs  ennemis  :  &  qu'ils  le  connoifibient 
homme  d'une  telle  prudence  &  d'une  telle  probité ,  qu'il 
ne  voudroit  pas  Leur  avoir  rien  advancé  qu'il  ne  fçeuft 
eftre  véritable.  Deux  heures  après  on  fit  aftèmblée  à  l'E- 
chevinage,  où  l'on  jugea  à  propos  d'oiiir  la  Noue  en  un 
confeil  compofé  duMaire,&  de  quelques  uns  des  principaux 
bourgois^donton  en  efleut  au  nombre  de  douze. Entré  qu'il 
fût  dans  ce  confeil ,  il  commença  fon  difcours  par  la  re- 
prefentation  de  ce  qui  s'eftoit&  requis  &refolu  aux  Eftats 
touchant  la  Religion,  c'eft  que  par  tout  le  Royaume  on  ne 
vouloit  foufirir  l'exercice  d'aucune  que  de  la  Romaine. 
Que  le  Roy  monftroitafi^z  par  fes  ad'ionsqu'il  nevifoità 
autre  but  que  d'exterminer  tous  ceux  qui  faifoient  profef^ 
fion  de  la  Reformée.  Que  fans  parler  de  tant  d'autres 
preuves  qu'on  en  avoit  j  il  y  en  avoit  une  plus  que  fuffifan- 

te 


Seigneur  DE  LA  Noue.  217 

te  pour  le  demontreri  c'eft  que  s'eftant  fait  une  conjura- 
tion qu'on  appelloit  la  fainte  Ligue ,  par  laquelle  ceux  qui 
y  entroient  5  juroient  de  courir  lus  à  ceux  de  la  Religion. 
Le  Roy  s'eneftoit  fait  chef,  recevoir  le  ferment  de  ceux 
quijuroient,  &  procuroit  tant  qu'il  pouvoit  que  ce  fer- 
ment fe  fit  univeri'ellement  en  tout  le  Royaume.  Que  ce 
la  eftoit  trouvé  fi  étrange  par  plufieurs  Catholiques  mef- 
mes ,  que  non  feulement  le  Roy  de  Navarre ,  &z  Alonficur 
le  Prince  de  Condé ,  mais  que  Meilleurs  de  Montmorency 
&  une  infinité  de  grands  Seigneurs ,  &  des  plus  fignalez  de 
la  Noblede  Françoife ,  tant  d'une  que  d'autre  reHgion  , 
s'elloient  genereufemcnt  refolus  à  employer  leurs  biens  & 
leurs  vies  pour  empefcher  l'excution  de  ce  malheureux 
deflèin.  Que  pour  cela  ils  avoient  jugé  à  propos  de  faire 
une  contre-ligue,  en  laquelle  feroientreçeus  tous  ceux  qui 
s'y  voudroient  aflbcier.  Qiie  c'eftoit  une  chofe  permife  de 
Dieu,  &  ligitime  devant  les  hommes,  veù  qu'il  y  alloit  de 
laprotediondela  vraye  rcHgion,  de  la  manutention  des 
loix  de  l'Eilat,  de  l'oblèrvation  d'EdicVs  fi  folemnellement 
faits ,  &  de  la  confcrvation  de  leurs  vies,&  de  leurs  libertez, 
immunités  &  privilèges. Qiie  le  Maréchal  d' Anvilles'eftoit 
desja  mis  en  efbat  de  refifter  à  la  violence  de  leurs  communs 
ennemis,  &  qu'il  elperoit  qu'ils  entendroient  bien-tofl:la 
mefmc  chofe  du  Roy  de  Navarre.  Qu'il  fe  feroit  desja  mis 
en  campagne, &:  auroit  fait  des  entreprifes  d'importance,s'il 
avoit  efté  pleinement  alleuré  de  leurs  intentions,  mais 
qu'en  une  caufc  qu'ils  avoient  commune aucqueluy,il  avoit 
voulu  premièrement  leur  donner  fes  advis ,  &  recevoir  les 
leurs,  &  voir  à  clair  leur  bonne  volonté  en  cette  occurrence. 
Que  Monficur  le  Prince  en  perfonne,  &luy  pour  le  Roy 
de  Navarre,  lesprioient  d'en  faire  prontement  une  haute 
déclaration,  parce  que  tout  retardement,  pour  petit  qu'il 
fuftj  pourroit  de  beaucoup  importer  à  leurs  affaires.  Que 

Ec  la 


2i8  La  vie  de  François, 

la  chofeeftoit  telle  qu'elle  ne  requeroit  pas  une  longue  dé- 
libération, d'autant  qu'on  ne  coniulte  point  des  choies  qui 
paroiflent  évidemment  neceflaires.  Que  la  nccefîité  de 
celle  là  paroiiibit  manifeflement  à  tout  homme  de  juge- 
ment,  linon  qu'on  voulufl:  abandonner  la  caulede  Dieu, 
la  communion  de  fes  frères,  les  moyens  de  fon  falut ,  le  re- 
pos &  la  confervation  de  l'Eftat,  èc  encore  outre  cela ,  les 
biens ,  fon  honneur ,  &  fa  vie.  Qu'il  les  prioit  donques  & 
lesconjuroit  d'entrer  en  cette  afîbciation  avec  le  Roy  de 
Navarre ,  ledit  Sieur  Prince  de  Condé,  &  tant  de  gens  de 
bien  qui  fe  portoient  il  franchement  &  fi  courageuiement 
à  la  defeni'e  de  cette  caufe.  Et  que  leurs  foins  &  généreux 
deportcmens  paiîës  en  femblables  occafions  faifoient  qu'il 
s'alîcuroit  pour  le  Roy  de  Navarre,  &  pour  ledit  Sieur 
Prince  de  Condé,  qu'ils  ne  fe  dementiroient  point,  & 
qu'ils  luy  donneroient  au  plûtoft ,  com  me  il  les  en  prioit  de 
toute  fon  affe£tion,  une  réponl'e  bonne  &  favorable.  La  dé- 
libération fut  remife  au  lendemain,^:  fût  ordonné  que  con- 
voquation  générale  s'eftant  faite  à  S.  Michel ,  pour  y  faire 
rapport  de  ce  que  la  Noue  avoit  dit,  s'il  eftoit  jugé  à  pro- 
pos on  dcputeroit  quelques  uns  pour  negotier  avec  luy. 
L'afîêmblées'eflantfaite,  les  efprits  fe  trouvèrent  parfai- 
tement diipofés  à  ce  qu'il  defiroit,  &  dés  Icjour  meimela 
Rochelle  déclara  hautement  qu'elle  entroit  dans  l'aflbcia- 
tion ,  &  qu'elle  trouvoit  cette  caufe  fi  juite  &  fi  necefîaire , 
que  quand  elle  feroit  feule  à  la  défendre,  comme  elle  avoit 
cfté  autres  fois ,  elle  n'y  efpargneroit  chofe  aucune  que 
Dieu  euft  mife  en  fapuiiîance.  Seulement  dcfira-t'elle 
qu'ons'accordaft  des  claufes  de  la  convention,  afin  de  ne- 
point  déroger  à  fes  privilèges.  Sur  ces  clauies  ,  dcfquelles 
le  Maire  &  quelques  autres  conferoicnt  aveclaNouè,ily 
eut  diverfes  conteftations  5  &  les  longueurs  qu'on  y  appor- 
toit  deplaifoient  merveil/eufement  au  Prince,  par  ce  que 

l'af- 


Seigneur  de  la  Noue.  219 

l'aflociation  n'eftoit  point  réputée  faitejjufquesà  ce  qu'on 
en  fuft  d'accord.Mais  la  prudencejla  patience,  &  la  douceur 
de  la  Noue  accommoda  tout. Le  traité  eftant  conclu, lePrin- 
ce  de Condés'en  alla  à  S. Jean d' Angeli,&  la  Noue  demeura 
quelque  temps  à  laRochelle,pour  donner  ordre  aux  affaires, 
efcrivant  de  tous  les  coftés  pour  réveiller  Tes  amis ,  entrete- 
nant fes  connoiilànces  aux  Pays-bas  &  en  Angleterre ,  pour 
en  tirer  de  rargent,dc  rartillerie,&  des  munitions,&  répon- 
dant à  ceux  qui  luy  demandoient  ad  vis  de  ce  qu'ils  avoient 
à  faire ,  &  particulièrement  au  Prince  de  Condé  qui  le  con- 
lultoit  fouvent.  Vne  des  principales  affaires  qu'il  y  fit,  fût 
l'accommodement  du  différent  qui  eftoit  entre  le  Prince  & 
le  Baron  deMirambeau  àcette  occafion.  Brouage  eftoit  du 
patrimoine  deMirambeau,  &n' eftoit  au  commencement 
qu'un  village.Les  guerres  civiles  l'ayant  mis  en  réputation, 
par  ce  que  comme  nous  avons  desja  dit,  la  Noue  recon- 
noilîànt  l'importance  de  fa  fituation,  l'avoit  fortifié,c'eftoit 
en  ces  mouvemens  d'alors  à  qui  s'empareroit  de  cette  pla- 
ce. Car  outre  ce  qu'elle  eftoit  en  ellemefme,  &  qu'elle 
avoit  un  beau  port,  elle  incommodoit  ou  accommodoit  la 
Rochelle  d'une  façon  extraordinaire,  félon  qu'elle  eftoit 
occupée  par  amis  ou  par  ennemis.  Pour  cette  raifon  le 
Prince  s'en  eftoit  faify  dés  le  commencement  de  cette  guer- 
re, &  y  avoit  mis  garnifon.  Mirambeau  avoit  obligation 
au  Prince  de  ce  qu'il  avoit  retiré  fon  bien  d'entre  les  mains 
de  l'ennemi:  mais  elle  n' eftoit  pas  toute  entière ,  s'il  ne  le  re- 
mettoit  entre  les  fiennes,&:  l'obligation  qu'il  luy  en  avoit 
fe  tournoit  en  une  efpece  d'affront ,  de  ce  qu'eftant  dans  un 
mefme  party  avec  luy,  il  voyoit  d'autres  gens  commander 
dans  un  lieu  qui  luy  appartenoit  en  propre.  Car  il  fembloit 
que  c'  eftoit  fe  deffier  ou  de  fa  valeur,  ou  de  fa  fuftifance ,  ou 
de  fa  fidélité ,  que  de  ne  luy  en  commettre  pas  la  garde.  Il 
avoit  donc  fait  prier  le  Prince  de  luy  donner  ce  contcnte- 

Ée  1  menti 


220  La  vie  de  François, 

menti  mais  il  avoit  auprès  de  luy  des  gens  qui  n*aimoient 
pas  Mirambeau  j  &  qui  l'empefchoient  de  le  faire.  Le  de- 
lay,  dans  une  chofe  quiluy  iembloit  fi  jufte5Commençoit 
à  l'irriter,  &  le  refus  abfolu,  eftoit  une  nouvelle  injure.  La 
Noue  donques  jugeant  qu'il  n'eftoit  ny  de  la  raifon  de 
priver  un  homme  de  Ton  bien  5  la  caufe  commune  demeu- 
rant en  fon  entier  &  fans  détriment  ^ny  de  la  gratitude  & 
de  r honneur  j  de  traiter  avec  quelque  efpece  d'indignité 
un  homme  de  condition,  qui  avoit  fort  bien  fervy  le  party, 
&  qui  encore  tout  fraifchement  avoit  couru  rifque  de  la  vie, 
ou  au  moins  de  fa  liberté  en  fa  deputation  aux  Eftats  de 
Bloisj  ny  de  la  prudence  de  l'irriter  en  un  temps  auquel  on 
avoit  11  grand  befoin  de  gens  de  mérite ,  fit  tant  par  fes  re- 
montrances envers  le  Prince  qu'il  luy  donna  fatisfadtion.  Il 
alla  donc  à  Broùage prendre  poflèffion  de  fon  bien:  il  y  de- 
meura quelques  jours  pour  s'en  afleurerj  de  là  il  alla  à  Pons, 
que  ceux  de  la  Religion  venoient  de  furprendre  :  il  entira 
ime  compagnie,  qu'il  envoya  à  Broùage  pour  y  eflre  en 
garnifon,  &  donna  jufques  à  Mirambeau  château  dont  il 
portoit  le  nom ,  pour  mettre  quelque  ordre  à  {es  affaires. 
Mais  la  Noue  ne  fût  pas  plûtoft  parti  delà  Rochelle,  ce 
qu'il  fit  au  commencement  du  mois  de  Février ,  pour  re- 
tourner vers  le  Roy  de  Navarre ,  que  les  ennemis  de  Mi- 
rambeau donnèrent  au  Prince  de  mauvaifes  imprefllons  de 
fa  fidélité  5  &  particulièrement,  qu'il  traitoit  avec  Lanfac 
pour  vendre  Broùage  auRoy.  Le  Prince  donc  trouva  moyen 
de  s'en  emparer  de  nouveau ,  &  d'en  ofler  le  Capitaine  des 
Aguerres  &  fes  gens,  en  qui  Mirambeau  fe  confioit  j  ce  qui 
l'irrita  de  telle  façon5que  depuisjfans  queMirambeau  chan- 
gcaft  de  Religion ,  ils  s'entrefirent  la  guerre.  La  Noue 
eftant  de  retour  en  Guienne,  prit  la  principale  conduite  des 
affaires ,  &  particuherement  de  celles  des  armes ,  où  il  avoit 
une  fi  grande  réputation,  que  dés  le  commencement  du 

mois 


Seigneur  de  la  Noue.  221 

mois  de  Mars,  le  Duc  d'Anville  ayant  appris  qu'il  eftoit  ar- 
rivé là,  luy  envoya  deux  jeunes  gentils-hommes  exprés  pour 
en  apprendre  le  meftier  Tous  luy.  Monfteur^  difoit  il,  en  la  let- 
tre,/^.r  Sietirs  d' Antratgues  CT  de  U  Raferie  yjeuncs  ge?îtîls-hommes. 
que  i'ay  nourris ^fou[fe s  du  defir  d' apprendre  quelque  chofe  en  l'art 
militaire^ont  eu  uolontèquecefuji  fous  uos  commandemans  com- 
me l'un  des  meilleurs  maiflr-es.  Puis  il  les  luy  recommandoit 
avec  beaucoup  d'affeâiion.  Mais  les  forces  du  R.oy  de 
Navarre  eftant  petites ,  il  ne  fe  peut  rien  entreprendre  de 
confequence ,  6c  le  Duc  de  Montpenlier  eilant  arrivé ,  on 
commença  les  négociations.  Cependant  la  Noue  rendoit 
tout  ce  qu'il  pouvoit  de  fervices ,  ôc  au  Public ,  6c  aux  parti- 
culiers. Prié  par  les  Maire  ^  confuls  de  la  ville  de  Perigeux,. 
de  s'employer  envers  le  Roy  de  Navarre  pour  les  Ibula- 
ger  des  milcres  où  laguerre  les  avoit  réduits ,  ^  pourvoir 
;\  leur  coniérvation,  il  fit  ion  poflîble  pour  ksconfoler  ^ 
deparollesScd'efFeâ:.  Solicité  par  Clervant,  quieftoit  ar- 
rcfté  fous  fa  foy  à  Francfort,  pour  une  groflè  fomme  de  de- 
niers dont  il  avoitrépondiiencepays  là  pour  le  payement 
des  Rey très ,  de  procurer  ili  délivrance  en  donnant  ordre 
qu'on  envoyait  de  l'argent ,  il  s'y.  employa  vigoureufe- 
ment ,  tant  pour  la  juilice  ^  l'importance  de  la  chofc  en  eU 
le-mefme,  quepour  l' cili me  qu'il  faifoit  delaperfonne  de 
Clervant,  6c  par  ce  auiîy  qu'il  y  eftoit  intereilé,  ayant  ré- 
pondu avec  luy  d'une  bonne  partie  de  cette  fomme.   Car 
comme  il  n'epargnoit  pas  iàperibnne  6c  hazardoit  tous  les 
jours  fi  vie  pour  la  cauie  qu'il  defendoit,  il  y  emploioit  aui- 
fi  tres-liberalement  fon  bien,  6c  mefme  à  la  grande  incom- 
modité de  fes  aiîàires.  Rohanluyeicrivit  là  pourluy  faire 
avoir  des  chevaux  de  fervice ,  &.  àt^  fauvegardcs  pour  les 
terres  delà  DamedeMartigues.  Catherine  fœurdu  Roy 
de  Navarre  luy  efcrivit  auily  pour  avoir  par  fon  moyen 
payement  de  'i^s  ailîgnations.  Le  Prince  de  Condé  par 

Ee  3  diver- 


222  LaVIEDEFrANÇOIS, 

diverfes  kttres  5  requit  de luy  qu'il  fîft  en  forte  que  le  Roy 
de  Navarre  luy  envoyaft  du  fecours,  félon  la  neceflité  de 
fes  affaires.  Le  Roy  de  Navarre  luy  renvoya  les  députez 
des  Eftats  de  Bearn ,  qui  eftoient  venus  pour  les  affaires  de 
cette  Principauté,  &  luy  donna  charge  6c  pouvoir  abfolu  de 
leur  répondre,  6c  d'ordonner  ce  qu'iljugeroit  à  propos.  Le 
Duc  d'Anvillefe  plaignit  à  luy  de  quelques  defordrcs  qui 
luy  eftoient  arrivés  enLanguedoc, 6c  le  pria  d'induire  leRoy 
de  Navarre  à  luy  ayder  à  y  apporter  du  remède.  Il  fe  fit  fu- 
Ipenfi  on  d'armes  pour  quelque  temps,  dans  la  négociation 
de  laquelle  il  eut  la  meilleure  part  -,  6c  quand  ce  vint  à  traiter 
la  paixjc'eftoit  avec  luy  principalement  que  leDuc  deMont- 
penfier  avoir  affaire.  Et  fe  trouve  encore  des  lettres  du 
Roy  de  Navarre,  qui  ayant  à  l'improvifte  reçeu  aflîgnation 
duDuc  de  Montpenfier  au  30  dejuillet  pour  traitter,  rappel- 
le en  diligence  la  Noue  qu*il  avoit  envoyé  ailleurs ,  pour  al- 
iîfterà  la  confe  rence,  où  il  dit  que  fa  prefence  eft  neceflaire. 
Cette  négociation  avoit  beaucoup  de  difficultés.  CarleDuc 
de  Montpenfier,  l'Archevefque  de  Viennes  6c  Biron,  qui 
agiffbient  pour  le  Roy^  s'ilsne  vouloientannuler ,  au  moins 
vouloient  ils  beaucoup  reftraindre  le  dernier  Edit  qui  avoit 
efté  fait  en  faveur  de  ceux  de  la  Religion, 6c  entr'autres  cho- 
ies ,  en  réduire  l'exerice  à  un  beaucoup  moindre  nombre  de 
lieux.  Et  fur  la  refiftance  qu'on  yapportoit,  ils  difoient 
quefiTonvouloit  avoir  la  paix,  &  témoigner  quelque  af- 
feftion  à  PEftat ,  il  faloit  fouffrir  cette  modification ,  par  ce 
qu'il  n'y  avoit  pas  moyen  d'arreffer  le  cours  de  la  Ligue  au- 
trement ,  ny  de  contenter  les  Catholiques.  La  Noue ,  qui 
avoit  tant  travaillé  pour  obtenir  auxReformez  ce  que  l'Edit 
leur  ottroioit ,  avoit  beaucoup  de  peine  à  en  confentir  le 
retranchement,  6c  les  Miniftres  qui  en  avoient  oùy  le  bruit, 
le  fupportoient  avec  une  merveilleufe  impatience.  Joint 
qu'ayant  efté  tant  de  fois  trompés  dans  les  traitez  prece- 

dens, 


Seigneur  de  la  Noue.  223 

dens,  ils  craignoient  qu'après  leur  avoir  ofté  une  bonne  pai- 
tie  de  leurs  libertez  par  celuy-cy,!' inexécution  puis  aprcsne 
leur  en  oftaft  le  refte.  Entre  les  autres  5  Théodore  de  Beze 
homme  de  grande  réputation  &  de  grande  autorité  en  ce 
tempslàjluyenela'ivitdeGeneve  deux  lettres  qui  méri- 
tent d'eftreicy  rapportées.  L'une  eft  du  18.  May  \^iJ.Mon- 
jienr ,  dit-il ,  )e  fer  ois  grand  tort  à  Monfieur  de  Beauvais  (jr  à, 
'VOS  occupations-,  fi  je  niarrejlois  a  'vous  difcourir  des  chofes  que 
vous  entendre  s  trop  mieux  de  fa  bouche  que  je  ne  lesfcaurois  efcri^ 
re.  Il  vous  communiquera  auffi  s'il  votisplaij}  quelques  miens  pe^ 
tits  advis  dont  il  vou^s  plaira  excufer  les  défauts ,  O"  attribuerez 
cette  mienne  hardicffe  au  defir  que  ïay  de  fervir félon  ma  petite 
portée ,  é'^l^  grande  crainte  que  ïay  qu'onfeferve  de  cette  paix 
comme  des  autres;  joint  que  je  ne  puis  voir  comment  en  bonne  con- 
fie me  nous  puijjïons  confient ir  à  limiter  tEfiprtt  de  Dieu  a  cer- 
tains lieux,  fiur  tout  a  le  fior clore  des  ville  s, qui  ne  meurent  CT  ^^ 
changent  point  i  comme  les  cœurs  à'ics  m  ai  fions  des  Princes  ,  c^ 
autres  hommes  de  quelque  qualité  qtt  ils  foient.  le  voy  auffy  pew 
que  nous  ayons  pu  confentir  à  l'impunité  entière  des  majficres^é' 
nou^  fermer  entièrement  la  porte  pour  en  demander  quelque  jour 
jHjlice  quand  Dieu  en  aura  fait  ouverture.  Et  ne  peut  entrer  en 
mon  entendement  que  Bieupuiffe  ny  vueille  bénir  tels  accords^  de 
fior  te  que  je  confie  Hier  ot  s  plutoji  démettre  la  te  fie  fiur  le  bloc ,  é* 
fiouffnr  toutes  chofies  fiansrefiifiance,  s' il  en  fialoit  venir  la,  qu  ap- 
prouver telles  conditions.  ïay  aujjy  efilé  adverty  que  les  Catholi- 
ques de  Bearn  preffientfiort  la  rejlttution  de  leur  exercice.  Je  vous 
prie  de  bien  confiderer  quil y  a  grande  différence  entre  tolérer 
pour  un  temps  une  idolâtrie  ,  jufiques  a  ce  quon  ait  loyfir  de  U 
fiaire  connoitre^é^  entre  le  refit abltffement  d'icelle^apres  avoir  efté 
légitimement  abolie, ce  que  je  ne  croy  pas  fe  pouvoir  fiaire  fians  hor- 
riblement irriter  leSeigneur, de quoy  Njfiuene  fiçauroit  efre  que  la- 
mentable. V0U6  aurez. je  eu  comme  je  croy  quil  a  pieu  a  la  fJMajefiié 
du  RoydeTiavarre  me  commander  de  l* aller  troHver\  en  quoy 

je  me 


224*  La  vie  de  François, 

je  me  haïroU  moy  mefme  fi  la  'volonté  me  defailioit.zMaà  t âge 
ny  ma  'vocation  y  ny  l''  autorité  de  ceux  a  qm  je  fuis  obligé  ->  ne  le 
fçaur  oient  nullement  fer  mettrejoint  quepcut-ejheje  ne  luy  feray 
inutile  quand  il  luy  flaira  m' honorer  de  fes  commandement. 
Cefi  l'endroit,  CMonfieur,  &c.  L'autre  eft  pofterieure  de 
quelque  peu  de  temps.  Monfieur ,  fi  ce  papier  pouvait  porter 
toutes  mes  conceptions ,  il  s' et  endroit  par  trop.  le  prie  notre  bon 
Dieu  cr  Pere^  quainfique  de fi  long-  temps  cr  en  tant  de  fortes ,  // 
selifervy  de  vous  comme  d'un  infirmnent  d'élite  es  plus  grandes 
affaires ,  illuyplaife  en,  la  necefjité  vom  redoubler  [on  Efprit ,  0- 
notamment  avec  le  bon  advis pour  confeillery  o' la  confiance  d* 
'vertu pour  t exécuter ,  (ir  un  bon  (^ ferme  courage  défaire  valoir 
cequila  mis  en  'vous-^  (^  l'autorité  que  l' experie?%ce  mefme  vous  a, 
aquije,  comme  je  fçay ,  Monfieur  ^  que  par  la  grâce  de  Dieu,  votu 
e/iesunde  ceux  def quels  après  Dieu^  fes  Eglifes  attendent  le  plus 
dayde  envers  ceux  defquels  après  luy  elles  dépendent.  Monfieur 
de  Beauvoir  efi  icy  de  long-temps  languifiant ,  lequel  vous  efcrit 
ce  quilnefi  befoin  de  redire  après  luy.  Vadiouteray  feulement  ce 
fi^int  qua  mon  petit  advisyfion  veut  déterminer  a  Dieu  ouilpar^ 
1er  a ,  ^  ailleurs  non  du  tout ,  il  nom  faut  attendre  pis  que  jamais. 
Mais  je  mets  grande  différence  entre  point  d'exercice  abfoluménty 
é*  point  d'exercice  dans  le  corps  des  villes ,  mais  bien  aux  faux- 
bourgs  à"  autre  lieu  prochain ,  non  du  tout  difcommode  :  comme 
f  appelle  rien  ^  au  plûto/i  liberté  de  n  avoir  nulle  religion ,  ce  qu'on 
appelle  liberté  de  confidence  fians  exercice  de  religion.  Dieu  veiiiU 
le  bien  conduire  le  tout.  Le  Confiftoire  de  la  Rochelle  luy 
écrivit  celle-cy  du  2 1  Juillet  i  '^IJ.  Monfieur ,  Kom avons  re- 
ceu  les  lettres  qu  il  vous  apleunoU'S  efcrire  ^  ér  conneu  par  icelles 
lafainte  affe^ion  en  laquelle  continués  de  fi  long  temps ,  pour 
avancer  le fiervice  de  Dieu,  (^  le  bien  dr  repos  des  Eglifes  de  ce 
Royaume.  Vom  fupplians  tous  y  avoir  encore  l^  œil  plus  que  ja^ 
mais.,  félon  le  rang  (^  degré  que  vous  tenésprés  de  la  perfonne  du 
B.oy  de  Navarre,  le^uçl  comme  musfommes  très  bien  affeurh  ,fe 

repofe 


Seigneur  DE  LA  Noue.  2.2 f 

repofefur  vom  en  une  Lonne partie  défis  affaires,  mcfme  de  ce  qui 

concerne  cette  négociation.   Ce  que  nous  ne  difins  fans  occafton» 

Car  encore  que  nousfoyons  certains  que  le  dit  feigne ur  Roy  neper^ 

Tnetra jamais  que  la  liberté  ottroyceii  nos  Egli/cs  par  l'Edicî  dct" 

nier  fait  fi folemnellement  ^  Cr'  avec  tant  de  labeurs  y  foit  aucu- 

nement  cnfrainte  ou  violée,  fefi-cc  que -nous  ne  laiffoons  de  vous 

fupplier  encore  bien  humblement  de  biy  aider  k  pourfuivre  en  cet* 

terefolution.  Ce  nefi pas  que  nous  ayrnions  laguerrcj  ny  les  îrou^ 

hleS:>ny  que  nous  ignorions  que  la  fin  de  la  guerre  fait  la  paix.  Mais 

nous  avons  égard  a  dcuxchofcs  ;  l'une ,  que  par  une  trop  grande 

crainte  nous  ne  méprifions  les  moyens  que  le  Seigneur  nous  met  en 

main  pour  avancer  fion  honneur.  V autre  ^  qu  en  pen fiant  faire 

une  paix  a  la  hnfic-,  nous  ne  iettions  les  findemens  dune  nouvelle 

guerre  j  laquelle  nous  fiera  d^  autant  plus  dommageable ,  que  afiem 

une  nouvelle  pi aye  fiai  te fiur  les  nôtres  qui  commcncoicnt  jéule* 

ment  a  fie  guérir.  Cefi  pourquoy  notre  compagnie ,  qui  m' a  chargé. 

de  vom  eficrire  ce  mot ,  efiime  que  leplm  affieuré  moyen  que  nous 

ayons  pour  rendre  cette  paix  inviolahle-ficfi  quelle  nefioit  arrefiée, 

fians  les  Princes  (^  Seigneurs  cfiranger  s, qui  fit  volontairement  fi 

fiont  offerts  a  nous  afiîfter  é'  fc<^ourir ,  fumant  aufiy  ce  qui  leur  x 

Cjté  promis  par  plufiieurs  fiois.  Car  fians  cela  nous  n  aurons  que 

paroles,  é^promeff's^  lefiquelles  on  nous  tiendra  auffy  longuement 

qu'on  naura  point  moyen  de  les  rompre ,  veii  qiCon  n'a  changé  de 

volonté-,  ains  de  deffcin  tant fieulcment,    UMefimcsfi les  ennemis 

font  forcé  s  a  nous  donner  la  paix  ^  ils  nous  accorderont  auffy  to/i 

l  Edici  tout  entier ,  que  manqué  cr  tronqué  comme  ils  le  propo- 

fient.   Cefi  ce  qui  nous  é/neut  a  ne  pouvoir  fiouficr ire  aux  articles 

qui  ont  efîe':^ropofie7fious  le  nom  dudit  Seigneur  Roy-,  voire  nous 

nom  affeurons  quùl  ne  les  voudra  jamais  advoder  jpuis  que  ce 

fer  oit  bannir  le  purfiervice  de  Dieu  de  la  plus  part  de  ce  royaume» 

lors  quil y  avoit  e/perance  de  l'y  accroiftre-i  c;"  pour  yOu^  mois 

de  paix ,  b.îiir  unfiondement  dune  guerre  perpétuelle.  Sera  befioifi 

Aujjy  dâdvifier  aux  fieurcU7,  pour  exécuter  ce  qui  fera  promis^ 

Ff  %'eh 


226  La  vie  de  François, 

z-eu  quecejî  V artiffke  ordinaire  de  nous^Ayer  de paroles^pour faire 
rompre  nos  forces ,  efperant  nou^s  ennuyer  tellement  k  la  longue^ 
que  no'M  changions  la  fat  igné  ci' une  guerre  en  des  cruautés  toutes 
7nantfcf}es ,  jelon  que  desja  ils  nom  font  fait  expérimenter  par 
tropfouvent.  Mais  par  ce  que  le  Sieur  de  Clerville  prefent  porteur 
V cm  fera  encore  entendre  le  tout  plm particulièrement  ^  P^^  fi^ 
mémoires  (y  infîrucîions ,  nom  ntnfifterons  ptts  davantage  fur 
ce  fait.  Les  Maire,  Echevins,  &:  Pairs  de  la  mcfme  ville,  liiy 
firent  celle  cy.  Adonfieur,  Notu  remettons  aux  porteurs  de  vous 
faire  entendre  lefat  des  affaires  de  deçà.  Et  pour  le  regard  de  ce 
qui  enparticulier  nous  pourra  toucher  au  trait  té  de  la  négociation 
qui  les  meine^  notfs  fomrnes  tant  affeurez,  de  t expérience  de  'votre 
bonne  affection  en  notre  endroit,  ^providence  en  ce  qui  concerne 
le  bien  du  gêner  al^que  nous  ne  vous  en  ferons  autre  recommanda- 
tion que  celle  de  nos  communs  adverfaires  \  c'efl  que  de  notre  bien 
ou  mal  dépend celuy  des  autres  Eglifes  de  France  é"  ^om  repofant 
principalement^  entre  tous  les  hommes ,  fur  la  bonté ,  (^  fur  la 
fageffè  que  Dieu  a  mife  en  vous,nous  n'  allongerons  la  prefent  e  que 
pour  voui  bai  fer  tres-humblement  les  mains  ér  prier  rieu,Scc.L,cs 
deux  frères  du  Duc  d'An  ville,  Thoré  &  Meru,  quoy  que  le 
Duc folicité parBelIegarde,commençaft  des-ja aie  détacher 
de  l'aflociation,  &  qu'ils  flifîènt  de  profefîion  Romaine,  luy 
en  efcrivoient  prefque  en  mefmes  termes,  appelloient  cette 
alTbciation un làint parti,  ôcprotefloient  que  quoy  que  le 
Duc  d' An  ville  peu  ft  faire,  ils  abandonneroient  volontiers 
leur  vie  pour  fa  manutention.  Le  Prince  de  Condé ,  par  7. 
ou  8.  lettres,  la  plus  part  efcri  tes  de  fa  propre  main,  ayant 
encore  fort  bonne  ei'perance  du  fuccés  de  fes  affaires ,  &  de 
chafler  par  mer  &  par  terre  l'ennemi  qui  tenoit  Broùage  af- 
fiegé ,  leprefîbitincefîammentd'empefcher  que  le  Roy  de 
Navarre  ne  fe  haftafl:  trop  en  la  conclufion  de  la  paix ,  en  la 
faifant  à  des  conditions  defadvantageufes ,  &:  qui  esbran- 
chalîent  les  libertés  ottroyées  par  le  dernier  Edit.  Les  dé- 
putez 


Seigneur  de  la  Notre.  227 

putez  desEglifes  envoyés  de  divers  endroits  pour  avoir  part 
en  la  négociation,  portoient  tous  des  memon*es  conformes 
àcesfentimenSî&d'abord,  quand  ils  furent  là,  ils  s'y  tc- 
noient  extrêmement  fermes.  Et  d'autant  que  ce  pourparlcr 
dura  long  temps ,  &  que  le  bruit  s'en  épandit  parmy  les 
étrangers,on  eftoit  en  grande  attente  de  ce  qui  en  rcùiîiroit, 
&  tout  le  monde  avoit  les  yeux  fur  la  Noue.  D'autre  coflé 
quelqu'un  avoit  dit  au  Roy  que  c'cftoit  luy  qui  cmpcfchoir 
la  paix  i  ce  que  fon  beau  frère ,  à  qui  le  Roy  mcfmc  le  dit, 
luy  manda-,  &  bien  qu'il  dit  que  le  Roy  ne  le  croyoitpas, 
il  prit  occafion  delà,  de  luy  efcrire  une  longue  lettre ,  rai- 
fonnée,  &  touchante  tout  ce  qui  fepeut,  pour  le  conjurer 
de  faire  tout  ce  qu'il  pourroit ,  pour  démentu*  par  les  cttcrs 
l'impreilîon  qu'on  vouloir  donner  de  luy.  Et  quoy  qu'il 
fuft  extrêmement  amateur  de  la  paix ,  ces  raifons  &  ces  ex- 
hortations de  fon  beau  frcren'cuilènt  point  eu  de  pouvoir 
fur  luy  au  préjudice  de  la  gloire  de  Dieu,,  pour  confentir  à 
la  modification  de  l'Edit  s'il  n'y  euftcfré  comme  forcé  par 
une  necellité  invincible.  Mais  il  y  avoit  d'autres  confidera- 
rions  à  balancer  contre  fon  zèle.  Le  Roy  commencoit  à 
eftre  incommodé  &  embaraffé  de  ces  affaires,  Se  ny  la  puif- 
fancedefon  frère  qui  commandoit  une  grande  armée  au 
fiegedela  Charité  ,  ny  celle  de  la  Rochelle  fous  la  condui- 
te du  Duc  de  Mayenne,  ne  luy  plaifoient  pas.  Et  toutesfois 
il  avoit  &:  plus  de  volonté  &  plus  de  moyens  fans  comparai- 
fondé  continuer  la  guerre,  que  n'avoient  le  Roy  de  Na- 
varre &  le  Prince  de  Condé.  Car  de  celuy  là  les  forces 
n'cftoient  pas  grandes  &  les  inclinations  fc  portoient  d'elles 
mcfmes  à  la  paix:de  celuy  cy  les  fucccs  peu  fauorables ,  &  le 
peu  de  fatisfa£l:ion  qu'il  avoit  des  Rochelois ,  luy  avoit  cha- 
griné Tefpritjde  forte  qu'une  tolerablc  pacificatiô  luy  devint 
en  fin  plus  fouhaitable  que  la  continuation  des  armes.  Le 
Ducd'Anvillefcdémentoit,  oc  après  avoir  manqué  22  en- 

Ff  2  trepri- 


228  La  vie  de  François^ 

treprifes  Faites  Iburdcmcnt  ilir  les  villes  de  ceux  de  la  Reli» 
gion  5  enfin  il  en  vint  à  une  rupture  toute  ouverte avccle 
Roy  de  Navarre,  &  le  mit  à  aflicger  Montpellier.  Et  il  s'en 
fuft  emparé  fans  les  ordres  que  le  vicontc  de  Turennc  &z  la 
Noue  y  avoicnt  donnes  en  un  voyage  qu'ils  firent  en  Lan» 
guedoc  par  le  commandement  du  Koy  de  Navarre ,  quand 
il  commançaàle  défier  de  la  fidélité  du  Duc  d'Anville.  Il 
n'y  avoit  point  de  fi.ijet  d'efperer  du  lecours  des  étrangers  ; 
car  quelque  choie  que  l'affeélion  des  particuliers  leur  en  fill 
efcrirc ,  les  Anglois  ne  fe  melloient  point  ouvertement  des 
affaires  de  la  France,  &les  Allemans  n'eftoient  pas  encore 
pleinement  fatisfaits  du  fervice  qu'ils  y  avoient  rendu  quand 
ils  s'en  eftoient  méfiez.  Cafimir  avoit  bien  de  la  bonne  vo- 
lonté, mais  c'eftoit  une  grande  affaire  que  de  lever  une  ar- 
mée, &  de  la  conduire  julques  enGuienne,  à  travers  tant 
de  rivières  ,&  en  foùtenant  tant  de  combats.  C'eft  pour- 
quoy  il  confeilloit  luy  mefine  que  pourveu  qu'on  peuft 
obtenir  des  conditions  tolerables,  onconfentift  à  quelque 
modification.  Outre  cela  il  y  avoit  deux  chofes  qui  ennu- 
yoientmerveilleulement  l'elprit  delà  Noue.  L'une  eftoit 
que  les  trouppes  proteflantes  s'efloient  laifTées  aller  à  des 
debordemens  eftranges,  dont  la  Fopeliniere  ditqiiilvaut 
mieux fupçrimer  une  hyhirejl  execrable^que  de  la  U'tJJer  a  lapqfie-' 
rite  :  attribuant  ces  excès  au  meflange  des  compagnies  Po- 
litiques, comme  le  Plefirs-Mornay  l'avoit  prédit.  Car  à  une 
amefi  pieufe  &:  fi  réglée  qu' eftoit  celle  de  la  Noué ,  il  eftoit 
infijpportabîe  que  pour  défendre  la  religion,  l'on  commifk 
tant  d'horreurs  &  d'impiétés.  L'autre  eftoit  qu'outre  les 
autres  défauts  de  la  Cour  du  Roy  de  Navarre,  elle  eftoit 
pleine  de  divifions.  Car  il  avoit  receu  en  fes  bonnes  grâces 
Roquclaure,  &  dans  fa  plus  étroite  confidence,  Laverdin, 
non  feulement  Catholiques  Romains  tous  deux,  mais  dont 
on  foupçomioit  le  dernier  d'edrc  entièrement  à  la  Reine 

mère. 


Seigneur  DE  la  Noue.  229 

mère.  La  principale  autorité  donques  luy  ayant  efté  don- 
née dans  les  armes ,  il  en  nalquit  non  feulement  une  julle  in- 
dignation 5  parce  que  le  Viconte  deTurenne,&  la  Noue  va- 
loient  mieux  que  luy  5  mais  encore  de  la  défiance  qui  ne  le 
pût  pas  dillimuler.Et  la  chofe  en  vint  à  tel  ponit,que  l'ayant 
taxé  d'infidélité,  il  mit  l'épée  à  lamain  &  eux  aufii  en  la  pre- 
lènceduRoy  de  Navarre,qui  avec  des  prières  &  des  larmes, 
eut  bien  de  la  peine  à  les  accorder.  Et  voicy  comment  on 
raconte  l'affaire.  Les  Reformez  avoienteu  ce  foupçonde. 
Laverdin en  pluficurs funefbes rencontres,  qu'il  ne  lesme- 
noit  au  combat  que  pour  les  faire  périr,  &  récemment  il  en 
cftoitmortplufieurs  àunafiaut,  qu'il  avoit  fait  donnera 
Ville-franche  •■,  ■&  cela ,  foute  d'avoir  bien  choifi  le  lieu  de 
l'attaque.  C'eft  pourquoy  toute  l'armée  protella  d'une 
voix  de  ne  plus  combattre  fous  les  ordres  &  demanda  d'e- 
ftre  commandée  par  la  Noué,  lequel  fatisfit  dignement  à 
leur  attente.  Car  aufii-toll  qu'il  eut  pris  le  commandement 
du  fiege ,  ayant  fait  changer  la  batterie ,  les  aiTiegez  fe  rendi- 
rent fans  attendre  les  premières  eiforts  de  ce  Capitaine. 
Laverdin  doncques  voyant  cela  conceut  les  premières  fc- 
mençcs  de  haine  contre  luy ,  il  les  fit  éclater  peu  après  en  la 
prefencemémeduRoy  de  Navarre.  Car  comme  on  deh- 
beroit  au  Confeil  du  moyen  de  fouftenir  l'efFort  des  troup- 
pcs  Catholiques  qui  s'approchoient:  Laverdin  qui  depuis 
fort  long  temps  avoit  choifi  Ville-neuve  d' Agcnois  pour 
la  defFendre ,  &  qui  l' avoit  fortifiée  &  munie  à  loifir,  voyant 
l'orage  prochain ,  déclara  au  Confeil  qu'il  ne  pouvoit  gar- 
der cette  place.  La  Noue  plein  de  zèle  pour  fon  party  & 
fçachantbienquecen'eiloitpas  fiutcdc  courage  qui  por- 
tail Laverdin  à  de  telles  refolutions ,  ne  fe  peut  tenir  de  dé- 
plorer la  perte  des  aft^aires,  &:de  laifler  couler  dans  Ces  ex- 
hortations à  Laverdin,  qu'il  avoit  fait  choix  de  cette  place 
comme  de  la  meilleure  de  Guyenne ,  qu'il  avoit  cfpuifé 

.   Ff  3  l'in- 


230  La    VIE   DE   FRANÇOIS) 

l'indiiflrie  des  ingénieurs,  &  les  finances  du  Roy  là  prefenr, 
à  la  fortifier  &:  àla  munir.  Enfin  qu'il  ne  pouvoir  fans  in* 
terefîcrfon  honneur  abandonner  la  defenfe  de  cette  place. 
Laverdin,  que  l'aflàire  de  Ville-franche  avoit  mal  difpofé  à 
,  recevoir  les  généreux  ad  vis  de  ce  grand-hommejPinterrom- 
pit  fièrement  en  ces  termes:  Vous  nefcatiriez,  dit  il,  mappren^ 
dre  mon  mefticr.  Ty  Aurois  trop  de  peine i  répondit  la  Noué.  Et 
en  mefme  temps  ils  mirent  tous  deux  la  main  fur  la  garde 
deTelpée  :  Mais  le  Roy  fcjetta  entre  deux,  &:  appaifa  ce 
différent.  Mezeraydit  que  la  Noue  reconnoifîànt  qu'il  n'y 
avoit  plus  dans  ce  party  que  brouilleries ,  trahifons  &  inte- 
rdis particuliers ,  éloigna  fes  afl:e£bions  de  cette  Cour,  donc 
il  eflroit  le  plus  bel  ornement,  &:  appliqua  tous  fes  foins  à  dé- 
tourner la  guerre  hors  du  royaume,  &  la  porter  au  pays  bas. 
C'efl  parler  en  termes  bien  emphatiques. Mais  quoy  qu'il  en 
foit,  il  eft  certain  que  ces  confidcrations  le  dégoûtèrent 
beaucoup  de  cette  guerre ,  tellement  qu'il  confentit  de  bon 
cœur  à  la  conclufion  de  la  paix,  qui  fe  fit  au  commencement 
du  mois  de  Septembre.  Luy-mefme  de  la  part  du  Roy  de 
Navarre,  &du  Duc  de Montpenfier,  l'alla  porter  en  dili- 
gence en  Languedoc ,  où  il  arriva  jullement  fur  le  point  que 
l'armée  de  ceux  de  la  religion,  levée  avec  une  vertu  &:une 
viftefîè  extraordinaire  par  Châtillon  pour  le  fecours  de 
Montpellier,  &  celle  duDuc  d' Anville,qui  le  tenoit  afliegé, 
eftoient  preftes  de  fe  livrer  bataille ,  les  ordres  eftants  desja 
donnez  par  tout ,  &  les  enfans-perdus  marchans  pour  com- 
mancer  l'efcarmouche.  Ayant  donc  apperçeu  de  loin  la 
contenance  &  la  démarche  de  ces  gens,il  pouila  {<:s  chevaux 
à  toute  bride,  fit  donner  deux  coups  de  huchet  à  fon  poftil- 
lon ,  afin  qu'on  ne  tirall  pas  fur  luy,  &  fe  iettant  au  grand 
galop  entre  les  deux  armées,  &  hauflantla  main  droite  où  il 
tenoit  un  parchemin,  il  cria,  la  Paix ,  la  Paix,  &  empefchala 
méfiée.  Après  qu'il  eut  fait  publier  la  paix  dans  les  deux 

camps> 


Seigneur  DE  la  Noue.  2^t 

camps,  &:dirpofé  les trouppes  de  Chdtillon  à  fe  retirer,  6c 
celles  du  Maréchal  à  laifler  Montpellier  en  liberté,  il  le  remit 
aux  uns  &  aux  autres,  &:  particulièrement  à  d'Anville  gou- 
verneur du  Languedoc,de  faire  Içavoir  cette  nouvelle  par  les 
formes  accoutumées ,  dans  les  villes  de  laProvinccpuis  il  fc 
retira  vers  le  Roy  dcNavarrcoù  il  demeura  encore  quelque 
peu  de  temps.  Là  il  reçeut  des  lettres  de  Meru ,  qui  luy  re- 
commandoit  lesEglifes  deLanguedoc,où  la  guerre avoit  fait 
mille  ravages.  Il  en  reçeut  une  autre  de  l'aflemblée  de  ceux 
delà  Religion  du  bas  Languedoc  qui  fe  tint  àVzés  fur  la 
findumoisd'Odlobre,  par  laquelle  les  députez  le  remer- 
cioient  de  tant  de  foins  qu'il  avoit  pris  pour  les  affaires  pu- 
bliques ,  jufques  à  la  délivrance  de  Montpellier.il  en  reçeut 
en  particulier  une  de  Payaii ,  député  en  cette  aflcmbléc,  qui 
le  remercioit  des  bons  offices  qu'il  avoit  receuës  de  luy  en 
diverfes  occafions  ,  Se  luy  donnoit  advis  que  le  Maréchal 
d'Anville  n' avoit  point  encore  fait  publier  la  Paix  en  fon 
gouvernement.  Gremian ,  autre  député ,  luy  manda  aufly 
qu'outre  que  la  paix  n'avoir  point  encore  efté  publiée,  leurs 
ennemis  avoient  commis  diverfes  hoililitez  contr'eux  de- 
puis le  traité  >  ce  qui  menaçoit  de  quelque  nouveau  defor- 
dre.  Mais  enfin ,  par  ies  foins  envers  le  Roy  de  Navarre  & 
le  Duc  d'Anville,  tout  cela  s'accommoda,  &  luy  partant  de 
Guiennc  ,  avec  le  congé  du  Roy  de  Navarre ,  vint  pafler  à 
la  Rochelle,  oiàilvidle  Prince  de  Condé,  &  fe  rendit  en 
famaifondeMontreuil-Bonin,  pour  y  voir  fa  famille,  &y 
goûter  quelque  repos. Il  n'y  fût  pas  plûtoft  arrivé,  qu'on  luy 
apporta  une  lettre  du  Prince  d'Orange,  &  une  de  la  Princel- 
fe  fa  femme ,  qu'ils  luy  avoient  addrelTées  à  la  Cour  du  R  oy 
de  Navarre,  penfant  qu'il  y  fuft  encore ,  lesquelles  je  veux 
mettre  icy,  pour  faire  voir  le  foin  que  la  Noué  avoit  des  af- 
faires du  Pays  bas,  à  l'heure  qu'il  fembloit  le  plus  empefché 
en  celles  des  Eglifes  de  France ,  &  quel  elloit  le  reflènti-. 

ment 


23^  La  vie  de  François^ 

T  -.     ment  que  tout  ce  pays  là  en  avoit.  Monfieur  de  U  T^u'è^  ^\* 
octo-  Toit  le  Prince ,  ce  que  depuis  fi  longintew  aile  de  temps  je  ne  vom 
bre     Ay  rendu  nulle  réponce  fur  "vos  lettres ,  n'a  pas  efié  par  faute  de 
I  j  j  7  bonne  volonté,  o^  moins  encore  par  faute  de  ce  que  vos  dites  let- 
tres ne  me  foie nt  efié  très  -  agréables  ^  mais  pour  ce  quà,  mon 
grand regretjjen'ay pas  eu  ce  bonheur  de  vous  pouvoir  rendre 
témoignages  combien  je  m'en  fentols  votre  obligé^  pour  n'avoir  eti 
mejfager  ny  porteur  propre ,  mefme  en  ce  temps  prefent  auquel 
touttes  chofes  font  douteufes  (jr  incertaines.  <i^iaintenant  ayant 
rencontré  cette  occafion^  ie  vom  veux  bien  affeurer  que  vos 
dites  lettres ,  o"  le  bon  office  d"  amitié  au  il  vom  a  pieu  me  faire  en 
cet  endroit  ^mc font  venm fi  mer  veilleufement  bienapropos,  que 
jeftimeque  le  falut  (^  confervation  de  ce  pays  en  dépend  d' une 
bonne  partie.    Car  en  vérité  par  icelles  nom  avons  découvert  les 
deffeins  de  celuy  qui  fous  ombre  d'une  douceur  é'  clémence  con- 
trefaite^ machinoit  notre  totale  ruyne ,  ^  a  efié  mis  en  évidence  k 
tous^  ce  que  mesadvis  à*  advertances  n' avaient  aucunement  pû> 
leur  imprimer  ny  incorporer:  de  façon  que  nom  vom  demeurons 
tous  obligez  (fmoy  en  particulier^  dételle  forte  ,  que  vom  pour- 
rés  dores-en-avant faire  eftat  de  maperfonne^  é'  de  tout  ce  qui 
cft  en  mapuifiance^comme  de  ce  fur  quoy  vompouvés  commander, 
C^  de  celuy  qui  a  jamais  vom  fera  amy  tres-affeciionné ,  ^  efli- 
mer  a  vos  vertm  comme  elles  méritent.  le  ne  vom  efcriray  rien 
de  l' eftat  de  nos  affaire  s  .>  lefquelles  font  autant  pane  hante  s  a  U 
guerre  i  comme  ilfemble  que  les  vôtres  de  par  de  la  fiaient  enclines 
a  la  paix i  à  caufe  que  ie  m'en  r apport eray  a  lafufffance  du  Sieur  de 
Luarti  porteur  de  cefle,  lequel  en  efl  imbu  &  vom  en  pourra  in- 
former. CelledelaPrincefle,  Charlotte  de  Bourbon ,  fille 
du  Duc  de  jMontpenfier  ?  de  datte  pofterieure  de  quelques 
jours,  fort  bien  efcrite  &  fort  bien  orthographiée  de  fa 
main,  efboit  telle.  Monfieur d' affeur ance que i' ay de voflre bon- 
ne affection  en  mon  endroit,  ne  perm,et  que  cette  occafion  fie  perde 
fians  vom f air  efç  avoir  de  nos  nouvelles  ypar  le  Sieur  de  Luart  pre- 
fent 


Seigneur  de  la  Noue.  .  233 

fent  porteur  leo^Hel  'Vûtis -pouvant  dire  ce  qui fc  fnjfe  fAr  deçà  ^  je 
neflendray  point  Uprefcttte  en  cefujet,  mais  bien  pour  vous  prier 
bien  affeôfionnémcnt  nous  continuer  votre  bonne  volonté  y  ea 
tout  ce  c^u  aurez  moyen  de  faire  pour  nom:  fpecidemcntpour  nom 
c  on  fer  ver  aux  bonnes  grâces  du  Roy  de  Navarre ,  CT'  quilfoit  af- 
furé  que  nefouhaittons  rien  tant  que  luy  faire  auelque  bon  fer- 
vice,  n^equoy  CAlonficur  le  Prince  d'Orange  (^  moy  defrons 
fur  tout  qutljbit  bien  affcurcpar  vous  qui  y  pouvez  tout ,  0-'  que 
nous  ave'i^ar  cy  devant  en  tant  de  fortes  obligez,  que  ce  ne  fera 
qu'une  perpétuelle  fuite  de  bons  offices  qui  noiis  rendra  de  tant 
plws  vos  redevables.  Ce  que  Aïonfîeur  le  Prince  ne  fe  peut  tenir 
d'avancer  (^  rament euoir  toutes  é"  quantesfois  qu'il  parle  de 
vom^  attendant  que  l'occafon  dyfatisfairefurvienne ,  ores  qu  il 
foit  hors  dcjperance  de  fe  pouvoir  des-obligcr  en  cet  endroit.  Cet- 
tefaifon  vous  apprcfiant  matière  d augmenter  vos  bons  offices ^ 
a  caufe  des  troubles  fur  venus  au  pays ,  c^  la  prife  des  armes ,  qui 
deftre  efîre  jufliffîée  par  tout  le  monde ,  vou^  envoyant  a  cette  fi ft 
ce  qui  en  a  cfé publié.  Fous  priant  tres-affeciueufement  vouloir 
toujours  embraffèr  les  affaires  de  ce  pays  pour  qui  avez,  ja  tant 
fait^é'fclon  les  occurrences  qui  fe  peuvent  prefenter:,  ou  autre  que 
ce  prefent  porteur  vous  pourra  dire^  nom  y  montrer  les  effets  de 
voflre  bonne  volonté  ,  comme  pouvez  attendre  affurcment  de 
7ioflrepart  ceux  de  l'obligation  ou  nous  tenez  de  long-temps^  fi 
pour  vous  ou  autre  des  voffrcs ,  fe  peut  faire  par  deçà ,  Sur  quoyje 
fer ay  fin  pour  me  recommander  bien  humblement  a  vos  bonnes 
grâces^  CJr  de  C^fadame  delà  T^ué, priant  Dieu,  Sec.  On  luy 
en  apporta  divcrfes  autres  du  Prince  de  Condé ,  la  plus  part 
cfcritcs  de  {amain,pour  luy  demander  Tes  bons  advis  en  tou- 
tes chofes,  &:  je  n'en  mettray  qu'une  courte  icy ,  feulement 
pour  faire  voir  la  façon  &  le  iHîle  dont  il  efcrivoit.  Aionficur 
de  la  Noué ,  tifie  s'en  retournant  a  la  Cour  pour  mes  affaires ,  je  luy 
ay  commandé  de  paffer  par  vofire  mai/on  afin  de  vom faire  en- 
tendre l'occafion  de fon  voyage^  (y prendre  vofire  confeiil  (^  aduls 

G  g  fur 


Î5+  La  vie  de  François^ 

fur  tout  ce  que  vom  verrez  neceffaire^  tant  pour  les  affaires  gene^ 
raies  que  four  les  rriicnnes  particulières  :  Vom  priant  bien  fort  de 
m  en  njouloirfotivent  départir  ,  ejlant  refolu  de  les  croire  ^  ob~ 
ferier  autant  qu'homme  du  monde.  Et  pour  recompenfi  vou^ 
fourrés  faire  ejlat  d'avoir  obligé  un  Prince  autant  a  vojlre  devo^ 
t ion  qu' antre perfonne du  monde-)  efperant  avec  loccafion  vous 
en  faire  preuve,  (jT  d\iiijfy  bon  cœur  que  je  prie  Dieu  vom  don- 
ner ,  Monfieur  de  la  Noué,  tresheureufe  ^  longe  vie.  De  la  Ro- 
chelle ce  2y.  jour  de  Novembre  1^77-  Voflreplmfidelleé'  obligé 
am.y  a  jamais,  Henry  de  Bourbon.  Et  de  tant  de  lettres  de  ce 
Prince  ù  la  Noue,  qu'il  luy  efcrivit  en  ce  temps  là ,  &  qu'il 
luy  avoit  efcrites  long-temps  auparavant ,  il  n'y  en  avoit 
aucuneîOÙ  ce  mot  d' obligé amy.nç^^xxù.  en  lafoufcriptionjpour 
marque  du  refîentiment  des  iervices  qu'il  luy  avoit  rendus. 
Dans  une  autre  qu'il  luy  efcrivit  quelque  temps  après ,  il  y 
avoit  ces  termes,  l'ay  receu  avec  grand  plaifir  e^  contentement 
les  bons  ex  f âges  advls  que  me  donnés  par  vos  lettres ,  félon  lef- 
quclsje  me  conformer ay  le  mieux  quil  me  fera  pojfible ,  o"   rece^ 
vrny  toujours  ce  qui  me  viendra  de  votre  part  comme  de  monpro^ 
prepere  :  vom  priant  me  continuer  C  amitié  que  me  portez.,  (x 
vom  affurer  que  me  trouverez  correjpondant  en  pareille  affection 
^  bonne  volonté  en  vofire  endroit  ^  qui  le  vom  fer  ay  paroifirepar 
bons  effecls  aux  occafions  qui  s'enprefenteront.W:x\s  ce  ne  feroit 
jamais  fait  qui  voudroit  rapporter  tout  ce  qu'il  y  a  eu  de  tel 
dans  les  lettres  de  ce  Prince.  Retournons  aux  affaires  &  pu- 
blicques  &  particulières.  Onfeplaignoiten  divers  endroits 
de  l'inexécution  de  l'Edidt ,  &  des  contraventions  qu'on  y 
fiifoit.  Le  Roy  de  Navarre  efloit  offencé  de  la  continua- 
tion des  déportemens  de  ceux  de  Bourdeaux  tant  envers 
luy  qu'envers  ceux  de  la  Religion.  Le  Prince  de  Condé 
avoit  fort  fufpe^te  la  garnifon  quieftoit  à  Broùage,  &  qui 
cie  fait  donnoit  à  luy  &  aux  Rochelois  divers  fujets  de  mé- 
contentement. Ce  qui  tenoit  ceux  de  la  religion  en  cervel- 
le. 


Seigneur  de  la  Noue.  23^ 

le  y  &  le  Prince  de  Condé  en  eicrivoit  fouvent  à  la  Noue, 
pour  le  tenir  adverti  de  ce  qui  fe  pafîbit,  &  pour  le  prier 
d'avoir  l'œil  aux  affaires,  afin  qu'ils  ne  le  trouvaficnc  pas 
furpris.  Car  les  reformés  elloient  alors  mcrveillculement 
délians,  &:  ceux  qui  ont  cognoiflànce  de  l'hiftoire  fçavent 
quelles  occafions  on  leur  en  avoit  données.  D'autre  coilc 
l'on  donnoitau  Roy  des  advis  que  ceux  de  la  Religion,  le 
Prince  de  Condé  particulierement,&  la  Noblellcs  des  envi- 
rons, failbient  des  aflemblées  clandeftincs  j  ce  qui  remplif- 
foit  Ion  efprit  d'inquiétudes  &  delbupçons.  Alors  ilai- 
moit  la  paix ,  pour  ne  voir  pas  la  puiflance  des  armes  entre 
les  mains  de  ceux  dont  il  craignoit  les  entreprilcs ,  &  parce 
que  d'ailleurs  la  guerre  1  euft  diftrait  des  plailirs  dans  lelquels 
il  le  plongoit.  Il  failbit  donc  d'un  coflé  tout  ce  qu'il  pou- 
voit  pour  faire  croire  à  ceux  de  la  Religion  qu'il  dellroit 
fur  toutes  chofcs  que  fon  Edid  fuit  entretenu ,  par  l'exécu- 
tion réelle  de  ce  qu'il  leur  avoit  promis ,  &c  de  l'autre  il  taf- 
choit  de  contenter  les  Catholiques  zelés,cn  leur  faifant  voir 
que  ce  qu'il  en  faifoit,  c'eftoit  en  quelque  fliçon  à  regret,  ap- 
portant beaucoup  de  feverité  à  interpréter  fon  Edi^il  contre 
ceux  de  la  religion ,  fi  les  termes  ne  leur  en  eftoient  exprcf- 
fément  favorables.  Il  employoit  Paul  de  Foix,  Villcroy, 
ArtusdeCofTé-Briflac,  &  autres  perfonnes  de  qualité,  en 
qui  la  Noue  pouvoit  avoir  quelque  confiance ,  pour  l'ailii- 
rer  par  leurs  lettres  de  Tes  fortes  inclinations  à  la  paix ,  & 
pour  le  prier,  &  en  leur  nom  &  au  fien,  dé  donner  ces  mef- 
mes  imprefîions  à  tous  ceux  de  la  religion ,  parmy  lefquels  il 
fçavoit  bien  qu'il  avoit  une  créance  toute  entiere.Mais  il  luy 
écrivoitluy  mefme  pour  luy  témoigner,  qu'il  n'avoir  pas 
agréable  que  ceux  de  la  Religion  dcCbateaudun  fiiïcnt  leur 
exercice  enfamaifon  de  la  Roche  comme  il  le  leur  avoit 
permis,  parce,  difoit  le  Roy,  que  vous  n'y  faites  pas  votre 
demeure  ordinaire,  comme  il  cfl  porté  par  mon  Edicï:.  La 

G  2:  2  Noue 


23^^  La  vie  de  François, 

Noue  avoit  à  repondre  à  tout  cela.  Au  Roy  Sz  efcrivoit  qu'il 
fupplioit  fa  Majellé  d'interpreterlbnEdiâ:  plus  favorable- 
ment, &  que  cette  rigueur  n'cftoit  pas  de  iâifon  pour  cal- 
mer les  elprits,  mandant  au  relie  à  ceux  de  Ckiteaudun 
qu'ils  pourfuiviflènt au  Confeilla  mamleuée  des  detlences 
qui  leur  avoient  eilé  fûtes  par  le  juge  de  Blois ,  &  leur  pro- 
mettant qu'il  s'y  employeroit  pour  eux  de  toutte  fapuillàn- 
ce.  A  Paul  de  Foix  &  aux  autres  il  temoignoit  qu'il  eftoic 
bien  pcrfliadé  de  la  bonne  volonté  du  Roy ,  tant  pour  fon 
particulier,  dequoy  ils  luy  avoient  donné  toutes  fortes  d'af- 
furanccs ,  que  pour  ce  qui  regardoit  le  gênerai  de  ceux  de  la 
Religionenla  manutention  de  l'Ediâbj  &:  en  les  priant  de 
contribuer  de  leur  part  à  la  confervation  de  la  paix ,  il  pro- 
mettoit  de  faire  de  la  fienne  tous  bons  offices  pour  cela 
envers  ceux  de  la  Religion j  8z  il  s'aquittoit  de  cette  promef- 
fedebonnefoy,  nommément  envers  le  Prince  de  Condé 
le  priant  de  ne  rien  précipiter,  &  néanmoins  luy  confeillant 
defe  tenir  fur  fes  gardes.  Ainfifepada  l'année  if//.  Celle 
de  1578  commença  par  un  rengregement  de  plaintes.  A 
Bourdeaux  on  continuoit  à  faire  des  Ligues  contre  le  Roy 
de  Navarre ,  &c  contre  ceux  de  la  religion.  La  garnifon  de 
Broùagefaifoittoiijours  quelque  niche  au  Prince,  &  quel- 
que affront  auxRochclois.  RufFec  fit  une  menée  à  S.  Jean, 
laquelle  fût  découverte  par  le  Prince  de  Condé,  qui  en 
cfcrivit  à  laNouë  avec  beaucoup  de  reiîcntiment,&  de  foup- 
çon  que  c'eftoitune  trame  ourdie  à  la  Cour,  pour  luy  ofler 
cette  ville  d'entre  les  mains ,  où  mefmes  pour  fe  faifir  de  ù. 
perfonne.  Quelques  Catholiques  hgués  firent  une  entre- 
prife  prefque  toute  ouverte  fur  la  ville  de  Perigeux ,  qui 
eftoit  entre  les  mains  des  Reformés.  D'autres  accidens  de 
cette  nature  arrivèrent,  qui  remplirent  ceux  de  la  Religion 
d'alarmes,  &  qui  menèrent  beaucoup  de  bruit  à  la  Cour.  La 
Noue  y  efcrivit  pour  faire  comprendre  la  confequence  de 

toutes 


Seigneur  de  la  Noue.  2;/ 

toutes  ces  choies 5  &  y  reprefenta  qu'enfin,  fi  on  nedon- 
noit  ordre  à  reftablir  la  paix  avec  quelque  fureté,  la  confu- 
fion  ieroit  11  grande  qu'il  s'en  produiroit  une  anarchie,  &: 
un  renverlement  entier  de  l'Ellat.  De  Foixàcela  luv  ré- 
pondit ,  que  le  Roy  &  la  Reyne  fa  Mcrc  j  ugoicnt  très-bien 
que  ce  qu'il  diibit  cdoit  véritable,  &  que  leur  intention 
ciloit  de  bien  établir  la  paix,  en  fùlant  exailement  garder 
l'Edid"  de  pacification.  Que  néanmoins  il  fçavoit  trcs-bicn 
combien  il  efl  difficile  de  revenir  d'une  longue  &z  extrême 
maladie  à  une  bonne  ianté ,  à  caulc  de  la  debihtation  des 
parties  principales,  &  du  relie  des  mauvaifcs  humeurs. 
Qu'il  fembloit  bien  que  la  Iburce  du  mal  en  Guyenne  pro- 
cedoit  de  Bordeaux  :  Qu'à  cette  occafion  le  Roy  en  avoit 
appelle  l'advocat  du  Sault ,  &  le  Confeillicr  de  l'Ange ,  qui 
cltoient en  chemin  pour  l'aller  trouver.  Que  l'Amiral  avoit 
promis  d'y  aller  aufu^  au  plûtofi: ,  &  que  le  Roy  de  Navarre 
en  devoitdcmeurer  fatisfait,  voir  mefmes  qu'il  avoit  prés 
de  luy  le  Maréchal  de  Biron  pour  faire  exécuter  l'Edit. 
Qu'en  outre  fa  Ma; edé  avoit  efcrit  à  tous  les  Bail lifs  Se  Sé- 
néchaux de  tenir  diligemment  la  main  à  l'en trctcnc  ment  de 
l'Edift,  &  de  fiire  entendre  à  tous  quec'cftoit  fa  volonté, 
&  que  toutes  ligues  &  allbciations  cellafiént.  Qu'il  avoit 
aulfi  appris  que  la  garnifon  de  Broùage  avoit  cflé  réduite  à 
400.  hommes,  &  qu'on  avoit  caifé  beaucoup  de  gens  de 
pieds.  Que  le  Maréchal  de  Cofle  s'en  alîoit  vers  Ic^Poitou 
ôcversTAngoumois,  pour  faire  exécuter  &  entretenir  l'E- 
dicL,&  que  tout  ce  qui  fe  faifoitprés  duRoy  ne  tendoit  qu'à 
la  paix  &  au  repos.  V^iUeroy  confirmoit  parfes  lettres  que 
fa  Maiefté  n'avoit  point  d'autres  penfées  que  le  repos  de 
fon  peuple ,  &  la  tranquilité  de  l'Eftat,  &  conjuroit  la  Noue 
delccondcr  ce  bon  delTcin  par  le  crédit  qu'il  avoit  entre 
ceux  de  la  Religion.  Enfin,  le  Roy  mcfme  en  efcriviten 
ccstCïmcs.K^  Aïû/^JIcur  de  kNoué^  Gentilhomme  ordinaire 

Gg  3  .de 


2^8  La  vie  de  François? 

de  ma  chambre.  Monftcnr  de  la  Noue ,  Vom  ayant  toujours  tenté 
vonr  amateur  de^aix-té'tres-ajfeciionncamorifervice^tay  main- 
tenant recours  a  "joiî-s  en  toccafion  qntfe  prefente ,  "uoi^  priant 
me  faire  connoitrepar  ejfcci  combien  vom  dejfirés  faire  chofe  qui 
mefoit  afrr cable ,  é"  m^ aider  a  maintenir  et  conferver  la  paix 
entre  mes  fujets^  contre  les  deffeinsde  ceux  qui  veulent  le  contrai- 
re, le  l'otis  cfcris  cccy  fur  unadvls  que  ïay  reçen  tout  prcfente- 
ment^dc  quelque  entreprife  qui  a  e/ié  faite  Jur  mat'ille  de  Peri- 
geux^potirvom  prier  de  croire  .^  cy  k  faire  ainfi  entendre  a  totis 
mesfujets  de laReligionpretendu'é reformée-^qtie  le  tout  aefté  corn- 
?nencé ,  conduit  dr  exécuté,  ie  ne  diray feulement  fans  monfceu  é" 
confentementy  mats  contre  mon  vouloir  (^  intention,  le  voiu  en 
afureenfoy  de  Prince  véritable.  Pay  bien  deftré  le  faire  par oi- 
ftre  manifeflement  par  la  punition  exemplaire  des  auteurs  de  la- 
dit  t  cent  reprife.  Tant  feulement  ie  defire  que  Ion  m'en  donne 
le  loyfr,  ér  que  Pon  ne fe précipite  a  reprendre  les  armes.  Car  cefl 
ce  quefouhaitent  ceux  qui  ont  braffe  ladite  entreprife.pour  remet- 
tre mes  af  aires  ^  mon  royaume  en pltùs  grand  trouble  (^  confu- 
fion  qttejamalsypour fcrvir aleurs pajfions,  (^  parmefme  moyen 
£viter  la  peine  de  leur  démérite.  Faites  moy  donques  ce  fer  vice  ^ 
Monfietir  de  la  Noué.,  je  vom  en  prie  de  toute  affeliion ,  que  d'em- 
pefcherque  rien  ne  s'altère.   Vous  ni  aués  toùiour  s  promis  ^  af- 
furé  de  vouloir  reconnoifire  les  grâces  particulières  que  votis 
Avés  recettes  de  înoy-,  en  mefaifant  quelque  notable fervice.   Cro- 
yez que  vous  nen  aurés  jamais  occafton  meilleure  qtiefi  celle  qui 
s'offre  à  prefent ,  de  laquelle  non  feulement  vouspouvés  vous  af- 
feurer  de  recuillir  le  fruit  que  ton  doit  attendre  de  la  bonne  grâce 
defon  maiflre ,  mais  aufjtferés  vom  caife  du  faltit  c^  repos  uni- 
ver  fel  de  mesfuiets,  (jr  de  la  confervation  de  la  tranquilité publi- 
que de  mon  RoyatitTie.  l'en  ay  autant  cfcrit  a  mon  frère  le  Roy  de 
^S^varre,  é'  à  mes  confins  le  Prince  de  Condè  dr  Viconte  de  Tu- 
renne,  lesquels  je  me  veux  promettre  y  feront  de  leur  part  tout  ce 
^uifera  en  eux  pour  mon  contentement  &  empefcher  que  le  mal    , 

ne 


Seigneur  de  la  Noue.  130 

77epâ[feplm  avant.  En  qtioyjefçay  que  njoftre  bonne  &fage  af- 
Jijiance  (^  intervention  fer  vira  grandement.    Fartant  je  vous 
■^rieray  four  la  troifiefmefois  de  rom  y  employer  a  bon  efcient ,  (y 
me  mander  de  vos  nouvelles  le  plustoji  que  vom  pomrés.  "^T riant 
'Dieu  qu  il  vous  ait-,  é'c.  Ces  lettres,  eîcrites  de  cette  teneur  à 
quelques  uns  desplnspuiflans  dans  le  parti  de  la  Religion, 
arrêtèrent  ceux  à  qui  tcaitcs  ces  algarades  pouv^oient  avoir 
donné  l'envie  de  remuer  les  mains,  &  la  Noue  y  contribuoit 
tout  ce  qu'il  pouvoit,  &  il  pouvoit  prefque  tout  alors  par  fcs 
confeils  fur  le  Prince  de  Condé  &  fur  le  Roy  de  Navarre, 
^lais  pour  arrcfler  les  eiTc^Vs,  ôcmerme  tenir  les  confeils  en 
quelque  fufpcns,il  n'olloit  pas  pour  cela  des  efprits  les  foup- 
çons  &  les  deffiances.  Pendant  cette  efpece  de  bonace,  il 
fit  un  voyage  en  Beauflc,  pour  aller  voir  fes  amis  &  fes  mâi- 
fons-,  mais  il  n'y  fit  pas  long  feiour ,  &  retourna  incontinant 
à  Montreuil-Bonnin.  Aulli  toft  qu'il  y  fût  arrivé  il  y  reçeut 
coup  fur  coup  deux  lettres  du  Prince  de  Condé,  par  lefquel- 
les  il  le  prioit  inftamment  de  l'aller  trouver  à  S.Jean  d' An- 
geli,  pour  luy  communiquer  quantité  d'aflaircs ,  &  particu- 
lièrement cette  pratique  de  Ruffec,  qui  luy  tenoit  merveil- 
leufement  au  cœur.  Mais  avant  qu'il  euil  eûloyfir  de  dé- 
libérer là  defîus ,  il  en  reçeut  une  autre  du  Roy  de  Navarre, 
quejemettrayicy,  quoy  qu'elle  foit  longue  5  par  ce  qu'elle 
cft  belle,  &:  comme  elle  eft  efcrite,  cUeferoit  encore  plus 
belle,  fi  elle  cftoit  encore  plus  longue.  Mo-nfieur  de  la  Noué-, 
Vom  m'avés  fait  fort  grand  plaifir  de  nz  avoir  particulièrement 
âifcouru  par  la  lettre  que  votifs  m'avés  efcrilepar  ce  porteur ,  de  ce 
qui  touche  tant  le  gênerai, que  mon  particulier.  Et  parce  que  ce  qui 
appartient  au  public  doit  toujours  précéder ,  je  commençeraypar 
la  a  vom  dire  quefay  chargé  expref^ément  par  deux  depefchez  la 
Roque ,  que  je  tiens  h  la  Cour ,  de  f lire  inftance  d;"  vive  pourfuite 
de  l\'tahli(jcment  t/i77t  des  lieux  accordes  par  chacun  bailliage 
pour  l'exercice  de  la  Religion  ^  que  des  chambres  pour  lajufice-^é" 


ajjijter 


zj^o  La  vie  de  François, 

afjîfter  ceux  des  EgUfes  qui  5^ adrcfferont  a  Itty  ^  dr  ennojlrenom 
prendre  leur  fait  en  main  dr  à  cœur.  Et  encore  a  prejent  je  luy 
fais  une  recharge ,  par  lefieur  de  Pujoîs  que  je  depcfche  a  la  Cour, 
avec  amples  injiruc fions  quila  charge  de  Vous  communiquer ,  /// 
vous  trouve.  Tar  le  [que  lie  s  je  par  le  du  fait  de  Perigucux^  de  U 
rupture  des  ligue  s, du  peu  d'exécution,  oupliitofl  de  nulle  exécution 
de  l' Edicï\  ainfque  vous  pouv-és  voir.  Et  par  mefrne  moyen  je 
tiens  fa  z>Majeflé  infor?r;ce  de  ce  qui  s'eftpafè  aux  Colloques  pre~ 
cedens^  Cr  au  fi  no  de  dernier  dcfainte-Foy ,  dont  on  a  efté  mal  edif- 
fe  a  la  Cour  a  caufe  de  quelques  efcrits  é'  refolutions  falffiées 
qu  on  y  a  envoyées  de  deçà.  Surquoy  à'fur  tous  les  points  que  vous 
jugerez,  qui  méritèrent  que  le-dit  S.  de  Pujcls  parle  de  ma  part  à 
fa  Majefté-i  je  vous  prie  luy  dire  vofire  advis ,  0-  Vinflruire  plus 
amplement,  é"  par  tout  luy  départir  de  vofire  bon  &  fage  confeily 
lequel  je  luy  ay  donné  charge  de  recevoir  0'  fuivre.  Et  encore  que 
je  ne  doute  point  que  vous  ne  veilliés  pour  le  Public  par  tout  oii 
vous  e/les ,  à"  que  vofire prefence  n'y  ferve grandement  ^fieft-ce 
que  vompouvésbien  confiderer  qu'' elle  efi  tres-nece/faire  icy^  d'où 
dépend  la  conduite  c^  direction  des  plus  grandes  (jr'  importantes 
ajfaires.  Ce  qui  me  fait  vous  prier ,  OMonfieur  de  la  Nou'é^  mais 
c'efi  autant  ajfecîueufement  que  je  puis ,  de  vous  defiier  pieds  d* 
mains  le  plutofi  que  faire  fe  pourra,  de  cette  efpece  de  gens  que 
vous  appelles  créanciers  è"  ufuriers,  qui  me  ferrent  encore  de  plm 
■prés  que  vous  \  dont  je  n'aypas  opinion  d'efire  délivré  dedans  3. 
mois ,  comme  de  voftre  part  vous  ef^ere":^  iJMais  cela  ne  m'em- 
pcfchera  d employer  le  refie  des  moyens  que  Dieu  rna  mis  en  main 
pour  fin  fervice  i  dr  pour  la  defi^ence  de  fin  Eglifie  ■.,  enfiemble  de 
7noppofir  aux  ennemis  du  repos  dicelle.  le  ne  doute  point  quil 
ny  ait  plufieur  s  pratiques,  tant  auprès  du  Roy  Monfieigneur  ,(j;'  en 
autres  endroits  de  ce  royaume,  qu  auffiaux  autres  pays  efirangeSy 
pour  ne  nomlaiffirenpaix.  Parce  que  ceux  qui  en  font  auteurs, 
connoiffent  bien  quîlny  a  rien papropos pour  eux  que  le  trouble, 
nyfi  dommageable  que  lapaix^  laquelle  ar refie  cr  rompt  k  cours  de 

tous 


Seigneur  de  la  Noue.  241 

tom  leurs  dcffeins.  Mais  au/Jifuis-je  âjjeuré  qu  ils fe prennent  k 
Dieu  qui  les  difflpera  cr  brifera  a  Ufin.  o///  rejle  CMonfieur  de  U 
Noue^jc  nefçauroù  affez,  vom  remercier  des  bons  ^faints  adver- 
tijfernens  que  me  donnes,  que  i'ay  eus  tres-a'ireables ,  à"  rccoy  au^ 
tant  bien  de  vom  que  d autre  quelconque:  ayant  bon  defir  qu  'avec 
les  ans  on  voyeauffi  quelque  accroiffcment  de  jugements  règlement 
($"  conduite  en  moy ,  en  [Eftat  des  affaires  tant  fuvlicques  que 
•particulières  que  t'auray  en  main.   Il  ejl  vray  que  tout  ainjl  que 
les  Grands  font  vlm  en  la  veué  des  homfnes,  aufjlfont  ils  plii^s  eX' 
fofis  à  leurs  calomnies  ér  detra^ions.  (ul-iais  i' efpere  avecl' ay- 
de  de  Dieu  qu'il  n y  aura  ny  flxifir  ny  autre  chofe  quelconque  qui 
ait puijfance  fur  moy  de  me  détourner  de  U  voye  que  i'ayprife.o* 
de  l^ajfeciton  que  i^ay  a  ce  qui  touche  fon  fervice  é'  ^-'^  prote^iott 
defes  Eglifes ,  aufquelles  lay  efcrit.  ïay  envoyé  aux  Colloques^ 
depefchè  en  Languedoc  par  plnfieurs  fols  ;  ayant  ejié  bien  ayfe 
d  avoir  ejfeciué  le  confcil  que  me  donnés  auparavant  que  de 
Savoir  receu,  dont  je  recoçnois  la  volonté  accroifîre  en  moy  tous 
les  jours.,  ^la  connoifjance  des  tnoyenspar  lefqucls  il  faut  fer  vir 
à  l'Eglife  de  Dieu^enfcmble  confirver  /à  réputation  parmy  les  gens 
de  bien  f  d"  en  jetter  quelques  meilleurs  ^  plm  feurs  fondemens 
que  l'âge  ne  m' apii permettre  jufques  icy^poury  bâtir  quelque  bon- 
édifice  a  l^ advenir,  ^quoyfivous  ne  me  voulés  aydcr  é'  ^jjifi^ry 
fuivant  la  prière  que  je  vous  en  fais  c'otinuellement  ^s"  il  en  advient 
faute  je  n'auray  point  defiilly  k  moy  mefme ,  ains  je  le  remettray 
fur  votts ,  qui  ny  aurés  voulu  apporter  ce  queDicu  a  mis  en  vous, 
d^  que  ie  dcflrcy  attenst  cr  requiers  de  voits.  ^^ant  à  Lt  volon- 
té du  Roy,  ïay  pareils  advis  que  les  vôtres ,  cau/esfir  fa  façon  de 
viure»  ^fondés fur  leplaifir  (jr  la  tranquiUté.  Mais  les  menées 
de  ceux  qui  s' Aggrandifent  ou  fe  ?nainîiennent  par  les  trouble  s ^ 
font  d'autre  cofié  grandes,  ^  qui  tendent  a  nous  faire  faire  quel- 
que  chofe  mal  a  propos .  Les  partialités  de  la  Cour  ne  nom  nmfent 
pas^  dr  ce  ferait  un  grand  coup  file  de fordre^  la  divifion  (^  confu- 
fion  nom  laiffent  pour  fe  loger  là.  La  guerre  de  Flandres  notts 

H  h  pro^ 


2^2  La   vie  de  François, 

frofiteroit^pouruett  que  [avantage  toiirnaft  du  cojlé  que  nous  de-- 
firons.  ^uint  a  la  uemië  de  ma  femme ,  qui  fer  oit  un  lien  four 
ffiraindre  la  paix  plus  efiroitement^on  m'affeure  qu  elle fe  prépare 
pour  me  venir  trouver^  C^  qu'elle  partira  bientoft  ;  de  quoy  t  at- 
tends les  cffecl  s.  l'ay  ejlèhien  ayfe  que  vous  vous  foye7infor?nc 
de  lefiat  de  rncs  affaires  de  Fa'ndofmois,  qui  nefe  portent  mieux 
aux  autres  endroits  ou  je  fuis  affes  mal  fervi ,  ^  defirerois  que 
'VOUS y  euffiez  donné  quelque  bon  ordre  à"  règlement.  Car  vous 
fçaue'^ue  de  ma  part  je  vom  ay  donne  toute  puiffance,  .^e  fi 
vous  nauezy  moyen  ny  le  loyfir  d'y  regarder^pour  le  moins  je  vous 
prie  m'advertir  de  ce  que  vous  y  connoitrés:  car  il  fera  bien  reçeti 
de  moy.  Une  faut  point  vous  difcourir  de  ce  quife  doit  fairewoui 
voyés  la  dijpofition  du  temps,  l'humeur  de  ceux  a  qui  nous  avons 
Affaire-,  la  volonté  desnoflres,  (jr  ne  doute  point  que  par  la  confia 
deration  dupajfé  (^  duprefent^vous  nejugiés  bien  de  C advenir^ 
ér  le  pre  voyés  par  votre  prudence  é'  expérience.  Sur  toutes  cho" 
fes  je  vous  prie  derechef,  aufjitojl  que  vous  aurez,  donné  ordre  k 
vos  affaires ,  me  venir  trouuer-,  pourfervir  a  lEglife  de  Dieu  ^ 
aupublic.  L'affeurance  que  tay  de  votre  affection  ^  bonne  volon^ 
té  en  cela^^en  outre  en  mon  particulier ^me  gardera  de  m' étendre 
d'avantage  en  ce  propos  ',  Mais  bien  prier  ay-je  Dieu  vous  tenir  y 
Monfieur  de  la  2{oue,  en  fa  fainte  protection.  De  Le^loure  ce  if. 
Février  i  f/S/Tout  cela  eftoitefcrit  de  la  main  d'un  Secré- 
taire. Cecyeftoit  de  la  propre  main  de  ce  Prince.  Monfieur 
delà  lS(oué,fion  efi  parti  de  la  Cour,  on  ne  faudra  de  me  faire  te- 
nir langages  d'une  part  (^  d'autre, é' pourrait  eflre  que  les  evene- 
mens  requer croient  que  je  fuffè  bien  toft  pourveude  bon  ^fage 
confie  il  ^  advis,  foi  t  pour  me  conduire  de  façon  que  je  puiffe  e/îre 
fp  éclateur  feulement  pour  un  temps  ^fioit  que  je  doive  faire  davan- 
tage. Kefiolués  donc  je  vous  prie  ^  vous  hafteTde  venir  trouver^ 
votre  plus  affectionné  à' par  fait  amy  a  jamais .,  Henry.  L'on 
peut  juger  par  cette  réponce  qu'elle  avoit  efté  la  lettre  de  la 
Noue.  Celeroitungrand  bonheur  s'il  y  avoit  de  tels  con- 

feillers 


Seigneur  de  la  Noue.  24,3 

feillers  auprès  des  Princes  -,  &  encore  plus  grand  s'ils 
les  croyoient,  &  fi  les  ayant  creus  une  fois,  ils  perièveroienc 
en  ces  belles  refolutions.  Les  affaires  de  la  Noue  ne  luy  per- 
mirent pas  de  partir  H  toft.  Cependant ,  Monfieur ,  à  qui  la 
Cour  deplailbitpour  les  mécontentemens  qu'il  y  recevoir, 
en  fortit  fans  dire  à  Dieu,  &  fe  fauvant  comme  feroit  un  pri- 
fonnier,auflî  n'eftoit-il  gueres  mieux ,  il  s'en  vint  en  Anjou. 
Plufieurs  creurent  que  ion  intention  cftoitde  broiiillcr,&  le 
Roy  s'en  alarma-,  de  forte  qu'il  en  cfcrivit  incontinent  au 
Prince  de  Condé,  qui  envoya  la  copie  de  fa  lettre  à  la 
Noue,  avec  ce  mot  de  fa  main.  Monficnr  de  U  Noué  ayant  rc- 
çeu  lettres  du  Roy  touchant  lepartcment  de  CAionfieur  »  i'ay  bien 
'voidu  atifptofl  vous  en  envoyer  U  copie ,  afin  que  vous  connoij- 
fieTcequiencJi^  à*  ^ic  mandiés  ce  qu'il  vous  en femble.  Jecroy 
que  le  Roy  de  2(auarre  en  aura  autant  reçcu.  le  fuiuray  cepen^ 
dant  l advis  que  inauez  donné  en  cet  endroit ,  ^f.  Mais  Mon- 
fieur leva  luy-mefme  des  cfprits  les  foupçons  qu'on  en  pou- 
voit avoir ,  car  il  efcrivit  d'Angers  cette  lettre  à  la  Noue. 
Monfieur  de  laNou'é^  encore  que  je  ne  face  aucun  doute  que  la  conu 
mune  renommée  ne  vous  face  incontinent  certain  de  ma  retraite 
d auprès  du  Roy^Monfeigneur  (^frere^  ^  de  mon  arrivée  en  ce 
lieu,  qui  fut  hier  feulement  ^fi  vous  en  ay~jc  bien  voulu  donner 
advlspar  la  prefente,  ^  vous  prier  en  tant  que  vous  m'aimes  le 
faire  entendre  k  tous  vos  amis^  a  ce  qn* aucun  nen  puiffe  prendre 
alarme:  d autant  queje  fçay  que  les  malins  efprits^qui  ne  défirent 
que  le  règne  de  trouble  d^  divifon  ne  faudront  fuivant  leurs  hu- 
meurs enfant  aifeSi  défaire  diverfes  interprétations  fur  mon  dit 
fartement^  pour  imprimer  es  cœurs  de  leurs  femblables  quelques 
finiflres  opinions  ^pour  les  inciter  a  remuer  ménage ^dont je ferois 
infiniment  marry  qua  mon  occafion ,  &fous  tel  prétexte ,  //  ar-* 
rivafl  aucun  inconvénient.  Je  fçay  que  vous  ay  mes  ^dejtrés  le 
bien  ^  repos  de  ce  royaume-,  mais  croyés,je  vousprie^quc  ceft  la 
chofe  de  ce  monde  queje  defire  autant^  ainfique  l'effet  vous  ren- 

Hh  2  dra 


244  ^A  VIE  DE  François, 

dra  flu4  Amiile  témoignage,  ^ui  me  gardera  vous  en  faire  autre 
■^crJHAfion -if  riant  Dieu ,  OMo?ifieur  de  la  Noue,  vom  avoir  en  fa. 
fainte  (^  très  dtgnc  garde.  Efirit  à  Angers^  ce  21  de  Feurier  i  ^78. 
Puis  y  avoitcibritdciamain:yJ/^;^/>«r  dclaNou'éJe  vous  veux 
bien  tcmoig?7er  de  ma  main,  ck"  l^ors  la  Cour^  que  ie fuis  fort  votre 
amyj'oflrc  bien  bon  amy-,  François.  Je  dcpcfcha  encore  depuis 
Montagnac  vers  le  Prince  de  Condé  avec  lettres  &  inllru- 
ârions  llir  les  caules  de  fa  retraite ,  que  le  Prince  envoya  en- 
core à  la  Noue  ,  en  luy  écrivant  qu'il  le  prioit  de  luy  en  en- 
voyer Ion  advis ,  afin  qu'il  fe  conduifili:  en  affaire  de  telle 
importance  par  Ton  confeil:  &  que  ledit  Montagnac  eftoit 
pafic  vers  le  Roy  de  Navarre  3  qui  trouvera ,  dit-il ,  a  mon 
cpinion  aujft  feu  degoujl  k  ladite  inflruciion  que  i'ayfait.  Il  me 
femble  quelle  devoit  eflre  autrement  conçeuë.l^lTiis  cequi  deliura 
tout  à  fait  le  Roy  ôclaCour  de  l'inquiétude  que  cette  équip- 
pée  leur  avoit  donnée ,  c'eft  que  la  Reyne  mère  ayant  couru 
aprésMonfieur,  elleefcrività  fa  Majefté  qu'elle  trouvoit 
en  luy  toute  bonne  intention  d'entretenir  la  paix  &  le  repos. 
Et  luy  mefme  en  fit  déclaration  par  hommes  qu'il  envoya  &c 
par  lettres.  Car  c'eft  ainfi  que  Paul  de  Foix  en  .efcrivit  à  la 
Noue  du  6.  Mars,  adioùtant:  Ladite  dame  Reyne  fer  a  de  retour 
icy  dans  -peu  de  jours,  (^  fait  fon  conte  den  partir  incontinent 
après  Pafques,  peur  aller  conduire  en  Gafcongne  la  Reyne  de  Na- 
varrey  vers  le  Roy  fon  mary  :  d" croy  quelle  la  mènera jufques  à 
Xaintes  ^  Cognac  :  ^  dit-on  que  le  Roy  auffy  s' acheminera  en 
mefme  temps  vers  Blois.  Ainfi  les  affaires  de  ceux  de  la  Reli- 
gion, jufques  là,  demeurèrent  calmes  fors  que  l'exécution 
de  l'Edicï  ne  s'avançoit  pas  beaucoup,  dequoy  de  Foix  leur 
donnoit  en  partie  le  blâme,  parce  qu'ils  n'avoient  perfonne 
en  Cour  pour  foliciter,  excepté  la  Roque ,  qui  y  eftoit  par- 
ticulièrement pour  les  affaires  du  Roy  de  Navarre.  Quel- 
ques prières  que  ce  Prince,  &celuy  de  Condé,  fifïent  à  la 
Noue,  pour  les  aller  trouver  y  il  ne  fe  peut  debarafler  de  Ces 

affai- 


Seigneur  de  la  Noue.  24^ 

affaires  jufques  au  mois  d'Auril,  qu'il  partit  pour  aller  en 
Guienne,eicriuant au  Prince  de  Condé  qu'il  le  verroit  au 
retour:  &  quand  il  fut  arrivé  prés  du  Roy  de  Navarre,  il  mo- 
déra par  lés  confeils  les  refléntimens  qu'il  avoit  destraite- 
mens  que  luy  faifoient  les  Catholiques  liguez,  &de  la  lon- 
gueur que  la  Cour  apportoità  luy  donner  le  contentement 
qu'il  dcliroit, tellement  que  quand  laReyne  mcre  s'achemi- 
na y  ers  luy,  ce  qu'elle  fit  quelques  mois  après,  elle  le  trouva 
en  paix.  Retournant  delà,  il  paflà  à  la  Rochelle  où  eftoit  le 
Prince  de  Condé ,  lequel  il  rendit  capable  demcfmcs  con- 
feils, luy  donnant  fur  toutes  les  occurcnccs  alors  preléntes, 
les  advis  qu'il  luy  avoit  11  Ibuvent  6c  fi  inftamment  deman- 
dés :  puis  il  s'en  vint  trouver  Monficur  qui  cftoit  encore  à 
Angers,  &  communiqua  avec  luy  des  affaires  de  Flandres. 
Le  lu  jet  en  ell  conneu  par  l'hifloire.  L'Amiral  de  Coligny, 
laffé  des  guerres  civiles,  &  croyant  que  la  paix  ne  fe  pouvoit 
pas  maintenir  en  France,  fi  l'on  ne  donnoit  de  l'employa 
tant  de  gens  nourris  dans  les  armes ,  &  incapables  de  repos, 
avoit  cil  delléin  de  les  occuper  en  une  guerre  étrangère,  &c 
creu  qu'il  lafaloit  faire  contre  l'EfpagnolauxPays-bas.Pour 
engager  le  Roy  Charles  IX.  en  cette  entreprife,  dont  il  luy 
fit  expliquer  les  raifons  par  le  Pleflis-Mornai  dans  cette  belle 
Remonltrance  qui  fe  trouve  au  front  du  premier  volume 
defes  Mémoires,  il  avoit  flùt  entamer  l'affaire  par  la  Noue, 
quand  il  le  faifitde  Valenciennes,  &:  par  Genlis,  qui  y  mena 
des  trouppcs  pour  le  fecours  de  Mons,  dont  le  Conte  Lu- 
douics'elloitemparéàl'ayde  des  François,  &  que  le  Duc 
d'Albe  tenoit  afliegé.  La  S.  Barthélémy  eftant  lurvenuë , 
ilfembloitquecedelîcin  fuft  ablblument  rompu  j  &  néan- 
moins il  eft  certain  quelaNouë  &  quelques  autres  Pavoient 
toujours  dans  lafantaific,  &  qu'ils  n'attendoient  que  les  oc- 
cafions  de  le  pouvoir  renouer  Mondoucet,  Agent  de  Fran- 
ce vers  les  Provinces  unies,  avoit  la  chofe  fort  à  cœur,  &  fai- 

Hh  3  foie 


^jf,6  La  vie  de  François, 

foit  tout  ce  qu'il  pouvoit  pour  induire  Henry  III.  quand  il 
fut  venu  à  la  Couronne,  à  dériver  fur  ces  pays  là  l'humeur 
guerrière  de  ies  fujets  &  luy  en  avoit  fait  offrir  la  Seigneurie 
avec  des  conditions  honorables.  Mais  le  Roy  aimoit  les  de- 
lices  i  &  le  Confeil ,  qui  eftoit  un  peu  efpagnolifé  en  ce 
temps  là  J'en  détourna  toujours  par  la  peur  qu'on  luy  faifoit 
d'un  fi  puiffànt  ennemy  qu'on  luy  reprefentoit  la  maifon 
d'Autriche.  C'efl:  pourquoy  Mondoucet,  rebuté  de  ce  co- 
fté  là,  avoit  mis  le  nom  de  Monfieur  en  avant  ;  &  la  Noue, 
qui  avoit  de  l'aiïcftion  pour  luy,&  qui  en  cela  fuivoit  encore 
la  pifte  de  l'Amiral,  entretenoit  à  cet  effe6l:  correfpondance 
avec  Mondoucet,  &  avec  les  connoilTànces  qu'il  avoit  faites 
en  ces  quartiers  là.  La  chofe  en  eftoit  venue  fi  avant  que 
Monfieur  avoit  efté  confeillé  d'y  enuoyer  premièrement  la 
Fougère,  pour  offrir  fa  perfonne  &  fes  moyens  aux  Eftats:  &z 
puis  quand  cela  eutfuccedé,  il  y  envoya  Antoine  de  Silly 
Rochepot,  &  Roch  de  Sorbiers  dit  les  Pruneaux,  pour  trai- 
ter avec  les  Seigneurs  du  pays,des  conditions  de  leur  allian- 
ce. La  Noue  donques,  la  retraitte  de  Monfieur  à  Angers  luy 
en  fourniiïànt  roccafionjl'alla  voir  pour  luy  donner  les  con- 
feils  qu'il  jugeoit  eftre  neceflaires.Mezeray  dit  que  trois  for- 
tes de  perfonnes  le  portoient  à  ce  defîèin.Qii^  ^^s  vrays  amis 
le  luy  confeilloient  pour  luy  aquerir  du  crédit  &  de  l'hon- 
neur, en  luy  mettant  les  armes  &  la  force  à  la  main.  Que 
fes  domeftiques  y  regardoient  à  leur  intereft  particulier, 
efperans  trouver  de  l'employ  &  de  l'avantage  dans  l'ac- 
croiflement  de  fa  grandeur.  Que  quelques  bons  François 
n'y  avoient  point  d  Autre  motif  quel  amour  de  leur  pat  rki  dont 
ils  voulaient  procurer  le  repos  par  lafeparation  des  deux  frères, 
qui  ne  fe  pouvaient  fupporter^  ^ par  l'éloignement  de  ces  gens  de 
fer  dont  nom  avons  des-ja  parlé  ,  qui  ne  fe  pouvoient pajfer  de 
guerres  civiles  ^  fi  on  ne  leur  en  fourntffoit  d étrangères.   Et  que 
quant  A  la  Nou'è  ^  il  y  travailloit  avec  de Ji  pures  intentions ,  que 

CMon- 


Seigneur  de  la  Noue.  247 

Mon  fie  ur  avoit  accoutumé  de  dire  qu'il  ne  cognoiffoit  que  liij  d'ho-- 
me  de  l?ienparmy  /es  Huguenots.  Si\ionCicuT:  em\  elle  un  eili- 
mateur  infaillible  de  la  vercujce  témoignage  auroit  eileaullî 
flétrilîant  pour  tout  le  refte  de  ceux  de  la  Religion ,  qu'il 
eftoit  honorable  pour  la  Noue.  Mais  pour  en  prononcer  de 
la  façon,  ilfaloit  avoir  une  tres-exaclc  connoiliance  des  per- 
fonnes ,  &pofIcderla  vertu  en  un  louverain  degré.  Quoy 
qu'ilenlbit,  il eft certain,  qu'en  cela,  comme  en  toutes  au- 
tres chofes ,  la  Noue  eftoit  abfolument  des-interefle ,  &  ne 
regardoit  qu'à  l'utilité  du  Public,  8c  à  l'avancement  de  ce 
Prince.  Il  fe  trouva  au  refte  beaucoup  de  difficultés  en  cette 
negatiation,  ôc  les  Pruneaux  en  efcrivoit  de  Mons  à  laNouë, 
une  lettre  qui  peut  fervir  à  l'éclairciflement  de  l'hiiloire. 
Monfieur  t  le  n^  ay  point  'voulu  faillir  de  vom  e fer  ire  ayant  fç  eu  21. 
quevofis  eftieTprés  de  Alonficigneur ^  pour  vom  faire  entendre] uiii 
partie  del'eftat  de  nos  ajf aires  en  ce  pays.  7{om  fommes  encore  i  ^'/S 
fur  attendre  une  entière  refolution  des  Ffiat s  généraux ,  ^  néan- 
moins fommes  aux  termes  que  vous  entendrez  amplement  par  le 
Sieur  de  la  Fougère.  De  ce  que  ten  aypu  apprendre ,  ilfemble  que 
les  grands  iicy  ne  défirent  d'y  en  avoir  qui  foient  pltis  queux,  ^ 
k  mon  advis  voudraient  tendre  a  leur  profit  particulier  \  Ce  que  je 
voy leur  eftre impoffîble,  a  caufe  de  leur  grande  légèreté^  ^  divi- 
fion  entreux^  tant  entre  les  grands  de  laNobleffè ,  que  le  peupk'y 
^  de  grands  foupçons  les  tins  contre  les  autres.,  (^  mefmespour 
le  fait  de  la  Religion.  Car  aucunes  villes  ont  déclaré  contre  le 
trait  té  fait  a  G  and ,  vouloir  Cexerice  de  la  Religion  reformée ,  ^ 
de  fait  font  prefcher  publtcquement .,  refoliu  de  n  enpaffcr  point  k 
moins.  Si  la  refolution  de  Aionfeigneur  eft  de  venir  en  ces  quar- 
tiers y  je  vomfupplie  autant  que  ie  puis.,  Monfieur.,  l'accompagner, 
pour  vous  dire  quefies  autant  dcfiré  de  tom.,je  dis  de  chacune  des 
religions jqu  hommequi y puifie  venir^ayanstom  une  très-grande 
confiance  en  vofre  vertu.AnJfy  quejefçay  que  la  créance  que  pren- 
dra en  vom  Monfieur  le  Prince  d'Orange  .fervir a  de  beaucoup  à 

favan" 


248  La  vie  de  François, 

I! avancement  de  ces  affaires  ^  m'ajfeurant  d'ailleurs  que  Mon* 
feigneur  voudra  maintenir  C tme  à'  l'entre  religion^  La  diligen^ 
ce  en  la  depefclje  dudit  Sienr  de  la  Fougère ,  m'empefchcra  de  vous 
faire  celle  cy plH'S  longue,  fuppliant  Dieu  é"c.  Il  le  prefentoit  en- 
core d'autres  obliiacles  à  ce  deflein.  Il  eftoit  fufpeift  à  la 
Reyne  d'Angleterre,  qui  croyant  qu'il  y  eufl:  bonne  intelli- 
gence entre  les  deux  freresjne  pouvoir  fupporter  en  fon  voy- 
linageunfi  grand  accroilîement  de  la  puillanccdes  Fran- 
çois. Cafimn*,  qui  eftoit  alors  en  ce  pays  là ,  eftoit  en  quel- 
que façon  fon  concurrent,  &  ne  defefperoit  pas  de  pouvoir 
eftre  choify  pour  le  Prince  de  ces  Provinces.  Le  Roy  fous 
main,  failbit  toutes  choies  poftibles  pour  traverfer  le  def^ 
fein  de  fon  frerc,  Ibit  fimplement  à  caufe  qu'il  le  haïft,  où 
qu'il  craignift  d'irriter  la  maiibn  d'Autriche,  ou  enfin  qu'il 
euft  quelque] aloufie  queMonfteur  parvinft  à  une  telle  gran- 
deur. Enfin  pourtant  les  intrigues  de  Mondoucet ,  6c  des 
autres  qui  le  ièrvoient  là,  les  bons  offices  de  la  Noue  ,  qui  en 
cfcrivoitfans  cefle  au  Prince  d'Orange,  &  à  Tes  autres  amis, 
&:le  bonheur  de  Monfieur,  s'il  euft  fçeu  s'y  maintenir ,  fi.ir- 
monterentcesempefchemens,  Refirent  qu'on  en  vint  à  la 
conclufion  de  cette  alliance.  Les  articles  en  furent  arreftez 
avec  luy,  qui  s' eftoit  avancé  jufques  à  Mons  en  Hainaut ,  Se 
fignés  le  10.  d' Aouft- ,  &  ils  fe  peuvent  voir  dans  l'hiftoire. 
En  mefme  temps  doncques  Monfieur  fit  voyage  aux  Pays- 
bas,  avec  d'ailez  belles  trouppes,  qu'il  avoit  levées  en  Fran- 
ce à  l'ayde  de  Tes  amis ,  &  de  la  Noué"  entre  les  autres,qui  l'y 
fervit  de  fon  crédit:  &  laReyne  mère,  comme  elle  fc  l' eftoit 
propofé,  s'en  alla  en  Guienne,  pour  mener  Marguerite  de 
France-de- Valois  au  Roy  de  Navarre  fon  mary .  Quand  à 
la  Noue,  ce  fut  aufly  en  cette  faifon  qu'il  s'en  alla  au  Pays- 
bas,  appelle  par  lesEftats  avec  des  conditions  honorables, 
pourlesfcrvirdefiperfonne  &de  fa  conduite  contre  leurs 
ennemis.  Ilvoyoit  la  paix  faite  en  France,  &  bien  qu'il 

s'y 


Seigneur  de  la  Noue.  149 

s'y  fîft  diverfes  infradions ,  il  efperoit  pourtant  que  tout 
s'accommoderoit ,  veu  l'inclination  que  le  Roy  témoignoit 
y  avoir,  &  que  le  voyage  de  la  Reyne  mère  en  Guienne ,  en 
lèroit  en  quelque  forte  le  ciment.  En  eftèiil  elle  avoit  char- 
ge du  Roy  ion  fils  d'entrer  en  conférence  avec  celuy  de 
Navarre,  &:dei:ontnbuer ce  qu'elle  pourroitpour  trouver 
avec  luy  quelque  bon  accommodemcnt.EtlcRoy  de  Na- 
varre luy  efcrivant  qu'il  cnuoy oit  en  Cour  pour  arrefterle 
temps  du  partcment  de  fa  femme ,  luy  mandoit  qu'il  efpe- 
roit que  ce  fcroit  le  lien  &  l'atTermillement  de  la  Paix.  La 
Noue  avoit  prefque  autant  d'affc£tion  pour  les  affaires  des 
Pays-bas  que  pour  celles  de  la  France ,  &  depuis  qu'il  avoit 
commencé:!  fe  dégoûter  extraordinairement  des  guerres 
civiles  de  cet  Eflat ,  n'eltant  pas  homme  à  demeurer  inutil- 
le  en  la  maifon,il  n'y  avoit  point  de  guerre  étrangère ,  en  la- 
quelle il  fervift  fi  volontairement  au  Public ,  qu'en  celle 
des  Eftats  contre  l'Efpagnol.  Quand  donc  ils  l'appellerent 
honorablement ,  pour>ell:re  leur  grand  Maréchal  de  Camp, 
il  s'y  en  alla  de  bon  cœur,  &:  s'y  rendit  à  peu  prés  au  mefmc 
temps  que  Monfieur  parut  avec  une  armée  fur  leur  frontiè- 
re. Arriué  qu'il  y  fût ,  il  fe  prefentaaux  Eftats ,  au  Prince 
d'Orange,  au  Conte  de  Boflu,au  Burgravede  Gand,qui 
l'avoient  appelle  comme  le  premier  capitaine  de  fon  temps ,  dit 
Isleteren,  0-  leplm  expérimenté  au  fait  de  la  guerre ,  &  fût  in- 
ftalé  en  fa  charge  avec  toute  forte  d'honneur.  La  première 
occafion  où  il  fe  trouva  fût  le  combat  où  la  garnifon  deLou- 
vain  fût  défaite.  l'Archiduc  Matthias,  Gouverneur  des 
Provinces  unies,  eftant  attaché  au  (iege  de  Nivelle,  le  Con- 
te de  Boffu,  la  Noue,  &  le  Viconte  de  Gand ,  menèrent 
l'armée  qu'ils  commandoient  du  cofbé  de  Louvain.  La  gar- 
nifon ,  qui  eftoit  forte ,  ne  pouvant  pas  endurer  que  ces 
trouppes  vinflent  faire  des  courfes  jufques  fur  fà  contréfcar- 
pe,  (brtit  en  bon  ordre,  &  leur  liura  le  combat.  Il  fût  afpre 

li  &: 


îfo  La  VIE  DE  François, 

&:opiniaftré  ,  mais  enfin  la  garnifon  fut  contrainte  de  plo- 
yer ,&  grand  nombre  de  foldats  eftans  demeurez  morts  fur 
le  champ,  elle  Te  retira  le  mieux  qu'elle  pût  avec  beaucoup 
de  defordre.  Le  Conte  de  Bollu  animé  de  ce  luccés,& 
croyant  qu'il  y  avoit  lieu  de  le  prévaloir  de  la  confternation 
des  habitans,  fut  en  volonté  d'alîieger  la  ville  ;  Mais  la 
Noué  luy  ayant  reprefenté  qu'ils  n'avoient  ny  pionniers 
pour  faire  des  tranchées,  ny  aifés  d'Artillerie  pour  les  baite- 
ries.,  il  abandonna  ce  defléin.  Peu  de  temps  après  ayant  re- 
mis leur  armée  en  campagne,  au  mefme  temps  que  le  Duc 
d'Anjou  tenoit  aiîiegé  le  Château  de  Bins ,  maifon  de  plai- 
fance  bâtie  par  Marie  Reyne  de  Hongrie ,  &  fœur  de  l'Em- 
pereur Charles-Quint ,  ils  tournèrent  vers  ces  quartiers  là, 
comme  s'ils  euflent  voulu  joindre  leurs  forces  avec  celles  du 
Duc.  Il  y  avoit  dans  ce  Château  f.  compagnies  d'infante- 
rie ,  que  Don  Diego  de  Gaone  commandoit,  qui  importu- 
noicnt  fort  l'alîiegeant,&  luy  donnoient  beaucoup  d' affai- 
res. La  Noué  eftant  venu  dans  fon  camp  pour  luy  rendre 
fes devoirs,  changea  la  difpofition  du  fiege,  &  ayant  fait 
faire  une  batterie  de  dix  pièces  de  Canon,  &  de  lo.  Cou- 
leurines,  qui  foudroierentle  mur,  &  fait  donner  un  ou  deux 
afïàuts ,  que  les  alliegez  foûtinrent  fort  vaillamment ,  enfin 
defefperez  d'avoir  du  fecours ,  ils  fe  rendirent  à  difcretion, 
k  14.  jour  du  fiege.  Mais  par  le  confeil  de  la  Noue,  la  vie 
fut  donnée  &  aux  foldats  &  aux  habitans.  En  ce  temps  là 
nafquit  à  Gand&  en  divers  autres  lieux  des  Pays  bas,  lafa- 
<5tion  qui  fe  nomma  les  CA'Ulcantens,  qui  prirent  pour  pré- 
texte de  leur  fbûlevement  contre  les  Eftats,  leur  mauvais 
gouvernement  &  l'alliance  avec  les  François.  Le  principal 
chef  de  ces  feditieux  eftoit  un  nommé  Imbife,  homme  am- 
bitieux &  audacieux ,  mais  qui  ayant  rendu  de  bons  fervi- 
ces  à  la  ville  de  Gand ,  s'y  eftoit  aquis  une  telle  autorité, 
qu'il  regnoit  abfolument  parmy  la  populace.  Il  avoit  àt^- 


Seigneur  de  la  Noue.  25't 

ja  foùlevé  une  fois  ce  peuple  contre  le  Prince  d'Orange, 
fous  ombre  qu'il  fouftroit  la  Mefîè  &  les  Ecclelîaftiques 
dansGandi  carilfailbitprofcilîond'vn  grand  zèle  pour  la 
Religion  reform  éc.  Et  le  Prince  par  fa  prudence  avoit  trou- 
vé moyen  de  Pappaifer.  Mais  cet  homme  inquiet  &  turbu- 
lent ,  ne  le  peut  tenir  aux  conditions  dePaix  qui  avoient  efté 
arrellées  entre  les  Reformés  &  les  Catholiques,  &  le9.de 
Mars  1^79  il  renouvellalafedition  plus  furieuiè  qu'aupa- 
ravant. Ilfefaifitdesbiens  desEcclefiaftiques,  il  abandon- 
nais Eglifcs,  les  Monaileres  &  les  abbayes ,  au  pillage  des 
gens  de  guerre  &  de  les  fe6lateurs:  en  un  mot  il  fît  un  defor- 
dre  épouvantable  &  dans  &  hors  la  ville  de  Gand.  La  Noué 
s'y  trouva  alors ,  avec  quelques  autres  perlbnnes  conlidera- 
bles,  qui  voulurent  fe  mettre  en  quelque  devoir  d'arrefter 
cette  fureur.  Mais  ny  le  refped:  de  fa  vertu ,  qui  eftoit  en 
admiration  à  tout  le  monde,  excepté  à  ces  infolens  ,  ny  l'au- 
torité que  luy  donnoit  fa  charge  de  grand  Maréchal  de 
Camp,  ne  fervirent  de  rien  envers  cet  homme  :  tellement 
que  la  Noue  fût  contraint  de  fe  retirer  de  nui6t.  Mais  ces 
gens ,  qui  eftoient  plus  forts  que  luy  entre  leurs  murailles, 
expérimentèrent  peu  de  temps  après  combien  il  valoir  à  la 
guerre.  Je  laiflèray  quantité  d'exploits  faits  pour  le  fervice 
des  Eftatsxomme  quand  eftant  allé  par  leur  ordre  avec  600 
chevaux  &  2000  hommes  de  pied  aux  environs  de  Graveli- 
nes,pour  fe  faire  fentir  à  la  Mothe ,  gouverneur  du  lieu ,  qui 
lesincommondoit,  ilfitledegaft  dans  la  Weft-Flandre ,  & 
y  prit  les  Forts  de  Linken  &:  de  Watenen.  Je  ne  diray  point 
commentil  entra  dans  lavalléedeCaflel  5  prit  la  ville  &  le 
château,  &  fortifiant  cette  place ,  mit  tout  le  pays  des  envi- 
rons en  l'obeiïîance  des  Eftats.  Je  me  contenteray  de  rap- 
porter quelques  unes  de  fes  plus  illuftres  actions ,  quand 
l'auray  premièrement  fiit  voir  au  Le£teur  la  part  qu'il 
prenoit  alors  aux  affaires  de  la  France.  A  prés  que  la  Reyne 

li  2  mère 


3^2  Lav^iedeFrançois, 

niere  eut  remis  la  fille  Marguerite  entre  les  mains  de  fou 
niary,  ce  qui  Te  fit  avec  beaucoup  de  dcmonftration  d'ami- 
tié ,&  de  carefles  réciproques,  il  falut parler  d'affiiires,  & 
voir  co mènent  on  pourroit  les  amener  à  quelque  railbnna- 
ble accommodement.    Le  Roy  de  Navarre  avoir  les  inté- 
rêts de  ceux  de  laReligioft ,  &  les  Tiens  à  protéger  :  la  Rey- 
ne,  ceux  du  Roy  &  des  Catholiques.  Et  comme  en  matière 
de  négociations,  c'eft  ordinairement  le  plus  fin  &  le  plus  pa- 
tient qui  en  emporte  l'honneur, elle  croyoit  avoir  en  cela  un 
graiidadvantage  fur  ce  jeune  Prince.  Outre  Ton  expérien- 
ce ,  &  Ion  efprit  profond  &  dillimulé ,  elle  avoir  encore  l'é- 
loquence de  Pibrac ,  dont  elle  pretendoit  fe  fervir  envers 
les  députés  des  Reformés,  tant  à  Montauban,  où  ils  s'aflem- 
blerent,  qu'à  Nerac,  où  la  conférence  fe  tcnoit.  De  fait,  cet 
homme  efloit  en  réputation  de  charmer  tous  ceux  à  qui  il 
avoit  affaire.  Elle  avoir  mefme  auprès  d'elle  une  autre  Ibrtc 
d'orateurs,  qui  perfuadent  par  les  yeux,  ayant  mené  là 
quelques  unes  des  belles  dames  de  la  Cour,  pour  donner 
danslaveuë  de  quelques  uns  des  jeunes  Seigneurs  qui  ap- 
prochoient  du  Roy  de  Navarre. Et  cette  forte  d'Argument 
aeluy  avoit  pas  mal  reùHi  en  quelques  autres  occa fions. 
Néanmoins ,  ces  artifices ,  &  l'inclination  que  ceux  de  la 
Religion  auoient  à  foupçonner  la  fmcerité  de  fa  conduite, 
leur  faifoit  dire  qu'elle  n'eftoit  allée  là  que  pour  les  trom- 
per, &  les  aufleres  d'entr'eux  ne  s'en  tenoient  que  plus  Ibi- 
gneufementRir  leurs  gardes.  D'autre  coflé  Pibrac  s'elf  oit 
entièrement  donné  à  la  Reyne  de  Navarre,  &  ne  faifoit  que 
ce  qu'elle  vouloit,  &  elle  irritée  contre  le  Roy  fon  frère, 
par  ce  qu'il  ne  l'aimoit  pas ,  détachoit  Pibrac  de  fes  in- 
terefts,  &le  tournoit  vers  ceux  du  Roy  de  Navarre.  Les 
Beautés  mefmes  ne  rendoient  pas  à  la  Reyne  mère  le  fervi- 
ce  qu'elleenavoitattendu,&favorifoient  fourdement  les 
inclinations  de  fa  fille.  De  forte  que  les  chofes  n'alloient  pas 

da 


Seigneur  de  la  Noue.  25*5 

du  tout  comme  elle  le  defiroit ,  elle  trainoit  la  conférence 
tant  qu'elle  pouvoit,  efperantjou  qu'elle  lafîèroitlesefprits, 
&  les  ameneroit  enfin  à  Ion  point,  où  que  le  temps  luy  pre- 
fenteroit  quelque  occalion  de  conclure  à  Ton  advantage. 
Enfin  pourtant ,  vers  la  fin  du  mois  de  Feurier ,  la  confisren- 1 57^ 
ce  le  termina  de  telle  façon,  que  les  députés  des  reformez 
en  remportèrent  quelque  contentement  dans  les  Provin- 
ces. Carplufieurs  articles  du  dernier  Edi^t  y  furent  inter- 
prétés &  eftendus  en  leur  faveur,  &  pour  lëureté  de  fon- 
exécution,  &  de  fon  entretenement,  on  leur  accorda  quel- 
ques places.  EnGuienneon  leur  donna  Bazas,  &  Figea, 
julques  au  mois  d' Aouft  en  fuivant.  En  Languedoc  ils  ob- 
tinrent Ravel,  Briatefbe,  Alais,  S.  Agrevc,  Bais,  Bagnols, 
Lumel,  Sommiercs,  Aiguermortes,8c  Gignacpourjufques 
au  mois  d'Oclobre.  Les  conditions  en  cftoicnt  qu'il  ny 
feroit  rien  innoué  contre  l'Edi£b,qu'on  ne  toucheroit  point- 
aux  fortifications,  &  qu'elles  feroient  gardées  par  des  gou- 
verneurs de  la  Religion,  nommés  par  le  Roy  de  Navarre, 
&aggréez  parla  Reyne  mère-  La  Noue ,  qur  avoit  par  fes 
railons  dilpofé  le  Roy  de  Navarre  à  ne  fe  montrer  pas  trop 
difficile  en  cet  adiuftement ,  loua  Dieu  quand  il  en  apprit 
le  fuccés,  qui  luy  fût  incontinent  mandé  en  Flandres.  Cro- 
yant donc  que  la  paix  eftoit  déformais  aucunement  afîèu- 
rée,  à  caufe  de  l'affection  que  le  Roy  y  témoignoit ,  &  qu'il 
fçavoit  bien  que  c'efloitdelà  que  dependoit  la  confervation 
de  l'autorité  de  fa  Majefté,  il  faifoit  eilat  que  de  long-temps 
il  n'y  auroit  de  guerre  qu'au  Pays-bas.  Mais  la  rupture  de  la 
paix  vint  d'où  on  ne  l'attendoit  pas.  Il  y  avoit  toûiours  eu 
beaucoup  de  mal  entendu  entre  le  Roy  &  fa  fœur,  la  Reyne 
de  Navarre.  Car  il  la  croyoit  eitre  la  confidente  de  Mon- 
fieur ,  la depofitaire  de  fesfecrets,  &enpartiela  fourcedc 
(ts  confeils:  ce  qui  n'eftoit  pas  fans  apparence.  Il  n' avoit  pas 
abfolument  ignoré  comme  elle  s'efl:oit  gouvernée  en  la 

li  3  confc- 


2^4  La  vie  db  François,^' 

conférence  deNerac5&  qu'elle  y  avoit  contrecarré  les  in- 
trigues de  fa  mère  au  préjudice  de  Tes  interefts.  En  un  mot 
il  la  haïflbit,  &  ce  qu'il  l'avoit  envoyée  à  Ion  mary,  ce 
n'eftoit  pas  tant  afin  qu'elle  fuft  avec  ion  mary,  que  par  ce 
qu'il  ne  la  pouvoir  foufFrir  à  la  Cour,  où  il  l'eperluadoit 
qu'elle  failbit  toujours  quelque  menée.  Pour  doncques 
luy  faire  dépit,  il  s'advifa d'une  eftrangechofe.  Stroilis'en 
alloit  à  la  Cour  du  Roy  de  Navarre,  rechercher  la  vefue  du 
Conte  de  Tende ,  qui  eftoit  là  avec  Ton  frère ,  le  Viconte  de 
Turenne.  En  partant  le  Roy  luy  donna  une  lettre  de  fa  part, 
qu'il  luy  ordonna  de  mettre  en  main  propre  du  Roy  de 
Navarre ,  à  qui  elle  s'addreflbit ,  &  par  laquelle  il  luy  don- 
noit  advis  de  quelques  mauvais  bruits  qui  couroient  des 
privautez  de  fa  femme  &  de  ce  Viconte.  Ce  Prince  géné- 
reux, &  qui  voyoit  bien  que  cela  ne  tendoit  qu'à  le  mettre 
en  mauvais  ménage  avec  tous  les  deux ,  leur  montra  la  let-  ■ 
tre,  8c  leur  témoigna  qu'il  ne  foupçonnoit  point  leur  fidéli- 
té :  mais  ce  procédé  duRoy  les  irrita  de  telle  façon ,  qu'ils 
n'eurent  point  de  repos  qu'ils  n'en  eulîent  témoigné  leur 
refîèntiment.  La  Reyne  de  Navarre  principalement ,  qui 
avoit  le  cœur  grand,  comme  Reyne ,  &  vindicatif,  comme 
femme,  &  à  qui  cela  eftoit  d'autant  plus  fenfible  qu'il  ve- 
noit  d'un  frercquidevoiteftre  protecteur  de  fon  honneur, 
&  de  laquelle  au  refte  la  réputation  n'eftoit  point  fi  pure, 
qu'elle  ne  fe  peuft  bien  imaginer  que  plufieurs  croiroienc 
cela ,  encore  qu'il  ne  fuft  pas ,  eftoit  outrée  de  colère ,  &  ne 
cherchoit  que  les  moyens  de  fe  vanger.  Elle  foufHoit  donc 
continuellement  aux  oreilles  de  fon  mary,  que  le  Roy  ne 
tafchojt  qu'à  le  ruyner,  &  que  fon  falut  eftoit  dans  les  armes; 
Elle  infpiroit  les  mefmes  fentimens  au  Viconte  deTurenne,' 
&aux  autres  jeunes  Seigneurs  qui  eftoient  en  cette  Cour  là. 
Elle  employoit  à  limitation  de  fa  mère,  les  jeunes  beautés 
qui  eftoient  alentour  d'elle ,  pour  rendre  fes  infpirations 

plus 


Seigneur  de  la  Noue.  25*^ 

plus  efficaces ,  méfiant  les  penfées  de  Mars  avec  les  galante- 
ries de  l'amour.  Enfin,  par  toutes  fortes  d'artifices,  elle 
mit  dans  leurs  efprits  une  telle  dilpofition  à  la  guerre ,  qu'il 
ne  leur  faloit  plus  qu'une  occalion.  Le  temps  en  prefentoit 
allez  de  plaulibles.  Le  Roy  redemandoit  les  places  >  &  le 
Roy  de  Navarre  ne  les  pouvoit  rendre  qu'à  grand  regret. 
Les  Catholiques  ligués  Failbient  toujours  quelque  mauvais 
tour  à  ceux  de  la  religion  pour  les  irriter,  &  pour  les  obliger 
à  fe  jetter  d'eux  meliiies  dans  les  combuftions  civiles.  Mon- 
fieur(^dela  Cour,  où  il eltoit revenu,^ fouffloit le  fi^utant 
qu'il  pouvoit,  &  incitoit  le  Roy  de  Navarre  à  prendre  les 
armesifoit  qu'il  le  fift  fimplement  de  hayne  contre  ion  frère, 
ou  par  quelque  confideration  d'interell.  La  Rcyne  mère 
ne  îaiibit  pas  femblant  de  s'en  nieller  :  mais  on  dilbit  qu'el- 
le vouloit  toujours  élire  nccelTàire ,  &  qu'elle  aimoit  les 
broùilleries,  pour  avoir  la  gloire  de  les  appaifer-Quand  donc 
on  vint  à  preller  la  reddition  des  places ,  &  que  les  habitans 
de  Figeac,  qui  elloient  prelque  tous  Catholiques ,  le  furent 
rendus  maiftres  de  leur  ville  en  l'abiemc  de  la  Meaulîè  leur 
gouverneur,  lefeu, qui s'eftoitjufques alors  tenu  couvert, 
éclatta,  &  le  communiqua  en  divers  lieux  avec  une  rapidité 
extrême.  Néanmoins  il  s'en  falut  beaucoup  qu'il  embrafaft 
univerlelement  tous  ceux  de  la  Religion.  Dans  les  Provin- 
ces que  l'on  peut  nommer  derarmées,perronne  ne  fe  remua, 
excepté  en  Picardie,  où  le  Prince  de  Condé  s'ellant  faify  de 
laFere,  plufieurs  Gentisliommes  fe  déclarèrent  pour  luy. 
En  Languedoc,  ceux  qui  compolbient  laChambre  my-par- 
tie,  s'oppoferentaux  deffeinsde  Châtillon,  qui  avoit  pris 
les  armes,  &  empefcherentlaplufpart  des  Eglifes  &  des  vil- 
les de  fe  déclarer.  Et  ce  qui  elloit  de  grande  conlequence 
en  ces  temps  là,laRochelle  attendit  à  prendre  party  jufques 
à  ce  qu  elle  euft  eu  l'advis  de  la  Noue.  On  luy  efcrivit  donc 
aux  Pays-bas,  &  luy  reprefenta-t'on  l'ellat  des  cJiofes  au 

vray. 


2j6  LaviedeFrançois, 

vray.  Sa  réponce  fût  qu'il  ne  croyoït  pas  cette  guerre  là 
juftcj&qu'iln'cftoicpasd'advisquela  Rochelle  s'y  eno-a- 
gailj  ce  qu'il  confirmoit  par  ces  railbns)  Que  de  quelques 
interefts  particuliers  il  ne  taloit  pas  faire  une  caufe  générale: 
Qu'encore  que  l'Edict  ne  fuft  exécuté  ponftuellement  en 
tout,  il  l'eftoitpourtant  en  laplus  grande  partie,  &que  ce 
qui  y  manquoit  le  pourroit  obtenir  avec  le  temps ,  &  ne 
meritoit  pas  qu'à  cette  occafion  l'on  fift  la  guerre.  Que  la 
reddition  des  places  eftoit  une  choie  promiiè  par  la  confé- 
rence de  Nerac,&:  que  partant  on  n'avoit  point  de  droit  de 
les  retenir.  Qu'en  les  retenant  on  jullifieroit  les  actions  de 
ceuxdontons'eftoit  filbuvent  plaint  qu'ils  ne  gardoient 
point  leur  parole,  &  qu'il  ny  avoir  point d'alîéurance aux 
traittésque  l'on  faifoit  avec  eux:  que  la  crainte  que  l'on 
avoit  qu'après  qu'elles  feroient  renciuës,  les  Eglilcs  iéroient 
expofées  à  de  nouvelles  perfecutions ,  ne  fuffilbit  pas  pour 
rendre  légitime  un  manquement  de  promeilé,  &  qu'il  ne 
faut  point  faire  d'injuftice  à  l'occalion  d'un  mal  qui  n'eft 
point  encore  arriué:  Qu'il  talloit  prévoir  cet  inconvénient 
avant  que  de  donner  là  parole^  &  qu'ayant  eilé  une  fois  don- 
née, il  la  faloit  tenir,  &  remettre  lésé  venemeiis  à  la  Provi- 
dence de  Dieu:  Enfin,  que  la  guerre  civile  efboit  un  11  grand 
mal,  &  qui  tiroit  après  loy  de  tels  inconveniens ,  qu'il  ne  s'y 
faloit  porter  que  quand  la  caufe  en  eftoit  abfolument  jufte, 
&  qu'elle  ne  pouvoiteftre  telle,  fi  elle  n'eftoit  d'une  inévi- 
table necelîité.  Ces  conliderations  affermirent  les  Roche- 
lois  dans  leur  repos,  &:  n'ayant  pas  elle  ignoré  d'où  ce  bon 
advis  leur  eftoit  venu,  tous  lesprudens  de  ce  temps  là,  tant 
d'une  que  d'autre  religion,  parloient  avec  admiration  de 
la  vertu  &:  delà  fagelTe  de  la  Noue.  En  ce  mefme  temps  le 
Roy  d'Efpagne  voulut  mettre  en  train  une  étrange  prati- 
que dans  ce  Royaume.  Don  lean  d'Autriche  l'avoir 
commencée  avec  Henry  de  Lorraine,  Duc  de  Guife.  Après 

la  mort 


Seigne-itr  de  la  Noue.  2^7 

îa  mort  de  Don  louantes  mémoires  en  ayans  elles  portés  en 
Eipagne  avecquc  Tes  autres  papiers ,  Philippes  fécond  en 
voulue  reprendre  les  erre  mens,  &  employa  le  Duc  de  Guife 
pour  dillribuer  Tes  promeflès  de  tous  les  coftés,  félon  l'hu- 
meur ôc  l'inclination  de  chacun.  Aux  Catholiques  Romains 
il  propofoit  la  reformation  del'Eftat:  &le  gouvernement 
du  Roy  Henri  III.  en  fourniflbk  la  matière.   A  ceux  de  la 
Religion  il  promcrtoit  la  liberté  de  leurs  exercices,  Se  de 
leur  alièurcr  leur  condition,  qui  fembloit  jufques  alors  avoir 
dépendu  de  leurs  ennemis.  Au  Roy  de  Navarre  ilfaifoit 
cfperer  de  grands  avanrages,  &  luy  en  avoir  fait  efcrire  par 
Beauvoir  la  Nocle ,  gentilhomme  de  condition  &  de  créan- 
ce prés  de  luy ,  &  entre  ceux  de  la  religion.  Et  dans  la  foi- 
bleiiè  en  laquelle  eftoit  alors  fon  parti,  ce  Prince  creut  qu'il 
ne  f\loit  pas  méprifer  une  ouverture  de  telle  im.portance. 
Car  il  avoit  l'Efpagneà  dos,  &  en  pouvoit  tirer  des  hommes 
&  de  l'argent  pour  relever  fes  atiaires.  Néanmoins  il  n'y 
voulut  rien  conclure  fans  Tadvis  de  la  Noue  &  du  PlelTis 
Mornay ,  qui  elloient  tous  deux  aux  Pays-bas ,  ce  dernier  y 
eftant  auffi  allé ,  tant  pour  les  affaires  du  Roy  de  Navarre, 
quepourferviràlacaufedela  religion,  en  une  faifon  en  la- 
quelle il  fe  voyoit  peu  utile  à  fa  patrie.  Leur  advis  que  le 
PleiTisMornay  drefl'a,  fût  tel:  Que  l'amitié  des  grands  Prin- 
ces ne  fe  doit  pas  negliger,mais  que  s'ils  vouloient  qu'on  les 
creuft  traitter  fincerement,  ils  fe  dévoient  adrefîer  direfte- 
ment  aux  chefs  du  parti  de  ceux  de  la  Religion,&  non  à  des 
particuliers  :  Que  la  caufe  de  ceux  de  la  Religion  elloit  fi 
bonne  d'elle-mefme,  qu'il  ne  la  faloit  ny  joindre  ny  mefler 
avec  aucune  autre  :  Enfin,  que  la  plus  mauvaife  paix  leur  va- 
loit  toujours  mieux  que  la  plus  avantageufe  guerre.   Ainfi 
pour  la  France,  la  Noué  confeilloit  la  Paix:  mais  quant  aux 
pays-bas  il  y  faifoit  la  guerre  à  outrance.  A  l'emboucheure 
de  la  grande  eau  de  TEfcaul  t,  qui  palîe  devant  Anvers,  il  y  a 

Kk  un 


258  La  vie  de  François, 

un  village  nommé  Villebrouckjou  les  Allemans,qui  eftoient 
au  fervicede  rEfpagnol,  commençoientà  faireun  fort  qui 
euft  tenu  en  llijetion  la  rivière  qui  va  d'Anvers  à  Bruflèlles. 
Pour  l'en  deliurer ,  laNouë,par  ordre  duPrince  d'Orange, 
s'achemina  de  ce  cofté  là  pour  les  attaquer.  Mais  eux  en 
ayans  efté  advertis,  n'attendirent  pas  ia  venue ,  &  luy  aban- 
donnèrent le  Fort,  qu'il  rnit  incontinant  en  boneftatde 
deffence  à  caulb  de  l'importance  du  lieu.  De  là  il  marcha 
vers  \Vervicke5Oi1  d' Alennes  l'un  des  chefs  des  mal-contens 
s'eftoit  retiré,  après  avoir  manqué  une  entreprife  fur  Cour- 
trayj&  perdu  Menin.  l'Eglife  de  Wervick,placedefenfable, 
eftoit  d'un  cofté  de  la  rivière  du  Lis  5  &  le  Château  de  l'au- 
tre,&  entre  deux  un  pont  de  communication  fort  commode 
&fortfeur.  En  chacune  de  fes  deux  places  il  y  avoir  deux 
compagnies  ,  bienrefolues  de  fedefténdre,  &  quifefioient 
en  l'avantage  du  lieu,&  en  l'efperance  d'un  prompt  fecotirs. 
La  Noué  donc  eftant  arrivé  là  le  1 2 .  de  Novembre  au  point 
du  jour,  fit  premièrement  aftieger  l'Eglife  par  fes  François, 
fur  qui  on  tiroit  furieufement,  tant  des  ouvertures  de  l'Egli- 
fe, que  des  feneftres  des  maifons  qui  eftoient  autour.  Mais 
cela  n'empefchapas  que  la  Noue  ayant  fait  prefenter  l'efca- 
lade  n'emportaft  de  force  la  place  le  mefme  jour  à  4.  heures 
après  midy.  Quarante  des  ennemis  y  furent  tuez  en  la  furie 
du  combat,&  i  fo  faits  prifonniers ,  entre  lefquels  eftoit  Ca- 
rondelet,  lieutenant  du  Conte  d'Egmont.  Ce  que  voyant 
ceux  qui  eftoient  dans  le  Château ,  ils  en  furent  fi  eftonnez 
qu'après  avoir  mis  le  feu  dans  la  place  le  mefme  jour ,  ils  fe 
retirèrent  à  Com.ines.  De  là,  pour  fuivre  fa  victoire ,  la 
Noue  pallà  les  Lis  avec  300  cheuaux ,  &  400  hommes  de 
pied  François,  &  s'achemina  vers  Hallewin,  où  les  mal-con- 
tens avoient  des  forces,  &  fon  intention  eftoit  feulement  de 
voir  s*il  ne  fe  prefenteroit  point  quelque  occafion  de  les  at- 
tirer au  combat;car  il  avoit  refolu  de  les  charger  s'il  les  trou- 

voit 


Seigneur  de  la  Noué*.  ifp 

voit  en  campagne.  Mais  comme  il  marçhoit  il  rencontra  en 
fon  chemin  deux  compagnies  de  Cavalerie ,  qui  eftoient  au 
Ducd'Arfcot,  &auContede  Lalain,  &  deux  autres  frai- 
chement  levées.  Les  ayant  un  peu  reconneuës  il  les  chargea 
fans  machander,&:  les  poufla  avec  tant  de  vigueur  &  de  re» 
folution,qu'il  les  tourna  en  fuite,  après  en  avoir  eftendu  une 
bonne  quantité  fur  la  place.  Lanouvelle  de  ce  combat  ayant 
eftéportéeàHallewinjlagarnifon  quiyeftoit,  mit  le  feu 
dans  fes  logemens  ,&  fe  retira  en  dihgence,  comme  firent 
aufli  celles  qui  eftoient  à  Waftenesj  &  en  divers  autres  lieux 
voyfins ,  tant  le  nom  de  la  Noue  donnoit  de  terreur  aux  en- 
nemis, &  de  courage  à  fes  gens,  qui  s'eftimoient  en  quelque 
façon  invincibles  fous  fa  conduite.  Et  icy  il  ne  faut  pas  ou- 
blier une  chofe  que  Phiftoire  a  remarquée  à  leur  honneur, 
&  à  fa  gloire.  Comme  il  eftoit  en  cette  expédition,  on  luy 
apporta  nouvelles  que  l'argent  deftiné  à  leur  payement 
eftoit  arrivé  à  Menin.  Il  les  aOembla  donc  pour  le  leur  dire> 
&  leur  offrit  de  les  y  mener ,  s'ils  defiroient  le  recevoir:  mais 
ils  luy  firent  la  plus  belle  réponce  qu'on  puifîe  ouïr  de  la 
bouche  de  gens  de  guerre.  OMonJieur ,  dirent-ils ,  ce  nejipas 
icy  le  temps  de  conter  de  l'argent  ;  mais  de  combatre ,  dr  de  faire 
de  belles  actions ,  é^  dignes  de  ceux  qui  ont  appris  la  vertu  fous 
votre  difcipltne.  En  effe6t  il  leur  avoit  tellement  infpiré  l*a- 
mour  du  vray  honneur  par  fon  exemple,  &  tellement  eflevé 
le  courage  par  fes  bons  fuccés,  que  fans  confideration  ny  de 
butin  ny  de  paye,  &  par  le  feulamourdela  vertu  militaire,ils 
fe  portoient  hardimêt  en  toutes  fortes  de  dangers,s'eftimans 
bien  heureux  d'y  eftre  conduits  par  un  fi  excellent  capitai- 
ne: &  c'eft  avec  très  bonne  raifon  que  ce  grand  Prefident  de 
Thou ,  en  fon  incomparable  hiftoire ,  parle  ainfi  de  luy  à 
cette  occafi on.  Certainement  la  France  ejloit  grandement  ob- 
ligée a  ceperfbnnage,  qui  pendant  que  les  autres  grands  du  Royau- 
mcy  é"  lis  autres  capitaines  de  fon  temps ,  foit  qnils  fu/fent  cor^ 

K  k  2  rompus 


2(jo  La  vie  de  François, 

rompui  par  les  vices  dufiecle^  ou  par  ceux  de  U  Cour  ;  diffamoient 
ï honneur  de  leur  nation,  confervoit  C'  matntenoit  fetd  U  gloire 
du  nom  l^rançols,(^  enfonpays^  Cfparmy  les  étrangers ,  par  l'in- 
nocence de  fa  vie, par  U  valeur  de  fa  perfonne ,  par  l  ohfcrvation 
exacte  de  la  difcipltne  militaire  j  ^  par  U  prudence  >  toutes  les- 
quelles  vert  m  efî  oient  en  luy  incomparables  cî'fans  fard.  Quel- 
que temps  après  les  mal-contcns  furprircnt  Courrray  -,  mais 
la  Noue  3  devenu  General  des  trouppes  des  Eftacs  par  la 
mort  du  Conte  de  BofÎLi3&  par  Telnme  en  laquelle  eftoit 
là  vertu ,  en  eut  bien  toft  conlolation.  Il  apprit  que  Philip- 
pes.  Conte  d'Egmont,  eftoit  àNienovenaveclàfemme, 
èc  là  bellc-mere,  Se  Ion  frère  Charles,  Icigneur  de  Noy elles, 
èc  quelques  autres  leigneurs  du  pays ,  &  qu'ils  ny  failbient 
pas  fort  bonne  garde.  Il  prit  donc  la  refolution  de  tenter 
quelque entrepriie  fur  cette  ville  là,  &s'cfiant,  pour  l'exé- 
cuter,  fortifHé  de  quelques  trouppes  Françoiies  nouvelle- 
ment arrivées  à  Dunkerk,  il  envoya  devant  de  Tourfy  & 
Mortagne  avec  quelques  compagnies  de  gens  de  pied ,  fon- 
der de  nuict  les  lieux  du  fofl'é  qui  fe  pouvoient  panera  gué, 
pour  aller  appliquer  les  échelles  contre  les  murailles  3  &  luy 
îuivit  de  prés  avec  fa  cavallerie  &  le  refte  dc^çis  trouppes. 
Ses  ordres  furent  fi  bien  fuivis,  &  il  les  preflà  de  telle  façon, 
que  fes  foldats  entrèrent  dans  la  ville  par  efcalade ,  &  ayant 
taillé  en  pièces  les  premiers  qui  fe  voulurent  mettre  en  def- 
fence  5  ils  fefaifirent  d'une  porte  par  où  luy  &fa  cavallerie 
entrèrent,  &  fe  rendirent  maiftres  de  la  place ,  nonobstant 
la  refiftance  de  quelques  uns.  Tout  cela  fe  iit  fi  prontement 
que  leConte  d'Egmont,qui  eftoit  en  fonlid,  n'en  eut  point 
denouvellefinon  quand  on  alla  pour  l'y  prendre,  &  qu'au 
bruit  qui  fe  faifoit  à  la  porte  de  fa  maifon ,  il  fe  leva  en  che- 
xnife,&fe  vint  prefenter  fur  le  haut  defon  efcalier.  Quand 
il  Vit  la  Noué  qui  montoit  il  demanda ,  Comment ,  Monfieur^ 
mes  gens  nom  ils  point  combattu? fi  ont  ^Monfieur  y  àiith.  Noue, 

mais 


Seigneur  de  la  Noue.  261 

mali  que  voulés  VÛU4  ?  Ce  font  des  traits  de  la  guerre.  Alors  le 
Conte  demanda  qu'on  fauvaft  l'honneur  des  femmes  &des 
filles  qui  eiloienten  famaifon.  Ce  que  la  Noue  luy  promit, 
&  ne  leur  fut  fait  aucun  mal ,  fmon  que  quelques  foldats 
cftans  entrez  dans  leurs  chambres  5  où  elles  eftoient  au  lia:, 
ils  prirent  leurs  colliers  de  perles,leurs  chaifncs ,  &  leurs  bra- 
celets, qui  eftoient  fur  leurs  toillettes.  Le  Conte  &  fon  frère 
furent  menés  prifonniersà  Ganddes  femmes,  parla  courtoi- 
fiede  la  Noue,  furent  mifes  en  liberté.  De  là  il  alla  ailicger 
Ingelmonfler,  Château  bâty  fur  la  Mandere ,  que  les  o;ens 
du  Roy  d'Efpagne  tenoient.  Ayant  fait  fcs  tranchées,  dref- 
fé  fa  batterie ,  &  commencé  à  battre  le  mur,  il  creut  qu'il  y 
pourroit  avoir  quelque  chofe  à  exécutera  Mile  s'y  on  alloit 
en  diligence. Et  de  fait  IcPlellisMornay  luy  avoir  communi- 
qué une  entrcprife  qu'il  y  avoit  conduite ,  &  luy  en  avoit 
laiflc  l'exécution.  Il  laiile  donc  au  fieo;e  fon  lieutenant 
nommé  JSiarquet,  &;avec  une  bonne  trouppe  de  gens  de 
pied  &  de  cheval,  il  fit  une  courfe  vers  l'Ifle ,  &:  pour  cela  il 
pafia  le  Lis.  Cependant  Philippes  de  Melun,  Viconte  de 
Gand,  qu'on  appelloitle  Marquis  de  RJsbourg,  &  qui  avoit 
changé  de  parti  depuis  que  la  Noue  eftoit  au  pays- bas ,  foit 
qu'il  euft  eii  ad  vis  de  cette  entreprife,  ou,  comme  il  y  a  plus 
d'apparence,  qu'il  vint  au  fecours  d'Ingelmonfter,  elloit 
venu  à  l'Ifle  avec  if  cornettes  d'Albanois,  &  quelques 
compagnies  de  gens  de  pied.  De  quoy  la  Noue  eflant  ad- 
verty,  il  voulut  retourner  en  dihgence  à  fon  fiege.  Pour 
repader  le  Lis  il  luy  faloit  faire  un  grand  tour ,  d'autant  que 
Courtray  n'edoit  pas  à  fa  dévotion  ,  &  parce  que  fon  infan- 
terie eftoit  fatiguée,  il  falut  qu'il  la  laiflaft  en  un  village  pro- 
che du  lieu  où  la  Mandere  fe  décharge  dans  le  Lis.  Arrivé 
qu'il  fut  en  fon  camp ,  il  donna  ordre  à  fon  Lieutenant  Mar- 
quer, qu'il  fift  rompre  le  pont  qu'il  avoit  fur  la  Mandere, 
afin  que  fi  le  Marquis  le  fuivoit,  il  euft  de  la  peine  à  la  paifer: 

Kk  3  .     c& 


262  La  vie  de  François, 

ce  que  Marquetne  fit  pas ,  &  lecontenta  d'y  faire  une  bar- 
ricade telle  qu'elle,  dont  il  commit  la  deffence  à  quelques 
uns  de  les  gens.  Cependant  le  Marquis  marchoit ,  &  ayant 
pafle  le  Lis  à  Courtray,  qui  eft  de  beaucoup  le  plus  court ,  il 
fit  telle  diligence  qu' il  arriua  à  ce  pont  peu  de  temps  après, 
&  l'ayant  trouvé  tout  entier,  il  charge  ceux  que  Marquer 
avoir  lailîes  à  la  gardc&les  ayant  mis  en  routeil  pafTe.Et  c'ell 
ainfi  que  l'Hilloire  le  raconte.  Mais  la  vérité  eft  que  ce  fut 
Ville-neuveCorment  leMeftre  deCamp  d'infanterie, qui  fut 
commandé  avec  Ion  régiment  pour  rompre  le  pont  &  pour 
garder  ce  paiîage.  Au  lieu  d'exécuter  cette  ordre,  il  lé  logea 
à  l'autre  bout  du  pont  ducofté  des  ennemis  ou  il  y  avoit 
quelques  mailbns  qui  luy  fervoient  contre  l'injure  du  temps 
qui  eftoit  fort  mauvais,  &  fe  côtenta  de  mettre  une  garde  fur 
le  pont,  eiperant  avoir  allez  de  loi  fi  r  pour  le  rompre  lorfque 
les  ennemis  paroiftroient.  Mais  il  fut  furpris  fans  le  pouvoir 
faire  5  &fes  geans  taillez  en  pièces.  Noue  voyant  que  fes 
ordres  avoient  eftés  fi  mal  fuiuis ,  6c  qu'il  avoit  le  Marquis 
fur  les  bras ,  ramalîe  autour  de  luy  6oo  hommes  de  pied ,  & 
deux  compagnies  de  Cavalerie,  avec  lefquels  il  le  foûtint 
vaillamment  au  commencement ,  en  attendant  le  reftede 
fbninfanterie  qu'il  avoit  laiffée  en  ce  Village,  &  pour  luy 
donner  plus  de  loyfir  de  venir,&  entretenir  le  combat  long- 
tempsjil  avoit  donné  ordre  àl'arquebuferieEfcolîbife,de  ne 
faire  pas  fa  décharge  tout  à  une  fois,  mais  de  tirer  les  uns 
après  les  autres ,  afin  que  les  premiers  qui  auroient  tiré  euf- 
fent  moyen  de  recharger.  Mais  encoi-e  en  cela  il  ne  fut  pas 
obéi:  les  Efcolïbis  ayant  tiré  chacun  leur  coup  le  plus  vifte 
qu'il  leur  fût  poflible,  &  fe  voyans  inégaux  en  nombre,  & 
l'ennemi  poullèr  vivement ,  lafcherent  le  pied  &  fe  retirè- 
rent. Il  ne  demeura  donc  avec  la  Noué  fur  le  champ  que  fa 
cavalerie  commandée  par  Odet  de  la  Nouë-Teligny ,  fon 
fils,jeunefeigneur  digne  d'une  fi  belle  &  fi  glorieufe  nail- 

fance. 


Seigneur  de  la  Noue.  26^ 

fance,  &:  quelques  compagnies  de  Tes  vieilles  trouppes  Fran- 
çoiles  5  réduites  à  1 2  ou  1 5  Ibldats  pour  chaque  compagnie, 
parce  que  les  autres  n'eftoient  pas  encore  revenues  ^  &  ces 
gens  là  tirent  un  merveilleux  devoir  autour  de  leur  General, 
qui  de  fa  part  faifoit  des  allions  admirables  de  valeur.  En- 
fin pourtant,  ils  furent  aufly  contraindls  de  ployer ,  de  forte 
que  la  Noue  voyant  les  afîan*es  defefperées ,  ordonna  à  ion 
fils  de  fe  fauver  avec  fa  cavallerie  ,  &  luy  en  combattant 
toujours  vaillamment  fe  retira  au  Canon- parce  que  lî  fou 
infanterie  venoit  tandis  qu'il  foûtiendroit  là  le  dernier  ef- 
fort des  ennemis,  il  pourroit  rétablir  le  combat:  &  s'il  faloit 
périr,  c'eft oit  là  le  lieu  où  un  vray  homme  d'honneur  doit 
laiiler  fa  vie  après  fa  défaite,  d'autant  que  c'eft  le  dernier  re- 
tranchement, &  que  la  perte  de  l'artillerie  eff  la  plus  certai- 
ne marque  de  l'entière  vi£boire  de  l'ennemi.  Il  fit  donc  en- 
core là  divers  aâ:es  d'une  valeur  extraordinaire,  &:  enfin, 
enveloppé  de  touttes  parts,  &  avec  luy  Marquet ,  &  quel- 
ques Gentishommes  de  fa  fuite,  il  fiitcontraint  de  le  rendre 
prifonnier.  Là  le  Marquis  de  Risbourg  fouilla  l'honneur 
de  fa  vi£Voire,  &  la  louange  qu'il  avoit  aquife  d'avoir ,  com^ 
me  dit  le  Cardinal  Bentivoglio ,  privé  les  ennemis  du  plm 
grand  chef  de  guerre  quils  eti(fent ,  par  la  façon  de  laquelle  il 
traitta  fon  prifonnier.  Car  au  lieu  que  fa  vertu  luy  devoit 
eri"re  en  vénération ,  &  que  d'ailleurs  la  parenté  qui  effoit 
entr'eux  luy  devoit  donner  quelque  tendrefîè  pour  luy,  &: 
qu'il  fe  devoit  fouvenir  qu'il  avoit  effé  l'un  de  ceux  qui 
l'avoientfolicité  de  s'en  aller  au  pays-bas,  il  eut  la  cruauté 
de  faire  comme  de  fang  froid ,  tuer  devant  {ç:s  yeux,  &  par 
maniere  de  dire  entre  fes  bras ,  plufieurs  de  fes  gentishom^ 
mes,  &:deleliurer  quant  à  luy  entre  les  mains  du  Duc  de 
Parme ,  fçachant  bien  que  quand  il  feroit  prifonnier  du  Roy 
d'Efpagne,  il  ne  fortiroit  pas  ayfement  de  captivité.  On 
donna  donc  à  l'imprudence  de  Marquet  &  de  Ville-neuve 

Cor- 


2^4  La  vie  de  François, 

Cormcnt  tout  le  blâme  de  cette  défaite  >  mais  on  imputa  à 
l'envie  que  le  Marquis  portoit  à  la  réputation  de  ce  grand 
homme,  la  dureté  de  ce  traitement.  Car  il  ne  pouvoit  fup- 
portcr  qu'on  ne  parlafl:  que  de  la  Noue ,  &  celuy  qu'il  avoit 
autresi'ois aimé  &  ellimé  à  l'heure  qu'il  eftoit  ablènt,  luy 
devint,  quand  ils  feurentprés  l'un  de  l'autre,  unobiet  de 
haine  &d'averfion,  par  l'éclat  extraordinaire  de  iés  gran- 
des qualitez.  C'ell  pourtant  un  vice  lâche  que  l'envie,  & 
encore  pour  le  moins  aufly  imprudent.  Car  quelque  chofe 
qui  arrive  à  un  homme  véritablement  vertueux ,  il  fe  main- 
tient toujours  lëmblable  à  luy  meime ,  &  donne  en  l' une  & 
en  l'autre  fortune,  matière  de  chagrin  à  Tes  envieux:  Et  bien 
que  dans  les  bons  fuccés ,  &  dans  l'autorité  du  commande- 
ment ,  la  Noué  euft  toujours  paru  un  très-grand  homme  de 
guerre ,  je  croy  pourtant  qu'ilne  luy  arriva  jamais  rien  dont 
il  tiraft  tant  de  gloire,  que  de  la  difgrace  de  cet  accident: 
non  feulement  parce  qu'il  le  fupporta  con Raniment  &c 
chreftiennement,  &  avec  une  exemplaire  modération  d'ef- 
prit,  mais  encore ,  parce  que  la  longueur  de  fa  prifon ,  &  les 
conditions  qu'on  luy  impofa  pour  en  for  tir,  montrèrent  que 
ià  vertu  eftoit  formidable  à  la  puiflànce  d'Efpagne. 

Le  Marquis  de  Risbourg  avant  obtenu  cette  viftoire ,  il 
en  ût  la  plus  grande  parade  qu'il  piit,&:  mena  fon  prifonnier 
comme  en  une  eipece  de  triom.phe ,  ù  Mons,  où  efboit  le 
Duc  de  Parme.  Ce  Prince  qui  avoit  Tame  genereufe,  &  qui 
fçavoit  edimer  la  vertu  par  tout  oii  elle  fe  rencontroit ,  ré- 
cent d'abord  la  Noué  avec  beaucoup  de  civiUté,  Se  le  traitta 
honorablement,  &  avec  demonilration  d'cilime  &  de  bien- 
veillance. Et  fi  en  cette  occurrence  il  n'euft  eu  à  dépendre 
que  de  fes  propres  inclinations ,  la  Noue  euft  toujours  fans 
douteeûàfeloùerdefa  courtoifie.  Mais  il  avoit  à  rendre 
conte  de  fa  conduite  au  Roy  Philippcs ,  &  à  fuivre  fcs  mou- 
vemens,  Il  luy  écrivit  donc  une  lettre  qui  eft  ainfi  rappor- 
tée 


Seigneur  de  la  Noue.  i6f 

tée  par  Famianus  Strada.  Sire^  aujfy  to/fqtte  U  Noué  fut  tombé  du 
entre  mes  mams\  d'autant  que  ceft  un  homme  qui  a  'violé  le  fer-  26 
mentfou6  lafoy  duquel  il  eji oit ^  avec  plujîeurs  autres  ^forti  de  U  de 
ville  de  CMons ,  quand  le  Duc  dAlbe  la  prit ,  de  ne  porter  jamais  Juin 
les  armes  contre  le  Roy  d'Ejpagne'y  que  par  tout  il  a  ejié  chef  i^%o 
^  de  thercfie  (sr  des  hérétique s\  (jr  que  nommément  il  s' ejl  fait  le 
portc-enfeigne  é'  leprofeéleur  des  rebelles  des  Pays-bas;  confde^ 
tant  en  moy  mefmc  qucfoit  qu  on  ait  égard  a  fa  clairvoyance  ^ 
fagacité  naturelle  ^  ou  qu  on  regarde  a  l'expérience  quil  a  aquife 
pour  avoir  eflé  perpétuellement  employé  dans  les  diffen fions  civiles  y 
il  a  en  luy  tous  les  moyens  qui  peuvent  ejire  en  un  homme ,  d'en- 
tretenir cr  du  confeilé'  de  la  main  une  longue  guerre  contreDieu^ 
^  contre  votre  Majejîé  ;  je  me  refoUts ,  en  luy  fatfant  foujfrir  le 
fupplice  qu  il  a  mérité  y  d'apprendre  à  toutes  fortes  d'étrangers ,  a 
ne fe  donner  point  a  l' advenir  a  loage,  pour  porter  ^  pour  épandre 
dansies  provinces  des  autres ,  les  flambeaux  du  trouble  S"  de  U 
fedition  :  O'  mon  intention  efioit  d exécuter  cela  prontement , 
avant  que  votre  Majeflé  eufl  eu  le  loyfir  de  donner  fes  ordres , 
ûfin  que  tout  le  monde  fçeuft  que  c  aurait  efépar  une  refolutionpri- 
fe  aux  Tays  bas^  (jr  non  par  votre  commandement .  Car  je  fuis 
de  cette  opinion^  que  fefi  le  devoir  d'unf  délie  ferviteur, d'attirer 
fur  foy  la  hayne  qui  peut  naitre  des  peines ,  des  chktimens ,  ^  des 
rebuts ,  ^ garent ir a'infifon  T rince  du  blkm^  qu'il  en  pour r oit 
encourir:  mais  de  luy  laiffer  toute  entière  à  recuillir  la  loiiange  des 
bienfaits  o'  de  la  diftribution  des  grac£S.  CMais  après  avoir 
pen féaux  fuit  tes  de  cette  affaire,  &  prévoyant  certainement  ce 
qui  en  arriverait  au  Conte  d'Egmont ,  c^  au  Seigneur  de  Selles j 
Noir  car  mes ,  ^  à  quelques  autres  perfonnages  tres-f délies  (^ 
tres-affeéliotineTa  votre  fer  vice,  aufquels  il  efl  arrivé  par  mal- 
heur dejlre  faits  prifonniers  par  les  ennemis  ^  à*  deflre  maint e-» 
nant  entre  les  mains  du  Prince  d  Or  ange ,  &  dont  lesparens ,  per- 
fonnes  de  condition ,  mèneraient  indubitablement  beaucoup  de 
hriéitjsils  ejl oient  traitez  rigonreufement  ;  tay  creu  plm  a  propos 

Ll  de 


î66  La  vie  dï  François, 

de  ne  prendre  f^otnt  derefolution  en  cette  occafion  ,Jînon  celle  qttf 
'votre  OMâjefiémefera  la  faveur  de  me  fugeerer.   Cependant  ^ 
ayant  a  me  tranfporter  dans  peu  de  temps  k  Namur ,  t'y  meneray 
ce  prifonmer  avec  moy^poiéY  le  faire  traduire  deùau  château  de 
Lirn bourg,  é'  le  donner  en  garde  à  Gafpar  de  Robles^  Seigneur  de 
Billy  5  à  la  jidclité  duquel  nom  pouvons  entre  tous  autres  com- 
mettre le  ofutl  plaira  a  vofîre  A-faiefté  d'en  ordonner.  Le  fille  de 
cette  lettre cftoit  accommodé  à  l'humeur  de  laCour  d'Efpa- 
gne  :  mais  le  deifein  de  celuy  qui  l'efcrivoit,  eftoit  de  fauver 
la  vie  à  Ton  priibnnier  -,  &  le  fuccés  y  répondit  :  car  le  Roy 
Philippe  fe  trouvant  en  peine  en  cette  deUberationjfit  com- 
me il  avoit  accoutumé  de  faire  en  toutes  choies  douteufes, 
où  en  ne  déterminant  rien  du  tout,  il  aimoit  mieux  lailler  à 
ceux  qui  gouvernoient  fes  afrairesjle  hazard  du  blâme  ou  dé 
la  louange  quipouvoitrefulterde  l'événement.  Il  fe  con- 
tenta donc  d'elcrirc  au  Prince  de  Parme ,  que  de  fa  part ,  & 
en  Ton  nom,  il  félicitait  leMarquis  de  Risbourgde  fa  vidboi- 
rc5&:  qu'il  luy  promift  qu*cn  temps  &  lieu,iire.{buviendroit 
de  fa  vertu.  Mais  quant  à  ce  qui  concernoit  la  Noue ,  il  n'y 
repondit  pas  un  feulmot.  Le  prifonnier  fût  donc  mené  à 
i'Imbourg,  &:  mis  entre  les  mains  du  gouverneur  du  Châ- 
teau, avec  recommandation  d'en  faire  une  eftroite  &  feure 
garde.  Et  j  ufques  là  il  n' avoit  point  de  fu  jet  de  fe  plaindre.. 
Car  outre  qu'il  efl  permis  de  veiller  fur  fes  prifonniers ,  de 
peur  que  l'amour  de  la  liberté  ne  leur  face  cntreprédre  quel- 
que chofe,  &  que  d'ailleurs  il  y  va  de  l' honneur  de  ceux  à  qui 
on  les  a  baillez  en  garde,  d'en  rendre  bon  conte  à  celuy  qui 
les  leur  acommis,ce  prifonnier  icy  eftoit  merveilleufement 
redouté  5  à  caufe  de  fa  valeur  &  de  fon  expérience  extraor- 
dinaire au  fait  de  la  guerre.  Mais  véritablement  le  traite- 
ment qu'ils  luy  firent,  montre  qu'outre  la  crainte  qu'on 
avoit  de  luy,  il  y  avoit  une  haine  extrême  contre  fa  perfon- 
nej  foit  que  l'ordre  en  fuft  fecretement  venu  d'Efpagne,  ou 

que 


Seigneur  de  la  Noue.  î6j 

que  cela  fe  fifl  par  le  commandement  de  laCour  d' ArtoisjOit 
eftoit  le  Cardmal  Granvelle ,  &  divers  autres  Mmiftres  du 
Royd'Efpagne  aux  Pays  bas.  La  Noue  fût  mis  dans  une 
tour  qui  reflembloit  plùtofl  une  baflè  fofle  deftinée  à  garder 
des  criminels  pour  le  jour  du  dernier  fupplice,  qu'un  lieu 
propre  à  loger  des  gens  de  condition  &  d'honneur,  à  qui 
l'on  ne  peut  rien  reprocher  fmon  que  le  fort  des  armes  ne 
leur  apasefté  favorable.  Elle  eftoit  profonde  &  non  carre- 
iée,  &  ouverte  par  le  haut  au  milieu  de  la  couverture:  & 
comme  elle  ne  nroit  jour  que  de  là,  auily  reçevoit  elle  parle 
mefme  endroit  la  pluye ,  qui  detrempoit  la  terre  dans  le 
fond  :  de  forte  qu'il  n'y  avoit  rien  de  icc,  ny  qui  fuft  à  cou- 
vert de  celte  injure  de  l'air,  finon  vers  les  coftez  de  la  tour, 
où  on  luy  dreilà  fon  li6t ,  &  celuy  de  fon  vallet  de  chambre. 
Là  on  luy  portoit  tous  les  jours  aux  heures  accoutumées ,  ce 
qui  eftoit  neceftàire  pour  ià  nourriture,  qu'on  luy  vcndoit 
bien  chèrement  ;  &  ne  luy  permettoit-on  point  de  fortir 
pour  prendre  l'air-,  de  forte  que  celuy  qu'il  refpiroit  conti- 
nuellement ,  eftoit  reclus ,  humide ,  &  mal  fain ,  comme  s'il 
cuftefté  dans  une  cloaque.  Bien  qu'il  fuft  homme  conftant 
&  véritablement  magnanime ,  il  eft  néanmoins  certain  que 
d'abord  ce  traitement  luy  fut  fenfible ,  &:  i'ay  veu  diverfes 
lettres  de  luy  à  fa  femme ,  où  il  s'en  plaignoit ,  difoit  qu'on 
agiftbit  envers  luy  ,  non  pas  comme  envers  un  gentil'hom- 
me  d'honneur,  pris  les  armes  à  la  main ,  &  qui  mérite  quel- 
que courtoifie  de  la  part  du  viftorieux-,  non  pas  comme  de 
Chreftienà  Chreftien,  qui  doit  expérimenter, mefmes  de  la 
part  de  fes  ennemis  la  bonté  &  la  charité  à  laquelle  le  Chri- 
ftianifme  nous  forme-,non  pas  mefme  comme  les  Chreftiens 
en  ufent  envers  les  Turcs,  par  ce  queDom  Jouan  d'Autri- 
che avoit  traité  beaucoup  plus  humainement  ceux  qu'il 
avoit  pris  à  Lepante^  mais  comme  des  juges  rigoureux  en- 
vers d'infomes  criminels,  ou  comme  les  barbares  6c  les  bru- 

Ll  2  taux 


26S  La  vie  de  François, 

taux  traitrcnt  &  gourmandent  les  pauvres  beftes.  Néan- 
moins Tes  plaintes  ne  vont  jamais  plus  avant.  Toujours  il  les 
fait  lans  chi^grinj  lans  depit,  iàns  imprécations  contre  Tes  en- 
nemisj  comme  r nii patience  &  la  colère  y  emportent  quel- 
ques fois-,  &  ce  qu'il  dit,  il  le  dit  avec  une  merveilleufc  mo- 
dération d'eljprit,  &c  des  paroles  de  pieté,  &  des  confolations 
à  ia  femme  pour  adoucir  l'ennuy  qu'elle  pouvoit  prendre 
de  ce  malheureux  ellat;  &  melle  tout  cela  de  prières  à  Dieu, 
à  ce  qu'il  luy  pleuil:  de  pardonner  à  ceux  qui  le  malmenoient 
delaibrte:  IVîaislifon  ei'prit  eftoit  invulnérable  à  cette  ca-- 
lamité,  fon  corps  enfin  n'en  fût  pas  de  mefme.  Il  eftoit  af- 
fez  robufte  de  Ion  naturel ,  &  d'un  tempérament  militairc> 
de  forte  qu'il  refifta  quelque  temps  à  toutes  ces  incommo- 
dités. Laforcedefonefprit  ayda  à  le  foûtenir  allez  long-, 
temps  •,&  les  premières  &  légères  indifpofitions  dont  il  fut 
accueilli,  furent  fupportées  par  luy  fi  doucement ,  qu'à  pei- 
ne en  donna-t'il  connoiflance  ;  mais  cnfia  elles  s'accreurent 
à  tel  point  qu'elles  devinrent  comme  infupportables.  Outre 
les  lïeures  donCil  fut  attaqué  diverfes  fois,  &  qui  revenoient 
de  temps  en  temps,il  avoit  une  continuelle  douleur  de  tefte,. 
une  Euxion  fur  l'efpine  du  dos,  qui  le  travailloit  incellàm- 
ment  en  quelque  pofture  qu'il  fepeuft  mettre,  une  grande 
foiblcfléàlaveuëàcaufe  de  l'humidité  de  fon  cerveau  qui 
luy  diftiloit  fur  les  yeux ,  &  une  telle  foibleflë ,  qu'il  fût  plu- 
fieurs  mois  en  cette  miferable  demeure  qu'à  peine  pouvoir 
il  marcher.  La  douceur  de  fçs  mœurs,  la  patience  invincible 
qu'il  faifoit  paroiftre  en  une  fi  lamentable  occafion,  &fa> 
converfation  charmante  ,  dans  laquelle  on  apprenoit  une 
infinité  de  belles  chofes  qu'il  avoit  ou  faites  ou  veuè's  ou 
remarquées  dans  l'hiftoire,  qu'il  lifoic  avec  autantd'aflîdui-. 
té  qu'aucun  homme  de  fa  profeflion,  adoucirent  inconti- 
nanrceluy  qui  commandoit  dans  Limbourg,  die  forte  que 
horslçlieii,  oùilluy  eftoit  exprelTément  ordonné  de  le  re- 
tenir,, 


Seigneur  de  la  Noue.  269 

tenir  5  il  luy  fit,  quelques  mois  pafles,  un  traittement  plus 
fauorable.  Car  il  luy  permit  d'avoir  des  remèdes  pour  les 
indirpofitions,  &  lailla  entrer  dans  fa  tour  unChirurgien  qui 
luy  appliqua  un  fetonàlanucqueducoliil  ii'empelcha  pas 
qu'on  ne  luy  portaft  des  eaux  de  Spa,  dont  les  Médecins  di- 
loient  que  l'ulagcluy  pouvoit  eflre  falutaire,  &  fouffrit  qu'il 
Ibrtill  quelques  fois,  comme  de  quinze  jours  en  quinze 
jours,  pour  prendre  l'air  dans  les  jardins ,  &  fur  les  elplana- 
des  de  la  forterefic.  Et  poui  le  lieu  mefme,il  y  apporta,quoy 
que  ce  fût  long  temps  après,  quelque  petit  amendements 
Car  il  fit  boucher  l'ouverture  d'enhaut ,  pour  empefcher  la 
pluyed'y  entrer,  &  fit  faire  une  petite  feneftrc  dans  la.  mu- 
raille, pour  tirer  du  jour  par  là,  &  dans  la  rigueur  extrême 
qu'illuytenoit par  commandement,  il  niella  tout  ce  qu'il 
peut  de  bonscrlets  de  la  civilité  &  humanité  naturelle.  Vray 
eft  qu'outre  les  qualités  perfonnellesdclaNoué,  qui  obli- 
goient  ce  gentirhommeàen  ufer  de  la  tùçon ,  fon  prifon- 
nier  avoir  le  foin  d'entretenir  la  bonne  volonté  par  toutes 
fortes  d'artifices.  Il  luy  faifoit  efcrire  par  des  gens  de  condit 
tion,qui  luy  temoignoient  qu'ils  Luy  auroient  cie  l'obligation 
fi,,  ibn  honneur  fauf,  il  fe  comportoit  gracieufement  enuers 
la  Noue:  &  ayant  remarqué  qu'il  ay  moit  la  chafié ,  il  luy  fair 
foit  venir  des  chiens  du  fonds  mefme  de  la  Bretagne,,^:  em* 
ployoit  des  amis  pour  luy  en  faire  avoir  de  la  race  de  ceux, 
du  Roy.  Il  luy  donnoit  tantofi:deux  mulets  pour  fon  baga- 
ge, tantoli  une  hacquenée  blanche  pour  fa  femme ,  &  tan- 
toftquelqu' autre  prefent:  &  donnoit  ordre  que  tous  les  ans 
on  luy  envoyait  quelque  pièce  de  bon  viil  nouveau  du  Plef- 
fis  les  Tournelles,mailbn  où  fa  femme  demcuroit  ordinaii'e- 
ment  auprès  de  Paris,  tant  pour  la  table  du  gouverneur,  que 
pour  celle  d'un  nommé  de  Monceaux,  qui  avoir  quelque 
commandement  dans  la  place,  &  avec  lequel  il  avoitfaic 
quelque  liaifon  d'amitié.  Et  tout  cela  luy  avoit  tellement- 

Ll  3  acquisi 


î/o  La  vie  de  François, 

acquis  leurs  aftedions,  qu'en  foixante  &dix  ou  80.  lettres 
que  i'ay  veuës  efcrites  de  (a  main  dans  fa  prifon,  il  y  en  a  30. 
ou  40.  où  il  le  loue  de  leur  bonté,  &  proteile  qu'il  en  aura 
Ibuvcnance.  Et  de  fait ,  ce  gouverneur  fit  tant  envers  le 
Prince  de  Parme  &  laCour  d'Artois,  qu'il  obtint  lapermil^ 
fiondc  faire  manger  la  Noue  à  fa  table,  &  de  le  prendre 
pour  cet  effeft  en  penfion  luy  &  Ces  gens  à  douze  cens  efcus 
par  an.  Mais  il  faloit  qu'après  le  repas  il  retournafl:  inconti- 
nant  en  fa  tour,  &  qu'il  y  paflàft  la  plus  part  du  jour  &  toute 
lanuift,  nonobftant  l'incommodité  de  fa  fanté,  qui,  s'il 
n'eftoit  malade  tout  à  fait ,  edoit  toiijours  fort  languifîànte. 
Encore  arrivoit-il  à  toute  heure  quelque  chofe  qui  le  faifoit 
reiîèrrerpluseftroitement,  &qui  obligoit  mefme  le  gou- 
verneur, quelque  bonne  volonté  qu'il  euftpour  luy,  à  luy 
tenir  un  peu  plus  de  rigueur  ,&  à  luy  redoubler  fes  gardes. 
Tantoft  fes ennemis  faifoient  courir  le  bruit  qu'il  avoit  ef- 
fayédes'évader,  en  corrompant  ceux  qui  eftoicnt  autour 
de  luy:  ce  qui  faifoit  murmurer  les  Efpagnols,  &  nommé- 
ment en  la  Cour  d'Artois,  d'où  il  venoit  incontinent  des 
ordres  flcheux,  que  néanmoins  le  gouverneur  eftoit  obli- 
gé de  fuiure.  Ettoutesfoisileftoit  fi  éloigné  de  ces  prati- 
ques là,  que  dans  quelcune  des  lettres  qu'il  écrit  à  fa  fem- 
me, il  dit  que  s'il  avoit  trouvé  la  porte  de  la  prifon  ouverte, 
iln'envoudroitpas  fortir  s'il  en  demeuroit  quelque  tache 
fur  fa  réputation,  ou  fur  l'honneur  de  ceux  de  qui  il  avoit  rc- 
çeudela  courtoifie.  Tantoft  on  difoit  que  fa  femme  avoit 
formé  une  entreprife  de  faire  par  fes  amis  enlever  celle  de  ce 
gouverneur,en  un  voyage  qu'elle  fe  propofoit  de  faire  àSpa^ 
&  c'eftoit  au  pauvre  prifonnier  à  détromper  ceux  que  ces 
bruits  avoient  irritez ,  &  à  regagner  leurs  bonnes  grâces. Ce 
qu'il  faifoit  enfin  à  la  vérité,  mais  ce  n'eftoit  pas  fans  peine 
pourtant,  ny  fans  expérimenter  en  fon  traitement,  que  ces 
impoftures  avoient  fait  quelque  impreflion  fur  leurs  efprits. 
.        .  C^eft 


Seigneur,  de  xa  Noue.  271 

C*e(l:  pourquoy  il  exliortoit  avec  un  foin  merveilleux  ùl 
femme  &  fon  fils,  non  feulement  de  ne  rien  attenter  de  tel, 
parce  qu'indubitablement  ce  feroit  le  ruyner  >  &  le  mettre 
dans  un  péril  inévitable  de  perdre  fa  tefte  iur  un  échaftaut, 
mais  d'en  éviter  j  ulques  aux  moindres  apparences.  Tantoft 
il  venoit  au  Prince  de  Parme  quelque  nouvelle  que  le  Con- 
te d'Egmont ,  ôc  les  autres  pnfonniers  qui  elloient  avec  luy 
cntreles  mains  des  Eftats,  elloient  ferrez  en  des  cases ,  ou 
tenus  entre  quatre  meurailles  à  découvert,  expofés  à  toutes 
les  injures  de  l'air,  ou  mal  traittés  par  leurs  gardes ,  &  qu'on 
leur  faifoit  endurer  mille  mifcres  ôcfouffrir  mille  indignités. 
Et  parce  qu'encore  que  cela  ne  fiit  pas  vray  ,  fi  eft- ce  qu'il 
n'elloit  pas  abfolument  fans  quelque  efpece  de  fondement, 
les  ennemis  de  la  Noue  fe  le  pcrfuadoient  volontiers,  afin 
d'avoir  fujet  d'en  exercer  les  repreiailles  en  fa  perfonne» 
C'ell  pourquoy  il  écrivoit  fms  celle  à  fa  femme,  à  fon  fils,  à 
fes  amis ,  pour  les  foliciter  de  procurer  qu'on  fift  toute  forte 
de  faveur  à  ces  prifonniers,  tant  pour  l'intercft  qu'il  y  avoir 
en  fon  particulier ,  que  parce  que  l'honneur  &  la  confcience 
le  vouloientainfi,&que  ce  feroit  autrement  un  deshonneur 
à  la  profeilion  Reformée.  Car  comme  il  eftoit  vivement 
perfuadé  de  la  vérité  de  fa  religion,  aufli  avoit-il  un  zcle 
inviolable  pour  elle.  Mais  ce  qui  luy  nuifoit  autant  ou  plus 
qu'aucune  autre  chofc ,  c'eftoit  que  fon  fils ,  qui  s'eftoit  fau- 
ve de  la  défaite  d'Ingelmonfter,  continuoit  à  faire  la  guer- 
re aux  Pays  bas  contre  l'Efpagnol ,  &:  par  tout  où  l'occafion 
s'en  prefcntoit ,  ilmontroitnon  pas  lèulement  une  valeur 
digne  de  fa  naiflance  ,  mais  encore,  outre  l'ardeur  qui  eft 
naturelle  à  la  jeuneiTe,  un  courage  irrité  delà  calamité  de 
fon  pere,&  defireux  de  faire  paroiftrc  du  refîèntiment  de  ce 
qu'on  le  traittoit  inhumainement.  Son  père  efloitbien  ay- 
fe  de  ce  qu'en  cette  grande  jeunefîc  on  voyoit  des-ja  en  luy 
de  fi  éclattantes  vertus.  Mais  il  eufl  pourtant  bien  voulu 


2/2  La  vie  de  François, 

qu'il  les  eufl:  employées  ailleurs  qu'en  un  lieu  où  elles  irri- 
toicnt  fes  ennemis  contre  luy,  ou  que  s'il  ne  s'en  prefentoit 
point  d'autre  occafion,  il  prift  plùtoft  le  loin  des  affaires  de 
famailbn,  qui  par  les  dcpences  qu'il  avoit  faites  dans  les 
guerres ,  par  les  obligations  dans  lefquelles  il  eftoit  entré 
pour  les  artàires  publiques,  &parles  pourfuites  qui  à  cette 
occaiionluy  eftoient  laites  par  les  créanciers,  eftoit  pour 
tomber  bien  toft  dans  une  piteufe  décadence.  Car  il  avoit 
des-jaefté  contraint  de  vendre  une  mailon  de  deux  mille 
liures  de  rente  pour  fatisfaire  aux  créanciers  qui  preflbient 
le  plus,  il  eftoit  pourfuiuy  pour  douze  mille  eicus  defquels 
il  s'eftoit  obligé  pour  le  payement  des  AUemans  que  Cafi- 
mir  avoit  amenez,  &  une  partie  de  Ton  bien  eftoit  iaifi  pour 
d'autres  affaires  femblables.  C'eft  pourquoy  il  elcrivoit 
fans  cefte  à  fa  femme  &  à  Ion  fils  ,pour  le  divertir  de  porter 
les  armes  en  ces  lieux  là,  &  pour  l'exhorter  à  s'en  revenir  en 
France  voir  fes  terres  &  y  donner  ordre,  accommoder  ou 
faire  vuider  les  procès  qu'il  pouvoir  avoir,  obtenir  main 
levée  des  faifies,  &  mefme  rechercher  quelque  party  advan- 
rageux.  Card'uncofté  il  craignoit  qu'en  l'âge  où  il  eftoit, 
ilnefe  laiftàft  prendreàl'amourenquelquefujetquineluy 
fuftpas  du  tout  fortablej  &  de  l'autre  il  confideroit  que  s'il 
€uft  trouvé  quelque  parti  pecunieux ,  il  eut  pu  libérer  Ta 
maifon  des  incommodités  dans  lefquelles  elle  fc  trouvoit. 
Cependant  il  employoit  toutes  fortes  d'amis  pourefoire 
pour  luy  au  Prince  de  Parme  &  à  laCour  d'Efpagne  mefme, 
afin  d'obtenir  quelque  plus  favorable  traitement ,  &  mefme 
pour  négocier  fa  liberté  par  le  moyen  d'un  efchange  avec  le 
Conte  d'Egmont ,  &  le  Seigneur  de  Selles ,  &  quelques  au- 
tres. Et  parce  qu'il  eftoit  homme  non  feulement  conneu, 
mais  aymé  partout,  excepté  dans  les  Eftats  du  Roy  d'Efpa- 
gne, &  qu'il  avoit  obligé  une  infinité  de  gens  de  toutes  con- 
ditions, il  n'y  eut  aucun  Prince  ny  grand  Seigneur  de  ce 

temps 


Seigneur  de  la  Noue.  273 

temps  là  5  qui  ne  luy  donnaft  en  cela  quelque  témoignage 
de  là  bonne  volonté.  Le  Duc  deSauoye  s'enmefla,  &  le 
Duc  de  Lorraine,  &:  le  Duc  de  Guiiè.  Le  Roy  de  Navarre> 
le  Prince  deCondé,  la  Reyne  Elizabet,  y  employèrent 
leurs  folicitationspar  l'entremife  de  leurs  Amballàdeurs  &c 
de  leurs  Agens.  Le  Prince  d'Orange  &  les  Eflats  des  Pays- 
bas  offrirent  diverfcs  fois  Scdcs  échanges  avantageux,  &c 
mefmes  des  rançons  exceflîucs  pour  là  liberté.  Mais  tout  ce- 
la eftoit  inutille^tant  eftoit  grande,  ou  la  crainte  qu'on  avoit 
de  luy,  ou  l'animollté  qu'on  luy  portoit,  ou  toutes  les  deux- 
enfemble-,  de  forte  qu'il  paroiObit  manifeftement  que  fes 
ennemis  n'attendoient  que  l'occafion  de  fe  défaire  de  luy. 
Néanmoins,  tandis  que  l'on  tenoit  des  gens  de  haute  con- 
dition prilbnniers  de  l'autre  cofté,ilne  fembloit  pas  qu'il 
y  eull  eu  rien  à  craindre  pour  là  vie.  Et  de  fait  ç'avoit  elle 
cette  feule  confideration  qui  avoit  empefché  leRoy  d'Elpa- 
gne  de  répondre  au  Duc  de  Parme  fur  la  propofition  qu'il 
luy  avoit  faite  de  le  faire  décapiter, &  laContelîè  d'Egmont^ 
avec  fes  amis ,  eftoit  continuellement  après  la  Cour  d'Ar- 
tois &  celle  d'Efpagne,  par  lettres  &  par  Iblicitations ,  pour 
empefcher  qu'il  ne  s'y  prift  quelque  facheufe  refolution 
contre  la  Noue ,  parce  que  le  contre-coup  en  fuft  indubita- 
blement tombé  fur  la  tefte  de  fon  mary.  Mais  il  arriva  un 
an  après  la  défaite  d'Ingelmonfter,  une  chofequi  mit  la  vie 
de  la  Noue  en  un  merveilleux  péril,  &  qui  luy  donna  beau- 
coup d'inquiétude.  François,  Monfieur,  Duc  d'Anjou, 
avoit  de  telles  inteUigenccs  dans  Cambray,  qu'il  luy  fem- 
bloit qu'il  ne  luy  pouvoit  efchapper  s'il  s'en  approchoit  avec 
une  armée.  Il  en  forma  donc  le  deHein ,  &  comme  il  s'y 
acheminoit,  ilenuoya  devant  le  Viconte  de  Turenne  &  le 
Seigneur  de  Vantadour,avec  quelques  trouppes,pour  fe  fai- 
fir  de  la  place  s'ils  en  trouvoient  l'occafion,  ou,quoy  qu'il 
en  foit,  pour  luy  rendre  cette  conquefte  plus  certaine ,  & 

M  m  plus 


174  ^^    ^^^    ^^    FRANÇOIS) 

plus  aifée  Toit  par  quelque  combat  avantageux  Ci  l'ennemi 
le  prefcntoit,  Ibit  en  le  laifilTant  des  polies  qui  la  luy  pou- 
voient  faciliter.  Le  luccez  n'ayant  pas  répondu  à  ion  at- 
tente, &  ces  deux  jeunes  feigneurs  ayans  eftés  défaits  &  pris 
prilbnniers,  Vantadour  trouva  le  moyen  de  s'échapper, 
mais  le  viconte  deTurenne  demeura  entre  les  mains  duDuc 
de  Parme. Ce  Viconte  eftoit  un  homme  de  haute  naiflance, 
&  qui  avoit  en  la  perfonne  de  fort  grandes  qualités.  Il  eftoit 
aymé  de  Moniteur ,  &  une  infinité  de  perfonnes  de  condi- 
tion s'intereflbient  en  fa  fortune.  C'eft  pourquoy  Tes  amis, 
pour  procurer  fa  deliurance,  mirent  en  avant  l'échange  de  fa 
perfonne  avec  celle  du  Conte  d'Egmont ,  &  les  Efpagnols 
y  eufient  tres-volontiers  entendu, pour  n'avoir  plus  rien  qui 
les  empefchaft  d'exécuter  les  effets  de  leur  mauvaife  volon- 
té contre  laNouè.Luy  en  eftantadverty,  vit  bien  la  confe- 
quencede  cette  négociation,  &  efcrivit  diverfes  lettres  à  la 
femme  &  à  fon  fils  pour  faire  toutes  choies  pofîibles  &  ima- 
ginables afin  de  la  rompre.  Ilneportoit  point  d'envie  à  la 
bonne  fortune  du  Viconte ,  qu'il  honoroit ,  &:  avec  qui  il 
avoit  amitié  de  longue  main5&  dans  une  autre  conjonâure 
il  euft  aydé  de  tout  Ion  pouvoir  à  fa  liberté  :  mais  en  cette 
occafion  il  ne  pouvoit  digérer  qu'on  la  luy  procurait  par  un 
moyen  qui  le  mettoit  dans  un  danger  inévitable  de  perdre 
la  vie.  Joint  que  les  Efpagnols  n' ayans  point  d'averfion  par- 
ticulière contre  ce  jeune  Seigneur,  &  le  Duc  deParmeayant 
ufé  de  beaucoup  de  ciuilité  enuers  luy  à  l'abord,  il  n' avoit 
point  à  craindre  de  rigoureux  traittement  en  faprifon,  & 
pouvoit  efperer  bien  tofb  fa  deliurance  par  quelqu' autre 
voye.  C'eft  pourquoy  il  ne  croyoit  pas  rien  faire  contre 
l'honneur  ny  contre  l'amitié, s' il  traverfoit  ce  delïèin ,  dont 
l'exécution  ne  pouvoit  eftre  que  pernicieufe  à  fa  perfonne 
èc  calamiteufe  à  fa  maifon.  Enfin ,  après  plufieurs  allées  & 
venues  (Iqs  amis  de  ces  deux  prifonniersj  le  Viconte  mefme 

par 


Seigneur  de  la  Noue.  27^ 

par  fa  generofité  tira  la  Noue  de  cette  inquiétude ,  en  com- 
pofant  de  fa  rançon  à  foixante  mille  florins  -,  à  quoy  il  fut 
d'autant  plus  porté  qu'il  voyoit  bien  la  difficulté  qu'il  y 
avoità  gagner  lur  le  Prince  d'Orange,  &  fur  les  Eftats  qu'ils 
relâchallent  leurs  prifonniers  au  préjudice  de  la  Noue.  Cet- 
te affaire  là  vuidée,  on  fît ,  je  ne  fçay  pourquoy ,  tranfporter 
la  Noué  de  Limbourg  à  Charlemont ,  ou  il  vit  le  Prince  de 
Parme  avec  lequel  il  eut  diverfes  conuerfations.  Et  comme 
cePrinceeffoit  d'un  excellent  entendement,  &  le  plus  grand 
Capitaine  de  fon  fiecle,  il  prit  goufl  aux  entretiens  de  ce  pri- 
fonnier,  qui  avoit  touttes  les  belles  connoifîànces  qu'on 
peut  requérir  en  un  homme  parfaitement  entendu  aux  af- 
faires de  la  paix  &  de  la  guerre.  Cela  produifit  quelque  fa- 
miliarité entr'eux,dont  l'hiftorienStrada  nous  rapporte  une 
preuve  aflez  notable.  Pendant  que  la  Noué  avoit  la  con- 
duit des  armes  des  Provinces  unies  des  Pays-basjil  avoit  pris 
plaifiràfortiffier  une  place  nommée  Audenarde,  &  l'avoit 
mife  en  tel  eftat,  qu'à  caufe  de  la  bonté  de  Ces  fortiffications, 
il  l'appelloit  ordinairement  la  petitte  Rochelle  :  Car  dés  ce 
temps  là  la  Rochelle  eftoit  en  réputation  d'eftre  en  quelque 
forte  imprenable.  Le  Duc  de  Parme  ayant  pris  la  refolution 
de  l'aiTiegerjôc  ayant  envoyé  le  Marquis  de  Roubais  ou  de 
Risbourgpourl'inveflirjlaNouëen  ouit  parler  en  fa  pri- 
fon,  &  efcrivit  à  ce  Prince  pour  le  diifuader  de  ce  deflèin,en 
ces  termes.  Frênes  garde  ^  UMonfeigneur  j  que  la  réputation  de 
tres-vaillant  à"  tres-fage generald' armée, que'votu avez  acjuife 
far  tant  de  belles  avions  ,  (jr  confervce  jufques  h  y ,  n  aille  faire 
naufrage  contre  une  place  qui  e fi  capable  de  fotitenir  unjîege  de 
plufieurs  années.  Strada  met  en  doute  fi  c'eftoit  la  bonne  vo- 
lonté qu'il  avoit  pour  lePrince,  dont  il  admiroit  la  vertu,  ou 
la  crainte  de  la  perte  d' Audenarde,  qui  le  failbit  parler  ainfî. 
D'où  que  cela  vint,  c'eft  un  témoignage  de  leur  familiarité, 
&:  à  juger  de  la  chofeparle  naturel  de  celuy  qui  la  faifoit, 

Mm  2  c'elloic 


i-jS  La  vie  de  François, 

c'eftoit  plùtofl:  le  foin  de  la  réputation  de  ce  Duc  qui  l'y  in- 
duilbit,  que  la  crainte  de  la  perte  de  la  ville.  Car  la  Noue 
cfloitfouverainement  généreux,  &:  trcs-ardent  amateur ,  & 
trcs-iufteeflimateurdela  vertu  en  quelque  fujet  qu'elle  fc 
trouvaft.  Joint  qu'il  avoit  très-bonne  opinion  de  la  force  de 
la  Place,  &  que  s'il  ne  l'eufi:  pas  eue  telle,  il  euft  eu  mauvaife 
grâce,  &  eufteflé  mal  fondé  à  efîayer  de  détourner  de  cette 
entreprifeuntel  Chef,  qui  pouvoit  connoiftre  cette  ville 
auflî  bien  que  luy,  &  qui  le  fuft  moqué  de  fon  artifice.  L*hi- 
ftoireadioùtequ'Audenarde  ayant efté  pris  beaucoup  pld- 
tofl:  que  la  Noue  ne  s'attendoit,  il  fût  tellement  furpris  de  la 
vigilance  &  du  bonheur  de  ce  capitaine,  qu'il  el'crivit  au 
Prince  d' Orange,comme  par  forme  d'advertilîement ,  que 
le  Duc  de  Parme  avoit  pris  Audenardcde  la  façon,  défor- 
mais ,  quelque  forterefîe  qu'il  attaquaft  avec  fon  armée ,  on 
devoit  commandera  la  garnifon  de  luy  ouvrir  les  portes, 
fans  attendre  qu'il  femift  en  devoir  de  la  forcer;  parce  qu'il 
n'y  avoit  ny  murailles  ny  remparts  qui  peufTent  tenir  contre 
la  fortune  de  cet  Alexandre,  puisqu'il  avoit  emporté  une 
telle  place  avec  tant  de  célérité.  On  raconte  aufli  pour  té- 
moignage deleurfamiUarité,  qu'après  laprife  d'Anvers  le 
Duc  de  Parme  voulut  voir  la  Noue,  &  luy  demanda  fon  (en- 
timentfur  cette  adlrion:  &  qu'il  y  remporta  pourrefponfe 
qu'elle couronnoit toutes  celles  qu'il  avoit  faites,  &  qu'il 
luy  confeilloit  de  pendre  fon  efpée  au  croc.  AquoyleDuc 
repartit  qu'il  difoitvray,  &  que  tous  fes  amis  luy  confeil- 
loient  la  mefmechofe,&  qu'il  le  feroit  fans  doute,  file  fer- 
vice  du  Roy  fon  maiftre  le  luy  permettoit.  Cependant , 
quelque  bonne  volonté  que  le  Duc  de  Parme  euft  pour  luy, 
comme  il  y  a  quelques  unes  de  fes  lettres  où  il  fe  loue  de  la 
courtoifie  j  &  quelques  folicitations  qui  fe  fifïènt  decofté 
&  d'autre  par  les  parens  des  prifonniers  pour  mo}enner 
l'échange  du  Conte  d'Egmont  &  de  luy ,  il  ne  fût  pas  pol^ 

fible 


SEIGNEURDELANoUë.  2/7 

fiblc  de  l'obtenir.  H  fut  melme  remené  à  Limbourg ,  &  mis 
dans  ibn  ancienne  tour  ,  parmy  les  incommoditez  qui  y 
eftoient  telles ,  qu'il  fe  plaint  en  quelque  lieu  qu'il  avoit  une 
melme  habitation  avec  la  vermine  &  les  crapaux ,  ce  qui 
eiloit  encore  d'autant  plus  horrible  &  plus  affreux  j  qu'il 
eftoit  dans  une  épouvantable  fbhtude.  Si  le  Duc  de  Parme 
eufl:  cfté  ablblument  maillre  de  cette  affaire,  il  féroit  impoi^ 
fible  de  nettoyer  fa  mémoire  de  la  tache  d'une  telle  cruauté* 
Mais  on  avoit  donné  à  la  Cour  d'Eipagne  d'extrêmement 
mauvaifes  impreffions  de  ce  priibnnier.  De  forte  qu'il  en 
venoit  des  ordres  tres-rigoureux  que  le  Duc  ne  pouvoit 
changer  -,  &  bien  que  peut-eff  re  y  euft-il  peu  apporter  quel- 
que adouciflèmcnt  s'il  eufl:  voulu  y  employer  tout  fon  cré- 
dit 5  fi  efl-ce  qu'ayant  affaire  à  Philippcs  fécond,  le  Prince  le 
plus  foupçonneux,  &  d'ailleurs  le  plus  jaloux  de  fon  autori- 
té, qui  full  fur  la  terre,  fa  politique  ne  luy  permettoit  pas  de 
le  choquer ,  ny  de  luy  donner  occafion  de  penfer  qu'il  favo- 
rifafl:  un  prifonnier  contre  lequel  il  fçavoit  qu'il  avoit  une 
averfion  extrême.  Néanmoins  il  ne  laiflbit  pas  quelque 
fois  de  luy  faire  quelque  faveur,  bien  que  c'eftoit  avec  peine. 
Car  la  Noue  ne  pouvant  plus  porter  l'ennuy  d'une  fi  pro- 
fonde &fi  longue  folitude,  y  ayant  des-ia  plus  de  deux  ans 
qu'à  peine  luy  avoit-il  efté  permis  d'avoir  la  compagnie 
d'un  valet,  fmon  que  comme  i'ay  dit  cy  defîiis,le  Capitame 
qui  l'avoit  en  fa  garde ,  l' avoit  admis  quelque  temps  à  fa  ta- 
ble, il  fe  refolut  de  faire  toutes  fortes  d'inftances  à  ce 
qu'on  permifl:  à  fa  femme  de  fe  venir  rendre  prifonniere 
avec  luy ,  ce  que  cette  genereufe  Dame  fouhaitoit  paffion- 
nément.  lien  fit  donc  parler  au  Duc,  qui  tira  l'affaire  en 
longueur  foit  qu'il  craignift  de  faire  quelque  chofe  dont  le 
Roy  Philippe  fiift  mécontent ,  ou  qu'il  vouluft  avoir  le 
tempsdeluyenefcrire  &  àfonconfeil,  pour  en  fçavoir  fa 
volonté.  Et  enfin  après  quelques  mois  de  prières  &  de  fo- 

Mm  3  lici- 


2y%  La  vie  de  François, 

licitations  fort  véhémentes,  il  fut  permis  à  cette  Dame ,  non 
de  demeurer  toujours  avecqueluy,  mais  feulement  de  le 
voir  par  l'efpace  de  vingt  jours,  pour  lefquels,&  pour  l'aller 
6c  le  retour  en  feureté ,  on  luy  donneroit  &  paflèport  & 
efcorte.  Cela  fiit  exécuté  en  partie  i  mais  le  temps  qui  luy 
avoir  efté  donné  fût  tellement  raccourci  5  qu'au  lieu  de  20. 
jours  elle  n'eut  la  liberté  de  le  voir  que  trois  feulement,  & 
puis  il  falut  qu'elle  retournaft  furfes  pas  en  France.  De  là 
elle  luyenvoyoit  toutes  les  confolations  qu'elle  pouvoit,& 
n'oublioitriende  ce  qu'elle  jugeoit  capable  de  luy  donner 
dclajove.  Et  parce  qu'encore  qu'il  luy  fuft  permis  de  luy 
dcrire  des  affaires  de  fa  maifon,  &  que  les  lettres  qu'elle  luy 
€nvoyoit,aprés  avoir  efté  ouvertes,luy  étoient  rendues  fidè- 
lement il  elles  ne  contenoient  rien  que  des  chofes  de  cette 
nature^  fieft-ceque  parce  qu'on  ne  fouffioit  pas  qu'elle  euft 
aucun  autre  cômerce  avecque  luy,elle  avoit  trouvé  le  moyen 
de  luy  donner  quelques  advertifïèmensfecrets  touchant  ce 
qui  fe  ménageoit  pour  fa  deliurance.  Il  aimoit  finguHere- 
mentlale£ture,&toutes  fortes  deliuresluy  étoient  bons. Sur 
tout  il  prenoit  plaifîr  dans  les  hifloires  &  dans  les  efcrits  de 
Théologie ,  parce  que  les  uns  l'entretenoient  en  la  connoif- 
fance  qu'il  avoit  desja  de  toutes  fortes  d'affaires  politic- 
ques  &  militaires,  &  les  autres  luy  fournifîbient  de  la  con- 
folation  pour  foname,& des  enfeignemens  pour  l'efperan- 
ce  de  fon  falut.  Sa  femme  luy  enuoyoit  donc  tout  ce  qu'il 
luy  demandoitj  &:  pour  ce  qui  eft  des  livres  de  politique  & 
d'hiftoire,onles  laiflbit pafîer  fans  difficulté  j  mais  quant 
aux  autres,  elle  en  arrachoit  la  première  feuille ,  afin  qu'on 
ne  vift  pas  le  nom  de  l'auteur.  Par  ce  moyen,  foit  qu'on  ne 
s'en  apperceuft  pas,  ou  que  pour  le  gratiffier  on  le  diffimu- 
laft,  il  a  leu  dans  fa  prifon  divers  efcrits  de  la  Religion  dont 
il  faifoit  profeffion ,  &:  nommément  des  commentaires  de 
Calvin  fur  l'Efcriturefainte.  Pour  ce  qui  eft  des  chofes  fe- 

crettcsj 


Seigneur  de  la  Noue.  179 

crettes  5  outre  les  encres  artificielles  ^c  imperceptibles  dont 
on  le  fervoit  quelques  foi.^:  pour  les  luy  mander,  en  efcrivanc 
en  interligne  dans  les  depclches  qu'on  luy  faiibit ,  ia  femme 
mettoit  dans  les  livres  un  mot  icy  &:  l'autre  là ,  en  commen- 
çant à  la  fo  ou  dopage,  &  continuant  ainfi  félon  l'ordre 
qu'ils  avoientpris ,  &:luy  ramafToitpiiis  après  ces  efcritures 
efparfes,  &:encompofoit  undifcourslié.  Parce  moyen  il 
fçeut  beaucoup  de  chofes  qui  le  concernoient ,  Se  donna  de 
mefmc  divers  advis  à  fa  femme  &  àfcsamis,  touchant  les 
moyens  de  folicitcr  fa  délivrance.  Et  qui  verroit  feulement 
l'inllance  avec  laquelle  il  la  pourfuivoit ,  fans  fçavoir  les  rai- 
fonsqui  l'y  obligeoienr,jugeroità  voir  fa  façon  d'écrire, qu'il 
y  avoir  quelque  fois  quelque  mouvement  d'impatience. Car 
il  n'y  a  lettre  oîi  il  n'en  parle, &:prefque  tous  fcs  propos  enfin 
aboutillèntlà.  Mais  qui  confiderera  la chofe  comme  il  faut 
ne  le  trouvera  nullement  efl:range.Premierement,quand  fa 
prifon  euftefté  douce,  elle  euft  eilé  tres-importune  pour- 
tant, ellant  longue  comme  elle  fut.  Car  quoy  qu'il  en  foit, 
nous   aimons  la  liberté,  &  ne  la  pouvons  perdre  fi  long- 
temps fans  quelque  chagrin  de  la  nature.  Puis  après,  la  ri- 
gueur qu'on  luy  tenoit,  les  incommodités  extraordinaires 
qu'il  y  fouffroitjles  indifpofitions  continuelles  dont  il  cfboit 
travaillé ,  l'empirement  de  fes  affaires  que  fon  abfence  rui- 
noit,  efioitpour  outrer  un  efprit  moins  confiant  que  n'e- 
iloitlefien,&  moins  refigné  à  la  volonté  divine.  Mais  ce 
n'eftoitpaslàle  pis.  A  toute  heure  il  recevoir  advis  de  la 
part  de  fes  amis ,  que  le  moins  que  fcs  ennemis  luy  machi- 
noient ,  c'eftoit  une  prifon  perpétuelle-  Plufieurs  difoient 
qu'on  en  feroit  un  exemple  pour  intimider  les  eflrangers 
d'aller  porter  les  armes  contre  le  Roy  Catholique  dans  les 
Pays-bas,  &  luy  me]  rue  dit  en  quelcune  de  fcs  lettres,  que 
l'on  avoir  confulté  fi  pour  tirer  de  luy  la  révélation  de  quel- 
ques fecrcts  3  on  le  mettroit  à  la  torture.  D'autres  faifoicnt 

courir 


28o  La  vie  de  François, 

courir  des  bruits  que  l'on  fe  défcroit  de  luy  par  le  poifbn, 
en  un  mot  la  plus  part  du  monde  luyprediloit,&luy  mel- 
mc  Temblcit  en  quelque  façon  prévoir ,  que  fi  l'on  ne  ren- 
muoit  toutes  fortes  de  moyens ,  il  nepouvoit  cuiter  de  périr 
par  une  fin  tragique  &  funefte.  C'cit  pourquoy  il  fe  tour- 
noit  en  tous  fens  pour  fe  tirer  de  ce  malheur,  pourveu  que 
cela  fe  fift  uns  interefler  fon  honneur  &  fans  blefîèr  la  con- 
fcience.  II  faiibit  donc  renouveller  de  temps  en  temps  la 
tentative  de  l'efchange ,  pourvoir  fi  ce  qui  n'avoitpas  reuf- 
û  à  une  fois,  fuccederoit  à  l'autre  j  &  la  femme  &  les  amis  du 
Conte  d'Egmont  fecondoient  cette  propofition  de  tout 
leur  pouvoir.  Mais  ons'obftinoittoùjours  àl'encontre.  Bien 
qu'à  confiderer  la  naiiîànce  &:  la  condition ,  le  Conte  elloit 
pour  le  contrepeferj  fiefl-ce  qu'outre  l'échange  fes  amis 
promettoient  une  confiderable  rançon^  mais  on  n'y  voulut 
point  entendre,  ou  fi  on  en  faifoitfemblant,  on  l'obligeoic 
àdesfommes  fi  defraifonnables  que  cela  engloutifibit  ab- 
folument  tout  le  bien  de  fa  maifon.  Il  offrit  d'aller  en  Hon- 
grie avec  fes  amis  faire  quatre  ans  la  guerre  à  fcs  dépens  con- 
tre le  Turc:  mais  cette  oifre  fut  reiettée,  fous  prétexte  qu'on 
ne  pouvoit  prendre  confiance  que  quand  il  feroit  hors  de 
prifon,  il  ne  demeureroit  point  en  Flandres ,  ou  n'y  revien- 
droit  point  incontinent  après  en  eftreforty,  faire  la  guerre 
contre  rEfpagnol.  Enfin  on  en  vintjufques  à  ce  degré  de 
barbarie,  que  de  luy  faire  fuggerer  fous  main,  que  pour  don- 
ner une  fufiifante  caution  de  ne  porter  jamais  les  armes  con- 
tre leRoyCatholique,il  faloit  qu'il  fe  laifiàft  crever  les  yeux, 
l'ay  eu  horreur  quand  i'ay  veu  des  enfeignemens  certains 
qu'un  des  plus  célèbres  capitaines  &  des  plus  hommes  de 
bien  de  fon  fiecle,  avoit  efl:é  réduit  à  de  fi  grandes  extrémi- 
tés, &  à  peine  l'eufîè-je  creufi  jene  l'avois  fçeu  que  par  la 
ledlure  des  hifloires  &  par  le  rapport  d'un  tiers.  Mais  7.  ou  8 
lettres  qu'il  en  a  faites  de  fa  propre  main  à  fa  femme,  m'ont 

rendu 


Seigneur  de  la  Notre.  iSï 

rendu  la  chofe  fi  indubitable,  que  fur  fa  foyje  la  donne  icy 
pour  telle ,  &  y  adioûterois  volontiers  cet  advertiflement 
qu'il  addreflè  luy-meime  à  la  Nobîelle  de  France,de  fe  don- 
ner bien  garde  de  tomber  entre  les  mains  des  Efpagnols, 
n'elloit  qu'ils  font  à  cette  heure  la  guerre  d'une  autre  forte, 
&qu'onyufe  départe  d'autre  de  beaucoup  plus  d'huma- 
nité. C'cR-oit  une  trcs-fachcufc  délibération  à  prendre,quc 
derachetter  fa  vie,  ou  fe  tirer  d'une  prifon  perpétuelle,  en 
laquelle  il  efloit  détenu  dans  une  horrible  fpelonque ,  par 
la  perte  de  ics  yeux.  Mais  il  s'y  refolut  pourtant,  &  témoigna 
diverfesfois  que  c'edoit  avec  une  grande  tranquilité  d'el'prit 
qu'il  le  faifoit,  fe  confolant  8c  confolant  fa  femme  &fes 
amis  par  ces  conf  derations:  c'ell  quecette  calamité,d' avoir 
clléprivédelaveuëîfoit  par  quelque  accident  de  maladie, 
ou  par  la  main  de  leurs  ennemis,  eiloit  arriuée  à  beaucoup 
d'autres  honnefles  gens  &  mefmes  à  des  Empereurs  j  &  que 
d'ailleurs ,  trois  jours  de  vie  avec  les  fiens,  &  dans  la  compa- 
gnie de  ics  bons  amis,  luy  eftoient  plus  à  fouhaiter,que 
plufieurs  années  dans  une  condition  fi  lamentable.  Sur  tout, 
en  de  fi  triftes  penfées  il  fe  resjouifibit  dans  l'efperance  de  fc 
trouver  avec  fes  frères  dans  les  faintes  afiemblées,  pour  y 
entendre  encore  la  prédication  de  l'Evangile,  &  y  chanter 
les  louanges  de  fon  Dieu.  Car  tout  ce  qu'il  efcrivoit  fur  ce 
fujet  cftoit  méfié  de  difcours  de  pieté,  qui  montrent  une  en- 
tière refignation  à  la  volonté  de  nôtre  Seigneur ,  &  un  mé- 
pris extraordinaire  des  chofesvifibles  &  corporelles.  le  ne 
fçay  quelles  confiderations  empefcherent  l'exécution  de 
cette  propofition -,  mais  je  voy  parles  lettres  de  ce  grand 
homme ,  que  fa  femme  luy  mandoit ,  que  tous  les  gens 
d'honneur  quien  avoient  la  connoifiancejcrioient  à  rencon- 
tre avec  quelque  cfpece  d'exécration,  &  faifoient  tout  ce 
qu'ilspouvoientpourledifiliaderdeconfentirà  des  condi- 
tions Il  cruelles ,  relevant  fes  efperances  par  les  promefi^s 

N 11  qu'il 


282  La  vie  de  François, 

qu'il  luy  faifoient,  d'employer  toutes  fortes  de  moyens,  de 
recommandations  &  de  puiflànces,  pour  luy  en  faire  avoir 
de  meilleures,  &  qui  ne  rendifleut  pas  le  relie  de  fa  vie  mile- 
rabie,  &  entièrement  inutileàl'Eglife  &àrEftat.Peut-eftre 
qu'enlinfes  ennemis  eurent  honte  de  prefler  une  chofe  de 
cette  nature ,  &  que  quant  à  luy  il  ne  perfifla  pas  dans  fcs 
offres  afin  de  complaire  à  fes  amis. Mais  tant  y  a  que  fes  pro- 
pofitions  s'évanouirent,  &  qu'il  fe  refolut  quant  à  luy  à  at- 
tendre patiemment  ce  qu'il  plairoit  à  Dieu  ordonner  de  fa 
liberté.  Cependant  il  pafîoit  le  temps  à  quelques  récréa- 
tions. Car  quand  ceux  à  la  garde  de  qui  ilavoit  eilé  com- 
mis, eftoientunpeu  de  meilleure  humeur  enuersluy,  ou 
que  les  ordres  qu' ils  receuoient  d'ailleurs  leur  permettoient 
de  luy  donner  quelques  moyens  de  fe  recréer ,  il  fe  prome- 
noit  fur  les  remparts  du  Château,  &  mefme  ioùoit  quelques 
fois  avec  ceux  qui  v  commandoientjcomme  c'eft  l'ordinaire 
des  gens  de  guerre.  Mais  il  eftoit  extrêmement  modéré  en 
cet  exercice,  &  ne  s'y  adonnoit  que  pour  faire  comme  les 
autres,  ^pour  n'eflrepas  eftiméde  mauvaife  humeur.  Il 
trouva  mei'me  que  le  gouverneur  deLimbourg,&  leSieur  de 
Monceaux  dont  i'ay  parlé  cy  delTus,  ayans  voulu  faire  quel- 
ques expériences  touchant  le  grand  œuvre  des  Alchimiftes, 
éc  retiré  dans  leur  forterelîe  quelcun  de  ces  gens  quife  van- 
tent d'y  fçavoir  de  grands  fecrets ,  la  Noue  contribua  cent 
efcus  pour  avoir  fa  part  de  ce  divertiiiement.  Dequoy  fa 
femme  eftantadvertie,  elle  eut  peur  quel'ennuy  delà  pri- 
fon,  &  l'exemple,  &  la  compagnie ,  ne  l'emportaiTentà  faire 
à  ce  meftier  là  quelque  notable  dépcnfe ,  dont  fa  maifon 
fuft  incommodée,  &  de  laquelle  puis  après  il  euft  fujet  de 
fe  repentir.  Car  il  eft  arrivé  à  beaucoup  de  gens  de  fe  rui- 
ner à  chercher  la  pierre  philofophale ,  &  de  tourner  mifera- 
blement  plufieurs  mille  livres  de  rente  en  fumée ,  fous  eipe- 
ranced'aquerir  d'immenfes  trcfors.  Mais  il  luy  manda  in- 

con- 


Seigneur  de  la  Noue.  283 

continent  qu'elle  ne  fe  mift  point  en  peine ,  &  qu'il  ne  s'en- 
gageroit  point  fi  avant  dans  cette  affaire ,  que  les  Tiens  en 
reçeufîent  la  moindre  incommodité.  Qu'il  n'avoit  efté 
porté  à  cela  que  par  une  limple  curiofité  de  voir  quelques 
unes  des  opérations  de  ces  gens,  qui  promettent  de  11  gran- 
des chofes,  Scpour  en  connoiftre  la  vanité.  Que  fes  trelbrs 
efloient  au  ciel,  &  qu'il  tenoit  comme  pour  rien  toutes  les 
richellès  de  la  terre,  en  comparaifon  de  la  connoiflance  de 
Dieu  &  des  progrés  que  par  ià  grâce  il  faifoit  tous  les  jours 
en  la  pieté.  Enfin,  qu'il  avoit  bien  d'autres  penlees,  &  d'au- 
tres occupations  que  de  s'amuièr  autour  des  fourneaux ,  & 
que  par  ce  peu  qu'il  en  avoit  veu,il  recognoifloit  des-ja  que 
la  pierre  philorophaleeftoit  une  pure  folie,  &  que  ceux  qui 
la  cherchoicntny  trouveroicntque  du  vent.  Et  je  croy  que 
c'eft  cela  qui  luy  donna  l'occafion  de  compofer  depuis  ce 
beau  chapitre  où  il  traitte  de  cette  matière  dans  Ton  livre  in- 
titulé DîJ cour  s  politiques  ér  militaires.  Les  occupations  dont 
il  parloir  eftoient  la  ledure  &  l'efcriture ,  à  quoy  il  vacquoit 
incefïïunment ,  noiiobftantla  foiblefTe  de  fa  veuë ,  lesindif- 
pofitions  de  fa  perfonne,  ôcles  advis  des  médecins.  Mais 
il  difoit  qu'il  aymoit  mieux  mourir  qu'eftre  priué  d'une 
chofe  en  laquelle  feule  il  mettoit  fa  confolation  &  fa  ioye. 
Eneffe£b,  il  leut  une  infinité  de  livres  en  ce  malheureux 
feiour,  &  y  fit  quantité  d'ouvrages,  dont  les  unsneparoif- 
fent  point,  &  les  autres  font  venus  dans  les  mains  des  hom- 
mes. Ceux  qui  ne  paroifîènt  point  font  entr'autres  des  An- 
notations fur  toutes  les  vies  de  Plutarque,avec  un  abrégé  de 
cet  incomparable  ouvrage,  où  fans  doute  nous  enflions  ap- 
pris beaucoup  de  belles  &  de  bonnes  chofes  -,  les  penfées 
d'un  fi^rand  homme  ne  pouvant  eflre  que  très  excellentes 
fur  un  fi  merveilleux  fujet.  Celles  qui  paroifl^nt  encore  font 
les  obfervations  fur  toute  l'hifloire  de  Guicciardin,  dans  lef- 
quelles  ceux  qui  manient  les  affaires  d'Eflat,  ou  qui  s'adon- 

Nn  2  nent 


284  La   vie  DEf  François, 

nent  à  la  giicrre,pcuvent  également  s'avancer  en  la  connoit- 
fance  de  leur  melHer:&:  de  plus  ce  volume  de  Difcoursjdont 
le  Cardinal  Bentivoglio  parle  en  ces  termes.  Ce  fut ,  dit-il, 
€j^  cctieprjfon  ou  ilfùtplujieurs  années yqu  il  cor/7pûfa  une  grande 
partie  de  fes  Difeonrs  Politiques  é'  CMtlitai?:es^  qui  font  en  fi 
grande  efUme  en  ¥rance\fa  nation  donnant  à  fauteur  cette  louan- 
ge, quilaanffi  bien  fçcu  manier  la  plume  quelefpée ,  (^  quilne. 
njalûit  pas  moins  en  paix,  qu'en  guerre.  Et  de  fait  les  railbnne- 
xnensy  font  11  juftes ,  les  penfées  fi  claires  &  fi  profondes ,  le 
ftilc  fi  pur  pour  le  temps,  les  matières  fi  bien  choifies ,  les  in- 
ftrudlions  îi  belles,  &  les  digrellions  mefmes  quelques  fois, 
fi  divertiiîantes,  qu'il  falloit qu'il  fe poiîèdaft  merveilleufe- 
ment  bien,  pour  eilre  capable  de  fi  excellentes  produirions, 
en  un  lieu  ainfi  refierré ,  &  dans  un  eftat  auquel  de  quelque 
cofté  qu'il  letournafl:,  il  ne  voyoit  que  des  apparences  de 
mort,  ou,  ce  qui  égale  en  quelque  forte  la  mort,  une  perpé- 
tuelle captivité  dans  une  efpece  de  caverne.  Et  ce  qu'il  y  a 
déplus  recommandablc, c'eft  qu'outre  l'extrême  aû^dion 
qu'il  y  témoigne  à  fa  nation,  il  y  montre  une  merveillcufc 
equanimité  envers  fes  ennemis  mefmes.  Car  pour  ce  qui: 
cfr  de  la  France,  le  principal  butde  cette  belle  compofition 
cft  de  trouver  les  moyens  de  la  rcflablir  en  fon  ancienne 
fplendeurj  &  quant  aux  Eipagnols,  bien  qu'il  euft  beaucoup 
de  fujet  de  fe  plaindre  de  leur  cruauté,  il  ne  lailTè  pourtant 
pas  de  reconnoiftre  en  eux  de  belles  vertus,  &  partout  oii 
l'occafion  le  requiert,  il  en  fait  une  mention  très  honorable. 
Mais  pour  retourner  à  mon  propos ,  fa  principale  occupa- 
tion, &  le  divertiffement  ordinaire  &  prcfque  continuel  de: 
laNouëence triftelieu, eftoit  lalcârure des liures de  Théo- 
logie, &  la  méditation  des  matières  du  falut ,  par  où  il  fit  de 
ji  grands  avancemens^^n  la  pieté,  qu'il  ny  a  aucune  de  fes 
lettres  qui  n'emporte  âe  fort  vifs  &  comme  incomparables, 
çaraderes.  Tantoft  il  y  dit  qu'il  ne  voudroit  pas  pour  cent. 

mille 


Seigneur  de  la  Noue.  285 

mille  efciis  n'avoir  efté  ainfi  affligé  de  la  main  de  Dieu ,  eu 
égard  aux  douces  confolarions  qu'il  luy  a  fait  fentirenles 
ennuis,  &c  à  l'alîeurance  de  Ion  amour  dont  il  arroule  fa  con- 
fcience.  Tantofl  faiiant  comparaifon  des  vanités  de  la  vie 
du  monde  avec  la  méditation  de  l'elperance  du  ciel,  à  la- 
quelle il  s'cftoit  attentivement  appliqué  depuis  la  prifon ,  il 
dit  que  l'horreur  des  ténèbres  dans  lefquelles  il  eit  détenu, 
luy  ell  plus  agréable  que  n'ont  efté  autres  fois  les  Coui's  des 
Princes,  &:  l'efclat  où  il  y  avoit  vxfcu.  Tantoft  il  raconte  le- 
plaifir  qu'il  prenoit  àlirc  dans  la  Parole  deDieu  les  exemples 
de  la  patience  des  Saints,  &:  particulièrement  l'hiftoire  de 
l'afllkliondejob,  ôcdcsperfccutions  endurées  par  David, 
de  la  comparaifon  defquels  avec  luy  il  tire  beaucoup  de  ri- 
ches enfeignemens  à  toutes  fortes  de  vertus ,  mais  particu- 
lièrement à  l'humilité. Car  il  dit  que  leur  eftant  de  beaucoup- 
inférieur  en  tout,  Dieu  ne  laiflé  pas  de  luy  faire  goûter  les 
mel'mcs  côfolations  qu'à  eux,  &  de  le  former  fi  bien  àaquie- 
fcer  à  fa  volonté,  qu'il  efpere  que  quelque  jour  l'exemple  de 
fà  tribulation,  &  de  la  manière  dont  le  Seigneur  luy  a  donné 
de  la  foiitenir ,  fera  utile  aux  gens  de  bien  &  à  la  fantification 
des  fidelles.Il  meile  quelques  fois  dans  ces  propos  des  confia 
derations  fur  les  prophéties.  Se  des  fpecuîations  fUr  les  nom- 
bres qui  s'y  rencontrent ,  &  femble  n'eftre  pas  tout  à  fait  ef^ 
loignédel'efperance  que  des  ce  temps  là  plufieurs,  ôcnom- 
memcntBrocard,avoient  conceuës,de  quelque  grande  &  (1- 
gnaléc  délivrance  queDieu  devoir  enuoyer  dâs  peu  de  temps" 
à  fonEglife,&de  quelque  notable  profperité. Mais  tout  aufîî- 
toft  il  adioiite  que  cela  eft  fort  incertain,exhorte  fa  femme  à 
ne  s'y  arrefter  pas  trop,  &  à  chercher  avec  luy  fa  principale 
confolation  dans  l'elperance  de  la  félicité  duCieljdont  nous 
avons  le  fondement  dans  les  promeffes  deTEuangile.  Er 
pour  donner  un  échantillon  de  laconfiitution  defon  efprit, 
je  raettray  icy  premièrement  une  lettre  de  fa  femme,  &  puis- 

Nn  3,  aprésr^ 


28<5  La  vie  de  François, 

après  une  autre  de  luy.  Voicy  donc  comment  elle  en  efcri- 
voit  au  Seigneur  de  la  Muce.  Monfieur  tje  ne  pur  roi  s  jamais 
douter  de  Ia  vraye  (^fuicere  amitié  que  vou-s  avés  toûiours  mon- 
trée envers  Aionjieur  de  la  T^u'é  (^  tout  ce  qui  luy  appar- 
tient ,  par  tous  les  bons  effets  que  les  occajions  ont  requis , 
dont  luy  cr  noM  vom  en  demeurons  oblige'!^  ^^u^and  il  plaira  a 
Dieule  retirer  delà  calamité  en  laquelle  tlejl^  (^  luy  faire  quel- 
que ouverture  pour  en  fortir  ilvoU'Sen  remercira  le  plii-s  digne- 
ment qu*  il  luy  fera  pofjtble.  lereçeus  hier  de  fes  nouvelles.  Les 
adverfaires  nont  encore  rien  relafché  de  la  rigueur  quils  luy 
tiennent.  CAÎatspar  la  grâce  de  Dieu  il  ne  perd  pourtant  pat  ien  - 
ce^  à"  moins  auffï  lefperance  qu'il  aconçeue  de  promeffes  divines^ 
^  le  bien  quilfent  (^  expérimente  en  icelles^  luy  fait  facilement 
oublier  £"  affliction  é^  le  mal  qu  il  endure.  A  voir  fes  lettres  je  le 
trouve  comme  tout  transformé^  ^femble  qu'il  naitplu^  rien  de 
commun  avec  le  monde  :  mais  qu'ejfant  de  cœur  (^  d affection 
tranfporté  au  ciel^il  ne  goûte  plm  que  ce  qui  eft  divin  c^  celefle.^w- 
tre  les  papiers  qui  fe  font  trouvés  en  fa  maifon  de  Montreuil 
Bonninjil  y  en  avoit  un  au  dos  duquel  eiloit  efcrif.Lettre  de 
Monfieur  de  la  Noue  comme  il  eftoit  prifonnier ,  en  datte 
du  2  de  Juin  1 583  que  je  tranfcriray  icy  tout  du  long,  afin 
que  l'on  fçache  tant  la  façon  de  laquelle  les  Efpagnols  le 
traittoient ,  que  celle  de  laquelle  il  l'a  fupportoit ,  &  fes  oc- 
cupations en  une  fl  longue  fouffirance.  le  ne  fçay ,  dit-il  com- 
ment les  affaires  du  monde  peuvent  aller  :  cependant  gouvernez, 
*vom  y  prudemment .  Et  fur  tout  avant  que  rien  entreprendre  qui 
importe-ipriés  touioursDieu  de  bon  cœur\car  vos  pas  feront  dirige":^ 
Je  fçay  bien  que  les  tempcfies  qui  font  fur  venue  s  font  grande  s -.mais 
ne  doutés  point  que  Dieu  ne  les  demefle.  le  vous  veux  parler  de 
ma  difpofition:  Elle  s'améliore:  mais  ce  ne  font  pas  vos  médecins 
qui  en  font  caufe  :  cefl  une  continuelle  ^  ardente  prière  que  je  fais 
à  Dieu ,  qui  a  eu  pitié  de  moy^felonfon  ancienne  mifericoràe.  Car 
tay  au  moins  cette  commodité  que  je  puis  toujours  lire  &  efcrire, 

qui 


Seigneur  de  la  Noue.  287 

qui  font  mes  confoUtions.  Ma.  principale  ejiude  ejî  es  efcrttu- 
res ,  aufquellesteftime  toujours  frofiter  deplm  enfl^  :  é'oefl 
le  précieux  trefor  que  lay  trouné^qui  me  donne  un  contente- 
ment incomparable.  Toutes  chofes  au  prix  ne  font  que  vanité. 
Mapatience  croift ,  é'  ^^  confolation  attend  l'accomplijfement 
des  promcjfes  de  Dieu  ,  qu  il  fait  a  ceux  qui  font  en  extrême  af 
ficlion.  Vom  les  verres  é"  '^oy  aujf  effectuées ,  quand  le  temps 
déterminé  fera  venu-,  qui  noiisefi  encore  caché.  Toutes  fois  je  vous 
puis  affeurer  qtiilneferapas  long  d' autant  que  par  expérience  & 
fentimens  intérieurs^  t  en  juge  aucunement.   Parquoy  travailles: 
car  p. ir  aventure  Dieu  bénira  vos  labeurs  -^  (^  ceux  de  toiis  nos 
amis.  Ce  nefî  a  nous  a  luy  prefcrire  les  moyens  de  nous  aider:  feule- 
ment il  le  faut  requérir  qutl  beniffe  ceux  qu'il  luy  plaira.  ïfant  en 
Flandres  vous  verre^ce  quifepa/fe.  On  dit  par  deçà  quon  traite 
tantoji  avec  les  uns ,  (j  tantoji  avec  les  autres,  ^uoy  qu'il  foit^ 
faites  avec  nos  amis  que  je  ne  fols  pas  oublié-)  car  il  m'en  pr  en  droit 
mal.   il  mefemble  que  quoy  quon  ait  déterminé  contre  moy ,  vous 
devés procurer  que  tom  lesprifonniers  de  delà  foient  bien  trait- 
tés.    Car  quelque  jour  les  cruautés  cr  inhumanités  feront  con- 
neuès,  é'  on  verra  que  nom  nauons  voulu  ufer  de  revanche.  V ay- 
me  mieux  endurer  que  non  pas  qu'on  fifl  endurer  autruy  a  înonoc- 
cafon,  encore  qu  il  n'y  ait  jamais  eu  barbare  traité  comme  -moy: 
mais  ce  Seigneur  ta  ainf permis  pour  mon  injlruclion ,  0'  il  fera 
un  jour  reluire  les  fruits  de  mon  affliâ:ion.  Vous  leur  pourre? 
t  oui  ours  remontrer  qu  en  deux  ans  e^  demy  qu'il  y  a  que  je  fuis 
icy  ,  ien'ay  pas  eu  ce  privilège  de  me  pouvoir  promener  une  feule 
fois  dans  une  cour  ou  fardm, pour  prendre  tair  ^  n  ayant  bouve 
d'une  horrible  fpelonque  otijefuis.  fay  eu  de  grandes  ér  extrêmes 
angoiffes par  cy  devant ,  que  voy^  avez. pu  voir  par  mes  mouve- 
mens.,  ayantfenti toutes  les pefanteurs  d'une  mortelle  afficîion^ 
Cr  n'ayant  point  fait  conte  de  ma  vie.   Cependant  je  fuis  prcjl  de 
la  laiffer  quand  il  plaira  a  Dieu  ;  mais  ilr/t'a  un  peu  releité  de  mes 
douleurs  par  les  confiât  ion  s  de  Cefprit.  le  me  doute  bien  quon 

machin 


2S8  La  vie  de  François, 

machine fouvent  mx  mort.  Toutes  fois  fans  ordonnAnce  celefïe  je 
fçay  c^ti  aucun  ne  la  peut  avancer,  le  vous  prie ,  &  tom  nos  amis 
Auffî,  de  confidcrer  la  longueur  de  maprifon,  qui  efl  merveilleufe- 
ment  dure ,  cflant  feul  comme  je  fuis.  Mats  les  c on f cils  de  Lieu 
font  admirables.  le  fçay  quilm'injlruit^maisje  ne  fçay  pas  pour- 
quoy.  "Triés  mes  amis  qu'ils  prient  pour  ?noy:  car  cela  profite. 
Efcrivés  auffy  au  Roy  de  I{avarre ,  (^  a  Monfeigneur  le  Prince^ér 
■leur faites  entendre  le.  mifere  de  'ma  condition  CT  lapri/on  perpé- 
tuelle quon  niafigniffièe.le  m'a{feure  qu'ils  en  auront  pitié:  Car  je 
fitis  de  leurs  anciens  ferviteur s.  MeJJîeurs  de  Montmorancy  (^  de 
Chktillon  me  font  amis.Entretenés-les  touiours  en  leur  bonne  vo- 
lonté, afin  qu'ils  ne  perdent  les  occafions  de  m'ayder.  fay  beaucoup 
de  bons  amis  en  ces  quartiers  Li,entr' autres  je  m'ajfeure  que  Meff. 
de  Segur^du  Bar  tas.,  du  F  le  (fi s,  de  la  Marfillere  dr  du  Pin ,  veille- 
ront touiours  pour  moy.  Priés  les  en  de  ma  PArt,  d^  me  recûmman- 
dés  toujours  à  eux,  afin  qu  ils  fefouvicnnent  de  moy  ,  car  il  en  e(i 
temps  ou  jamais^  maintenant  qu'on  m' a  figniffie  cette  perpétuelle 
prifon,  ou  plufloft  cette  mort.  Certes  le  Seigneur  a  compajfion  de 
£eux  a,  qui  on  dénie  mifericorde .  îefpere  que  ieferay  deliuré  de- 
vant que  la  dernière  perfecution  de  France  arriue^  laquelle  ne  fera, 
pAs  petit  te,  ^  y  a  encore  de  la  befongne  taillée.  Cependant  quicon- 
que invoquera  le  nom  du  Seigneur  fer  a  fauve .  le  vouô  avois  efcrit 
il  y  a  quelque  temps  quunjeufne  public  ettjî  eflé  neceffaire.  Pefii- 
me  qu'en  ces  grandes  affliSiions  on  fe  convertira  aDieu.^uant 
a  moy  ,je  ne  m'attens  pas  tant  aux  moyens  humains,  que  je  décli- 
ne de  l'ejperance  que  ïay  en  'Dieu  ,  lequel  comme  il  m'a  envoyé  une 
affliclion  extraordinaire ,  ni  aidera  auffy  extraordinairement  s'il 
luypUifl.  lefeme  en  pleurs  dj*  ^^  larmes.^  mais  i'ejpere  que  le  Sei- 
gneur me  fera  moiffonner  en  joye.  Voiis  avés  veti  la  deliurance 
merveilleufe  d^  K^nvers .  Croyés  quefes  miracles  ne  font  atta- 
chés en  un  lieu.  ï attendray  le  terme  de  mon  ajfliclion  félon  la 
tvohnté  de  Dieu.  S''  il  efl polJîble  faites  que  faye  quelque  commodi- 
té de  me  promener  quelques  fois.  Car  je  fuis  icy  comme  dans  le 

tourtaH 


Seigneur  de  la  Noue.  289 

taureau  de  Thalaris,  plus  maltraité  qu'un  parricide.  Dieu  vueille 
que  je  pardonne  a  mes  ennemis  3  comme  David  (^  îoh  ont  fait  aux 
leurs,  fay  eftèejprouvéjufqucs  au  dernier  degré  ,  mais  lay  appris 
beaucoup.  Il  y  a  encore  du  mal  apafferpour  le  corps  dont  nom  fom^ 
mes  membres.  Mais  le  refuge  efl  certain.  Et  ne  faut  pas  penfer 
au  e fiant  hors  dicyje  fols  hors  de  toutes  mifcres  :  car  il  faut  para- 
chever la  courfe  enfouffrant  :  mais  il  y  a  des  relâches.  le  puis  dire 
avec  David-,  encore  que  je  ne  fois  qu'un  vcrmiffcan:  Dieu  m'a  juf- 
ques  au  fond  plongé ,  des  foffes  noires  C^  terribles  :  mais  lajïnfera. 
heureufe.  Dieu  prépare  un  bel  œuvre.  Nom  ne  devons  point  nom 
enquérir  que  ce  fer  a.,  mais  le  fupplter  de  parfaire  ce  quil  a  com- 
mencé. 2{om  dirons  a  vant  quilfoit  long-  temps,  ^dvis  nom 
ejloit  proprement .,  que  nom  fongions  tant  feulement.  Le  Seigneur 
lefus  Chnjiquim'a  donné  janté  corporellc,me  la  donne Jfirituelle 
stl  luyplaift.  c^  aisje  vompuis  dire  que  ma  maladie  a  eflé  h  or  ri' 
ble  en  douleur  ^  continuation.  le  ne perdray  cependant  rien  en 
mon  martyre»puis  que  tay  trouvé  le  trefor  caché.  Car  tay  des  ta- 
Icns  que  je  mettray  quelque  jour  aproffit.  Recommandés  moy  bien 
a  tom  mes  bons  amis.,  ^  qu'ilsfe  fouviennent  de  moy.  Car  je  les 
*verray  de  mes  yeux  corporels.  Ecrit  le  2  de  luin  l  fS^  Le  ftile 
de  cette  lettre,  dont  les  coppies  que  l'en  ay  veuès  ne  portent 
point  la  furcription ,  femble  montrer  que  la  Noue  l'avoir 
efcrite  à  ion  fils  pour  eftre  envoyée  en  France  &  communi- 
quée à  tous  ceux  de  fa  maifon.  De  forte  qu'il  s'en  eft  trouvé 
des  extraits  entre  fes  autres  papiers-,  mais  l'original  en  efl 
demeuré  aux  Pays-bas  oii  le  fils  demeura  plufieurs  années 
après  le  père, par  un  accident  qui  adjoùta  beaucoup  à  l'ennuy 
de  fa  prifon.  Ce  jeune  Seigneur  marchant  glorieufement 
fur  fès  traces,acqueroit  une  grande  réputation  en  ce  pays-là. 
Il  y  fit  plufieurs  belles  adions  militaires,  dont  une  entre  les 
autresaefté  jugée  digne  des  monumens  del'hifl:oirepar  les 
cfcrivains  du  temps. LeDuc  deParme  tenantAnvers  afiiegé, 
aflîegoit  en  mefmc  temps  leFort  deLillojbafti  dans  TEfcaut 

O  o  entre 


290  La  vie  de  François, 

entre  la  ville  d'An  vers,  &  l'emboucheure  par  où  cette  rivière 
fc  décharge  dans  la  mer.  On  faifoit  tout  ce  que  l'on  pouvoit 
pour  défendre  cette  place  àcaufcdefon  importance,  &  I4 
Nouë-TcUigny  avoit  donné  l'advis  de  faire  certaines  tran^ 
chéesjqui  nicommodoient  extrêmement  lePrince  de  Par- 
me, &:  qui  depuis  furent  nommées  les  tranchées  deTelligny. 
Mais  voyans  que  ceux  qui  eftoient  dedans  ne  s'y  deSèn- 
doientpasaflèzbienàfongré,  ils'yjetta  luy  mefme,  avec 
une  bonne  trouppe  de  François,  &  le  principal  commande- 
ment luy  ayant  efté  déféré,  il  eftabht  premièrement  un  très- 
bel  ordre  dans  la  place,  ôcpuisilpourveut  à  la  defence  des 
dehoi-Sjô^  obligea  l'ennemi  à  fe  reculer  plus  loin  qu'il  n'e- 
iloit,  &  à  laifTer  davantage  de  terrain  aux  afliegez  :  puis  au 
lieu  qu'il  ny  avoit  auparauant  de  gardes  eftablies  que  fur  le$ 
remparts,  il  en  mit  aux  dehors  jufques  prés  des  logemens  Se 
des  tranchées  de  l^ennemy ,  &  ainfi  il  le  tenoit  elloigné  de 
la  contrefcarpe.  Plufieurs  jours  fe  paflèrent  en  cet  e{l:at,qu'il 
fe  faifoit  fouvent  quelque  combat  dans  les  dehors  -,  mais 
quand  Balfour  EfcofTois ,  avec  4.  compagnies  de  foldats 
de  fa  nation, fût  venu  de  Zelande,&  fe  fût  jette  dans  la  place 
avec  Telligny,  alors  Telligny  fît  tant  de  forties ,  &  harcela 
tellement  les  aflîegeans,  qu'après  trois  femaines  ou  un  mois 
defiege,  le  Duc  de  Parme  fit  retirer  doucement  fon  artille- 
rie, &  puis  leva  tout  à  fait  le  fiege  de  devant  Lillo.  Mais  plus 
la  Noue  avoit  de  joye  des  belles  allions  de  fon  fils ,  plus  fût 
grand  le  rengregement  de  fon  afflidlion,  quand  il  en  enten- 
dit la  prife.  Il  s'eftoit  retiré  dans  Anvers ,  pour  avoir  fa  part 
de  ce  fiege,  &:S.  Aldegonde  &  luy  faifoient  tout  ce  qu'ils 
pouvoient  pour  rendre  inutiles  les  efforts  del'ennemy.Mais 
il  y  avoit  une  grande  confufion  dans  laviUe,  &  le  peuple  ny 
obeifîbitpasayfementaux  gens  de  commandement.  S.  Al- 
degonde donnoit  fouvent  advis  de  l'eftat  des  affaires  enZe- 
lande,  où  les  Eftats  eftoient  ordinairement ,  ôcfur  tout  l'hi- 
ver 


Seigneur  de  la  Noue.  291 

ver  eftant  venu,!! les  prioit  de  fe  fervir  des  commodités, qu'il 
prefentoit  pour  leur  faire  avoir  du  (ecours  &  des  rafraichifîè- 
inens,parce  que  les  nuits  alloient  eftre  longues  &  obfcures  & 
propres  à  tromper  Tennemy ,  &  que  la  violence  des  vents 
leur  aideroit  à  attaquer  fes  vaiffèaux,  qui  ne  pourroient  foû- 
tenir  leur  effort  &  celuy  de  la  tempefte  tout  eniemble. 
Quoy  qu'il  dit,  il  ne  le  leur  pouvoit  faire  goûter,  &  on  luy 
répondoit  que  ce  qu'il  mettoiten  avant,  n'eftoit  pas  ap- 
prouvé par  les  gens  entendus  en  la  Marine.  Il  prit  doncques 
enfin  la  refolution  d'y  envoyer  Telligny  mefnie ,  pour  leur 
reprefenter  l'eftat  des  chofès ,  &  les  faire  confentir  à  ce  qui 
eftoit  expédient. Telligny,  quoy  que  jeune,  avoit  des-ja  une 
trefgrande  expérience  au  fait  de  la  guerre,&:  une  prévoyance 
bien  loin  au  delà  de  ce  que  fon  âge  portoit.  Il  avoit  tou- 
jours efté  de  cette  opinion ,  que  fi  on  ne  ruïnoit  de  bonne 
heure  une  digue  faite  par  le  Duc  de  Parme  auprès  de  la  ville, 
qu*on  appelloit  la  digue  de  Coefteyn ,  elle  feroit  enfin  caufe 
de  la  perte  des  afiîegez.  C'eft  pourquoy  il  avoit  fouvent  fait 
inftance  que  les  Eftats  enuoyaflent  là  quelques  trouppes 
pourl'attaquer&  pour  la  percer,  ou  que  s'ils  ny  vouloient 
pas  bazarder  leurs  gens  de  guerre ,  au  moins  ils  fiflent  fem- 
blant  d'attaquer  la  garnifon  qui  eftoit  à  Ordamme,  &  qui 
defendoitladigue,  afin  que  pendant  ce  temps  là,  ceux  qui 
eftoient  dans  le  fort  de  Lillo  la  peufîènt  attaquer.  Ayant 
donc  cette  affaire  fort  à  cœur  à  caufe  de  fon  importance ,  il 
drefîà  quelques  mémoires  de  la  façon  dont  il  s'y  faudroit 
gouverner,  &  les  ayant  mis  dans  fà  pochette,il  partit  de  nuit 
dans  une  galère  d'Anuers,  &  femit  en  chemin  pour  aller 
trouver  les  Eftats.  Mais  foit  que  l'ennemi  euft  eu  ad  vis  de 
fon  partement  ou  non ,  tant  y  a  qu'il  tomba  entre  les  navi- 
res du  Prince  de  Parme,  commandés  par  Gafpar  de  Robles 
Sieur  de  Billy,  Gouverneur  de  Limbourg  oii  fon  père  eftoit 
prifonnicr.  Quoy  que  la  partie  fuft  extremementinégale,  il 

Oo  2  fe 


292  Î^A  VIE  DE  François, 

fe  défendit  pourtant  vaillamment.  Enfin ,  ayant  perdu 
trois  de  ics  gens,  tk  le  voyant  bleilé  d'une  harquebulade  au 
haut  du  bras,  prés  l'épaule  5  de  Ibrte  que  le  coup  luy  fracaf^ 
foit  les  deux  clavicules ,  il  vit  bien  qu'il  le  faloit  rendre ,  Se 
tira  Tes  papiers  de  fa  pochette  pour  les  jetter  en  l'eau.  Mais 
ilsfurcntapperceusparl'ennemy,qui  lespefcha,  8c  quire- 
conneut  par  là  l'entreprile,  &  quant  à  luy  il  ftït ,  fans  élire 
penfé  5  mené  dans  une  charrette  prifonnier  à  Gand ,  diftant 
de  dix  grandes  lieues  5  &  delà  au  château  de  Tournay ,  où 
les  Eipagnols  luy  firent  un  fort  fâcheux  &  fort  rigoureux 
traitement.  Cet  accident  efloit  capable  d'accabler  tout  au- 
tre homme  quelaNouë5&  il  luy  eftoit  d'autant  plus  fenfible, 
qu'il  croyoit  qu'il  eftoit  arrivé  par  quelque  imprudence ,  &z 
quel'ardeurdelajeunefteavoit  emporté fon  lilsàfaire  une 
adion  où  il  y  avoit  quelque  témérité.  Néanmoins,  après  les 
premiers  mouvemens  de  fadouleur,  voicy  comment  il  en 
efcrivitàlàfemme.  Après  ajuetayfçeu  que  mon  fils  avoit  efié 
pris  à'  mené  kTournay.je  me  fuis  imagine  que  vom  aiiyiez,  de  fen^ 
miy->  non  feulement  pour  Luy  y  mais  aujfy  pour  moy,  d'autant  par  ^ 
aventure  que  cet  horrible  coup  nachevafè  de  me  porter  par  terre. 
Tour  cela  ay-je  bien  voulu  de  bonne  heure  prévenir  tota  inconve* 
mens ,  qui  ne  fervent  qua  alonger  les  tùfieffes ,  en  vom  adver» 
ti/Jant  par  la  permijfon  de  Monf  de  Cherehourg,  comme  après 
avoir  luitté  avec  les  miennes ,  à"  non  fans  grands  efforts ,  je  leur 
tiens  maintenant  le  pied  fur  la  gorge  ^afin  que  vom  vous  difpofe:!^ 
de  future  le  mefme  exemple.  Ce  redoublement  d'affiiBion  qui  m*ejt 
furvenu  au  tem.ps  que  je  devois  plutoft  efperer  quelque  foulage' 
mentj  m'a  eftè  grief,  z^iais  quand  je  confidere  queceluyqml^A 
envoyé  trouvera  toujours  matière  tres-abondante  en  nom  de  nom 
traitter  dix  fois  pis  fe  ferme  la  bouche  a  îom  murmures ,  é'puis 
touvrepour  dire  avec  Daniel^  Seigneur -i  a  nom  efl  confufion  de 
face.,  é-  à  toyjufiice  é'  louange.  Venant  après  a  confidererfa  fou- 
'veraine  bonté  &  mifericorde ,  dors  hfpoir  me  rdcHç,&je  m'af- 

feure 


Seigneur,  de  la  Noue.  2pz 

fetire  que  cette  affliction  ne  fera,  autre  que  tres-profitahle  ^  tant  k 
cchiyqnïfoujfre  ducorps.quanousqmfoujfrons  en  l'efprit.  Con- 
foies  "uoii-s  donc  vom  qui  ejics  U  moins  hlcffee ,  %;eu  que  moy  qui 
dois  tcjlre  beaucoup  ,  rne  confie  :  (^  vous  foavenés  de  ce  qui  ejl 
efcrit  des  beaux  fruits  qui  procèdent  des  tribulations  quand  on 
s  en  fait  bien  prévaloir:  Car  puifque  par  icelles  la  foy fi  purifie,  U 
patience  s"  accroift^Qj- 1  humilité fe  forme  ^  ne  font  ce  pas  des  eau- 
fl's  fuffifntes défi  resjûuïr  après  avoir  Urncnté ,  (jrde  rire  après 
avoir  pleuré?  le  defirerois  que  par  cette-cy  monfils  fccufl  fi  bien 
profiter  ,  quil  en  devint  pUt^  f âge:  é'  fils  certain  que  s'ileufi 
voulu  croire  votre  conjeil^  H  fi  fuflplus  cftudièaayder  afin  père 
qua  le  mettre  en  nouvelle  peine.  Ne  laiJfespourta7it  de  lefiecourir 
en  ce  que  voii-s  pourrez^  en  luy  donnant  les  confiât  ions  neceffaires 
entrernefees  de  reprebenfions  douces ,  afin  qu  en  luy  montrant 
fin  erreur  j  il  nef  oit  pas  trop  contrifié.  k^Iu  reftc  je  vous  prie 
qu'en  travaillant  pour  luy  &pour  moy  vous  ayés  votre  unique  re- 
cours a  prier  ce  luy  qui  peut  bénir  toute  vos  peines.  7(e  failles  de 
m'eficrirecequeT'oiuaurezapprlsdefafanté,  à'fur  ce  je  priraj 
Vieu  vois  avoir  en  fa  garde.  De  Limbourg  le  4  de  Décembre  i  yS^. 
Telle  eftoit  en  tous  ces  fâcheux  accidens ,  la  difpofition  de 
fon  ame.  Mais  néanmoins  cette  lageiTe,  cette  douceur  :ôc 
modération  d'efprit  que  tout  le  monde  admiroit  en  luy, 
n'empelchoit  pas  les  Eipagnols  de  croire  qu'ils  tenoient  un 
lion  enfermé ,  &  que  s'ils  venoient  jamais  à  le  laiflcr  aller ,  il 
leurferoit  de  terribles  ravages.  C'eft  pourquoy  ils  efloient 
refolus  ou  de  le  retenir  perpétuellement ,  ou  au  moins ,  s'ils 
luy  donnoient  faliberté,dc  luy  arracher  auparavant  les  dents 
&les  ongles.  Dans  toutes  les  proportions  qui  s'efloienc 
faites  par  l'efpace  def.ans  pour  le  tirer  deprifonjilsy  avoient 
toujours  voulu  mettre  des  conditions,  ou  barbares,  comme 
celle  qui  concernoit  fes  yeux ,  ou  telles  que  fon  honneur  & 
ia  geiierofité  ne  luy  pouvoientpermcttre  d'y  confentir.  Car 
outre  qu'ils  le  vouloient  obliger  à  ne  porter  jamais  les  armes 

Oo  3  con- 


îp^  La  vie  de  François, 

contre  l'Efpagnolaux  Pays-bas  &  dans  fes  autres  Eftats  j  ce 
qu'il  accordoit  avec  répugnance,  ils  le  vouloient  encore 
contraindre  à  renoncer  en  quelque  façon  à  fa  confcience,  au 
fervice  de  fon  Roy,  &  à  l'amour  de  fa  patrie ,  en  promettant 
qu'en  quelque  occafion  que  ce  fuft  il  ne  feroit  jamais  la 
guerre  que  contre  les  ennemis  du  nom  Chreftien.  Ce  qu'il 
ne  voulut  jamais  faire,  quelque  rigueur  qu'on  luy  tient  en 
fa  prifon ,  parce  qu'eftant  autant  qu*homme  du  monde  re- 
ligieux obfervateur  de  fa  parole  &  de  fon  ferment,  il  fe  vo-  • 
yoit  par  ce  moyen  les  mains  liées,  pour  n'ofer  jamais  rien 
entreprendre  pour  la  defence  de  fa  religion ,  ny  pour  le  fer- 
vice  du  Roy  de  France  fon  Prince  naturel,  &  pour  celuy  de 
fon  Eftat.  Enfin  pourtant  à  force  de  foUiciter,  les  Efpa- 
gnols  relâchèrent  quelque  chofe  de  leur  cofléj  &  du  fien, 
diverfes  grandes  &  importantes  confîderations  le  reduifi- 
rent  à  confentir  à  des  conditions  tout  à  fait  extraordinaires. 
Son  filsjcomme  i'ay  dit,eftoit  aufîy  prifonnier,&  ils  ne  pou- 
voient  ny  fe  fecourir  ny  fe  confoler  l'un  l'autre.  Sa  femme 
affligée  au  dernier  point,  le  prefîbit  fans  ceiïè  de  prendre 
fa  liberté  à  quelque  condition  que  ce  fuft,  pourveu  qu'il 
confervaft  fes  yeux ,  parce  qu' aufîy  bien,  en  l' eftat  où  il  fe 
trouvoit ,  il  eftoit  abfolument  inutile  à  ceux  de  la  Religion, 
à  fa  Patrie,  &  à  fà  famille.  D'ailleurs ,  Noircarmes ,  dit  de 
Selles,  Seigneur  des  Paysbas,prifonnier  entre  les  mains  du 
Prince  d'Orange  &  des  Eftats,  qu'ils  avoient  donné  à  la 
Noue  pour  feureté  de  fa  vie,  eftoit  mort  en  fà  prifon.  Le 
Conte  d'Egmont,  l'autre  garent  de  fa  confervation ,  eftoit 
en  tel  eftat,  qu'il  y  avoit  danger  que  fa  mort ,  ou  quelqu' au- 
tre calamité ,  n'empefchaft  qu'il  ne  fuft  plus  envers  les 
Efpagnols  en  la  mefme  confîderation  en  laquelle  il  eftoit 
auparavant^  &  qu'ils  ne  l'abandonnafîènt  entièrement  pour 
contenter  la  paillon  qu'ils  avoient  contre  la  Noue.  Car 
l'ennuy  que  ce  C  onte  avoit  de  fà  prifon  ^  les  incommoditez 

quil 


Seigneur  de  la  Noue.  2pf 

qu'il  y  fouffiroit,  &  le  chagrin  qu'il  avoit  de  voir  que  le  Roy- 
ci' Efpagne  faifoit  fi  peu  de  cas  de  la  perfonne ,  qu'il  aimoit 
mieux  le  laifTer  ainli  périr  mirerablement ,  que  de  confentir 
qu'on  relchangeall,  avoient  premièrement  altéré,  &  com- 
me démonté  Ton  efprit,&  depuis  tellemét  aftbibli  Ton  corps, 
qu'il  s'en  alloit ,  ce  iembloir ,  mourantjce  qui  eufl:  indubita- 
blement efléfunefle  à  celuy  qu'on  luy  oppofoit  en  l'échan- 
ge. Au  refte  5  l'air  reclus  de  cet  horrible  feiour  où  on  gardoit 
la  Noue ,  &  {es  continuelles  indiipofitions ,  bien  qu'elles 
n'eufîènt  rien  diminué  de  latranquihtédelbnefprit  ny  de 
la  grandeur  de  Ion  courage ,  avoient  débilité  fon  corps.  La 
Ligue  5  qui  mettoit  alors  en  France  les  chofes  en  eflat  de 
fe  renverlèr  fans  deiTus  dcifous,  luy  faifoit  prévoir  qu'à  l'ad- 
venir  le  traité  de  fa  délivrance  le  trouvcroit  encore  plus 
difficile.  Enfin,  Princes,  Seigneurs,  amis  de  toutes  parts ,  le 
folicitoientàfetirer  delà  à  quelque  prix  que  ce  full,  deuft- 
il  palîèr  le  relie  de  fes  jours  en  perfonne  purement  privée. 
Tellement  que  vaincu  de  tant  de  confiderations ,  il  s'accor- 
da à  ce  qu'on  defira  de  luy,  &  dontjerapporteray  icyles 
articles  tout  du  long ,  afin  qu'on  fçache  bien  particulière- 
ment, combien  un  léul  Gentil'homme  François  a  fait  de 
peuràl'Efpagne.  Lesvoicy  ;  Pû/zj^s  a-  Articles  ay ans  ejié  re- 
fpe6iivement  conditionnes ,  promis ,  jurés ,  (^  arrejîe7 ,  entre 
CMonfeigneur  le  Prince  de  Parme  &  de  Plaifance,  Lieutenânt\ 
Gouverneur^  (jr  Capitaine generalpour  le  RoyCathoUque  es  Pays- 
bas ,  pour  &  au  nom  de  fa  Majejlè ,  cCnne  part  :  Et  le  Sieur  delà. 
Noué  fur  fa  deliurance,  d^  autre,  ils  ont  efté  rédigés  en  la  forme  a* 
manière  qui  s' en  fuit.  En  premier  lieu  Je  Sieur  de  la  Noue,  pour 
parvenir  à  fa  deltur  ance, a folemnellement  promis  &  juré,  promet 
é'jure par  cette,  entre  les  mains  de  fon  ^^Itcffe^  de  jamais  ne 
porteries  armes, fer  vir,  ou  faire  acîe  dljoftiltté  contre  fa  Majcfé 
Catholique  oufesfuccejfeursifcavoir  efi,  en  Efpagne,  Italie^  Boar- 
gûngne,efdits  Pays-bas  on  autres  pais  appartenans  afadite  CMa- 

m. 


25)5  La  vie  de  François, 

jefté.foîis  quelque  prétexte ,  ou  pour  quelque  occajlon  que  ce  foi  t,  ny 
mefmepar  comafidcment  de  Roy-,  Pr  me, ou  autre, qui  luy  pour  r  oit 
efircfait.  Comme fembUbkment  tl a. pire CT promis dorefnavant 
ne  Je  trouver  éfdits  Pays-bus  eri  quelque  forte  ô'foif^s  quelque  cou- 
leur que  ce puijfe  eftrefi  ce  n'eft  a  vec préalable  congr>  oupajfeport  de 
fadite  Altijfc ,  ou  d'autre  gouverneur  gênerai  y  commandant  aie 
nom  de  fadite  ^Aaieflé  Catholique.Pour  feuretè  ^  corroboratioft 
de  laquelle  prornejfe  fenne  .,il  mettra  incontinant  après  fa  fort  ie 
de f dit  s  Pays-bas  fo?}^ls,quiluy  refte^en  oflageés  mains  de  Mon fei^ 
gneur  leDuc  de  Lorraine, pour  y  demeurer  lefpace  dun  an.Et  outre 
seft  obligé  en  cas  de  contravention.de  payer  auprofft  de  fadite  Ma- 
je/léjafomme  de  cent  mille  efcm  d'or.  Pour  laquelle  Monfeigneur 
'  leP rince  de  Bearnfe  confiituera  répondant. Et  a  cet  effeÛ  obligera 
les  terres  CT  biens  quilpoJfedeéfditsPays-ba-s,  avant  que  procéder 
a  telargijfement  dudit  Sieur  de  laNou'é.Et  comme  le  dit  Sieur  de  U 
'2{ou'éavoit  auffi  promis  de  bai  lier  Monfeigneur  leDuc  de  Lorraine 
j>our  répondant  delà  mefme fommefuivant  lapromeffe  quilavoit 
dudit  Seigneurie'  q»*^  caufe  desprefentes  altérations  dcFranceJl 
femble  qu'il  en  e/i  un  peu  refroidy^il promet  néanmoins  quand  il 
Âuraparlé  a  luy,  de  le  faire  condefcendre  a  ce  points  tant  au  moyen 
despkiges  quilluy  baillera  en  fan  propre  pays, que  pour  hfperance 
^uilluy  donnera  qu'il  ne  porter  a  les  armes  contre  Monfieur  deGui- 
fe  ;  (^  dontilafupplié  qu'il  pleuft  a  fadite  Uï'îajefléjè  contenter 
■pour  cette  heure  de  la  refponfion  de  Monfeigneur  le  Prince  de  Bearn 
de  cent  mille  efcus:^  davatage  de  la  vie  du  Sieur  deTelligny-,  que  le 
dit  Sieur  de  la  Noué  oblige  encore.jufquesa  ce  quilait  mis  ce  que  dtf 
fm  a  exécution.  Ce  que  acceptant  jadite  Altejp^  icelle  luy  accorde  a 
cet  ejfe£i  le  temps^  terme  de  quatre  ou  ^. mois  au  plus  tard. Mais  fi 
d  aventureycomme  les  chofes  les  plus feures font  incertaines-iilad- 
*venoit  que  Monfeigneur  leDuc  de  Lorraine  le  refufafije  dit  Sieur  de 
la  Noué  promet  défaire  obliger  un  grandie  rince  d'Alemagne-,pour 
ladite fomrne  de  cent  mille  efcus  d  or  pour  les  payer  audit  Sieur  Duc 
AH  prof t  de  fadite  Aiaiefté  en  cas  de  contravention  a  U  promeffe 

fufdi- 


Seigneur  de  la  Noue.  r^j 

fufdite.Etau  défaut  d'un  Prince  Alemand, il  promet  défaire  ohli- 
ger  une  caution  enSuiJfe  aMonfeigneur  leDuc  deSavoye.pour  la  mé~ 
mefomme.qui  tournera  an  profit  defaditeMajefiéCatholique,  ave- 
71  at  que  ledit  Sieur  de  laNoue  contrevienne  k  fi  parole.  Promettant 
encore  en  outre  ledit  S. de  laNou'é.de  tant  faire  que  IcfditsSeigneurs 
Vues  de  Lorraine  CT  de  Guife  donneront  leur  parole  par  efcrit,  ^ 
fom  leurs feings  manuels ^  é'fcls  accoutumez^  quilnenfraindra. 
ce  quila  promis.    Ce  quilne  doute  point  d'obtenir  quand  il  aura 
parlé  a  eux  mefmes.é'fi  mettraplutoft  engage  entre  leurs  mainsy 
jufques  à  ce  quil  aura  accompli  cet  article.   Et  advenant  que  ledit 
Steur  de  laNou'é ne puft  effe^uer  l'une  de  ces  trois  obligations  dar- 
gent  dans  le  temps  fuf  dit ,  il  promet  fur  fon  honneur  é'fayde 
gentil-homme  defe  venir  rendre  en  ofiage  es  mains  de  CMonfei- 
gneur  le  Duc  de  Lorraine,  pour  y  eftre  tant  qu'il  y  aura  donne  une 
autre  obligation  valable^  le  tout  fans  aucune  exception ,  en  payant 
feulement fes  dépens.  Et  Jïnalement  outre  l'accompli(]ement  des 
chofcs  fufdites ,  ledit  S.  de  la  Noue  promet  défaire  ejfecluellement 
eflargir  ér  mettre  en  liberté  Monfcigneur  le   Conte  d' Egmont 
fans  rançon,  en  payant  feulement  fes  dépens.   Comme  aujji  refpe- 
Ûivement  ledits,  delà  lS[ou'é  fera  cflargi,  è'  mis  en  liberté^  o* 
conduicl  la  part  que  Aionfeigneur  le  Bue  de  Lorraine  fer a^ou  bien 
es  mains  de  Monfieur  de  Guife,  accompagné  feulement  de  deux  ou 
trois  gentishommes^  tels  que  fadite  Altejfe  choifira,  pour  tafpfler 
en  chemin,  moyennant  la  foy, parole  é'p^omefe  que  ledit  S.  de  la 
Nûuë  a  promis  j  qu'avant  tout  œuure  il  ira  trouver  lefdits  Sei- 
gneurs la  part  ou  ils  feront  ^  pour  y  accomplir  ce  que  defiis  aefîè 
promis  \  pour  delà fe  retirer  en  fa  maifon  y  après  avoir  donné  fa- 
ti  s  faction  aufdits  Seigneurs  Ducs  de  Lorraine  é*  de  Guife ,  ^  ce 
nujji fans  rançon,  enpayantfes  dejpens:  Vefquels points  é"  ^^ vi- 
cies ont  efté  faits  ^  dre(fe7  trois  divers  efcrit  s  tous  trois fignés  de 
la  main  de  faditte  Alteffe,  ^  dudit  S.  de  la  lS(ouè-ipour  ejlre  les 
deux  gardés  par  fadite  Alteffe  au  nom  de  fadite  Majefté,  a"  ^^ 
troftefrne  par  ledit  S.  de  la  Noue  y  en  témoignage  de  quoy-,  & 

F  p  pour 


25)S  La  vie  de  FrançoiSj 

tour  la  vérification  de  ce  que  dejfu^s  eft  dit.   Fait  a  Beure ,  cei%» 
luin  I  fS  ^-figriè  Alexandre,  dr ,  la  Ajouté.   Quelques  hiftoriens 
parlans  de  la  deliurancc  delà  Noué,  fe  contentent  de  dire 
qu'il  fût  efchangé  avec  le  Conte  d'Egmont.  Et  quand  il  n'y 
auroit  eu  autre  choie  qu'un  fimple  elchange,  il  luy  auroïc 
efté  honnorable,  parce  qu'eftant  en  quelque  choie  infé- 
rieur au  Conte  en  biens  de  fortune  &  en  dignité ,  il  eufl:  fallu 
neceflàirement  que  la  compenfation  fe  fuft  faite  par  le 
moyen  de  la  vertu.  Et  puis,  les  hommes  de  grande  nailîànce 
ne  IbufFrant  pas  volontiers  d'eftre  efchangez  fmon  avec 
leurs  égaux,  la  réputation  de  la  vertu  de  la  Noué  dévoie 
eftre  bien  illuftre  &c  bien  reconneué  ,  puis  que  les  pa- 
ïens &  les  amis  du  Conte  &  le  Conte  mefme ,  demandè- 
rent &  pourfuivirent  cette  permutation  avec  une  chaleur 
ôcune  perfeverance  extraordinaire-,  &  fans  cela  il  y  a  toute 
apparence  que  les  Efpagnols  n'euflent  pas  encore  laiffé  aller 
ce  redoutable  prifonnier.  Mais  les  conditions  qu'ils  luy  im- 
poferent&qui  m'ont  fait  fouvenir  de  celles  qu'on  exigea 
du  grand  Roy  François  à  Madrid,  montrent  bien  en  quelle 
confideration  ils  l'avoient  ,&  combien  ils  eftimoient  qu'il 
leur  eftoit  important  d'eftre deliurés  d'un  tel  ennemy.  Le 
Duc  de  Lorraine  avoit  bien  de  la  bonne  volonté  pour  la 
Noue  &  faifoit  grand  cas  de  fa  vertu.  Le  Duc  de  Guife  ne 
le  haïiïbit  pas ,  &  témoignoit  qu'il  ne  luy  imputoit  du  tout 
point  la  mort  de  Befme ,  le  tenant  trop  homme  de  bien  &c 
trop  généreux  pour  eftre  capable  d'un  artifice  femblable  à 
celuy  par  lequel  on  difoit  que  Bertoville  l'avoit  fait  périr. 
Mais  ce  ne  furent  pas  les  (Impies  mouvemens  de  generofité 
&:  de  bonne  volonté  envers  luy  qui  les  firent  intervenir  pour 
cautions  defapromeftè.  Ils  avoient  peur  que  toft  ou  tard  il 
nefutmisenhberté-,  &fçachans  bien  qu'il  n'eftoit  ny  dc' 
fentimenten  matière  de  religion,  ny  d'humeur  &  d'inchna- 
tionà  favorifer  les  deftèins  qu'ils  tramoient  pour  leur  gran- 
deur. 


Seigneur  de  la  Noue.  2pp 

ideur,  ils  le  vouloient  rendre  inutille  au  Roy  de  Navarre ,  ou 
mefmes  aliéner  en  quelque  façon  ce  Prince  de  luy.  Néan- 
moins, il  ne  fut  pas  plûtoft  hors  de  prifon ,  que  le  Roy  de 
Navarre  fournit  l'acte  de  fa  ratification  avec  joye,  &  obligea 
pour  luy  tout  le  bien  qu'il  avoit  en  Flandres,  &c  dans  laCon- 
tédeS.  Paul.  Et  quant  aux  autres,  la  Noue  ayant  parlé  à  eux, 
ils  fournirent  auiîy  les  leurs  fans  aucune  difficulté  :  Mais  le 
temps  fit  naiftre  peu  après  de  fi  extraordinaires  occurrences, 
qu'il  peut,  comme  il  fit  prendre  les  armes  contre  l'un& 
contre  l'autre,  fans  prejudicier  à  fa  parole,  &:  fans  faire  tort  à 
fon honneur.  Ayant  paffé  en  Lorraine,  &  fourni  fcs  cau- 
tions-, il  s'en  vint  au  Pleflis  les  Tournellcs  maifon  qu'il  avoit 
en  rifle  de  France,  où  fa  femme  faifoit  ordinairement  fa 
demeure  depuis  qu'il  fùtprifonnier,  pour  avoir  plus  aife- 
ment  de  fes  nouvelles.  Son  fécond  fils,  nommé  Théophile 
de  la  Noué,  qui  à  peine  eftoit  forti  de  fon  enfanccefloit  au- 
près du  Roy  de  Navarre ,  &  il  le  faloit  tirer  delà,  pour  le 
donner  en  ofl:age,  comme  fon  traittéle  portoit.  Il  efcrivit 
donc  de  là  au  Roy  de  Navarre  pour  cet  eflx^61:,  &  par  le  mef- 
me  porteur  il  envoya  une  lettre  auPlellis-Moniay ,qui  eftoit 
retourné  vers  cePrince,pour  le  prier  de  luy  ayder  à  obtenir 
ce  qu'il  defiroit.  Les  termes  en  eftoient  tels:  Monfieur^  ï en- 
voyé monfecretaire  que  bien  connoiffes ,  vers  le  Roy  de  Navarre, 
afin  de  lefupplier  qu'il  meprefle  mon  fil  s  Théophile ,  que  je  luy  ay 
dédié , pour  un  an/èulement^pour  le  mettre  en  oflage  fiiivant  ce 
que  ïay promis.   Cela,  m'cft  bien  dur ,  d'avoir  achepté  une  liberté 
fi  captive  :  car  je  me  voy  encore  prifonnicr  en  mes  enfans.  Mais 
ils  nefe  déplairont  a  mon  advls  d^  ayder  a  leur  père.  Vopis  vcrre7 
parmontraitté  de  deliurance  comme i'ay  efté  mené.   Cependant 
quelque  rndejfe  quon  tn  ait  faite  ,fimefemhle-t'il  advis  que  je  ne 
dois  altérer  mapromejfe-,  veu  mefmement  que  ces  gens  la  nom  ac~ 
cufent  que  nom  n  avons  ny  loy  nyfoy.  Adon  fecretaire  vous  dira 
^Im  amplement  comme  toutes  chofies  fefont  pajfees»  le  fuis  infi- 

Pp  z  niment 


200  La  vie  de  Fnraçois, 

n'tment  marry  de  ce  que  je  n'aypâ  njoir  le  Roy  de  Navarre,  ny  mes 
bons  ar/iis  de  par  deLhdefqtiels  je  croy  que  vom  tcnés  le  premier 
rano.  Ce  fera  quand  il  plaira  a  Dieu,  le  'voti^s  prier  ay  doncymiofi" 
fieur,  d'aider  a  ce  que  mon  fils  me  [oit  renvoyé.  Car  par  aventure 
quand  on  le  verra  en  Lorraine  y  on  fera  plus  dijpofc  a  me  rendre 
Cautre^  lequel  je  defirerois  fort  ejire  auprès  de  moy ,  pour  par  a- 
chever  a  luy  donner  une  bonne  forme.de  laquelle  ileji  aucunement 
capable,  le  ne  puis  vou4  dire  davantage.   Ce  qui  meferarecom^ 
mander  humblement  a  votre  bonne  grâce  y  fuppliant  le  créateur  ^ 
Monfieur,  vom  tenir  en  fa  fainte  garde,  du  Pleffis  aux  Tour  n  elle  s 
cei^  Octobre.  Au  bas  tly  avoit  efcrit.  Votre  ancien  é'  t r es f  délie 
amy^prejl  a  vous  faire  fervicey  La  Noué.  Et  au  defliis  AMon^ 
fieur,Monfieurdu  V le f[i s  fuper intendant  de  la  maifon  du  Roy  de 
Navarre.  Ce  qu'il  demandoit  fût  fait:  on  luy  envoya  fon 
fils,  &  il  le  mit  entre  les  mains  du  Duc  de  Lorraine ,  ou  il  fût 
unan  entier  à  Nency.  Après  avoir  paflé  quelque  temps  au 
PlefTis,  il  obtint  un  pafleport  du  Prince  de  Parme,  qui  le  luy 
donna  fort  civilement ,  pour  aller  voir  fon  fils ,  &  de  fait  il 
alla  à  Tournay ,  où  il  le  vid,  &  luy  donna  les  confolations  & 
les  confeils  qu'un  tel  fils  pouvoit  recevoir  d'un  tel  père. 
Tout  cela  fe  pafîà  juftement  au  temps  que  laLigue  commen- 
ça à  fe  rendre  formidable  à  toute  laFrance  &  au  Roy, &  qu'à 
ion  infbigation ,  ou  pour  mieux  dire ,  par  fa  contrainte,  il  fit 
contre  ceux  de  la  Religion  ce  fanglant  Edid  que  l'on  nom- 
ma l'Edid  de  Juillet.  La  Noue  le  voyant  inutile  à  ceux  de 
fa  profeffion  dans  le  Royaume,  &  hors  des  termes  de  pou- 
voir rendre  aucun  fervice  à  l'Eftat  mefme ,  &  d'ailleurs  bien 
qu'il  fuft  aimé  du  Roy,  ny  ayant  point  de  feureté  pour  luy 
ny  pour  fa  famille  fous  la  rigueur  d'un  tel  Edi6t,  ny  de  con- 
tentement à  demeurer  en  France,  quand  pour  fon  particu- 
lier il  y  euft  eu  quelque  feureté,  il  prit  la  refolution  de  s'en 
aller  à  Geneue ,  où  il  mena  fa  femme  avec  luy.  Avant  que  de 
rapporter  les  chofes  qui  luy  arrivèrent  là ,  je  veux  icy  repre- 

fenter 


SeIGNITUR   DE    LA    NôUë.  ^01 

fènter  une  lettre  double  que  ion  fils  luy  fit  tenir,  afin  de  faire 
voir  la  gayeté  ,  la  generofité  ,  la  pieté  èc  la  profondeur 
du  fens  de  cejeune  Seigneur,en  un  âge  fi  peu  advançé,  &  en 
une  condition  fi  racheufe.  La  première  qui  fe  prefentoit 
aux  yeux,  eftoitefcrite  d'une  encre  ordinaire,  &  addreiïëe 
à  ra'niere,en  ces  propres  termes  icy.cJlU  /lIcre:Fû/u  nc/çaur/cs 
croire  combien  t' ay  receu  de  contentement  quAnd  on  m  x  rendît 
"VOS  lettres ,  ^  celles  de  mon  Pere^  d.tttées  du  17^.  dAuril^  enten- 
dant par  îcelles  le  bon  ejiat  oit  vous  ejles  tom  deux^dontje  n'avois 
rien  entendu  il  y  afort  lon'J^temps^ûjueily  a  environ  deux  mois 
que  Monfieur  Boyer  m'efcrtvtt  de  Cambray  que  vous  vous  port  ie7 
bien.  Mats  ne  me  mandant  point  plits  particulièrement  de  vos 
nouvelles  ny  le  lieu  oit  vous  ejiie^^quoy  que  ^e  l Cneuffe  tres-in-- 
J}  animent  priè^  cela  me  fat  foi  t  douter  du  reftc.  le  loue  Dieu  que 
vous  vous  portez,  bien  y  (^  le  fupplte  voits  vouloir  longuement 
maintenir  en  cet  eflat.  le  fuis  marri  puis  qu  tlfaut  que  je  fois  ab- 
fent  Ue  vous,  qu'au  moins  t  en  fois  éloigné ,  ou  en  pays  (i  différent 
du  votre ,  que  je  ne  puis  quenftx  mois  avoir  réponce  d"  une  lettre^ 
^  encore  efî  elle  deux  mois  par  les  chemins.  Voila  de  quoy  fe  fuis 
fâché  :  mais  d'autant  que  la  fâcherie  me  ferviroit  peu  ,  // 
vaut  mieux  la  quitter  toute  a  cet  te  heure  ^  S"  mer  es  jouir  de  ce 
que  ce  nef  point  encore  pis.  il  en  ira  autrement  quand  il  plaira  à 
Dieu.  En  quelque  façon  que  tout  foi  t ,  il  le  faut  trouver  bon 
fuis  quil  luy  plaifi.  Or  voyant  les  longueurs  fufdites ,  t' ay 
penfe  que  ce  fer  oit  le  plus  court  d'envoyer  un  homme  exprés  vous 
trouver  quelque  part  que  vous  feuffiez,^  afin  den  avo^r  réponce 
une  fois,  O'  d  autant  que  je  fuis  en  doute  du  lieu  ou  vous  eftes,  i  ad^ 
drejfe  ce  porteur  a  Nancy  à  mon  frère,  lequel  le  luy  pourra  dire  à  la 
vérité.  Si  vous  avezreçeu  ^  ou  6  lettres  que  je  vous  ay  e [cri  tes 
depuis  ftxmois^  vous  aureTj^ntendu  bien  a  plein  de  mon  efîat  icvj 
^  fpecialement  du  fait  de  ma  dépence  ^qui  efl  toujours  mon  princi- 
pal fujet.  Par  la  dernière  que  je  vous  ay  efcrite  il  y  a  environ  deux 
mois  par  Uvoye  dç  ^lonfieur  Boyer  j  je  vous  tnandois  ce  mefcm- 

Pp  3  bky 


^02  La  vie  de  François, 

ble ,  quefejicls  quitte  jufques  à  cette  heure  la,  avec  t urgent  qu*il 
rne  v  en  oit  d' envoyer  ^mats  qui  c  ont  e fans  fon  hojie^conte  deux  fou  y 
ce  dit-on.  le  vom  diray  donc ,  qu  envoyant  ce  porteur  ^fay  fait 
conte  four  jufques  au  dernier  jour  de  ce  mois  qui  fera  environ  le 
temps  que  ces  lettres  arriveront  vers  votis ,  nyieu  aydant ,  ^ 
trouve  qu'en  ce  temps  la  je  fer  ay  redevahle  de  cent  cinquante  efcm: 
(^pûur  le  vous  faire  entendre-,  ilvomfouviendra  s'ilvompUi/l^ 
que  je  vous  ay  mandé  par  cy  devant ,  que  pour  la  depenfe  de  moy 
à'  de  mon  laquais  f  avois  accordé  a  quarante  efcm  par  mois ,  lef 
quels  eftant  dix  ^  derny  depuis  que  mon  père pajfa par  icy^^queje 
changeaydelogls,jufquesàlafinde  cet tuy  cy  ^  font  la  fomme  de 
quatre  cens  à"  'vingt  efcus,  à' puis  a  un  qui  mefournift  de  Itcis  (•r 
linceux ,  c^  méfait  blanchir  mon  linge  deux  efcm  par  mois ,  qui 
font  vingt  cjr  un.  Puis j' avois  pris  trois  efcm  par  mois  pour  certai- 
nes petites  chofes  necejfaires ,  comme fouli ers,  aiguillettes,  (^  teU 
les  chofes»  qui  font  trente  é*  f^^  ^fi^  &  ^^^J  '•  (  qf*^^^  tl  ny  au- 
voit  que  mon  luth  ér  mon  ejpineite  ils  en  mangent  plm  de  la  moi- 
tié i)  Outre  cela  ï  ay  perdu  fur  les  monnayes  de  V  argent  que  ï  ay  re- 
ceu  aveccequilm'a  coufté  en  meffagers  pour  l'aller  quérir  ^i^. 
efcm.  Et  quand  mon  père  fût  pa[fe  je  fis  faire  un  habillement  pour 
voir  le  monde  avec  un  manteaupour  2  2  efcm  (^  demy.Toutes  lef- 
que  lie  s  fomme  s  enfemble  font  520  efcm:  fur  lefquelles  tay  receu  a 
trois  dtverfesfois  3  f  o  c^  20  que  f  avois  encore  lors,  qui  font  3  70. 
è'  I  fo  que  je  dois.,  font  f  20.  Voila  mon  conte  bien  tojl fait  des  efcm 
ne  feront  pas  fi  tojl  trouvés.  Toutes  fols  s'il  s' en  recouvre,  je  vom 
fupplie  den  envoyer  icy ,  félon  que  votre  commodité  le  permettra , 
(3-  le  hefoin  que  vom  voyés  que  t'en  ay.  le  vom  ay  défia  mandé  plu- 
fleur  s  fols, que  sUleft  befotn  de  dépendre  moinsyjeleferay.  Vom  na- 
vés  qua  me  mander  ce  a  quoy  vom  voulés  que  je  me  règle.  CMais 
jufques  icy  je  nay  eu  aucune  réponce  fur  cela.  Ceft  pour  quoy  jevom 
envoyé  cet  homme  exprés  afin  quil  rétourne  prompt ement ,  ^ 
m^infi'orme  aplein  de  la  volonté  de  mon  père  &  de  la  votre  .il  vom 
plaira  aufil  advifer  pour  ce  que  je  vom  ay  mandé  avoir  accordé  de 

mes 


Seigneur  be  la  Noue.  ^05 

mcsg/trdespar  UpAjféy  a  celle fn  d'y  fatis faire  s'il  vota  pU^/l  le 
pltUoJl  qutl  vours  fera  pûffîble.   Tay  une  autre  dehte  qui  ejl  tout 
mon  extraordinaire ,  a/çavoir  trente  efcm  à  un  libraire^  oui  m  a 
jufqucs  icy  toujours  fourni  à  crédit  ;  mais  h  cette  heure  il  me  fo  li- 
cite fort  de  le  payer.  Ce  que  fcfpere faire  fivom  ?ne  mandés  dequoy, 
dont  je  voiisfupplte.  ^lant  an  rejîe  je  ?ne  porte  fort  bien  grâces  à 
Dieu^  dr  continué  toâiours  de  receuoir  le  bon  traitement  que  te 
*vou^  ay  tûuiours  mandé  avoir  du  feigneur  Caflellan  C^iattia 
Coriuniy  &  du  feigneur  Loren!^  Gnottyjon  Alfier ,  au/quels  tay 
beaucoup  d'ohligationpour  les  courtoifics  que  fen  ay  receués.  le 
paffe  le  temps^ouplùtofile  temps  mepaffe  en  efludiant,  qui  eft  mon 
feul,  mais  fuffifant plaifir.  Oiionpere  me  mande  que  i  apprenne  U 
langue  Italtenne.Cefl  pourquoy  pour  luy  faire  par  oiflre  ce  que  ïen 
fçay,  te  luy  efcris  en  ce  langage,  rnajfcurant  que  leferayplutofl  ex* 
cuje-,  ou  pre fumant  de  le  devoir  cflre.fije  t efcris  mal  pour  avoir 
efféenfimalplaifante  efcole  quuneprifon^  queft  i'avoisefié  ait 
pays  d'où  il  vient.  C  eJI  pourquoy  je  n'ay  pas  fait  doute  de  l'expo- 
fer  au  jour  pour  eflre  cenfuré.  fauraypeut-e/ire  encore  affeT,  voire 
trop  de  temps  de  l'apprendre  icy  plus  parfaitement,  le  vous  re* 
mercie  des  nouvelles  que  vous  m* avez,  mandées  de  ma  fœur ,  ^ 
'vousfupplie  luy  faire fç  avoir  des  miennes  ^  é'à  ma  tante  de  Ce- 
tiiffac-i  é'ft  'votts  avez  moyen  de  leur  faire  tenir  des  lettres ,  me 
faire  ce  bien  de  m'en  advenir ,  a^n  que  je  leur  efrive.  Ce  por- 
teur a  de  t  argent  pour  aller  -^vous  luy  en  donnerez  s  il  vous  plaifi 
pour  fon  retour,  levou^fupplieray  derechef  par  luy  envoyer  ad- 
dreffe  de  recevoir  argent  en  quelque  ville  de  ce  pays ,  (jr  s'il  efîpof- 
fihle,  faire  tant  que  d avancer  deux  mois.  7S(jus  en  attendrions 
bien  trois  ou  4  après ,  é"  ne  vous  donnerais  plui  de  fâcherie  de 
long-temps.  le  vous  fupplie  dy  donner  ordre  ^  é*  en  attendant 
que  Dieu  me  face  la  grâce  de  vom  aller  trouver  ,yV  vous  haiferay 
treshumblemcnt  les  mains ,  é'  prier  ay  Dieu ,  ma  OHere,  vous 
avoir  enfafaintegarde.  Du  Château  de  Tournay  ^ceiy  de  luin, 
ifS^.  Votre treshimble  &  tres-obeiffant fils ,  odet  de  la  Noue. 

Telle 


5o4i  La  vie  de  François, 

Telle  eftoit  la  modeflie ,  la  tempérance,  &  la  frugalité  d'un 
jeuneSeigneur  de  2  f  a  26  ans,aifné  d'une  maifon  de  plus  de 
4ooooîb.de  renteimais  que  les  dépences  faites  pour  le  fervice 
du  Public,  les  rcfponfions  faites  pour  les  troupes  Aleman- 
des,  Se  les  autres  chofes  de  cette  nature  commençoient  des- 
ja  à  incommoder.  L'autre  lettre  eftoit  en  interligne  &  dans 
les  marges,  efcrite  d'une  autre  forte  d'encre  qui  ne  pouvoit 
paroiftre,  que  par  quelque  eau  artificielle ,  mais  qui  non  ob- 
îlant  quelques  lacunes  fe  lit  encore  ainfî.  d^i:ûf2  Père,  Tay  'vcu 
ce  que  "vom  m  écrivez,  en  U  lettre  de  ma,  OMere  ^dui'^.  d*  ^S^'uril. 
L'^^lfier  d'ky  rnavoit  bien  dit  il  y  a  f  lits  de  deux  mois  que  vom 
efiiez  k  Genève  four  l  amour  dufiege ,  O"  quon  difoit  a  U  Cour  de 
fonAltejfe^  que  ce  nefloit  point  fans  la  permijjîon^  voire  le  com- 
mandement du  Roy  de  France,^  qu'en  cela  vom  ne  faifiez  rien 
contre  vospromefjes.  le  loué  Dieu  qu*au  moins  vom  avés  trouvé 
fibon  lieu  a  vom  employer  ,puis  que  vom  ejliés  inutile  par  force  à 
•votre  patrie.  le  me  do  ut  ois  bien  qu  on  me  retiendroit  encore 
pour  vom  penfer  retenir  de  pis  faire.   Mais  puijjè-je  demeurer 
toûiours  icy ,  pourueu  que  vom  puifftésfervir  a  la  caufe  que  vom 
entreprenés.  le penfe qu  al' occafion d^ un feul (^ de  moy ,  vom  ne 
voudriez,  jamais  laiffer  defervir  a  tant  de  gens  de  bien ,  comme 
aujjtje  vom fnpplie  que  jamais  je  ne  vom  fols  fi  dommageable.  Le 
Capitaine  Mattio  eft  allé  aSpa  le  premier  de  ce  mois:  au  partir  de  la 
il  va  trouver  fon  Alteffe.  le  l'ay  prié  de  s'employer  pour  moy-,  luy 
remontrant  le  peu  de  fujet  qu'on  a  de  me  retenir  icy  à  caufe  du 
pays  auquel  il  void  bien  que  i'aypeu  d'obligationid'peu  de  fujet  de 
m' employer  four  luy-,  veu  l'ingratitude  dont  ceux  d'envers  ont 
ufé  en  mon  endroit.  C'eft  que  par  la  capitulation  d' Anvers, 
on  ftipula  la  liberté  de  tous  les  prifonniers  qui  avoient  elle 
faits  au  fiege,  hors  mis  de  luy ,  que  les  Efpagnols  ayans  vou- 
lu excepter,  ceux  d'Anvers  n'inii  fièrent  pas  afTés  pour  fa  de- 
liurance.  )  AuJJl  que  je  n*y  ay  jamais  fait  la  guerre  par  haine  du 
^oy  d'Efpagne^  mais  pour  votre  occafion.  il  m'a  promis  de  s'em- 
ployer 


Seigneur  de  la  Noue.  ^of 

ployer  ^ajfe^îion^  é"  croy  qu  il  y  peut  beaucoup ,  car  le  Trime  l'ai- 
me, lima  dit  quill'eufl  fait  plut  o[i  sileujl  receu  -vos  Icttres^mais 
on  ne  les  luy  apasrendues^  dont  tla  certes  ejle\extremement  mar- 
ry.  Mais  comme  il  m'a  dit-,  il  ne  luy  euft  pas  eji'e  feant  daller  im~ 
portunerfon  Altejfe  pour  un  fien  prifonnier  fans  avoir  quelque 
couleur  de  le  faire  .,  comme  d'en  eftreprié  de  vous.  A  cette  heure 
quilla  VA  trouver^ilrn  apromis  d y  faire  comme  il  fer  oit  pour  utt 

fils.  Si de  luy  efcrire  à  Spa  devant  qu'il  en  par  te.,  ou  bien  par 

ce  porteur  mefme.^é'  dicy  on  luy  fer  abien  tenir  vos  lettres  .,  cela, 
meferviroit  beaucoup, tant  pour  le  prier  défaire  quelque  chofepour 
moy,  que  pour  le  remercier  de  mon  traitement ,  (^  lévrier  de  con- 
tinuer. Si  vous  trouviés  bon  d' efcrire  au/Jt  feulement  deux  mot  si 
tAlfier ,  quife  nomme  le  Seigneur  Loranz^o  Gnotty,  le  remerciant 
des  courtoifies  qu' H  me  fait-,  cela  ne  mepourroit  que  beaucoup  fer- 
vir.  ^ant  a  mon  traitement  df  la  part  du  Caprtaine  é"  de  PAl- 
fier,  ie  ne penfe  point  qu'ils  le  vueillent  faire  autre  que  tr es-bon, 
^uand  ils  n'ont  point  eu  les  mains  liées  ils  m'ont  fait  paroiftre 
leur  bonne  volonté.  Vn  mois  entier  après  que  vous  feu/les  paffé-,  il 
ny  eut  jour  que  je  ne  me  pourmenaffe  trois  ou  4  heures.  Mais  corn- 
me  je  vous  ay  mandé-,  il  y  eut  des  langues  médifantes  qui  luy  en 
firent  faire  un  reproche  par  fon  o^.  qui  luy  commanda  lors  eX' 
prejfément  de  me  tenir  enfermé.  Ce  qutlfit.  Tout  es  fois  ce  n'eftoit 
pas  fans  for  tir  encore  quelques  fols  ,é'  Aller  en  fon  logis,  auprès 
d'un  fien  neueu  .^fort  honnefte  homme,  qui  efloit  malade ,  ou  notu 
pa/fions  le  temps  quafi  tout  le  jour  a  dtverfes  chofes.  Mais  cela, 
cftant  encore  rapporté  a  S.  A.  depuis  je  ri  ay  plus  bouré  de  la  cham- 
bre, ^uele  Conte  d'Egmont  en  foit  caufe  autrement ,  je  ne  le 
penfe  p ils.  Seulement  quand  il  vint  icy  tl  s'esbahit  bien  de  la  li- 
berté que  t' avois  ,  é"  dit  au  Capitaine  qu'il  avoit  efiétres-mal, 
&  que  i'en  eflois  caufe. Tout  cela  ne  me  nuifit  de  rien  pour  lors  à 
tendroit  du  Capitaine ,  comme  je  croy.  s'il  y  a  fait  quelque  chofe 
depuis  je  nefçay.  Il  peut  efire.   Le  Capitaine  m'a  bien  dit  une  fois 
qu'  il  ne  me  port  oit  guère  s  de  bonne  volonté,  ^oy  que  c'en  foit 


^o6  La  vie  de  François^ 

Un  efi  point  befoin  et  en  parler  ^puts  que  je  ne  rn  en  pUtns  point. 
Comme  de  fait  je  n'en  Ay  point  defuiety  ejiant  bien  voulu  de  ceux 
qui  me  tiennent ,  (^  âu  refie  ayant  cette  grâce  de  Dieu  que  depren' 
dre  k  plaijir  Veftat  on  ieftds ,  que  les  autres  efiiment  miferable. 
Fûu^sfçauez  trop  mieux  que  moy  que  c' efî  d' ejlre  prifonnier.  Mais 
quant  a  moy ,  la  prifon  ne  me  fiche  nullement ,  plutoji  la  liberté 
me  donne  peine  quand  i^yfonge.  Mais  i'ay  mon  recours  a  prier 
Dieu  ^puis  a  Cetudeik  quoy  depuis  que  ie  me  veux  appliquer -^ie  ne 
changeroispas  mon  contentement  avec  celuy  d*un  Roy.  ^uant  à 
f  argent ,  faites  efiat  que  ie  fuis  entre  les  mains  d  un  homme  de 
guerre  qui  n'aquefapaye  ;  encore  peu  fouvent  eft-  on  payé,  il  n'y  a 
pas  un  pat  art  icy  il  y  a  long  temps,  ^uant  âmes  garde  s\ie  croy 
V0U6  avoir  fait  entendre  comme  tWcn  eftpajfe  icy.  Le  Capitaine 
me  dit  l  autre  tour  devant  partir  qu  Une  prétendait  que  iefeuffe 
contraint  en  rien  en  cela.  £lue fit  avois  accordé  de  quelque  chofe, 
bien:  mais  cy  aprés^quc  cela  ne  fer  oit  remis  qua  ma  court  oifie.  Si  en 
ay-ie  ejlé  folie  i  té  cent  é"  cent  fois  devant  que  de  le  faire  &  nie  di- 
foit-on  que  c' ejioit  de  lapart  du  Capitaine,  £luoy  quec'en  foit  je 
luy  promis  ;  je  lepaierayfijepuis.  Pour  cette  heure  d  autant  que 
jevoy  bien  que  vous  nauez  argent  à  cet  effeât ,  faites  s' il  vous 
plaijl  réponce,  &  excufez,  vous  fur  le  peu  de  moyen  que  vous  avez, 
a  cette  heure ^  a  caufe  de  la  guerre  de  France.  Si  vous  me  pouvés 
enuoyer  iufques  aïoo  efcuSj  C^^lfer  nia  dit  quil  attendra  après 
qu  il  fer  ont  dépendus  ^ou  ^  mois  fort  aifement,mais  qu'a  cette  heu- 
re il  eft  befoin  de  faire  provifion  pour  thiuer.Ce  porteur  n  eft  point 
homme  avec  qui  ï aye  quelque  correfpondance'^  afin  que  vous  ne  le 
cr  oy  es  point  ffi  d'aventure  il  le  vous  difoit.  Cefl  unfoldat  de  cet- 
te  compagnie.  CAion  bras  ne  s'ejipoint  amendé  il  y  a  plus  de  fix 
mois.  Auffînyay-jerienfait.  (Mais  i^ efpere  en  guérir  dans  3 

mois  ou  jamais.  Car  il  arrive  icy  un prifonnier  qui  eft  oit  au 

Prince  d  Orange ,  nommé  lofephus.  Depuis  qu'il  eft  pris  il  a  fait 
des  cures  qui  font  des  tiercelets  de  miracles.  Entr' autres  a-t' il 
guery  un  neveu  du  Capitaine  Mattio  qui  eft  oit  abandonné  de  tout 

le 


Seigneur  de  la  Noue.  307 

te  monde.  Il  vint  icy  a  vec  luy  pour  le  parachever,  é*  croy  qn^ajon 
$ccafion  il  a  obtenu  liberté.  S'ils'enreua^  i^efcriray  a  mes  amis 
C'a  Hollande ft je  puis  .S^  ilmefait  cebon  tour  que  de  me  faire  ayder 
du  bras,  dont  je  defejperequaji,  il  méritera  bien  un  bon  prejent. 

Ce  qui  me  donne  opinion  que  le  Co ne  s'empefche  gueres  de 

moy,  cefi  que  cette  efcrituren'efl point  découverte^  dont  Hfcait 
bienquufentlesprifonniers.  Carilcnufoitau/Jt.  le  vous  baife 
les  mains  à'^^^  mère.  Dans  la  marge  il  y  avoit:  Dorefnavant 
quandtefcriray  ainfi^jene  feray  autre  marque  que  d'efirire  le 
nombre  de  t  année  tout  du  long  comme  i'ay  fait  icy.  Faites  en  de 
mefme  s' il  vout  plaifl  ,fi  vom  v  ou  lé  s  ainfi  efcr  ire ,  de  peur  au  un 
chiffre  comme  il  y  avoit  en  votre  dernière ,  donne  quelque  chofe 
kjoupçonner.  Tay  creu  que  le  lefteur  curieux  ncfèroitpas 
marry  d'avoir  la  communication  de  cette  lettre ,  &  qu'elle 
ne  vaut  pas  moins  que  quelques  unes  de  celles  qu'on  impri- 
me maintenant.  Si  les  paroles  n'en  font  pas  fi  délicates ,  ny 
les  périodes  fi  bien  arrondies,  il  n'y  a  pas  moins  de  bon  lens, 
&  y  a  fans  doute  beaucoup  plus  de  beaux  fentimens  de  pieté 
&  de  vertu.  Le  fiege  de  Genève  dont  '\\  eft  parlé  en  cette  let- 
tre, ne  fût  rien  fmon  un  bruit  que  le  Duc  de  Savoye  la  vou- 
loitafîieger.  En  effe£t,  bien  qu'il  n'entrepriftpoint de  fiege 
formé  5  fi  eft-ce  que  depuis  que  la  guerre  de  la  Ligue  fût  ou- 
verte en  France  contre  ceux  de  la  Religion,  ce  Prince  com- 
mença à  harceler  les  Genevois  d'une  façon  extraordinaire, 
par  diverfes  courfes  qu'il  faifoit  faire  fur  leur  territoire ,  & 
dont  ils  fe  vangeoient  le  mieux  qu'ils  pouvoient  eux  en  fai- 
fantaufly  fur  Ion  pays.  Et  la  Noué ,  qui  ne  fortit  jamais  en 
campagne  pour  cela ,  ne  laifToic  pas  de  leur  ayder  par  fes 
confcils,  &mefmcs  de  les  drclîèr  de  plus  en  plus  à  ce  métier, 
fe  trouvant  en  leur  place  d'exercice,  qu'ils  appellent  leplain 
/>^/4/^,  pour  leur  apprendre  à  febien  fcrvirde  leurs  armes, 
à  former  leurs  bataillons  &  leurs  efcadrons,  5c  à  faire  leurs 
falves  &:  leurs  attaques  de  bonne  grâce,  faifant  comme  un 

Q^q  2  mai  lire 


^oS  La  vie  de  François, 

maiftred'cfcrime  qui  prépare  fes  difciples  à  de  vrais  com- 
bats. Etleshiftoriensdileiitque  Cefar  avoit  accoutumé  de 
fe  trouver  ainfi  aux  exercices  de  fes  foldats ,  &  de  leur  mon- 
trer comment  il  faloit  porter  un  pied  en  avant  &  retirer  l'au- 
tre en  arrière ,  lancer  le  javelot,  ou  fe  fervirde  la  picque, 
mettre  la  main  à  l'efpée,&  frapper  de  pointe  ou  de  taille,  fé- 
lon qu'ils  avoient  à  combattre  contre  des  gens  de  pied ,  ou 
des  gens  de  cheval ,  des  hommes  ou  des  elephans.  La  répu- 
tation de  la  Noue  luy  avoit  bien  de  longue  main  acquis  la 
vénération  de  ceux  de  Genève,  mais  cette  affeârion  qu'il 
montroit  à  les  inftruire ,  la  douceur  de  fa  converfation  en 
toutes  chofesjla  conduite  reiglée  &exemplaire  de  fa  vie  &  de 
celle  de  fa  maifon,  &  ce  qui  luy  eftoit  en  quelque  façon  pro- 
pre &fingulier,  cette  fimplicité  merveilleufe  de  mœurs  & 
de  façons  de  faire,  conjointe  avec  une  prudence  fi  profon- 
de ,  une  fi  vafte  capacité  de  toutes  chofes ,  une  valeur  in- 
comparable, &  une  fcience  extraordinaire  en  tous  ces  exer- 
cices du  corps ,  les  ravirent  en  admiration.  L'une  des  plus 
agréables  compagnies  qu'il  y  eufl,efloit  celle  de  Théodore 
de  Beze ,  qui  de  Ion  cofté  eftoit  grand  homme,  &  qui  ou- 
tre la  connoiftànce  qu'il  avoit  des  chofes  de  fon  métier , 
eftoit  tres-entendu  dans  les  affaires  d'Eftat,  &  particuhere- 
ment  dans  celles  de  celuy  de  la  France,  &  poffedoit  les  belles 
lettres  en  un  aufly  haut  degré  qu'aucun  homme  de  fon 
temps.  Et  comme  il  eftoit  excellent  en  la  poëfie,  principale- 
ment en  laLatine,dont  il  avoit  autresfois  remporté  en  Fran- 
ce de  glorieux  prix,  il  voulut  donner  à  la  Noue  une  preuve 
de  fon  eftime  dans  un  bel  Epitaphe  qu'il  luy  fit  après  fa 
mort.  On  le  peut  trouver  dans  fes  pôëmes ,  &  il  mérite  d'e- 
ftreleu.  Jacques  Ledius  en  fit  aufly  un,  dont  voicy  les  fix 
derniers  vers. 

^/^ Uudes^  U  ?{oe ,  fuas,  tua  dkerefa^a^ 

Certammi  o,  Fatum  chori  ? 

Car- 


Seigneur  de  la  Noue.  509 

Carmina  quidfaciant?  ^romittunt  carminafamam, 

JEternitatem  carmina,  : 
Jpfa  canit  populos  la  Noum  Fama per  omms , 

Patentât îp fa  JETER  ISIJTAS. 
De  Frefnes  auili ,  que  les  Edits  de  la  Ligue  avoient  con- 
traint de  Ibrtir  hors  du  Royaume,  &  qui  s'eftoit  retiré  à 
Lauzanne,  fçachant  que  la  Noue  eftoit  à  Gcneuc,  s'y  alla 
habituer ,  pour  avoir  l'avantage  de  communiquer  fouvent 
avec  luy ,  &  cette  communication  luy  augmenta  de  telle 
forte  l'eftime  que  la  commune  renommée  luy  avoit  fait 
concevoir  pour  fes  vertus ,  qu'il  fe  comparoit  en  cela  avec 
Chion,  quand  il  eut  fait  connoifTance  avec  Xenophon  à  Bi- 
fance.  Car  comme  Chion  difoit  qu'il  avoit  à  remercier  les 
vents  contraires ,  &  la  difficulté  qu'il  avoit  trouvée  en  la 
navigation,  parce  que  cela  l'ayant  retenu  plus  long  temps  à 
Bifance  qu'il  ne  s'eftoit  propofé ,  il  y  avoit  rencontré  ce 
grandCapitaine  &  grand  philofophe  toutenfemble,  &  avoit 
eu  le  moyen  &  le  loyfir  d'y  pratiquer  de  prés  fes  excellentes 
qualités.  Ainfi  difoit  de  Frefnes  qu'il  avoit  de  l'obligation 
aux  miferes  de  la  France  de  ce  qu'en  le  banniffant  aux  pays 
efl:ranges,elles  luy  avoient  fourni  l'occafion  de  pafîér  8  ou  9. 
mois  de  temps  en  la  compagnie  de  la  Noue, &  dans  leplaifir 
de  fa  converfation.  En  effe£t  il  me  femble  que  c'eft  avec 
beaucoup  de  jugement  qu'il  faifoit  comparaifon  de  ces 
deux  grands  perfonnages.  Car  il  y  avoit  en  eux  une  mefme 
douceur  de  mœurs,  mefme  inclination  à  la  connoiflance  des 
belles  chofes,  mefme  capacité  d'efprit  à  quoy  qu'ils  fe 
voulufïent  appliquer,  mefme  génie  à  la  politique  &  à  l'hiiloi- 
re ,  mefme  pureté  &  innocence  d'actions ,  mefme  fuffifance 
en  l'art  militaire,  mefme  grandeur  de  courage  &  mefme  va- 
leur. A  quoy  vous  pouvez  encore  adioiiter ,  en  y  remar- 
quant néanmoins  les  ad  vantages  qu'ils  y  peuvent  avoir  eus 
l'un  fur  l'autre  3  mefme  pente  naturelle  aux  contemplations 

Qq  3  Pl^i- 


510  La  VIE  DE  François, 

philofophiques  &  à  l'éloquence,  &:  mcfmes mouvemens  à 
la  pieté.  Car  il  eft  vray  que  Xcnophon  ayant  eu  ce  bonheur 
de  naître  à  Athènes,  au  temps  que  les  lettres  y  fieurifîbicnt 
&  que  l'éloquence  y  regnoit  ;  &  d'avoir  efté  nourry  dans 
l'Ecole  de  Socrate,  avec  Platon  &  quelques  autres,  qui 
reveilloient  la  belle  ame  par  une  noble  émulation,  il  avoit 
aquis  dans  l'art  de  bien  dire  &  dans  la  philofophie ,  un  haut 
degré  de  perfection ,  auquel  l'autre  n' avoit  peu  monter  fau- 
te d' une  éducation  lemblable.  Mais  aufly  avoit  il  eu  ce  mal- 
heur de  le  rencontrer  en  un  temps,  où  tout  eftoit  plein 
d'idolâtrie  &:defuperfl:ition:auheuque  Dieu  avoit  fait  la 
grâce  à  la  Noué  de  naitre  dans  le  Chriflianifme ,  &  de  rei- 
gler  (es  inclinations  à  la  pieté  par  les  bonnes  &  pures  inflru- 
£tions  de  la  vraye  religion.  C'efb  ce  mefme  de  Frefnes  là  qui 
qui  s'eftant  trouvé  pris  de  la  Noué  àLambale,  lors  qu'il  y 
futblefTé  à  mort,  comme  nous  verrons  cy  deiïbus,  &  qui 
ayant  mis  les  mains  fur  fes  papiers  qu'il  ne  voulut  jamais 
rendre,  publia  fesdifcours  Politiques  &  Militaires  quelque 
temps  après.  Car  il  eft  bien  vray  que  tandis  qu'il  eftoit  en 
prifon,veillant  &:  dormant ,  il  avoit  toujours  en  l'efprit  l'ob- 
jet des  miferes  de  la  France,  &  le  defir  d'y  pouvoir  remé- 
dier, &  de  contribuer  quelque  choie  à  rétablir  ce  miferable 
Royaume  dans  le  fleuriffant  eftat  auquel  il  eftoit  aupara- 
vant. Et  c' eftoit  ce  foin  qui  l'avoitporté  à  mettre  la  main  à 
laplume  pour  coucher  fur  le  papier  les  belles  &:judicieulés 
confiderations  qu'il  faifoit  furcefujet.  Mais  néanmoins  il 
avoit  eu  plus  de  defïèin  de  s'y  fatisfaire  en  particulier ,  que 
de  les  communiquer  au  public  •,&  s'il  n'empcfchoit  pas  fes 
familiers  amis  d'en  prendre  la  lecture,  &  d'en  tirer  de  l'uti- 
lité, au  moins  fa  modeftie,  &  le  peu  d'eftime  qu'il  faifoit  de 
fes  propres  productions,  l' enflent  elles  fans  doute  empefché 
de  confentir  qu'elles  ne  vinfent  en  lumière  par  le  moyen  de 
rimpreflion,  fi  de  Frefnes  nel'euft  ainfi  procuré  en  quelque 

forte 


Seigneur  de  la  Noue.  311 

forte  à  la  dérobée.  Mais  celuy  dont  la  conuerfation  liiy 
apporta  tout  enfemble  plus  de  plaifir  &  plus  de  douleur ,  ce 
fut  Guillaume  Robert  de  la  Marck  Duc  de  Bouillon,  Sou- 
verain de  Sedan  &  de  Raucourt.  Ce  Prince ,  comme  ellant 
extrêmement  affectionné  à  la  Religion  Reformée ,  s'eftoit 
intereflé  bien  avant  dans  la  confervation  des  Eglifes  de  ce 
Royaume,&  avoit  beaucoup  contribué  à  cette  grande  leuée 
d'AUemansdontle  Prince  Cafimir  donna  la  conduitteau 
Baron  de  Donaw.  Parce  que  cette  armée  venoit  au  fecours 
du  Roy  de  Navarre,  &z  qu'elle  avoit  efté  faite  pour  luy ,  c'e- 
ftoit  à  luy  à  y  donner  un  Chef  gênerai,  pour  y  commander 
en  qualité  de  fon  lieutenant,  s'il  n'y  pouvoit  élire  en  perfon- 
nej  &  il  avoit  nommé  pour  cela  le  Duc  de  Buillon.  Les  Al- 
lemans  d'abord  ne  dérogèrent  pas  à  cette  nomination.  Se 
reconneurentce  Duc  pour  lieutenant  du  Roy  de  Navarre, 
mais  ils  déférèrent  i\  peu  à  fes  ordres,  que  Donaw  avoit 
toujours  entre  les  mains  la  principale  partie  de  l'autorité  du 
commandement.  Cela  donna  beaucoup  de  fâcherie  à  ce 
jeunePrince>  qui  avoit  le  courage  grand ,  &:le  dcplaiiïr  en 
eftoit  d'autant  plus  fenfible,  que  Donaw  n'avoit  pas  plus 
d'âge  ny  plus  d'expérience  que  luy.  Néanmoins  ilcuft  di' 
géré  ce  mécontentement  particulier, fi  les  affaires  publiques 
îcufîent  bien  allées.  Mais  s'eftant  engendré  quantité  de  pi- 
ques &  de  partialités  en  cette  armée ,  qui  firent  auorter  tous 
les  bons  confeils,6<:  s'eftant  l'armée  mefme  enfin  ruynée  par 
les  mutineries,les  débandades  &les  combats  delavantageux, 
le  Duc  de  Buillon  en  conçeut  une  triftelTe  tout  à  fait  extrê- 
me. Il  fe  retira  donc  à  Genève  incontinant  après  cette  dé- 
route, en  l'an  1 587.  comme  la  Noue  y  ciloit  encore  ,  &  dés 
qu'il  y  arriva  il  commençoit  à  fe  fcntir  de  quelque  indifpo- 
fition.  Les  uns  ont  dit  qu'elle  proccdoit  de  l'ennuy  de  ion 
elprit  ;  les  autres  l'ont  imputée  à  quelques  artifices  delà  Li- 
gue, par  ce  qu'il  mourut  quantité  de  gens  de  condition  & 

de 


3IZ  La  vie  de  François, 

de  mérite  en  ce  mefme  temps.  D'où  qu'elle  vint,  elle  s'opi- 
niaftra  de  telle  façon  &  le  rendit  11  facheufe ,  que  fur  le  mi- 
lieu du  mois  dejanvier  en  fuivant,  il  rendit  fon  ame  à  Dieu. 
Deux  jours  avant  que  de  mourir,  il  avoit  fait  fon  teftament, 
par  lequel  il  avoit  inftitué  fon  héritière  univerfelle  en  tous  (es 
biens  &  feigneuries,  Charlote  de  la  Marck,  fa  fœur,  à  la 
charge,  qu'elle  ne  changeroit  rien  en  l'Ellat  de  la  religion 
dans  les  terres  qu'il  polîèdoit  en  fouveraineté ,  &:  en  cas 
qu'elle  vint  à  décéder  fans  enfans ,  il  luy  fubilituoit  François 
de  Bourbon,  Duc  de  Montpenfier  fon  oncle ,  &  Henry  fon 
fils ,  Prince  de  Dombes ,  à  la  mefme  condition ,  qu'ils  ne 
changeroient  rien  en  la  religion  quieftoit  eftablie  en  fes  ter- 
res ,  félon  la  confefllon  des  Eglifes  reformées  de  France. 
Que  s'ils  le  faifoient ,  il  fubilituoit  à  fa  fœur  le  Roy  de  Na- 
varre &:  fes  héritiers ,  &  derechef  au  Roy  de  Navarre  &  à 
fes  héritiers ,  Henry  de  Bourbon  Prince  de  Condé,  lefquels 
il  prioit  de  vouloir  prendre  le  foin  de  procurer  à  fa  fœur  le 
mariage  de  quelcun  qui  fuft  d'une  dignité  convenable  à  la 
nailîànce,  ôrquiconfervall  la  religion  reformée  à  Sedan,  à 
lamets ,  à  Raucourt ,  &  autres  principautés  qu'il  pouvoic 
avoir.  Puis  cela  fait,  par  le  mefme  teftament  il  recomman- 
doit  d'une  façon  tres-particuliere  fa  fœur  à  la  Noue  fon 
amy:  luy  donnoit  la  tutelle  &  le  gouvernement  abfolu  de 
toutes  fes  feigneuries ,  avec  mille  efcus  de  penfion  annuelle 
pour  honoraire,  &  le  prioit  de  vouloir  ellablir  fademeure  à 
Sedan  pour  cet  efFe£b,  luy  attribuant  une  fpeciale  intendan- 
ce fur  cette  place  là,  &lailîant  le  gouvernement  particulier 
dejamets  à  Robert  Thin,  dit  Schelandre,  perfonnage  dont 
il  avoit  expérimenté  la  fidélité  &  la  vertu.  Ce  témoignage 
que  le  Duc  de  Buillon  luy  donnoit  de  fon  amitié,  &  cette 
confiance  qu'il  avoit  en  luy  en  une  chofe  de  fi  extraordinai- 
re importance-,  joint  que  ce  luy  eftoit  une  occafion  de  fervir 
en  quelque  forte  au  public  >  luy  firent  prendre  refolution 

d'ac- 


Seigneur  de  la  Noue.  515 

d'accepter  la  charge  qui  luy  avoir  efté  donnée ,  quoy  que 
cette  afïàire  ne  fuft  pas  làns  de  très-grandes  difficultés. 
Mais  avant  que  de  s*acheminer  pour  s'en  aller  à  Sedan,  il  ar- 
riva une  choie  remarquable,  dont  jeprendray  icy  Tocca- 
flon  de  rapporter  le  commencement  &  le  progrés,  par  ce 
qu'elle  fert  àfaire  connoillre  le  naturel  de  ce  grand  homme, 
&favrayegenerolité.  Il  avoit  eu  une  fœur  nommée  Mar- 
guerite de  laNouë,qui  fût  mariée  avec  leSeigneur  deVezins, 
gentil-homme  de  haute  condition  &  d'cxtra6tion  illuftre 
dans  le  pays  d'Anjou.  De  ce  mariage  eftoient  ifRis  trois  en- 
fans,  deux  filles  premièrement,  &:  puis  un  fils,  qui  furent 
nourris  quelques  années  dans  la  maifon  de  leur  pere.La  mè- 
re eftoit  encore  vivante,  lors  que  fon  mary  deftournant  fcs 
affections  d'elle,  les  avoir  infenfiblement  portées ,  &  puis 
fortement  attachées  fur  un  autre  fujetjcar  il  devint  éperduë- 
ment  amoureux  de  la  dcmoifelle  fuivante  de  fa  femme.  Ce 
qui  ayant  donné  beaucoup  de  déplaifir  à  cette  genereufe 
dame,  enfin  par  quelque  accident  que  ce  peut  eflre,  elle 
mourut.  Quand  elle  fût  morte ,  Vezins  voulut  par  de  fé- 
condes nopces  rendre  légitime  un  amour  qui  ne  l'eftoit  pas 
auparavant,  ôcefpoufa  celle  qui  luy  avoit  gaigné  le  cœur. 
On  dit  que  c'eft  l'inclination  des  belles-meres  de  chaflcr  hors 
de  la  maifon  de  leurs  maris  les  enfans  d'un  premier  lift^&cel- 
les  qui  n'ont  point  d' autre  raifon  de  le  faire,  finon  qu'elles 
veulent  eftre  maiftreflès  abfoluës  d'un  gouvernement  où 
elle  prefument  que  ces  enfans  traverferoient  leur  autorité, 
fe  contentent  de  les  éloigner  par  des  voyages,  par  des  ma- 
riages, &  par  d'autres  tels  eftablilîemens.  Celle-cy,  qui  por- 
toit  fes  penfées  plus  loin,&  qui  vouloit  que  fes  enfans,quand 
elle  en  auroit,  fuflent  feuls  héritiers  de  cette  riche  &:  fleurif- 
fante  maifon,  fuivit  des  voyes  plus  extrêmes.  Elle  fit  mener 
en  cachette  ces  trois  petits  enfans  à  Pardic  en  bafle  Bre- 
tagne, maifon  fituée  furie  bord  de  la  mer,  &qui  appartenoit 

Rr  au 


^ï^  La  vie  de  François, 

ai\Seigneur  de  Vernis,  &làon  les  mit  entre  les  mains  d'un 
Pilote  Anglois ,  avec  qui  elle  avoit  fait  convenir  de  les  faire 
périr  >  mais  luy  touché  de  compaflion  fe  contenta  de  les 
mettre  chés  quelque  payfan  fur  la  code  d'Angleterre,  pour 
y  eflre  nourris  en  enfans  de  bafîè  naiflànce  ,  &  fans  qu'on 
leur  donnai!:  aucune  cognoifîance  de  leur  extraction.  Car 
ils  eftoient  encore  tous  trois  fi  petits  qu'on  ne  croyoitpas 
qu'ils  s'en  peullènt  fouvenir.  Ils  furent  donc  menés  en  l'Ifle 
de  Garnefay,  &  fans  dire  qui  ils  eftoient ,  après  les  avoir  ha- 
billés en  enfans  de  peu  de  confideration ,  on  les  donna  à 
nourrir  à  quelques  perfonnes  de  l'Ifle,  entre  les  mains  de 
qui  l'on  mit  quelque  peu  d'argent  pour  cela  &:  de  temps  en 
temps  l'on  faifoit  courir  des  bruits  que  ces  enfants  fe  mou- 
roient  l'un  après  l'autre  en  la  maifon  de  leur  père  jufques  à 
feindre  à  diverfes  fois  des  enterremens.  Les  filles  ne  perdi- 
rent pas  tout  à  fait  la  mémoire  de  leur  origine ,  mais  eftans 
devenues  plus  grandes ,  &  ayans  oùy  parler  du  Seigneur  de 
la  Noue ,  elles  fe  reflbuvinrent  qu'il  eftoit  leur  oncle  & 
qu'elles  l'avoient  ainfi  oùy  appeller  en  leur  maifon. Elles  luy 
firent  donc  efcrire,  &  fe  firent  reconnôitre  à  luy,  &  il  fie 
tout  ce  qu'il  peut  pour  leur  procurer  le  retour  en  France, 
employant  mefmes  fes  amis  au  confeil  du  Roy,  pour  avoir 
des  lettres  par  lefquelles  elles  fulîènt  reconneués,  &  i'ay  veu 
quelques  unes  des  réponces  qu'on  luy  faifoit  là  deflus.  Le 
Pere,que  l'on  difoit  n'avoir  pas  abfolument  ignoré  le  com- 
plot de  la  belle  mère  &  de  ceux  qui  la  fervoient  en  cette  oc- 
cafion,  fit  au  commencement  de  la  refiftance  àla  reconnoif^ 
fance  de  ces  filles  :  mais  enfin  il  y  donna  les  mains  &  par  des 
Lettres  que  i'ay  leuës ,  il  témoigna  qu'il  euft  efté  bien  ayfe 
qu'elles  eufiènt  efté  nourries  auprès  de  la  Dame  de  la  Noue, 
femme  d'excellente  vertu.  Mais  il  arriua  diverfes  chofes 
quil'empefcherent,&ces  filles  demeurèrent  en  Angleter- 
re, où  elles  moururent  toutes  deux.  Quant  au  fils,  incon- 
tinent 


Seigneur  DE  LA  Noue.  ^tf 

tinent  après  qu'il  eut  efté  expofé  en  fijle  de  Gamefay^iUixt 
tranfportéà  Londres,  &  parce  qu'il  cftoit  plus  ieune,  & 
qu'il  n' avoir  aucune  communication  avecques  le  fœurs,  il 
perdit  prefque  entièrement  le  fouvenir  de  Ton  extradion ,  & 
apprit  le  meftier  de  Cordonnier.  Néanmoins ,  quand  il  fût 
devenu  grand  luy  eftant  demeuré  quelques  idées  confufes, 
qu' il  eftoit  venu  de  France,  &ifru  de  quelque  bonne  mai- 
fon,  &  ayant  oùy  parler  du  foin  que  la  Noue  avoir  pris  de 
ces  deux  jeunes  Damoifelles,  il  foupçonna  qu'il  pouvoit 
eftre  leur  frère,  &: parce  qu'il  apprit  que  la  Noue  eftoit  en 
Flandres,  il  y  pafla  pour  fe  prefenter  à  luy.  Il  le  fit;  mais  il 
donna  fi  peu  de  marques  &  de  connoifîànce  de  fon  origine? 
&  laNouè  vid  fi  peu  de  lumière  en  cette  afl:aire,qu'il  fe  con- 
tenta de  donner  advis  à  Vezins  qu'un  jeune  homme  s'eftoic 
prefenté  à  luy  qui  fe  difoit  eftre  fon  fils:  mais  il  ne  fit  pas 
grande  inftance  là  deflùs  de  peur  de  quelque  fuppofition. 
LaNouë  ayant  donc  efl:é  fait  prifonnier  il  fe  pafia  fix  ou/.ans 
fans  qu'il  ouïft  parler  de  cette  aftàire,  &:  cependant  ce  jeune 
homme  battant,  comme  on  dit,  la  femelle ,  s'en  alla  enfin  à 
Geneuc  pour  y  travailler.  II  y  avoir  des-ja  quelque  temps 
qu'il  y  eftoit  quand  la  Noué  yarriua,  &fans  qu'ils  penfaf^ 
fentl'unà  l'autre,  la  Noue  envoya  dans  la  boutique  de  fon 
maiftre,  pour  demander  quelquechaulFuredontil  avoit  be- 
foin.  On  la  donna  à  ce  jeune  homme  à  porter,  &il  recon- 
neutbienla  Nouéi  car  il  eftoit  affés  reconnoifîàble ,  quand 
il  n'y  euft  eu  en  faperfonne  d'autre  marque  qui  le  diftin- 
guaft  bien  fenfiblement  d'avec  les  autres ,  que  fon  bras  de 
fer.  Mais  il  n'ofafemanifefter,  parce  qu'à  la  première  fi^is 
il  n'en  avoit  pas  eu  grand  contentement ,  &  qu'il  craignoit 
del'offenfer.  La  Noue  de  fon  cofté  d'abord  n'y  prenoit 
pas  garde,  &6ou  /ans  de  temps  apportant  beaucoup  de 
changement,  au  vifage  &  à  la  ftature  des  jeunes  hommes  de 
cétâge,ilnepenfoità  rien  moins  qu'à  fon  neveu.  Nean- 

Rr  2  moins. 


'516  La  vie  de  François, 

moins?  ce  garçon  ayant  efté  long-temps  à  l'entour  de  fa  per- 
fonne  pour  le  chaullèr ,  il  luy  vit  faire  quelques  adions  avec 
grande  liberté  de  corps  3  &  tenir  avec  une  afles  belle  aflèu- 
rance  quelques  propos  qui  ne  fentoientpas  trop  le  compa- 
gnon cordonnier.  llTenvifaga  donc  un  peu  attentivement, 
&  s'imagina  voir  en  luy  quelque  air  non  lèulement  de  celuy 
qu'il  avoit  veu  au  Pays-bas,  mais  encore  de  fon  beaufrere  de 
Vezinsjce  qui  l'obligeaàluy  demander  qui  &  d'oiiil  eftoit. 
A  quoy  ce  jeune  homme  ayant  répondu  modeftement,  qu'il 
ne  le  fçavoit  pas  bien  clairement,  mais  qu'il  efloit  celuy  qui 
avoit  eu  l'honneur  de  le  voir  lors  qu'il  eftoit  en  Flandres,  & 
qui  luy  avoit  dit  qu'il  fe  croyoit  eftre  fon  neveu ,  fils  du  Sei- 
gneur de  Vezins ,  il  tomba  au  cœur  de  la  Noue  qu'il  eftoit 
véritablement  ce  qu'il  difoit.  Il  n'en  fit  pourtant  pas  grand 
femblant  d'abord,  mais  l'enquit  de  diverfes  chofes,  de  fon 
éducation  à  Londres ,  de  quand  il  avoit  efté  tranfporté ,  du 
lieu  où  il  avoit  efté  premièrement  expofé  en  Angleterre, 
de  la  fouvenance  qu'il  pouvoit  avoir  du  moien  par  lequel  il 
y  avoit  efté  mené;  &  ce  jeune  homme,  qui  avoit  aquis  du 
jugement,  &  fans  doute  quelques  connoiflànces  ou  qu'il 
n'avoitpas,  ou  qu'il  n' avoit  peu  expliquer  fi  diftindement 
auparavant ,  luy  donna  telle  fatisfadion,  qu'il  demeura  per- 
fuadé  que  c' eftoit  véritablement  l'héritier  de  lamaifon  de 
Vezins.  Il  pouvoit  le  laifler  là  fans  en  faire  conte ,  &  par  ce 
moyen  il  fefuft  ouvert  l'entrée  à  la  fucceflîon  de  fa  fœur,  & 
cuft  ramené  dans  fa  maifon ,  quantité  de  biens  qu'elle  avoit 
portés  en  mariage  avec  elle,  &  il  ne  luy  falloit  point  d'an- 
neau deGyges  pour  cacher  le  défaut  de  fon  a£tion.  Mais  il 
avoit  l'ame  trop  belle  &:  trop  noble  pour  mettre  le  bien  en 
confideration  dans  une  telle  occurrence.il  prit  donc  ceieune 
homme  auprès  de  luy,  le  fit  habiller  &  eflever  d'une  façon 
convenable  à  fanaiflànce,  enefcrivit  à  fon  perequinele 
voulut  pQintadvoùerj  commença  de  pourfuiureàla  Cour 

les 


Seigneur  de  la  Noxrë.  ^17 

les  chofes  neceflaires  pour  fa  reconnoifîànce,  &  la  difficulté 
des  temps  ne  permettant  pas  qu'il  en  peufl  venir  à  bout 
avant  fa  mort,  il  laifTa  cette  affaire  à  fon  fils,  qui  la  pour- 
fuiuit  &Pacheuaavec  la  mefme  generofité  qu'elle  avoiteflé 
commancée.  Et  il  me  fouvient  d'avoir  oùy  dire  autresfois, 
que  là  Noue  le  père  eftant  mort ,  &  le  fils  continuant  fès 
pourfuites  pour  la  reconnoilîance  de  Ton  coufm,  ceux  du 
fécond  li£t  qui  pretendoient  à  la  fucceflion  de  la  maifon  de 
Vezins ,  luy  firent  offrir  beaucoup  davantage  s'il  vouloit 
abandonner. Car  comme  le  procès  eftoit  fur  le  bureaujayant 
eflé  ordonné  que  le  Seigneur  de  la  Noue  le  fîls  feroit  oùy  à 
la  chambre,  pour  fçavoir  s'il  perfiftoit  à  reconnoiftre  cet  hé- 
ritier pour  fon  véritable  parentj  ils  enuoyerent  verslaDame 
de  la  Noué  qui  eftoit  lors  à  Paris  pour  luy  faire  de  grandes 
offres :&  ne  luy  promettoient  pas  moins  de  vingt  mille  efcus 
avec  une  terre  de  fix  mille  hures  de  rente.  Sa  femme  donques 
en  quelque  forte  tentée  par  cette  propofition,&  le  priant  de 
bien  regarder  à  cette  afiàire,  parce  que  fi  effectivement  ce 
ieune  home  n'cftoit  pas  ce  qu'il  fedifoit, ce  feroit  une  haute 
imprudence  que  de  le  priver  foy-méme  d'un  grand  bien  qui 
leur  feroit  légitimement  acquisjil  luy  répondit  en  riant.  Et 
endoHtes-tu  m^  amie  ^qu*  il  ne  fait  ce  qu'ilfe  dit  eJlrefNe  'vois  tuf  as 
bien  cju'ilreffemhktout  a  fait  afin  fer  Cy  à"  qu'i^eji  de  mefme  hu- 
meur que  luy^  Ainfi  rien  ne  lespûtj  amais détourner  ny  run5ny 
l'autre ,  le  père,  dis-je,  ny  le  fils ,  de  ce  généreux  defîèin,  de 
manifefler  &  d'afîèurer  l'eflat  de  leur  proche  parent ,  donc 
la  poflerité  jouit  encore  de  biens  de  la  maifon  de  Vezins. 

l'ay  dit  que  c'eftoit  une  chofe  qui  avoit  beaucoup  de  dif- 
ficultezj  que  de  recevoir  la  tutelle  &  le  gouvernement  des 
fouverainetés  de  Sedan ,  de  lamets ,  &:  de  Raucour ,  que  le 
Duc  de  Buillon  avoit  donnée  à  la  Noue.  Car  il  falloir  pour 
y  aller,  fe  refoudre  à  pafîèr  à  travers  quantité  de  trouppes 
ennemies  6c  fe  hazarder  au  péril  d'une  nouvelle  prifon.  Il 

Rr  3  ne 


^18  La  vie  de  François, 

ne  pouvoit  éviter  qu'  il  n'euft  à  demefler  avec  leDuc  deLor- 
raine,  àquiil  avoit  l'obligation  de  ce  qu'il  l'avoit  fort  vo- 
lontairement cautionné  en  vers  le  Duc  de  Parme.  Et  ce  qui 
lembloiteftre  encore  plus  embaraflant  que  tout  cela,  il  ne 
pouvoit  ,  ce  femble ,  accepter  cette  charge  avec  bien- 
feance  fans  en  demander  la  permillion  au  Roy ,  qui  non 
feulement  ne  le  luypermettoit  pas  5  mais  qui  mefmes  le  luy 
defendoit.  Laraifoneneftoitqueles  Ducs  de  Lorraine  & 
de  Guife  qui  avoient  quelque  temps  auparavant  commencé 
la  guerre  contre  les  Eftats  du  Duc  de  Buillon ,  prenans  Toc- 
calion  de  fa  mort,  &  de  la  féblefîc  d'unejeuncPrincefîe 
deftituée  de  tout  confeil  &:  de  tout  appuy,  la  pourfuivoient 
chaudement  alors,  &tafchoient  à  fe  rendre  maiftresde  Se- 
dan ôcdejamets,  conqueftes  qui  en  efFeâ:  leureuflentefté 
comme  ineftimables.  Le  Roy  doncques  eftant  alors  extrê- 
mement empefché  à  parer  aux  defleins  qu'ils  avoient  faits 
contre  fa  perfonne  &  fur  fa  couronne ,  &  à  répondre  aux  in- 
folens  articles  qu'ils  luy  avoient  fait  prefenter  pour  l'accom- 
modement des  afïaires,  ne  les  vouloit  pas  offencer.  C'eft 
pourquoylaNouëretardoitunpeufon  partement,  &:  ten- 
toit  les  voyes  de  douceur,  eflàyant  de  terminer  le  différent 
d'entre  ces  Princes  &  les  Eftats  de  Sedan,  par  des  traittés 
amiables,  &  fans  qu'il  feuftneceflaire  d'en  venir  aux  armes. 
Et  ils  faifoient  femblant  de  prefter  l'oreille  aux  proportions 
d'unadjuftement,  afin  d'amufer  la  Noue,  &  cependant 
prévenir  les  traverfes  que  leur  pourroient  donner  en  cette 
conquefte ,  ou  les  menées  ou  les  forces  de  plufieurs  autres 
pretendans.  Car  Robert  de  la  Marck  Mauleurier,  oncle  du 
feu  Duc,  difoit  que  dans  la  maifon  de  la  Marck ,  il  y  avoit 
une  tacite  &  ordinaire  fubftitution  des  malles ,  pour  ce  qui 
regardoit  les  fouverainetés,  &  qu'ainfi  elles  luy  apparte- 
noient ,  parce  que  la  ligne  mafculine  de  l'aifné  avoit  défailli, 
&qu' eftant  le  plus  proche,  il  eftoit  le  plus  habile  àfucceder 

en 


Seigneur  de  la  Noue.  pc^ 

en  vertu  de  la  fubftitution.  Le  Duc  de  Lorraine  fembloit 
au  commencement  n'avoir  entrepris  cette  guerre,  que  pour 
fe  vanger  de  quelques  injures  qu'il  pretendoit  avoir  receuës^ 
du  feu  Duc:  Mais  quand  cette  caufefùt  efteinte  par  fa  mort, 
il  tâcha  de  faire  reviure  quelques  vieux  tiltres  auparavant 
incogneus ,  fur  les  quels  il  vouloit  fonder  fçs  prétentions  fur 
ces  terres.  Touttcs  les  places  qui  font  à  cette  heure  furies 
frontières  de  la  France,  ont  pailepar  tant  de  mains  depuis 
l'étabhffement  de  la  Monarchie,  qu'il  n'efl:  pas  mal-aifé  à 
nos  Rois  de  trouver  des  prétextes  ou  fpecieux  ou  véritables 
pour  entreprendre  fur  leurs  voifins.  Et  quand  cette  forte 
de  droits  auroit  alors  manqué  auRoy,celuy  de  la  bien-fean- 
ce  fuffit  bien  fouvent  aux  grands  Potentats ,  pour  s'accom- 
moder de  ce  qui  fe  trouve  en  leurs  voyfinage.  Le  Roy  de 
Navarre s'eftant  chargé  delà  protedlion des  Eglifes  refor- 
mées, &  ayant  tellement  meilé  {es  interefts  avec  les  leurs, 
qu'ils  ne  fe  pouvoient  feparer,  penfoit  àfaire  tomber  ces  pe- 
tits Elbts  entre  les  mains  d'un  Seigneur  de  la  Religion,  & 
dés  lors  avoir  propofé  le  mariage  de  quelqu'un  d'eux  avec 
l'heritiere.  Le  Duc  de  Montpenfier  n'avoit  point  de  droit 
ancien  fur  ces  fouverainetés ,  bien  qu'il  fuft  oncle  de  Char- 
lote,  car  il  ne  l'eftoit  que  du  collé  maternel.  Mais  néan- 
moins ,  en  vertu  de  la  fubflitution  cette  fucceilion  pouvoit 
venirjufquesàluy.  Etquoy  qu'il  enfoit,  il  euft  beaucoup 
mieux  aymé  s'en  faifir,  fur  quelque  droit  que  ce  fuft,  que 
non  pas  de  la  voir  tomber  entre  des  mains  eftrangeres.  Le 
DucdeGuife,  dont  la vafte  ambition embraflbit  tout,  fai- 
foit fous  main,  &àrinfçeu  du  Duc  de  Lorraine,  oifrir  le 
mariage  de  fon  fils  à  cette  héritière.  En  un  mot  cette  Hé- 
lène eîloit  le  fouhait  de  quantité  de  Héros.  Mais  les  uns  y 
alloicnt  à  la  découverte ,  comme  le  Duc  de  Lorraine,  qui  te- 
nait lamets  aiTicgé  ^  les  autres  y  venoient  par  furprife ,  Se 
s'en  vouloient  emparer  en  faifant  femblant  de  la  fecourir. 

Le 


520  La  vie  de  François, 

Le  Roy  eut  la  plus  belle  occafion  de  tous  de  s'en  rendre 
maiftrejs'lyeull  employé  des  gens  qui  euflènt  eûaflesde 
vigilance  &  de  vigueur  pour  s'y  lervir  de  Ton  autorité.  Mais 
enHn  toutes  ces  finefîes  furent  inutiles,  &  l'afiàirc  en  de- 
meura dans  les  termes  de  la  force  ouverte  que  le  Duc  de 
Lorraine  employoit.  La  Noue  donques  voyant  que  tous 
ces  pourparlers  d'acconimodement  n'aboutilîbient  à  rien 
qu'à  faire  perdre  du  temps  5  eftima  qu'il  ne  falloit  plus  dif- 
férer j  &  après  avoir  fait  en  grande  diligence  un  voyage  à 
Heidelberg,  pour  conférer  avec  le  Prince  Calimir,  &  puis 
eftre  retourné  en  pareille  diligence  à  Genève ,  pour  mettre 
ordre  à  fes  affaires  &  à  fon  partement,  il  traverfa  le  plus  cou- 
vertement  qu'il  pût  tout  le  pays  qui  efl:  entre  deux,  &:  arriua 
àSedanheureufement  ;  bienque  ce  ne  fuft  pas  fans  courir 
quelques  uns  des  dangers  qu'il  avoit  preveus.  Quand  il  y 
fût  arriué,  il  trouva  que  les  affaires  eftoient  en  ces  termes. 
D'un  cofté  on  avoit  mis  en  avant  le  mariage  de  l'heritiere  de 
Sedan  avec  le  Prince  de  Vaudemont ,  &  on  fe  fervoit  pour 
cela  de  l'entremife  de  la  Conteflê  d' Aremberg ,  parente  de 
Charlotte ,  comme  eftant  de  la  maifon  de  la  Marck:  &  pour 
mieux  faire  reullir  ceprojet,  la  Contefîe  mefme  eftoit  venue 
deLiegeà  Sedan,  &  avoit  fait  tout  ce  qu'elle  avoit  peu  pour 
y  difpofer  &  les  efprits  &  les  chofes.  La  propofition  en  eftoit 
plauilble:  car  par  ce  moyen  on  fe  dé veloppoit  de  toutes  les 
difficultés  de  la  guerre  i  on  s'afîèuroit  l'amitié  du  Duc  de 
Lorraine^  Sconfemettoiteneftat  de  ne  point  craindre  les 
efforts  des  autres  pretendans.  Et  quant  à  ce  qui  eftoit  de  la 
Religion,  le  Duc  de  Lorraine  faifoit  promettre  tout  ce  que 
l'onpouvoit  defîrerpourl'afteurer  qu'elle  demeureroit  en 
l'eftat  auquel  le  deffund  Duc  Tavoit  mife.  On  ne  conclud 
rien  en  cette  affaire  tandis  que  laConteftè  fût  là.Mais  quand 
elle  s'en  fût  retournée ,  la  chofe  ayant  efté  mife  en  delibera- 
<ion  au  confeil  de  l'heritiere  3  on  trouva  que  cette  propofi- 
tion 


Seigneur,  de  la  Noue.  ^lï 

tionn'eftoit  pas  conforme  à  Tin  tendon  du  Teftateur,  que 
laconfciencene  permettoit  pas  à  cette  damoifelle ,  d'épou- 
fer  un  homme  de  religion  contraire,  &  que  les  promefîès 
qu'onfaifoiten  la  recherchant,  feroient  en  grand  danger 
de  n'eftre  pas  exécutées  quand  on  l'auroit  époufée.  On  en 
efcrivit  donc  à  laContefîè  aux  termes  les  plus  doux  dont  on 
le  peut  advifer:  mais  ce  qui  vint  bien  à  propos  pour  s'excufcr 
fût ,  qu'elle  mefme  ayant  envoyé  un  gentilhomme  nommé 
Rafoir  à  la  Cour,  pour  induire  le  Roy  &  le  Duc  de  Mont- 
penlieràconfentiràcemariage,  il  n'en  remporta  point  de 
contentement.  D'autre  codé ,  pendant  les  allécs-&:-venuës 
qui  fefaifoient  pour  l'amour,  le  Duc  de  Lorraine  mainte- 
noit  toujours  le  llege  dejamets,  Se  bien  que  Schelandre,qui 
eftoit  dedans ,  y  fift  tout  le  devoir  qu'on  pouvoir  attendre 
d'un  homme  plein  de  vertu,  11  cft-ce  que  ny  ayant  point 
d'efperance  de  fecours  ny  d'hommes  ny  de  munitions,  il  fa- 
lut  enfin  venir  à  quelque  compofition.  Del'advis  donques 
de  la  Noué  la  ville  fût  rendue  à  certaines  conditions  ho- 
norables, &  Schelandre  fe  retira  dans  le  Château  j  &  trefues 
furent  fignées  de  part  &  d'autre  pour  fix  femaincs ,  pendant 
lefquelles  on  rechercheroit  réciproquement  les  moyens  de 
paix.  Si  on  ne  s'en  pouvoit  accorder ,  on  retourneroit  à  la 
guerre  comme  auparavant.  La  Noué  donc  fe  voyant  en 
eftat  d'eftre  obligé  de  reprendre  les  armes,  qu'il  n'avoit 
point  encore  reprifes  pour  quelque  occafion  que  ce  fuft  de- 
puis les  articles  qu'il  a  voit  fignés  avec  le  Duc  de  Parme> 
craignit  qu'ayant  à  les  lever  contre  le  Duc  de  Lorraine,  l'on 
ne  donnaft  une  mauvaife  interprétation  à  fon  aârion  au 
préjudice  de  fon  honneur.  Car  de  tous  ceux  de  fon  fiecle, 
il  ny  a  eu  aucun  homme  de  quelque  qualité  qu'il  fuft,  plus 
jaloux  &  plus  foigneux  de  la  confervation  de  fa  réputation, 
principalement  en  ce  qui  regardoit  l'innocence  &  la  ron- 
deur d'une  bonne  confcience.  Il  publia  donc  un  Manifeftc 

S  f  pour 


g22  La  vie  de  François* 

pour  expliquer  les  railbns  de  fa  refolution  ,  Se  y  mit  ces 
chofes  entre  les  autres.  Premièrement  il  y  failbit,  comme 
par  forme  de  préface,  une  haute  proteflation  de  l'intégrité 
de  fa  confcience  5  &  du  foin  qu'il  avoit  toujours  eu  de  ne 
rien  faire  qui  peuft  déroger  à  l'honneur  &à  la  vertu  d'un 
gentil-hommej&prioitleledeur  d'en  demeurer  perfuadé. 
Puis  après  il  fe  plaignoit  doucement  de  la  dureté  des  condi- 
tions qui  luy  avoient  efté  impofées  par  les  Efpagnols ,  qu'il 
difoit  eftre  telles  qu'il  fembloit  que  la  fortune  d'un  fi  grand 
Potentat  qu'eft  le  Roy  d'Elpagne,  dependift  delaUberté 
d'un  fniiple  foldat:  Que  néanmoins  il  avoit  jufques-là 
gardéfa  parole  fort  religieufement ,  en  forte  qu'on  nefe 
pouvoit  plaindre  de  luyiQue  ç'avoit  efté  la  caufe  pourquoy 
ime  armée  d' Allemans  devant  l'année  dernière  devoitpafîèr 
enFrance,  éprendre  fa  route  par  la  Lorraine,  bien  qu'il  euft 
efté  puiflàmment  folicité  parles  prières  de  fcs  amis ,  &  mel- 
mes  de  quelques  Princes  d' Allemagne,d'en  prendre  la  con- 
duite, il  ne  l'avoir  pas  voulu  faire  de  peur  de  donner  au  Duc 
de  Lorraine  &:au  Roy  quelque jufte  fujet  de  mécontente- 
ment contre  luy:  Que  la  defllis  eftoit  furvenuë  la  mort  du 
DucdcBuillon,  quiparfon  teftament  avoit,  comme  c'eft 
la  coutume,  recommandé  fes  Eftats  à  la  protection  du  Roy, 
déféré  la  tutelle  de  fa  fœur  Charlotte  au  Duc  de  Montpen- 
fier  fon  oncle ,  &  commis  la  garde  de  fes  châteaux  &  forte- 
reflesà  la  Noue,  pour  les  défendre  contre  quiconque  les 
attaqueroit  :  Que  beaucoup  de  gens  avoient  creu  que  la 
mort  de  ce  Prince  auroit  efteint  avec  fa  vicies  inimitiez  que 
les  guerres  paiïees  avoient  caufées  entre  le  Duc  de  Lorraine 
&  luy  :  mais  qu'il  en  eftoit  autrement  arriué ,  &  qu'il  avoit 
bien  paru  en  cette  occurrence, que  ce  n'eft  pas  la  feule  haine 
&  le  defir  de  fe  vanger ,  qui  caufe  les  guerres  entre  les  Prin- 
ces, comme  les  querelles  entre  les  particuliers  -,  mais  que  le 
plus  fouvent  il  ny  a  que  l'ambition  6c  le  defir  d'enuahir  l'au- 

truy. 


Seigneur  de  la  Noue.  51^ 

truyjqui  donne  naiflance  aux  demeflez  qu'ils  ont  avec  leurs 
voifins  :  Qu'on  en  avoit  une  preuve  en  ce  que  le  Duc  de 
Buillon  eftant  mort,  les  Lorrains  s'eftoient  incontinent] et- 
tés  en  armes  dans  les  Eflats  de  Ton  héritière,  fille,  pupille ,  & 
deftituée  de  fupport:  Que  pour  luy,il  euft  bien  pu  en  bonne 
confcience,  &  ians  faire  tort  à  la  foy ,  repoulfer  la  force  par 
la  force,  comme  y  eftant  obligé  par  la  charge  que  le  feu  Duc 
de  Buillon  luy  en  avoit  donnée,  quand  ill'avoit  eftabli  dans 
le  gouvernement  de  fes  fouverainetés  -,  &  néanmoins  , 
qu'avant  que  d'en  venir  aux  armes  5  il  avoit  enuoyé  un  des 
Gentis-hommcs  de  la  maifon  de  cette  héritière  au  Roy, 
pourfupplierfaMajefté  qu'il  luypleuft  n'abandonner  pas 
une  Princeiïè  qui  eftoit  en  la  protection  de  fon  royaume ,  &c 
quiimploroitfonfecours:QueleRoy  avoit  répondu  qu'il 
enefcriroitauDucde  Lorrame  fon  beau  frère,  &  qu'il  le 
prieroit  qu'il  fe  deportaft  de  tous  a£tes  d'hoftiUté  :  qu'au 
refte  le  Duc  de  Montpenficr,  oncle  &  tuteur  de  la  Princef- 
fe,  viendroitbien  toft  à  Sedan,  qui  verroit  de  plus  prés 
l'eftat  des  chofes ,  &  pourvoiroit  félon  fa  prudence  au  repos 
&  à  la  feureté  de  ce  petit  Eftat  :  Qu'ayant  reçeu  ces  lettres, 
il s'eftoit  tenu  quelque  temps  en  repos,  &c  qu'ayant efté  à 
Heidelberg  pour  conférer  de  ces  affaires  avec  le  Prince  Ca- 
iîmir,  il  s'en  eftoit  retourné  de  là  à  Genève,  ce  qui  l'avoit 
empefché  de  fe  rendre  fi  toft  àSedan.Qu'y  eftant  arriué,bien 
qu'il  euft  trouvé  tout  le  pays  refonnant  du  bruit  de  la  guer- 
re &infefté  descourfes  de  l'ennemy,  &que  fans  aucun  re- 
fpedà  la  Maiefté  duRoy,  on  ferroit  tous  les  jours Jamets  de 
plus  présj  neantmoins  avant  que  de  reprendre  les  armes ,  il 
avoit  fouvent  eu  des  pourparlers  avec  les  ferviteurs  du  Duc 
de  Lorraine,  &  principalement  avec  la  Contefle  d'Arem- 
berg,  confine  de  la  Princefi^,  pour  voir  s'il  y  auroit  moyen 
d'en  venir  à  quelque  bon  accommodement ,  &  que  mefrae 
il  s'eftoit  accordé  à  une  trefuc  de  fix  femaines  j  afin  qu'on 

Sf2  euft 


324  La  vie  de  François, 

cuftplusdeloyfir  de  délibérer  fur  les  propofitions  qui  fc 
mcttoicnt  en  avant  :  Que  tout  cela  n'avoit  de  rien  profité: 
Que  derechef  il  avoit  tait  ce  qu'il  avoitpû  envers  le  Sieur 
delaFerté,pourdétournerleDac  de  Lorraine  d'une  en- 
treprife  qui  ne  luy  peut  eftre  finon  honteufe  &  dommagea- 
ble j  car  ce  ne  luy  peut  eflre  chofe  honorable,  ny  qui  luy 
tourne  à  profit,  que  d'attaquer  injuftement  une  jeune  fille 
telle  qu'eitoit  cette  Princellèjians  qu'elle  luy  euft  fait  aucun 
tort  :  &  que  ce  mauvais  confeil  luy  ayant  des-ja  tant  coufté, 
il  luy  eftoit  ayfé  de  conje£turcr  quels  en  pourroient  eftre  6c 
les  progrés  &  riffuë.Qu'il  avoir  &  fait&:  dittoutes  ces  cho- 
fes  là  avant  que  d'en  venir  à  des  refolutions  extrêmes,  afin 
que  l'on  trouvaft  moins  ellrangefi  ayant  tant  de  juftes  cau- 
fes  de  faire  la  guerre,  &  s'eftant  chargé  de  la  defenfe  de  cet- 
te pupille,  &  des  places  qui  avoient  efté  recommandées  à  la 
protedionduRoy,  il  prenoit  les  armes  contre  le  Duc  de 
Lorraine,  auquel  d'ailleurs  il  recognoiflbit  qu' il  avoit  beau- 
coup d'obhgation  de  ce  qu'il  avoit  voulu  intervenir  pleige 
pour  fahberté  :  qu'il  devoit  plus  à  fa  patrie  &  àfon  Prince 
qu'atout  autre,  &que  leur  nom  le  doit  emporter  à  la  balan- 
ce par  defliis  les  bien  faits  de  qui  que  ce  foit  :  Que  les  enfans 
mefmesfontexcufés  quand  ils  font  quelque  chofe  contre 
leurs  pères  pour  le  fervice  de  leur  Patrie,  &  qu'il  n'avoit  en- 
gagé fafoy  au  Duc  de  Lorraine ,  finon  à  la  condition  qu'il 
ne  fift  point  la  guerre  contre  le  royaume  de  France ,  ou  que 
le  Roy  mefme  ne  luy  donnaft  point  quelqu' autre  comman- 
demant:  Qu'il  eftoit  clair  qu'en  faifantla  guerre  à  l' héritière 
de  Buillon ,  on  la  faifoit  contre  le  Roy  &  le  royaume ,  en 
laprote£tion  duquel  elle  eftoit:  parce  que  la  condition  de 
l'Éftat  &  de  fes  alUez  eftoit  femblable,  &:  qu'il  avoit  efté 
fort  fagemcnt  dit  par  l'ambafladeur  que  lefenat  de  Rome 
envoyoitàHannibal,  que  les  Carthaginois,  en  attaquant 
Sagonte^battoient  les  murailles  de  Rome;Q^e  donques  en 

pre- 


Seigneur  de  la  Noue.  '   525* 

prenant  les  armes  pour  la  PrincefleCharlotte,&  pour  la  de- 
tenfe  de  fes  Eftats,  il  ne  violoit  point  la  foy  qu'il  avoit  don- 
née au  Duc  de  Lorraine:  Qu'outre  l'aft-edlion  qu'il  devoir  à 
fa  Patrie,  il  y  eftoit  encore  obligé  par  la  conlideration  de  la 
tutelle  de  laquelle  il  elloit  chargé ,  veii  melrnes  qu'il  les  pre- 
noit,  non  pour  commencer  l'nijure ,  mais  pour  la  repouf^ 
fer  5  &  que  le  Duc  de  Lorraine  ne  faifoit  paroiftre  aucune 
juftecaufe  de  les  avoir  le  premier  leuécs.  Car  le  taifoit-il 
pour  quelque  droit  que  fes  devanciers  enflent  prétendu  fur 
î'EllatdeSedanj  Ilnedifoitriendefemblable.  Ou  pour  fe 
recompenfer  du  dommage  qu'il  avoir  reçeu  de  l'armée  Al- 
lemande qui  l'année  dernière  avoir  pafle  en  Lorraine  ?  Il  le 
devoir  vangerjou  contre  le  Duc  de  Buillon,  quand  il  vivoit, 
ou  contre  les  AUemans ,  les  Suifles ,  &  les  François ,  &  non 
contre  une  pauvre  pupille  qui  n'avoir  rien  contribué  à  ce 
dontilfeplaignoit.  Mais  que  c'efloit  vne  chofe  déformais 
claire  à  tout  le  monde,  qu'en  cette  guerre  ceux  de  la  ligue  ne 
vifoient  pas,  ou  à  obtenir  quelques  juftes  prétentions,  où  à 
pourfuiure  par  les  armes  la  fatisfadion  des  torts  qu'ils 
avoient  reçeus,  &  que  c'efloit  &  au  Roy  &  à  la  France  qu'ils 
en  vouloient.  Car  à  quoy  pouvoir  tendre  la  guerre  que 
l'on  faifoit  à  Charlotte  fnion  la  mcfme  où  avoit  tendu  l'en- 
treprife  n'agueres  faite  fur  Bolongne  par  lesLisjueurs,  &  les 
troubles  inteftins  qu'ils  avoient  fufcités  en  l'Eftat,  &  hors 
de  l'Efl:aten  Pied-mont,  où  on  avoit  employé  &  la  fînefle 
&  la  force  pour  s'emparer  du  Marquifat  de  Saluées  ? 
Que  doncques  neceflité  luy  eftoit  impofée  de  repoul- 
fer  la  violence  par  la  violence.  Que  le  Roy  eftoitou  obligé 
de  diflimuler  pour  quelque  temps  cette  offenfe  que  le  Duc 
de  Lorraine  luy  faifoit,  ou  fi  occupé  ailleurs  qu'il  ne  pou- 
voir pour  le  prefent  donner  ordre  à  cette  affaire  :  l'autorité 
defaMajefliés'avillifl^ant  cependant  entre  fes  fujets,  &les 
gens  de  bien  eftans  par  tout  le  royaume  expofés  à  meurtres, 

Sf  3  àran- 


32^  *  La  vie  de  François, 

à  rançonnemcns,  &:  à  toutes  fortes  d'injures  plus  infuppor- 
tablesquela  mort,  &:  cela  au  moyen  de  ce  qu'on  fouloic 
aux  pied  la  révérence  des  loix  &  des  Edicls  faits  en  leur  fa- 
veur. Qu'il  fçavoit  que  les  fadieuxjquiaimoient  mieux  une 
guerre  perpétuelle  que  la  paix  de  maintenant,  nemanque- 
roientpasd'obie£terqueceftoicntlà  des  difcours  de  gens 
infectez  de  l'herefie^  Que  quant  à  luy  il  faifoit  une  haute 
déclaration  qu'il  vouloit  vivre  &  mourir  en  la  dodtrine  que 
l'apoflre  S.  Paul  avoit  autres  fois  enfeignée  à  l'Eglife  de 
Rome,  alors  membre  confiderable  de  l'Eglife  Catholique 
qui  eftoitefpanduë  en  l'univers:  pourveu  que  cette  doftri- 
ne  fuft  telle  qu'ellefe  pou  voit  receuillir  des  efcrits  que  l'apo- 
ftre  mefme  nous  a  lailîes.  Mais  qu'on  en  efloit  réduit  à  de 
tels  termes  en  ces  derniers  temps,  que  l'on  tient  pour  Ca- 
tholique quiconque  hait  la  paix  &:la  concorde:  qui  a  dans 
la  bouche  la  pieté  &  l'équité ,  maisl'injuftice  &  la  difïïmula- 
tion  au  cœur  :  qui  demande  le  renverfement  de  l'Eftat ,  qui 
fait  des  ligues  fecrettes  avec  Ces  ennemis  -,  qui  fouhaitte  de 
tout  fon  cœur  la  diflipation  du  Royaume  ;  &  le  démembre- 
ment de  fes  parties  pour  en  profiter,  &  pour  fe  mettre  en 
pofTefTion  de  quelques  pièces  de  ce  naufrage:  Qu'ayant 
quanta  luy  de  tout  autres  fentimens ,  il  avoit  auifi  pris  une 
refolution  contraire,  &  qu'il  avoit  délibéré  de  s'oppofer 
tant  qu'il  pourroit  aux  pernicieux  delîèins  de  ces  feditieuxj 
6c  d'employer  libéralement  fa  vie  pour  fon  pays,  pour  fon 
Prince,  pour  l'Eftat  &  la  liberté,  &  pour  la  defenfe  de  la  pu- 
pille qui  luy  avoit  efté  commife  -,  &  de  n'attendre  pas  que 
par  fa  trop  longue  patience,  ouparfafoibleflèoulafcheté, 
les  ennemis  du  royaume  s'enflafTènt  de  courage,  &:  qu'ils 
luy  donnafTènt  la  mefme  recompenfe  que  Sylla  donna  au- 
tresfois  à  fon  hofte  de  Prenefte.  Enfin  il  conclut  que  c'eft 
affés  parlé,  Se  que  déformais  il  en  faloit  venir  à  l'action ,  en 
laquelle,  pourveu  qu'elle  fuft  jufte,  comme  elle  feroit,  on 

ne 


Seigneur,  de  i.a  Noue.  327 

ne  trouveroit  rien  à  redire.  D'ordinaire  ces  déclarations 
que  Ton  fait,  que  c'eft  à  regret  que  l'on  en  vient  aux  armes, 
font  des  propos  de  bienfeance ,  parce  que  la  guerre  a  tou- 
jours quelque  chofe  d'odieux > mais  quanta  la  Noue,  ily 
eftoitii  circonfpeft  &  fi  religieux  en  cette  occafion,  qu'il  en 
venoit  jufques  au  fcrupule.  Ce  qui  paroillra  en  ce  que  je 
vais  raconter.  AuiÏÏ  toft  qu'il  fut  arrivé  à  Sedan,il  efcrivit  au 
Roy  dcNavarre  pour  luy  en  donner  advis,&pour  le  fupplier 
de  contribuer,  ce  qu'il  pourroità  la  confcrvation  de  ce  petit 
Eftat  &  de  celle  à  qui  il  appartenoit.  Le  Roy  de  Navarre 
luy  répondit  avec  les  demonftrations  ordinaires  de  ia  bon- 
ne volonté,  &  luy  envoya  dés  le  mois  d'Octobre  unein- 
ftrudtion  dreflee  par  le  Pleflis-Mornay,  comme  elle  fe  trou- 
ve encore  maintenant  dans  le  fupplcment  imprimé  à  la  fin 
du  quatrième  volume  de  Tes  Mémoires.  Là  il  luy  témoi- 
gnoit  qu'il  eftoit  tres-aifc  d'entendre  Ton  arrivée  àSedanjOÙ 
Dieu  l'avoir  conduit  à  travers  beaucoup  de  difficultés ,  &  le 
prioit  de  n'en  partir  pas ,  fi  ce  n'cftoit  qu'il  parufi:  évidem- 
ment qu'il  peufl:  apporter  plus  d'appuy  &  de  fecours  ail- 
leurs. Il  luy  donnoit  efperance  de  faire  employer  une  partie 
de  certaines  confiderables  fommes  de  deniers  qu'il  faifoit 
receuillir  par  les  Sieurs  des  Reaux,de  Haraucourt  &:  de 
Crecy,  au  fecours  des  places  de  Sedan  &  dejamcts,  5rce 
parl'advisdelaNouë,  &desgens  d'honneur  &  de  confeil 
qui  afliftoicntl' héritière  de  Buillon.  Il  luy  faifoit  quelques 
autres  ouvertures  d'autres  plus  puiflants  fecours  qu'il  tâche- 
roit de  procurer,  Scpourcequi  le  concernoit,  il  luy  faifoit 
tenir  ce  langage.  Tour  [on  particulier  fcanrA  ledit  Sieur  de  U 
7{oué^que  ledit  Seigneur  Koy  ^ fi  tojl  qu  tl  fce ut  le  bon  fuccés  que 
'Dieu  avoit  donné  k  la  Reine  d' Angleterre  Ç  en  la  défaite  de  la 
grande  armée  navale  d'Efpagne}  il  luy  depefcha  le  Sieur  de  Pu-^ 
jol^pouirfe  conjouïr  avec  elle^auquel  il  donna  charge  exprcffe  de  U 
fupplier  îreS'humbkment  de  fa  part ,  <^pour  une  trcs-fnguliere 


orx-- 


•528  La  vie  de  François, 

gratijpcation',  d'affe^er  quelques  prifonniers  notables  ^  Jigrj  dé  s 
four  U  deliurance  entière  de  Ufoy  duditSieur-^  dr  de  laperjonne  du 
Sieur  de  Teligny  fonjîls  ;  ne  dejirant  rien  plus  ledit  Seigneur  Roy 
que  de  le  voir  en  repos ,  ^  libre  d'exercer  fa  "vertu ,  prudence, 
C^  expérience,  rnefme  en  un  temps  que  U  malice  ijr  l'effort  des  en- 
nemis de  U  vraye  religion  é*  de  l'Ej/at,  convie  ^  fo licite  un  cha- 
cun d'apporter  a  leur  defenfe  ce  que  Dieu  a  mis  de  bon  en  nom. 
Ce  qui  regardoit  particulièrement  à  ce  que  le  Roy  de  Na- 
varre employant  toutes  fortes  de  foins  &  de  moyens  pour 
faire  lever  une  armée  enAllemagnejil  luy  en  vouloit  donner 
le  commmandement ,  qu'il  l^^avoit  bien  qu'il  y  auroit  beau- 
coup de  peine  à  luy  faire  accepter,  tandis  qu'il  luy  refteroit 
encore  en  la  confcience  quelque  fcrupule  de  fa  promefîè.  Et 
de  fait  voicy  comment  lePlelîîs-Mornay  en  efcrivoit  àMon- 
tigny,/^  Roy  des  Navarre  defire  une  armée  efirangere  ^  à*  M. 
de  la  Noué  pour  chef.  CMe/feurs  du  Frefne  &  de  la  Tuilier ie 
luy  enporteront  les  mémoires.  Et  cependant  dijpofès-le  adepofer 
touffes  fer upules.  Comme  les  affaires  eftoient  en  ces  termes, 
arriva  la  mort  de  M.  de  Guife  à  Blois,  où  le  Roy  tenoit  les 
Eflats,  &  cet  accident  apporta  aux  vns  de  la  joye,  aux  autres 
delaconfternationj  à  la  Ligue  une  telle  irritation  qu'elle 
s'emporta  à  des  fureurs  tout  à  fait  extraordinaires.  Et  les 
efforts  qu'elle  fît  en  ce  tranfport  de  colère  furent  tels ,  que 
le  Roy  ne  fe  voyant  pas  encore  en  eftat  d'y  parer, &  n'eflant 
pas  en  fureté'àBlois,eufl  eu  peine  à  trouver  une  des  capitales 
des  Provincesvoyfm es  où  le  retirer,  tant  l'efprit  de  rébel- 
lion en  avoit  foùleué  contre  luy,  fi  Souvray  ne  fe  fuft  alîèuré 
de  Tours,  ou  il  porta  fa  perfonne.  La  Noue  ayant  appris  la 
nouvelle  de  cette  exécution  5  en  jugea  deux  chofes.  La  pre- 
mière ,  que  le  Roy  fe  vouloit  abfolument  détacher  de  la  Li- 
gue, &  qu'il  la  vouloit  étouffer,  puis  qu'il  en  avoit  ainfî  ter- 
rafféleChef  La  féconde,  qu'il  y  trouveroit  beaucoup  de 
peine ,  &:  qu'il  y  auroit  befoin  de  fes  ferviteurs.  Et  bien 

qu'en- 


Seigneur  de  la  Noue.  ^2^ 

qu'entre  luy  &  leRoy  deNavarre  il  fembloit  qu*il  y  euft  en- 
core un  grand  abyfme,  pour  empefcher  leur  reconciliation, 
il  prévit  que  la  neceiîité  des  affaires  de  l'un  &  de  l'autre  le 
combleroit,  &  qu'ils  ne  fcroient  pas  long  temps  fans  joindre 
leurs  armes.  Pour  donqucs  commencer  en  quelque  forte 
cette  reconciliation  publique  par  le  reftablifîement  d'une 
amitié  particulière ,  de  laquelle  néanmoins  l'Eftat  peuft 
recevoir  quelque  utilité ,  il  cfcrivit  au  Duc  de  Longueuille, 
fils  de  celuy  chés  lequel  il  s'eftoit  retiré  à  Ton  retour  des 
Pays-bas  après  la  S.  Barthélémy  (lequel  fils  eftoit  alors  à 
S.Quentin}  &  luy  offrit  de  continuer  envers  luy  les  refpects 
&  les  fervices  qu'il  avoit  voués  àfonpere  >  à  qui  il  recon- 
noiflbit  avoir  de  grands  obligations.  A  quoy  ayant  cfté  re- 
fpondu  parce  jeune  Prince  fort  civilement,  le  commerce 
fut  bien  tofl  noué  avec  beaucoup  de  familiarité,  de  forte 
que  dés  le  mois  dejanvier  le  Duc  luy  en  efcrivoit  en  ces  ter- 
mes. CMon fteur^  fi  vous f  renés  pour  heur  la  reconnoijjance  que 
iUy  de  l' amitié  qu  autres  fois  vous  avés  vouée  àfeuMonfieur  mon 
pere^  à*  de  celle  qu'il  vom  portait^  je  fuis  tout  plein  de  gloire  qu'e- 
Jiantfon  héritier, je  fuccede  auiourd'huy  à  cette  bonne  volonté  qui 
vous guidoit  en  fon  endroit;  ^peux  bien  dire  qu'à  bon  efcient  je 
jouis  du  plus  riche  héritage  paternel:,  puis  qu'' avec  voi^  la  vertt^ 
nïefi  efchcuë ,  dont  je  fais  plu^s  dcjlat  cent  mille  fois  que  de  tous  les 
biens  de  fortune  quejepojfede  en  ce  monde.  Si  l'aage  ?neu/l  plu- 
tojl  permis  de  vous  rendre  la  preuve  de  ce  que  je  vous  fuis  ^  c^eftà 
dire  tres-difpofe  dUme  ajfcÙion  permanente  à  votre  contente^ 
ment ,  il  y  a  des-ja  long-temps  que  vous  l'eujjtés  eue.  Mais  d' au- 
tant quil  vousplaifl  quen  ce  regardprefcription  n  'ait  lieu ,  vous 
me furchar gérés  d'obligations  plus  eflroites ,  dont  vous  me  trou- 
vères a  t advenir  tres-bonpayeur.  Cependant  entrevifitons  nota 
de  nouvelles,  je  vou4fuppliey  é*  communiquons  librement  cnfem- 
ble.Vrayement  cefia  cette  heure, comme  vous  m'écrives^  que  ceux 
^uf  ont  au  cœur  auekue  refjentiment  Francois^c^  auelaue  refte  du 

'Te    *     '  dc^ 


5^d  La  vie  de  François, 

devoir  dontlefujet  ejltemt  envers  fon  Trime  ^  le  doivent  em- 
ployer  ér  ^oppofer  atéxmoHvemens  tumultueux  de  ce  temps  mi^ 
fer  ah  le  ,  m  ai  s  le  venin  de  cette  faôtion  nouvelle,  forgée  pour  U 
ruyne  de  t  Eflat,  a  fait  des  maladies  Ji  extrêmes  d"  contagieufes 
par  tout  ce  royaume :,que  ceux  quonejlimoit  les  plus  fains  (jr  moins 
frappes^  s'en  eftans  trouvés  lesplu4  infectés ,  félon  t exemple  que 
i^en  ai  dans  ce  mien  gouvernementje  crains  quils  n*y  ait  nuls  re- 
mèdes ,  ou  bien  s*  il  y  en  a-,  qu  on  les  applique  trop  tard.  Puis  après 
cela  il  le  met  à  faire  quelques  reflexions  fur  les  a£tiôs  duRoy 
parle  du  mauvais  eftat  où  eftoit  la  Province  de  Picardie,  re- 
prefente  les  confeils  qu'il  a  envoyés  à  fa  Majefté  par  un  gen- 
til'homme  exprés  5  parle  des  proportions  que  Balagnyluy 
faifoit  faire,  remercie  laNouë  d'une  armée  nomméePiftole 
qu'il  luy  avoit  envoyée,  qu'il  promet  de  garder  chère  com- 
me venant  de  fes  mains ,  &  puis  le  convie  à  eflablir  un  chif- 
fre avec  luy.  Au  mefme  temps  il  receut  une  autre  lettre  du 
Roy  de  Navarre,  qui  luy  donnoit  advisde  l'effedb  que  la 
nouvelle  de  la  mort  du  Duc  de  Guife  avoit  produit  en  l'Af- 
femblée  de  ceux  de  la  religion  à  Niort,  d'où  il  luy  efcrivoit. 
Puis  il  adioûtoit:/^  vom  diray  donc  pour  le  regard  de  Sedan  (^la- 
rnetSy  qu'  encore  qu'il  y  ait  efpoir  par  cette  mort  de  quelque  déli- 
vrance, il  ne  faut  laiffer  d'y  travailler -i  (^  d'y  apporter  tout  le fe- 
cours  que  l'onpourra:  comme  de  mapartjefuls  après  nos  EglifeSy 
pour  leur  faire  trouver  bon  d'envoyer  une  bonne  fomme  de  ce  qui 
fera  porté  aGeneve^puls  que  d'ailleurs  on  en  a  recouvert f peu. Sur- 
quoyje  vom  diray  que  te  fuis  fort  aife  &  loué  Dieu  de  la  refilution 
quavésprife  à"  de  votre  déclaration;  m'ajfeurant  que  vous  paj/è- 
r  es  plus  outre»  é'  ne  voudrés  plus  long-  temps  laiffer  nofdites  Egli- 
fes  privées  du  fruit  de  votre  vertu.  En  cette  ejperance  je  vous  ay 
déféré  la  charge  de  l'armée  que  nous  faifons  lever  en  Allemagne^ 
laquelle  je  votu  prie  de  vouloir  accepter ,  (^  de  laquelle  vous  en- 
tendre s  le  deffein  (jT  mon  intention  par  le  Sieur  de  Tuilerie-,  que  je 
depefche  exprés  par  Angleterre^comme  aujjtpar  k  Sieur  du  Eref- 

ne, 


Seigneur  de  la  Noue.  551 

nCi  auqueli'en  envoyé  de  bons  ^  amples  mémoires  ^  leur  Ayant 
commis  à  tofis  deux  cette  négociation^  félon  (^fotis  vos  bonsadvls 
^  confeils ,  avec  exprés  commandement  de  ne  rien  faire  fans 
vouij  (^  de  vous  communiquer  pour  cet  ejfcB  tout  ce  qui  eft  de  leur 
charge  ^  inJiru6iion .  Les  deniers  de  Dauphinc  cr  Languedoc  ont 
pris  le  chemin  de  Genève^  à'p^^fi  qu'ils  y  foicnt  des-ja.  Ceux 
de  Guyenne  é"  de  deca^avec  ce  que  l^  on  pourra  recouvrer  £  Angle- 
terre &  des  Pays  bas,  feront  portés  par  ledit  Sieur  de  la  Tuilerie 
à.  Hambourg.  Et  s' il  ne  fur  vient  autre  retardement  ^jepenfe  que 
des  aprefent  on  peut  ufer  de  toute  diligence  a  faire  la  levée  ,  afn 
que  votre  pupille  en  puiffe  tant  plutofi  fenttr  les  premiers  fruit  s  ^ 
pour  la confervation de fes places ,  qui  nous  importent  tant,  (^ 
pour  les  gages  précieux  qui  y  font.  A  quoypour  mon  particulier  je 
nefaudray  d  apporter  tout  ce  qui  me  fera  pofjïble ,  vews  voulant 
bien  dire  cependant  que  quelques  fom  la  roideur  efl  ncceffaire  en 
tels  affaires,  a  rompre  les  menées  ^pratiques  quifegliffent,  com- 
me i'ay  entendufe  faire  là ,  ^  comme  pour r es  plus  particulière^ 
ment fç avoir  du  Sieur  de  Montigny.  Préparés  vous  donc  je  vous 
prie  a  l'effeÛ  de  ces  chofes  ^fiDieu  veut  qu  après  un  tel  coup  de  fa, 
main,  nom  continuions  en  nos  miferes  (jr  malheurs  :^  fur  montant 
toutes  difficultés  (^  empefchemens  qui  vous  pourroyent  ar refier 
par  fer  upule  s  faibles  ér  légers,  que  lapefanteurdes  impetuofitésde 
nos  adverfaires  doit  emporter,  joint  le  fecours  (^  laffjiance  que 
le  Roy  mon  Seigneur  requiert  maintenant  de  nous.  le  ne  vous  en 
diray  davantage  pour  vous  affeurer  déplus  en  plus  de  mon  amitié. 
Il  en  receut  audî  une  du  Duc  de  Montpenfier ,  qui  luy  pro* 
mettoit  de  s'employer  avec  toute  forte  de  vigueur  &  d'afFe- 
dbion  pour  fa  niepce,&qui  luy  fàifoit  diverfes  ouvertures  des 
expediensqu'ily  faudroit  fuiure,  qu'il  remettoit  à  fa  pru- 
dence. Mais  tout  cela  n'empefcha  pas  que  l'onzième  de 
Mars  enfuivantjSchelandre,  qui  eftoit  dans  Jamets ,  ne  luy 
mandaft  qu'il  eftoit  à  l'extrémité ,  fe  plaignant  mervcilleu- 
fcmcnt  du  peu  de  foin  que  le  Roy  &:  le  Duc  de  Montpenfier 

Tt  2  appor- 


33i  La  VIE  DE  François, 

apportoient  à  garentir  une  place  à  la  confervation  de  laquel- 
le l'un  avoir  tant  d'intereft,  &  l'autre  tant  d'obligation. Ces 
paroles  de  fa  lettre  me  iemblent  partir  d'un  cœur  plein  d'un 
noble  reflentiment.  Ce  peu  de  foin  donc  que  je  voy  en  luy  (^  Duc 
de  Montpenfier  )  6"  <^^  tous  les  autres parens  de  madite  demoi- 
*  felle  j  méfait  du  tout  rebutter  ^  à*  'vom  dire  une  fols  four  tout  es  •> 
que  me  "voyant  au  bout  des  chofès  neccffaires pour  la  confervation 
de  cette  place, pour  laquelle  tay  employé  tout  mon  bien ,  c^"*  hazar- 
dé  manjteije  fuis  contraint  ^fansplus  m' attendre  à  aucunes  pro- 
mcffes  de  protection  ny  fecûurs^puls  qu'elles  font  du  tout  vaines  y 
d'aduiftr  de  garentir  non  feulement  maperfonne ,  mais  ceux  qui 
jufques  icyfe  font  fi  fidèlement  employés  avec  moy^puis  que  nos  fi- 
délités ^  vigilances  n^  ont  pu  émouvoir  ceux  vers  le f quels  après 
*~Dîeu  noîis  avions  notre  attente  dreffee.  Et  quand  cette  place  fer  a 
parvenue  en  autres  mains,  le  Roy  connoifira  le  profit  qu'il  fer  a  au 
change ,  c^  Monfeigneur  de  CMontpenfier  expérimentera  fi  elle 
fera  mieux  gardée  pour  luy ,  en  cas  de  fubfiitution^  es  'mains  de 
ceux  h  qui  elle  parviendra,  qu'aux  nofires.  ïay  attendu  jufques  a 
l  extrémité  a  m' en  plaindre  i  mais  je fiuls  déformais  certain  d'en 
parler  franchement  (^  fans  rien  dé  gui  fer  j  afin  que  la  faute  ne 
7nenpuiffè  efire  imputée  a  t advenir,  le  foutiendray  encore  quel' 
que  peu  de  temps-,  tel  que  ce  porteur  vous  dira.,  dans  lequel  vom 
pourrez  en  efcrire a  mondit feigne ur  de  Montpenfier,  é' ^« a-voir 
réponce  dans  peu  de  temps,  regrettant  infiniment  que  je  n'ay  plus 
les  moyens  défaire  connoitre  plus  avant  les  effetts  de  ma  bonne 
volonté  en  cette  place, pour  le  Service  du  Royydu  Royaume ,  de  ma- 
dite demoi  felle ,  é'  àe  tous  les  Princes  ^  Seigneurs  fies  parens. 
Dieu  connoift  l^ intégrité  de  mon  cœur,  le  lefupplie  quefafingulie- 
reproteBion  intervienne  en  cette  extrémité.  La  Noue  avoit 
tous  les  déplaiflrs  imaginables,  de  ne  pouvoir  ayder  à  la  ver- 
tu de  ce  brave  homme ,  que  ny  le  tonnerre  des  canons ,  ny 
les  autres  artifices  du  feu,  ny  la  violence  du  fer ,  n'eftonnoit 
point  5  &  qui  foûtenoit  la  faim,  &  les  autres  extrémités  avec 

une 


Seigneur  de  la  Noue.  333 

une  confiance  exemplaire.  Mais  il  n'avoit  ny  hommes 
ny  argent,  ny  moyens  d'en  recouvrer,  dans  le  delbr- 
dre  auquel  eftoient  les  affaires  générales.  Car  le  Roy  de 
Navarre  efloit  à  l'autre  bout  du  Royaume:  fes  levées  ne  fe 
faiibient  en  Allemagne  que  tres-lentemcnt -,  le  pays  efloic 
trop  petit,  &  trop  foible  pour  en  fournir  :  le  Roy  avoit  bien 
delapcineàgarentiriaperfonne  des  mains  des  ligueurs^  & 
dans  les  Provinces  les  plus  voyfines  de  Sedan ,  comme  la 
Picardie  &  la  Champagne,  la  Ligue  cfloit  abfolument  la 
plus  forte.  Prévoyant  donc  qu'il  faudroit  nccefîàirement 
quejamets  fe  rendifl ,  il  fe  trouvoit  en  grande  peine.  Car 
de  demeurer  là  inutile,  avec  le  déplaifirde  voir  périr  fous 
fes  yeux  les  chofes  qui  luy  avoient  eflécommifes,  fans  y 
pouvoir  donner  fccours,  c'eftoit  ce  qu'il  ne  pouvoit  ilippor- 
tcr:  Et  néanmoins,  fortir  de  làians  avoir  quelque  moyen 
de  fe  rendre  plus  utile  ailleurs,  c'elloitchofepour  le  moins 
aufly  importune.  Comme  il  cfloit  en  cette  perplexité,  il  le 
prelènta  une  occafion  qui  le  détermina.  Le  Roy  avoit  efcrit 
au  Duc  de  Longuevillc,  que  s'il  penfoit  avoir  allez  de  force 
pour  tenir  la  Campagne  en  Picardie,  &  qu'il  y  eufl  afîez  de 
deniers  dans  la  recepte  générale  de  la  Province  pour  les  en- 
tretenir, il  pouvoit  bien  y  demeurer  pour  s'oppofer  aux  en- 
nemis &  particulièrement  à  Balagny ,  &  les  empefcher  de 
faire  des  progrés,  &  d'entreprendre  contre  les  places  qui 
efloient  demeurées  en  fon  obeiflance.  Mais  que  fi  les  for- 
ces qu'il  avoit  efloient  inutiles  &  de  grande  dépence ,  fans 
autre  fruit  que  de  demeurer  en  garnifon,  pour  ne  pouvoir 
rien  entreprendre  de  confiderable ,  ou  que  Balagny  quittaft 
la  Province  pour  fe  rendre  en  l'armée  du  Duc  de  Mayenne, 
il  luy  ordonnoit  de  fournir  les  places  qui  luy  refloient  là,  de 
toutes  les  chofes  qu'il  jugeroitnecefiàires  pour  leur  defcnfc, 
tellement  que  par  fon  abiénce  il  n'en  peull  arriuer  d'incon- 
vénient, &  de  l'aller  trouver  avec  ce  qu'il  pourroit  afîcm- 

Tt  2  bler 


554-  La  vie  de  Françoisj 

bler  de  Tes  bons  ferviteurs,  pour  l'afTifter  en  une  occafion  où 
ils'agiflbitde  fa  couronne ,  de  Ton  Eftat  &  de  fa  vie:  Adioû- 
tant  que  par  ce  qu'il  ne  voy oit  les  chofesque  de  bien  loin, 
&  qu'il  n'en  eftoit  pas  exa£tement  informé ,  il  nepouvoit 
rienluy  prefcrire  bien  nettement  làdeflus,  &  qu'il  fîftce 
qu'iljugeroiteftrele  meilleur  pouf  le  bien  de  fon  fervice. 
Cet  ordre  douteux  &  irrefolu  mettoit  ce  jeune  Prince  en 
beaucoup  de  peine.  Car  s'il  abandonnoit  les  places  de  Pi- 
cardie qui  reftoient  dans  le  fervice  du  Roy,  &  qu'il  en  ar- 
rivai: accident,  outre  le  dommage  que  l' Eftat  y  recevoit,  ce 
qui  luy  feroit  fort  fenfible ,  il  craignoit  qu'on  ne  luy  en  don- 
naft  le  blâme,  ce  qui  peut-eftrel'euftefté  encore  plus.  Et 
s'il  manquoit  d'aller  de  fa  perfonne  rendre  auRoy  le  fervice 
qu'il  luy  devoir  en  une  fi  urgente  occafion ,  &  qu'il  fuft  ar- 
rivé quelque  funefte  accidenta  fa  Majefté ,  il  n'eut  pas  efté 
confolable.  Maiscequiadioùtoit  infiniment  à  la  perplexi- 
té où  il  fe  trouvoit,  c'eft  qu'il  couroit  un  bruit  que  les  enne- 
mis avoient  deflein  d'affieger  S.  Quentin.  Si  donc  ce  bruit 
eftoit  vray  ,  il  euft  voulu  fe  renfermer  dans  la  place ,  &  y  ac- 
quérir de  l'honneur  j  &  s'il  quittoit  &  la  place  &  la  Province 
en  une  telle  occafion,  il  craignoit  que  l'onnedift  qu'il 
n'avoitpas  eu  la  refolution  de  s'enfermer  dans  une  place 
menacée  du  Siège.  En  cette  inquiétude  il  efcriuit  à  la  Noue 
du/.Marsi  fSp.une  lettre  qui  commmençoit  ^inÇi.MonJîeur: 
Céft  aux  affaires  importance  qu'il  faut  prendre  confeily  &  prin- 
cipalement en  ceux  ou  il  s'agit  non  feulement  de  la  vie,  mais  auf/y 
de  l'honneur.  Et  je  tiens  pour  certain  que  fi  en  ces  deux  occafions 
le  confeilefi  a  rechercher,  encore  l'efl-ilplu^  alors  quavec  elles  le 
fait  de  la  chofe  publique  fe  rencontre  y  &  qu'il)  'va  de  la  conferva- 
tion  de  /'  Eflat,  auquel  nou^  devons  notre  vie ,  notre  honneur  é' 
nos  biens.   Cefl,  dis -je ,  pour  cela  que  je  m'addrejfe  a  vom.é"  '^om 
fupplie  de  me  donner  advk  du  chemin  le  quel  je  doisfuiure  entre 
tant  de  tempeftes  cr  d'or  âges  dont  notre  merFrançoife  efi  ores  agi- 
tée. 


Seigneur  DE  LA  Noue.  ^^f 

têe.  Il  luyexpofe  puis  après  qu'il  n'avoitpas  des  forces  ba- 
llantes pour  affronter  les  ennemis  en  ce  pays-làj&  que  quand 
il  en  auroit  prefentement ,  il  feroit  impoiîible  de  les  faire 
fubfifter  de  cette  imaginaire  recepte  générale  de  Picardie 
queleRoyluy  abandonnoit ,  veù  que  les  ennemis,  quite- 
noient  la  plus  part  des  villes,  en  touchoient  aduellcment  les 
Finances.  Mais  il  le  prie  d'autre  cofté  de  pefer  que  fi  en 
cette  conjon£ture  il  abandonne  une  place  de  cette  impor- 
tance, fon  honneur  femble  y  demeurer  engagé.  Puis  il  finif- 
foit  ainfi  fa  lettre.  L*on  ajjnroit  ces  derniers  jours  en  Cour  que 
nom  nous  ejiions joints,  tt  à.  ce  que  i*aypii  entendre ,  beaucoup  de 
gens  de  bien  n*  en  eftoient  pas  marris,  pour  C  heureufe  opinion  que 
chacun  a  de  votre  probité  à*  de  votre  grande  expérience.  Ce 
m*eufi  ejiè  une  bonne  Efcole^  (jrje  nefçaurois  jamais  apprendre 
Part  militaire  avecplws  (futilité  que  dejfom  vous.  La  Trêve 
d'entre  les  deux  Rois,propofée  premièrement  par  lePleflîs- 
Mornay,  comme  chofe  qui  vray-femblablement  devoitar- 
riuer,  file  Roy  de  Navarre  s'approchoit  de  Loire >  puis 
après  ménagée  par  luy  mefme,  vint  à  fe  conclurre  ;  car  les 
articles  enfurent  fignés  le  troifiefme  d' Auril.Tellement  que 
la  nouvelle  en  eftant  venue  à  Sedan,  la  Noue  ne  hefita  plus 
ny  fur  le  confeil  qu'il  devoit  donner  au  Duc  de  Longuevil- 
le,ny  fur  la  refolution  qu'il  avoit  à  prendre  pour  luy  mefme. 
Ilreprefenta  donc  àl'heretiere  de  Buillon  qu'il  luyeftoit 
inutile  là,  puis  que  Dieu  ne  luy  avoit  pas  mis  en  main  le 
moyen  de  pouvoir  défendre  {^s  places:  Qu'en  cette  conion- 
6ture  d'affaires  fa  confcience  &  fon  honneur  l'obligeoient  à 
aller  trouver  le  Roy ,  afin  de  luy  rendre  de  (à  perfonne  le 
fervice  qui  feroit  en  fa  puiffance  :  Qu'il  y  alloit  de  la  confèr- 
vation  ou  de  la  ruine  générale  de  l'Effat,dans  laquelle  celle 
deScdan  &  de  fes  autres  Seigneuries  eftoit  enveloppée-.Que 
quand  l'ennemy  s'en  feroit  prefentement  emparé,  fi  le  Roy 
fe  rétabliffLit  en  fon  autorité ,  il  luy  feroit  bien  rendre  gor- 
ge > 


356  La  vie  de  François, 

ge,  &que  l'honneur  de  fa  couronne,  &  l'interefl:  de  Ton 
royaume  obligoient.  Si  au  contraire  TEftat  venoit  à  fe 
boulvcrler  fans  defîlis  deflbus^ny  Sedan  nylamecs,ny  les  au- 
tres Seigneuries,  fes  affaires  fuflent-elles  en  beaucoup  meil- 
leur eftatqu*  elles  n'eftoient  alors,  ne  fe  pourroient  jamais 
garentirde  ce  lamentable  naufrage.  Qu'en  tout  cas ,  elle  ne 
pouvoitefperer  de  fecours  que  du  codé  de  la  France,  &que 
quand  il  feroit  prés  du  Roy  il  en  feroitlefoliciteur.  Ainfi 
après  avoir  le  mieux  qu'il  peut  donné  les  ordres  neceffaires 
pour  la  defenfe  de  Sedan  en  cas  de  necefîlté,  il  prit  congé  de 
la  Princefle,  &  s'en  vint  trouver  le  Duc  de  Longueville  à  S. 
Quentin ,  amenant  avecluy  Georges  de  Clermont  d'Am- 
boife, Seigneur  de  grande  réputation  au  fait  de  laguerre,qui 
eftoit  alors  à  Sedan.  Là  il  reprefenta  à  ce  jeune  Prince  que 
déformais  la  trefue  entre  les  deuxRois  eftant  faite,les  afîàires 
des Ligueux,  félon toutte apparence,  ne  feroient  point  en 
ellat  de  leur  permettre  d'entreprendre  un  fiege  tel  que  ce- 
luydont  il  luy  avoit  efcritj  Que  quand  il  en  feroit  autre- 
ment, il  faloit  qu'un  homme  de  fa  quahté  regardai!:  plûtoft 
à  fervir  au  gros  des  affaires ,  qui  feroit  toujours  où  la  perfon- 
ne  duRoy  fe  trou veroit: Que  fi  Ton  voyoit  le  fiege  formé ,  il 
faudroit  tafcher  de  fe  mettre  en  eftat ,  ou  de  le  foûtenir ,  en 
s'enfermant  dans  la  place,  ou  de  le  faire  lever,  en  mettant 
quelque  petite  armée  en  campagne  -,  ce  qui  conviendroit 
encore  mieux  à  un  homme  de  fa  naiffance ,  ôc  qui  tenoit  un 
fî  grand  rang.  Mais  que  ny  ayant  encore  que  des  bruits  fans 
apprefts,  &  fans  apparence,  il  n' eftoit  ny  de  la  generofité  ny 
de  la  prudence,  de  manquer  fous  ce  prétexte  à  aller  en  per- 
fonne  donner  auRoy  des  preuves  de  fa  fidélité. Selon  cet  ad- 
vis  leDuc  de  Longueville  pourveut  à  fes  places,y  mit  en  gar- 
nifon  les  gens  necefîàires  pour  leur  deffenfe,puis  avec  ce  qui 
luy  en  reftoit,  accompagné  de  la  Noue,  il  fe  difpofaà  venir 
trouver  le  Roy.  Ils  n'eftoient  pas  encore  partis,  que  le 

Roy, 


Seigneur  de  la  Noue.  ^37 

Roy,  qui  avoit  fçeu  leur  jonction,  leur  envoya  un  ordre  qui 
les  obligeoit  à  prendre  une  route  bien  différente.  Il  y  avoit 
des-ja  long  temps  qu'il  avoit enuoyé  Sancy  en  Suifie  pour 
luy  foire  des  levées-,  &  bien  qu'il  euft  nouvelles  qu'elles 
eftoicnt  faitesjil  elloit  en  peine  de  leur  partage ,  parce  qu'on 
luy  faiibit  entendre  que  la  Ligue  &  le  Duc  de  Savoye  le  luy 
fermoientdetouscoitez.  Comme  il  eftoit  en  cette  peinc> 
fejournant  à  Cliateleraut ,  un  homme  habillé  en  chaudron- 
nier, portant  unpoillon  fur  (on  épaule,  demanda  à  parler  à 
fa  Majefté.  On  l'introduifit  dcuant  le  Roy ,  &z  là  en  fa  pre- 
fencc  il  rompit  fon  poiflon  fait  de  deux  lames  de  cuiure  ioin- 
tes  5  entre  Icfquelles  eftoit  une  lettre  de  Sancy.  Par  elle  le 
Roy  apprit  diverfcs  particularitez  de  cette  armée,  compo- 
fée  de  dix  mille  Suifles,  deux  mille  landfquencts ,  autant  de 
François  &:  douze  cens  Reyftres,  qui  enfin  avoient  paiïe  à 
travers  la  Franche-conte,  &  eftoient  à  Port  fur  Saône,  où 
Guillaume  de  Sault-Tavanes  les  avoit  joints  avec  enuiron 
300.  chevaux.  C'eftoit  une  grollepuiflance,  &  qui  eftoit  ca- 
pable de  remettre  les  affaires  du  Roy,  fi  elle pouvoit con- 
tinuer fa  marche  ,  &  le  venir  joindre  heureufemen t.  Afin 
donque  de  luy  donner  des  chefs  quieuffent  l'autorité  &  la 
fuffifanceneceflaire  pour  cela  ,  le  Roy  efcri vit  en  diligence 
au  Duc  deLongueville  &;  à  la  Nouë,leur  ordonnant  de  tour- 
ner tefte  de  ce  cofte  là,  avec  ce  qu'ils  avoient  de  forces,pour 
prendre  la  conduite  de  cette  armée ,  &  la  luy  amener ,  avec 
defence  bien  exprelTè  de  combattre,  s'ils  ny  elloient  forcés 
per  une  inévitable  neceffité.  Maisc'eft  une  chofe  eftrange 
des  occafions  impreveuës  qui  fe  prelèntcnt  à  la  guerre. 
Comme  leurs  trouppes  eftoient  preftes  à  marcher,  ils  ap- 
prirent que  Louis  de  Montmorency-Bouteuille ,  avoit  par 
quelques  pratiques  bien  conduites,  remené  fur  la  fin  du 
mois  d' Auril  en  l'obcïlTànce  du  Roy ,  la  ville  de  Senlis ,  qui 
en  avoit  efté  débauchée  quelque  temps  auparavant.  Son 

Vv  Coufin 


5^8  La  vie  de  François, 

Coufin  Guillaume  de  Montmorancy-Thoré ,  qui  s'efloit 
jette  dedans  à  la  faveure  de  ies  menées ,  &  luy  eftoient  bra- 
ves gens-,  mais  la  place  eftoitmauvaire,&  lituée  entre  Paris 
&  les  villes  Ligeulcs  de  Picardie  >  de  forte  qu'il  leur  eftoit 
impofllble  de  s'y  maintenir  long  temps  fi  la  nobleflè  du 
pays  ne  les  fecouroit.  Elle  y  courut  prontement,  &  environ 
cent  chevaux  &  500  hommes  de  pied  s'yjetterent  fous  la 
conduite  des  Seigneurs  de  Moucy  &  de  Vigneul,  frères,  qui 
yfignalerentleurzeleauferviceduRoy.  Cela  mit  inconti- 
nant  une  merveilleufe  rumeur  dans  toute  la  Province.  Car 
d'un  coftéles  Pariflens ,  qui  voyoient  leur  communication 
avec  les  villes  Ligueufes  de  Picardie  rompue  par  cet  acci- 
dent,  fe  refolurent  à  ufer  de  toute  la  diligence  imaginable 
pour  fe  remettre  en  poiTeflion  de  cette  place ,  avant  que  les 
Royaliftes  s'y  fuflent  fortiffiez.  Et  de  fait  Maineville  y 
mena  incontinant  4000  hommes  tirés  de  la  bourgeoifie ,  & 
à  deux  jours  de  là  le  Duc  d'Aumale  y  arriva  avec  200  che- 
vaux, &  fût  fuiuy  par  quantité  déjeunes  galands  de  la  ville, 
quis'imaginoient  aller  à  une  victoire  toute  prefte,  ôcnon 
pas  à  un  combat.  De  l'autre  cofté,ceux  qui  tenoient  le  parti 
du  Roy  remuoient  tout  ce  qu'ils  pouvoient  pour  fe  mettre 
en  eftat  de  faire  lever  ce  fiege  à  caufe  de  l'importance  de  la 
place,  &  de  la  réputation.  Le  Duc  de  Longueville,  &la 
Noué  nommément,  quelque  ordre  qu'ils  euflent  de  hafter 
leur  marche  vers  Langres,  où  l'armée  de  Suifles  eftoit,  creu- 
rent  qu'il  ne  faloit  pas  laiffer  cette  occafion  derrière,  ny 
abandonner  tant  d'honneftes  gens  qui  s'eftoient  enfermez 
dansSenlis  pour  le  fervice  du  Roy.  Ils  y  depefchent  donc 
premièrement  Armentieres  avec  300  chevaux ,  pour  voir 
l'eftat  de  la  place  &  leur  en  faire  rapport  j  ce  qu'il  exécuta 
vaillamment  &  heureufement ,  ayant  pafle  &  repaffé  au  tra- 
vers du  Campennemy,  &  donné  advis  àfon  retour  que  les 
ennemis  avoient  grand  befoin  de  poudres.  Ils  mandèrent 

donc 


Seigneur  de  la  Noue.  339 

donc  de  Compiegne,  où  ilseftoient  venus,  tout  ce  qu'il  y 
avoit  de  fcrviteurs  du  Roy  dans  les  environs,  &  Guiry,  &  la 
NobleilëdcBrie:&de  fon  codé  le  Duc  d'Aumale  manda 
tout  ce  qu'il  y  avoit  de  Ligueux,  outre  4000  hommes  du 
Pays-bas,  &  des  villes  de  Picardie,  que  Balagny  luy  avoit 
amenés  avec  7.  pièces  de  canon.  Le  fiege  cependant  fe 
pourluivoit  chaudement,  &re  foûtcnoit  vaillamment.  Car 
lesaificgés  faifoient  des  forties  furieufcs,  &:les  aillegeans 
battoient  la  meuraille  inceflàmment.  Enfin  le  1 7 .  du  mois  il 
y  fût  fait  une  grande  brèche,  à  laquelle  quelques  officiers, 
fuivisdcs  trouppes  de  leur  quartier,  donnèrent  fans  com- 
mandement,&  en  furent  repouilez  auec  beaucoup  de  perte, 
par  Bouteville  ôcpar  Moucy  ,  qui  les  pourfuiuirent  jufques 
dans  leurs  tranchées ,  &  mirent  de  l'etiroy  dans  le  Camp. 
Néanmoins  la  brèche  eftant  plus  que  raifonnable,  &  la  mu- 
raille de  cofté  &  d'autre  fort  mauvaife  ,  de  forte  que  cin- 
quante volées  de  canon  la  pouvoient  mettre  dans  le  foffé, 
Thoré  qui  avoit  le  principal  commandement  dans  la  place, 
prévoyant  que  fi,comme  l'on  s'y  prcparoit,l'on  faifoit  don- 
ner un  aflaut  gênerai  par  les  trouppes  aguerries  de  Balagny, 
il  feroitimpofîiblede  le  fou  tenir,  nevoulutpasexpofèrtant 
de  braves  gens  à  la  boucherie ,  &c  la  ville  au  fac,  fans  aucune 
efperance  de  l'en  pouvoir  garentir,  &  capitula  de  la  rendre 
s'iln'eftoitfecourudanscejourlà.C'eftoitaumatindumef- 
me  jour  que  les  troupes  du  fecours  avoient  leurs  rendez- 
vous  à  Compiegne,  où  elles  fe  rendirent  au  nombre  de  800 
chevaux,  &z  1 500  arquebufiers  :  mais  il  y  avoit  de  jeune  no- 
blefle  brave  tout  ce  qui  fe  peut,  &r.  qui  animée  tant  de  la  cau- 
fe  &  de  fa  propre  valeur,  que  des  outrages  que  plufieurs 
avoient  reçcus  du  Duc  d'Aumale  &  de  fes  parrifans ,  mon- 
troit  à  fa  contenance  ce  qu'elle  efpcroit  de  l'honneur  de  cet- 
te journée.  Là  il  fe  pafla  divcrfes  chofes  qui  m.eritcnt  d'eftre 
racontées  a\'ant  que  de  venir  au  comlTat.  La  qualité  du  Dix 

V  V  2  de 


g4.o  La  vie  de  François, 

deLongucvillejioint  que  T  affaire  le  palîoiten  fon  gouverne- 
mentj  luy  donnoïc  l'autorité  du  commandement.  L'expé- 
rience de  la  Xoucj  &  fa  réputation  dans  les  armes ,  &  les  or- 
dres exprés  du  Roy,  vouloient  qu'on  le  luy  déferait ,  à  caufe 
del'agcdecejcune  Prince,  qui  avoit  encore  peu  veu.  Et 
peut-eftre  que  des  gens  d'une  autre  humeur  eullcnt  diiputé 
à  qu'il  auroiti  mais  la  generoiité  du  Duc,  ôc  la  modeftie  de  la 
ISl  oué  firent  qu'ils  dilputerent  à  qui  ne  l'auroit  pas  :  celuy  là 
déférant  tout  à  la  rare  &  extraordinaire  fuffifance  de  celuy- 
cy  ;  &  celuy-cy  voulant  que  l'on  rendift  l'honneur  quieftoit 
deuàlanailîancederautre.  Cette  contcftation  dura  quel- 
que temps  avec  beaucoup  de  civiUté  &  de  fermeté>  mais  en- 
fin le  Duc  l'emporta:  car  il  déclara  absolument,  qu'eftanc 
queftion  d'une  bataille  qui  importoit  fouverainement  au 
fervice  duRoy  &:au  bien  de  rEftat,c'ertoit  à  celuy  qui  eftoit 
le  plus  expérimenté  qu'il  appartenoit  de  donner  les  ordres, 
&quedansunetempefte,  cen'eftpas  le  mieux  veftu,  &lc 
plus  noble  d'extra£tion,  qui  gouverne,  mais  celuy  qui  eft  le 
meilleur  Pilote,  &  le  plus  capable  de  fauver  le  vaifleau.  Or 
hien,  dMon^eur,  dit  alors  la  Noue,  puis  quilvom^Uïfl  je  don- 
nera) les  ordres^  a  la  charge  que  vouô  aure'^oute  la  gloire  du  bon 
fuccés  que  Dieu  leur  donnera.  Cela  dit ,  il  commença  à  mettre 
les  chofes  en  eftat  de  marchera  mais  il  s'y  trouva  une  accro- 
che. Il  avoit  falu  amafler  des  poudres  &:  des  munitions  pour 
les  jetterdans  Senlis,  &  quelques  marchands  les  avoient 
fournies.  A  l'heure  du  partement  doncques  ils  demandèrent 
ou  argent  ou  répondant ,  &  ne  vouloient  pas  que  leur  paye- 
ment'fuft  alîigné  fur  l'événement  d'une  bataille.  Pour  de 
l'argent,  il  n'y  avoit  pas  là  un  homme  qui  en  euft,  &  quant 
à  entrer  dans  l'obligation,  chacun  tiroit  le  pied  en  arrière. 
Il  fût  donc  advifé  qu'on  envoyeroit  quérir  de  ces  gens 
qu'on  appelle  Traittans  ou  gens-d'affaires,  qui  s'eftoient  re- 
tirez de  Paris  à  Compiegne  après  s'eftre  comme  on  difoit, 

enri- 


Seigneur  de  la  Noué.  341 

enrichis  au  maniement  des  affaires  du  Roy.  Car  on  eftimoic 
qu'il  eftoit  raifonnable  que  ces  gens  contribuaOentau  bien 
de  TEftat  une  partie  de  celuy  qu'ils  avoient  gaigné  avec  luy, 
&  que  tant  de  gens  de  bien  &  d'honneur  qui  eftoient  là  pre- 
fensjfe  dirpofans  à  aller  ce  jour  là  elpandre  libéralement  leur 
fang  pour  le  lervice  duRoyxeux  là  au  moins  le  ferviifent  de 
leur  bourcc  en  cette  occurrence.  Mais  il  n'y  eut  aucun  qui 
eufl  allez  de  gencrofi té  pour  cela.  C'eftpourquoy  la  Noue 
qui  elloit  le  plus  doux  &  le  plus  modéré  homme  du  monde, 
ne  le  peut  empefcher  de  concevoir  &  de  témoigner  de  l'in- 
dignation contr' eux,  &  leur  tint  ce  langage  en  la  prefence 
de  tout  le  monde.  Ceji  une  maxime  'véritable  celle  quon  a  fou- 
'vent  en  la  bouche^  que  nos  biens  é"  nos  vies  font  au  Roy:  mais  il 
faut  faire  faroifîre  que  nom  le  croyons,  en  des  occafionsfemblables 
a  celle-cy^  ou  il  s' agit  dufalut  de  l'Ejîat ,  é'  non  pas  s'en  fervir  k 
dépouiller  des  Trovinces  toutes  entières ,  tour  enrichir  quelques 
particuliers,  qui  ne  font  dans  une  république  que  com7ne  de  la  ver- 
mine dans  un  tas  de  blé.  îlny  aperfonne  qui  ait  pli^  d* obligation 
nyplm  de  moyen  de fe  courir  leTublic,  que  ceux  qui  font  profcffîon 
den  tirer  toutes  les  richeffes.  CMais  il  ne  faut  pas  attendre  dufe- 
cours  de  ceux  quifernblent  efîre  nez  pour  toppreffion.  Cefi  aux 
gens  d'honneur  a  fervir  gêner  eufement  leur  patrie:  Ccjl  aux  Gen- 
îishommes  entre  les  autres ,  qui  doivent  avoir  la  gêner ofité  en 
partage,  et  qui  font  le  plus  beaujleuron  delà  Couronne,  é^leprin^ 
cipalfûâtien  de  l'Ejlat.Et  ceux  qui  expo fent  leur  vie  tous  les  iours, 
ne  doivent  pas  en  ces  occaftons  ejîre  chic  h  es  des  biens  de  fortune. 
Tour  moy,  tandis  que  l'auray  une  goutte  defang ,  d-  un  arpent  de 
terre  ,ie  l' emploiera)  pour  la  deffence  de  l'Efiat  auquel  Dieu  m'a 
fait  naitre.  Cefl  donc  moy  qui  répons  de  ces  munitions ,  c^  qui  en 
fais  ma  dcbte propre.  Garde  fon  argent  quiconque  l'eftimera  vins 
que  fon  honneur.  Puis  cela  dit,  ilenpaHà  l'obligation  aux 
marchands,  &  y  engagea  tout  Ton  bien ,  &  mefmes  le  Pleiîis 
les  Tournelles,  quoy  que  ce  fuft  une  terre  qui  appartenoit 

Vv  3  àfa 


34^  La  vie  de  François, 

à  la  féconde  femme  Dame  Marie  dcjuré  :  mais  elle  foufcri- 
vit  à  l'engagement.  l'adioiiterois  icy  ce  que  fait  d'Aubi- 
gné,  que  pour  des  chofcsde  mcnne  nature,  diverfes  terres 
font  lorries  de  la  maifon  de  la  Noue,  &  tombées,  en  ce 
temps  là  entre  les  mains  des  partifans  ;  &  il  cft  certam  que 
Claude  de  la  Noue ,  petit  fils  de  celuy  cy  a  acquitté  cette 
dcbtelà.  Maisj'efcris  la  vie  de  cet  illullre  pour  fa  gloire,  & 
j'aydcllèin  d'animer  par  fon  exemple,  la  jeune  noble(îè  àla 
vertu. Je  n'efcris  pas  l'hiftoire  de  laFrancCjOii  il  fe  rencontre 
diveribs  chofes  qui  ne  font  point  honorables  à  ceux  qui  gou- 
vernoient  alors  ibs  Finances ,  &  qui  feroient  plus  capables 
de  décourager,  que  d'exciter  à  la  fervir.  Quand  celafe  fût 
ainfi  pafie ,  la  Noue  fit  marcher  fes  gens ,  &  pour  tromper 
lesefpions,illaiiîaàCompiegne  ce  qu'il  avoit  d'artillerie, 
avec  ordre  fecret  de  la  faire  marcher  une  heure  après,  &  ar- 
riva à  Verberie,  où  fon  canon  fût  aufly  mené.  Son  intention 
cRoit  de  voir  au  commencement  la  contenance  de  Ten- 
nemy ,  de  le  tafter  par  efcarmouches ,  &  de  combattre  fi 
l'occafion  s'en  prefentoit  advantageufe  &  favorable  i  finon, 
de  faire  retraitte,  ce  qu'il  fçavoit  mieux  qu'homme  de  fon 
temps.  Car  ileuft  eu  regret  de  hazarder  tant  déjeune  no- 
blerfe  dans  un  combat  fi  inégal  quant  au  nombre ,  fi  quel- 
qu'autre  chofe  ne  luy  euft  fourni  un  fujet  comme  indubita- 
ble d'en  efperer  bon  fuccés.  Et  quelques  uns  ont  efcrit  que 
quand  il  eut  veu  Pennemy  de  loin ,  &  qu'il  en  eut  fiit  com- 
paraifon  avec  la  petiteiTe  de  fes  trouppes,  il  gémit,  craignant 
quêtant  déjeunes  gentishommes  ny  trouvaiîént  un  dur 
parti.  Car  il  avoit  auprès  de  luy  le  Conte  de  Mauleurier, 
Charles d'Humieres,  Henry  Gouifiere  Bonnivet,  Crifto- 
phe  de  Lanoy  la  Builliere ,  Louis  d'OgniezConte  de  Chau- 
ne,  Anne  d' Anglure  Guiry,  Colonncl  de  la  Cavalerie  légè- 
re ,  Louis  de  Barbanfon-Cany ,  Jean  Antoine  de  Longueval 
Haraucour  5  Louis  d'Eftrumel  du  Fretoyj  N.  d'Auchyla 

Tour- 


Seigneur  de  la  Noue.  34:5 

Tour-Brunctel ,  &  quantité  d'autres.  Mais  ceux  pour  qui 
il  craignoit  luy  donnèrent  la  première  aflcurance  d'un  bon 
fuccés.  Car  à  la vcuë  de  l'armée  ennemie,  tous  ces  jeunes 
Seigneurs  montrèrent  une  fi  grande  allegreflè,  &  une  il  belle 
ardeur  de  combattre,  qu'ils  fembloient  avoir  desja  la  vi- 
ctoire dans  les  mains.  jSIais  ayant  approché  plus  prés ,  &: 
veu  comme  les  ennemis  fc  rangeoienten  bataille,  il  ne  dou- 
ta nullement  de  l'événement ,  &  dit  à  ceux  qui  eftoient  au 
tour  de  luy ,  Nous  leur  fajjerons  fur  le  t'entre  >  ce  qu'ilj  ugea 
par  la  peine  que  l'infanterie  avoit  à  former  Tes  bataillons ,  & 
parce  que  foit  par  ignorance  ou  par  prefomption  ,  la  Cava- 
lerie s'avançoit  il  avant,  que  quand  il  viendroit  à  la  charger, 
elle  ne  pourroit  tirer  aucune  aillftance  de  l'infanterie. Néan- 
moins, pour  s'afleurerd'auantage,  il  envoya  des  arquebu- 
11  ers  à  l'efcarmouche,  &  leur  commanda  de  taire  en  forte  en 
fe retirant  qu'ils  luy  amenaflènt  quelques  prifonniers.  Ce 
qui  ayant  efté  exécuté ,  il  les  fit  enquérir  chacun  à  part ,  le 
poignard  fur  la  gorge ,  Il  l'ennemi  avoit  tiré  fon  canon  du 
Camp,pour  l'amener  au  lieu  du  combat.  Ayant  appris  d'eux 
que  non,  il  iugea  que  le  Duc  d' Aumale  avoit  eu  une  grande 
confiance  en  lés  forces,  puis  qu'il  combattoit  fans  canon ,  &: 
quant  à  luy,  il  difpofa  tellement  le  ficn  ,  que  de  tous  les  co- 
ftez  il  eftoit  environné  &  couvert  de  fon  infanterie ,  de  for- 
te que  l'ennemy  ne  l'appcrcevoit  nullement.  Sa  Cavalerie 
cftoit  diftribuée  en  cinq  gros.  Le  Duc  de  Longueville  en 
avoitlepremier&marchoit  à  gauche.  Derrière  luy  efboit 
le  gros  de  la  Noué  &  de  Clermontqui  le  foûtenoit.  Mau- 
leurier  marchoit  en  front ,  à  fa  droite  efloit  Humieres  & 
Guiry:  &Haraucour  cfloit  derrière  avec  une  petitte  trouo. 
pe  de  rcferue,  pour  ferviraux  occafions.  Le  Duc  d' Auma- 
le avoit  fait  trois  efcadrons  de  fes  gens.  Il  conduifoit  le  pre- 
mier à  droite,  &venoit  rencontrer  celuyduDuc  de  Lon. 
gueville.  Balagny  menoit  le  fécond ,  &  Mainevillele  troi- 

fiefme. 


344  La  vie  de  Fraçois, 

ïieime.  Comme  on  vint  àcommcncer  la  charge  j  le  Duc 
d' Aumalcjqui  ne  voyoit  point  deCanonjS'avança  bien  loin 
au  devant  de  fon  infanterie  pour  donner ,  cfperant  avoir 
bon  marché  du  Duc  de  Longueville.  Mais  la  Noue,  qui 
n'avoit  point  de  rang ,  &  qui  s'eiloit  refervé  la  liberté  d'al- 
ler où  illcroitnecellàire,  voyant  Aumalc  s'approcher,  fît 
ouvrir  le  bataillon  d'infanterie  qui  eftoit  drelîé  à  cela,  ëc 
alors  Sarmoife,qui  commandoit  l'artillerie,  la  fit  jouer  (i 
à  proposj  qu'elle  emporta  trois  rangs  de  lefcadron  que  com- 
mandoit Balagny.  Aumaîe  ayant  veu  qu'il  s'cftoit  trompé, 
voulut  reparer  fa  faute,  &  fe  mit  au  petit  galop  pour  aller  à 
ce  canonjaiin  que  s'en  eftant  rendu  le  maiftrcil  n'en  receuft 
plus  d'incommodité  :  mais  une  féconde  volée,  fit  le  mefme 
eite£lque  la  première,  ou  mefme  encore  plus  grand.  Non- 
obstant il  poufîè,  &c  quand  il  fûtà  jo  pas,  trois  censarque- 
bufiers adiuflez  expreffément pour  cela,  fe  mettans  furie 
genoùil,  firent  une  fi  furieufe  décharge  fur  fa  troupe  ,  &c  ren- 
verierent  tant  d'hommes  &  de  chevaux,  que  les  gens  d' Au- 
maîe commencèrent  à  quitter  leurs  rangs ,  &  à  fe  mettre  en 
deibrdre.  Puis  comme  il  faifoit  ce  qu'il  pouvoit  pour  les 
refi:abhr,  unetroifiefme  volée,  chargée  à  cartouches,  fur- 
vint,  &  par  le  carnage  qu'ellefît,  &  l'eftonncment  qu'elle 
donna ,  elle  fit  perdre  à  fes  cavaliers  l'ordre  &  la  contenance 
de  gens  de  guerre.  Quand  la  Noue  les  vit  ainfi  esbranlez,  il 
commande  à  trois  gros  enfemble  de  donner ,  &  luy  à  la  tefte 
d'un,  &  dix  pas  devant  fa  troupe,  donne  le  premier  avec 
impetuofité.  Au  mefme  temps  les  ailicgez  à  la  veuë  des- 
quels le  jeu  fejoùoit,  for  tent,  8c  viennent  prendre  les  en- 
nemis à  dos.  ÎDe  forte  que  fe  voyans  chargez  &  par  devant 
&  par  derrière,  il  s'effrayent,  ployent,  &  lafchent  le  pied. 
AumaleSc  Balagny  font  ce  qu'ils  peuvent  pour  les  arrefter, 
crient,  tcmpeftent,  exhortent,  injurient  3  mais  tout  cela  in- 
utilement j  car  la  Noue  &c  fes  gens  les  pouiïbient  fi  vive- 
ment. 


Seigneur  de  la  Noue.  ^^^ 

ment  5  que  liors-mis  ceux  qui  ne  peurent  fuir ,  aucun  ne  de- 
meura fur  la  place.Desfuyards,lcs  uns  furent  taillés  en  pièces 
par  ceux  qui  les  pourfuivoientilcs  autres  qui  ne  cognoidbiét 
pas  le  pays  5  ou  que  la  frayeur  avoit  traniportés,  s'allèrent 
précipiter  dans  un  marais  quieftaudeflousdereltansprcs 
de  l'abbaye  de  la  Vidloire  :  Les  autres  mieux  montés  &  qui 
fçavoient  mieux  les  cheminsjcoururcnt  jufques  àParis  à  tou- 
tes brides.  Cependant  le  gros  de  l'infantene  demeuroit  fur 
pied.  Mais  quand  ellevid  la  Noue,  qui  ne  s'efloit  pas  em- 
porté à  la  pourfuite  des  fuyards  5  tourner  vers  elle  avec  une 
belle  &  liere  démarche ,  elle  fc  débanda  fans  rendre  aucun 
combat,  &  jetta  les  armes  bas  pour  fuir  plus  légèrement. 
Vne  partie  fe  fauva  dans  les  bois  de  Chantillv-  une  autre  fut 
paffée  au  fil  de  Tepée,  &  après  la  fureur  du  combat ,  mille  ou 
12 00  furent  fûts  prifonniers.  Auraaîes'en  fuit  à  S.  Denis, 
où  il  tafcha  de  ramalîer  les  relies  de  fon  débris;Balagny  fe  ri- 
tira  à  Paris,pour  empefchcr  que  cette  difgrace  n'y  apportaft 
quelque  changement  dans  les  inclinations  du  Peuple  N.  de 
Sclauoles-Chamois,honime  de  réputation  au  fait  de  la  guer- 
re, fût  tué  dans  le  combat;  Mais  le  brave  Maineville, 
voyant  les  affaires  defefperées ,  fe  retira  au  Canon,  que  l'on 
n' avoit  pas  remué  du  camp,  &:  là  combattant  vaillamment, 
&  comme  un  homme  qui  vouloit  mourir ,  il  fût  tué  en  ce 
lieu  d'honneur.  Ce  que  la  Noue  fit  remarquer  à  la  Noblel- 
fequil'accompagnoit,  donnant  beaucoup  de  louange  à  la 
vertu  du  defFunâr.ôc  difant  que  c'cfloit  là  ou  d' Aumale,qu! 
eftoit  le  General,  dcvoit  aller  maintenir  fon  honneur  en  la 
,  déroute.  Les  Royaliftes  perdirent  fort  peu  de  gens  en  cette 
bataille,  &un  feul  de  condition,  afçavoir  Meuilliers  -,  Louis 
deBarbanfon  y  fût  fort  blefîe,  mais  il  cnsiuerit.LesLieueux 
y  lamercnt 200  morts,  dixpiecesde  Canon;  prefque  tous 
leurs  drapeaux,  tout  leur  bagage,  &  avec  cela  grande  quan- 
tité de  riches  marchaadifes  &:  de  bijoux,  que  les  Pari  fi  ens 

X  X  avoient 


34^  La  vie  de  François, 

avoient  apportés  au  camp,  &  qui  s'y  vandoicnten  des  bou- 
tiques, comme  aux  Galeries  du  Palais.  Apres  la  bataille,  la 
Noue  fe  retira  en  Ton  quartier ,  &  y  fit  arranger  des  pierres 
pour  rcpaiftre  defîus  de  ce  quefes  gens  avoient  apporté  dans 
ies  paniers.Là  toute  cette  belle  noblefie  qui  avoit  combattu, 
&  les  officiers  de  l'arméejle  vinrent  trouver-,  tant  pour  le  fé- 
liciter de  fa  vi6loire ,  &  luy  donner  les  louanges  qu'on  a  de 
coutume  de  donner  à  unGeneral  après  une  fi  glorieufe  jour- 
née, que  pour  recevoir  les  ordres  de  luy.  Mais  luy  avec  fa 
douceur  &  fa  modeftie  ordinaire  j  Mefjîeurs  ,  dit-il,  c'eftaié 
General  après  Dieu  qu^  appartient  la  gloire  de  la  vi6fotre  ;  ér  'voui 
fçauh  bien  que  ceJlMonfieur  leDuc  deLongueville  qui  Cejl.^ant 
aux  ordres,  il  a  voulu  que  je  les  donnajfe  avant  (jr  durant  le  corn" 
bat.  lel'ay  fait  parce  qu  il l^ a  voulu:  a  cette  heure  ma  charge  ejl 
p^0^i  &  cejl  de  luy  que  nom  les  devons  tom  recevoir.  Allons  donc 
a  Senlisoii  ileft^  é'  otije  vom  accompagner ay pour  luy  rendre  nos 
devoirs ,  &  fça'rwir  de  luy  ce  que  nom  avons  a,  faire.  Il  avoit 
paru  grand  dans  le  commandement ,  &  terrible  dans  l'exé- 
cution, &:  ce  glorieux  fuccés  avoit  donné  un  extraordi- 
naire éclat  à  fa  vertu  militaire.  Mais  il  donna  encore  plus 
l'admiration  de  foy  par  cette  dernière  action ,  &  confir- 
ma cette  opinion  qu'on  avoit  toujours  eue  de  luy, 
que  de  tous  les  braves  hommes  de  fon  temps,  il  eftoit 
un  des  plus  vaillans  ,  de  tous  les  grands  capitaines ,  un 
des  plus  expérimentés,  mais  que  de  tous  ceux  qui  avoient 
aquis  une  haute  réputation  dans  ce  métier,  il  efl:oit  in- 
dubit  blement  le  plus  fage.  Et  je  ne  puisicy  paiïer  fous  ^i- 
lence  une  preuve  que  ceux  de  Senhs  ont  donnée  de  l'eftime 
extraordinaire  qu'ils  ont  depuis  toujours  faite  de  fon  excel- 
lente vertu.  C'eft  qu'encore ,  qu'il  fût  de  la  Religion  Re- 
formée, &  quefesdefcendantsyayent  perfeveré,  fi  efl:-ce 
qu'à  la  proct  iTion  qui  fe  fait  tous  les  ansà  Senlis  au  jour  que 
la  ville  fut  délivrée ,  après  qu'on  a  fait  les  prières  pour  le 

Roy, 


Seigneur  de  la  Noue.  ^47 

RoyjOnles  fait  pour  le  Sieur  de  laNouë  &  pour  fa  pofterité. 
Le  Duc  de  Longueuille  &c  la  Noue  ayans  donné  ordre  à 
tout  ce  qui  eftoit  neceflâire  pour  la  conlërvation  de  Senlis, 
partirent  dés  le  lendemain  avec  leurs  trouppeS)  pour  aller 
au  devant  de  l'armée  cflrangere,  Iclon  l'ordre  qui  leur  en 
eiloit  donné.  Et  la  Noué  fe  haitoit  tant  qu'il  pouvoit  pour 
la  rencontrer  entellieu  qu'il  s'en  peullfervir  pour  faire  lever 
lefiegedejamets,  que  Schelandre  defcndoit  encore  avec 
une  vertu  incroyable.  Mais  elle  eltoit  defia  avancée  trop 
avant  pour  rebrouiler,  8c  puis  Sancy,  qui  l'amenoitjavoit  re- 
ceu  ordre  très  exprés  du  Roy  que  fans  s'arrefler  à  quoy  que 
cefuftj  &  fans  fe  détourner  de  fa  route  :  il  vint  droit  à  luy, 
parce  que  de  cette  armée  depcndoit  en  grande  partie  lere- 
tabliflement  de  (es  affaires.  Ils  la  ioignirent  donc  en  Bour- 
gongne,  &  malgré  le  Duc  de  Mayenne ,  qui  eftoit  à  Mon- 
tereau,  &  qui  fe  vantoit  de  la  combatte  au  paflage ,  ils  luy 
firent  pafler  la  Seine ,  &  l'amenèrent  au  Roy ,  qui  ayant 
pris  la  campagne  quelque  temps  auparavant,  eftoit  venu  juA 
ques  àPontoife,  qu'il  tenoit  alors  afliegé.  En  mefme  temps 
cette  armée  arriva  &  Pontoife  fe  rendit,  dequoy  le  Roy  re- 
ceutune  grande  joye:  Quant  à  la  Noue,  il  n'en  eut  pas 
moins  d'avoir  l'honneur  de  fan*e  la  révérence  au  Roy,  qui 
luy  donna  beaucoup  de  témoignages  de  la  continuation  de 
foneftime  ôcdefe  bonne  volonté,  n'oubliant  pas  les  der- 
niers fervices  qu'il  luy  avoir  rendus  en  la  bataille  deSenlis,& 
en  la  conduite  de  cette  armée.Et  pourles  reconnoiftre  il  luy 
fitexpedier  le  Brevet  delà  première  place  de  Maréchal  de 
France  qui  viendroit à  vacquer  &  y  adjoufte  divers  dons, 
comme  entre  autres  celuy  de  l'Abbaye  du  Mont-dieu  près 
Sedans,  &  des  bois  de  Fuftage  qui  en  dependoient,  qu'on 
cftimoit  plus  de  cinquante  mil  cfcus;  mais  il  ne  retira  aucun 
fruit  de  ces  gratifications.  Il  eut  aufly  un  contentement  in- 
croyable de  revoir  le  Roy  de  Navarre,  qui  accompagnoit  le 

Xx  2  Roy, 


34^  La  vie  de  Fî^ançois, 

Roy,  &:  receu  de  luy,  après  neutans  eiiciers  d'abrence,  des 
demonftrarions  de  reiidreile  qui  ne  le  peuvent  reprelenter. 
11  vid  quantité  d'autres  Princes ,  grands  Seigneurs ,  perfon- 
nes  de  qualité  les  amis,  qui  tous  luy  firent  des  carelies  cor- 
diales ;  car  comme  il  eltoit  véritablement  aimable ,  auiiy 
eftoit-il  véritablement  aymé.  Le  Camp  du  Roy  eftoit  alors 
plein  d'alegrelîè,  &  d*elperance  de  l'avenir.  Mais  les  chofes 
humaines  Ibnt  fuiettes  a  des  révolutions  ellranges.  Cette 
belle &fîeuri{îante armée  que  le  Roy  le  voyoit  alors,  ne 
.  devoit  pas  demeurer  inutile,  &le  plus  beau ,  &  plus  avanta- 
geux exploit  auquel  on  la  pouvoit  employer  eftoit  la  prife 
de  Paris.  Il  ftit  donc  refolu  qu'on  en  commenceroit  le  liège, 
&  des-ja  ileftoit  formé,quandJacques  Clément,  Jacobin  de 
religion, s' eilant  fait  introduirez  S.  Clou  dans  la  chambre 
du  Roy  ,  fous  prétexte  de  luy  dire  en  particulier  quelque 
chofe  d'importance,luy  donna  d'un  couteau  dans  le  ventre, 
de  quoy  il  mourut  trois  jours  après.  Cet  accident  mit  dans 
fon  camp  une  confternation  extrême,  &  dans  les  efprits  des 
hommes  une  merveilleufe  confufion  de  penfées  &  de  fenti- 
mens.  Le  Roy  de  Navarre,  devenu  par  ce  moyen  Roy  de 
France,  qui  fembloit  devoir  tant  profiter  de  CQttc  mort, 
fut  pourtant  celuy  qui  fe  trouva  en  plus  grande  peine  dans 
ce  changement,  llyavoitde  deux  fortes  de  perfonnes  au- 
tour de  luy ,  les  Catholiques  &  les  Reformez.  Pour  ceux 
cy,  leur  confcience,  leur  honneur  >  &  leur  intereft ,  les  atta- 
chotentinviolablementà  faperfonne,  comme  au  légitime 
héritier  de  la  Couronne,  au  protecteur  de  leurs  Eglifes  & 
de  leurs  affaires ,  &  à  celuy  de  qui  l'eflabliflèment  en  la  roy- 
auté pouvoit ,  &  félon  l'apparence  devoit  eftre  extrême- 
ment advantageux  à  leurs  perfonnes  &  à  leur  religion.  Car 
quant  à  leur  religion,  il  la  profeiïbit ,  &  jufques  là  il  enavoit 
procuré  l'avancement.  Et  pour  le  regard  de  leurs  perfon- 
ncsj  c'eft oient  eux  qui  l'avoient?  s'il  faut  ainfi  dire,  cou- 
vert 


Seigneur  de  la  Noue.  349 

vert  de  leurs  armes  contre  la  perleciition  de  les  ennemis.  Il 
fe  pouvoit  donc  bien  fier  en  eux  pour  ce  qui  eft  de  leur  fidé- 
lité, mais  ils  efloient  en  petit  nombre  en  comparaiibn  des 
autres,  &n'avoientny  les  principales  charités,  ny  les  prin- 
cipales forces  entre  les  mams.  Les  Catholiques  n'eiloicnt 
pas  tous  d'un  lentiment.  Plufieurs  dilbient  ouvertement 
qu'ils  ne  le  recognoillbient  point  fi  dés  lors  il  neleran- 
geoit  dans  la  Communion  Romaine,  3c  le  Duc  deLon- 
gueviUes'eftantexcufé de luy porter  cette  parole,  d'Oeuc 
bien  la  hardiefle  de  fe  charger  de  cette commiflion.  Quel- 
ques autres  n'eftoient  pas  fortfcrupuleuxen  cette  matière: 
mais  ils  faifoient  femblant  de  l'eftre ,  afin  de  faire  leurs  aftài- 
res,  en  prenant  advantage  de  Poccaiion.  Et  tel  eftoit  le  Ma- 
réchal de  Biron ,  qui  fit  quelque  temps  le  renchéri  fi  on  ne 
luy  donnoit  le  Perigort  en  fouveraineté.  Vne  autre  partie 
ne  faifoit  pas  difficulté  de  le  reconnoitre ,  mais  c'elloit  à 
certaines  conditionsx'efi:  qu'il  fe  fifl:  inftruire  dans  fix  moisj 
que  cependant  il  nepermill  aucun  exercice  de  la  religion  re- 
formée ;  qu'il  ne  donnall:  aucune  charge  ny  aucun  gouver- 
nement à  ceux  qui  en  faifoient  profefiion  <k  qu'il  permifi:  à 
l'alîémblée  de  députer  vers  le  Pape,  pour  luy  faire  entendre 
&  aggrier  les  raifons  qui  obligoient  la  Noblefie  de  demeu- 
rer au  fervice  d'un  Prince  feparé  de  l'EgUfe:  Et  le  chef  de 
ce  party  eftoit  François  de  Luxembourg  Duc  de  Pincy ,  qui 
luy  en  porta  la  parole.  D'autres  fe  retirèrent  fans  dire  ouver- 
tement pourquoyj  comme  le  Ducd'Efpernon.  Et  ce  qui 
l'embaraffoit  pour  le  moins  autant  que  tout  cela,  c'efi:  qu'il 
fçavoit  bien  que  ces  differens  mouvemens  fcroient  fuivis  en 
beaucoup  delieux,  félon  les  diverfes  impreilions  que  l'on 
donneroitaux  peuples,  aux  gtandes  villes ,  &  à  la  Noblede 
des  Provinces.  En  cette  perplexité  il  avoit  befoin  de  bon 
Confeil,  &  il  en  cherchoit  entre  Ces  ferviteurs  les  mieux  co- 
nnus 6c  les  plus  fidèles,  entre  lefqucls  eftoient  la  Nouë,Gui- 

Xx  3  ry. 


35*0  La  VIE  DE  François, 

ry,  Chaflillon,  &:  quelques  autres.  Davila  dit  que  dans 
rafîemblée  que  le  Roy  forma  de  ceux  là  pour  les  conraker, 
le  Seigneur  de  U  Noué^homme  qui  avoit  une  grande  pratique  des 
chofes  du  monde  ^  tout  Huguenot  quilejioit^dit  librement  au  Roy  y 
qu^ilne  creuft  pas  d'eflre  jamais  Roy  de  France ,  s'il  ne  fe  rendait 
Catholique  :  mais  qu  il  fallait  que  ce  changement  fe  jijî  avec  re^ 
tutation-ié'  nonpas  aufreiudtcede  ceux  qui  l'avaient  fer vy^ 
maintenu  fort  longtemps.  A  quoy  il  adioùte  incontiiiant  :  A» 
c ont r aire i  du  PleJJïs-Mornay.,  (^  toute  û  Efcale  des  UMiniJir es  mi- 
rent en  avant  la  liberté  de  confcieme,  é*  ^^  caufe  de  l^ieu^  contre 
les  grandeurs  du  monde ,  infijiant  fart  la  deffiis.  Cet  endroit  de 
rinftoire  de  ce  per  Tonnage  5  avec  plufieurs  autres  obferva- 
tions  qu'on  y  fait ,  me  confirment  en  l'opinion  que  l'en  ay 
eue  depuis  long  temps^  qu  elle  eft  autant  baftie  fur  l'imagi- 
nation &  fur  le  raifonnement  de  l'auteur ,  que  fur  la  venté 
des  faits  &  des  occurrences  qu'il  raconte.  Et  de  fait  il  eft  ar- 
rivé à  d'autres  Italiens  de  compofer  àts  Hiftoires  à  peu  prés 
comme  l'on  fait  les  Poèmes  &  les  Romans ,  &  pour  faire  un 
tiffu  de  narrations  qui  s'entretint ,  y  méfier  avec  le  vray  ce 
qu'ils  ont  iugé  vray-femblable.  le  fçay  tres-bon  gré  à  Meze- 
ray ,  homme  qui  n'eft  point  amy  de  la  profefîîon  des  Refor- 
mésjde  n'avoir  pas  mefme  creu  vray-femblable  que  laNouë) 
qui  eftoit  paflîonnément  amoureux  de  fa  religion ,  &  tout  à 
fait  détaché  des  vains  interefts  du  monde,  euft  voulu  per- 
fuader  à  autruy  ce  qu'il  n'euft  pas  voulu  faire  luy  mefme. 
En  efFeft,  c'eft  faire  d'un  des  plus  finceres  de  tous  les  hom- 
mes ,  &:  ôiÇ.s  plus  purement  attachés  à  tout  ce  qu'il  croyoit 
eftre  des  droits  divins  &  humains ,  un  de  ces  Politiques  de 
l'Ecole  de  Machiavel, qui  font  fervir  la  rehgion  à  leurs  affai- 
res 5  &  la  tournent  à  leur  pofte  félon  les  conion6tures  du 
temps.  C'eft  faire  dans  {t^s  advis,  dépendre  de  la  confidera- 
tion  des  chofes  humaines  &  des  apparences  du  monde ,  un 
homme  qui  avoitconftammentvefcu  dans  la  réputation  de 

n'avoir 


Seigneur  DE  LA  Noue.  35-1 

n'avoir  point  d'autre  maxime  dans  Tes  délibérations ,  finon 
le  devoir  &  l'honneur  5  &  qui  particulièrement  en  matière 
de  religion,  avoir  cette  opinion  de  la  Tienne,  que  quelque 
perfecution,  &  quelque  dirgrace  qu'elle  ibuftrift,  elleeftoit 
pourtant  invincible  &  qu'elle  regagneroit  le  defîus.  Car 
c'efl:  de  luy  que  nous  avons  ce  beau  mot ,  que  âms  les  guer^ 
r es  faites  pour  U  dejfenfe  de  U  religion  reformée  y  les  hommes 
avaient  fouvent  efté  vaincus  ^  mais  que  la  caufe  ejlott  toujours 
demeurée  viBorieufe.  Enfin,  c'efl:  faire  que  l'homme  de 
Ion  fiecle  qui  a  efl:é  le  plus  ialoux  de  conferver  la  réputa- 
tion d'en:re  h-omme  d'honneur  &  de  probité ,  fe  foit  expofé 
auxjugemens  tacites  de  ceuxquil'écoutoient  en  cette  con- 
fultation,  aux  reproches  melhies  du  Roy,  à  quiilavoitfi 
fouventconfeilléla  perfcverance, comme  les  lettres  que  i'ay 
cy  deflus  rapportés  en  font  des  témoignages  affés  exprés ,  & 
aux  difcours  fmiflires  &  defavantageux  de  tous  ceux  de  la 
rehgion ,  parmy  lefqucls  vouloir  demeurer,  &  avoir  cette 
réputation  d'avoir  donné  ce  confeil  au  Roy,  c'eufl:  efl:é  une 
extravagance  de  jugement,  ou  une  efpece  d'impudence.  Je 
fuis  tres-ayfe  que  Mezeray  ait  adioûté  outre  cela ,  que  ceux 
qui  ontaflifl:é  à  ces  confeils  ont  depuis  afieuré  qu'aucun  des 
difcours  de  la  Noué  n'approcha  jamais  de  ce  fentiment. 
Car  efl:ant  homme  judicieux  &  de  bonne  foy ,  &  qui  dans  la 
compofitiondefonhifl:oire,  s'efl:propofé  la  louange  de  la 
pofl-erité ,  il  n'aura  pas  mis  cela  en  avant  qu'il  n'en  ait  efté 
très-bien  informé.  Mais  quantàce  qu'il  dit  qu'il  peut  ju- 
ftiffier  contre  Davila ,  que  lePlelfis-Momay  n'eftoit  pas 
alorsauprésduRoy ,  mais  à  Saumur,  qu'il  fortifioit  félon  le 
commmandement  qui  luy  en  avoitefté  donné ,  c'eft  chofe 
qui  ne  reçoit  aucune  conteftation.  La  vie  de  ce  héros  en 
parle  en  ces  propres  termes.  Le  Roy  fût  ajlafpnépar  ce  m: [éra- 
ble lacopin  lac  que  s  Clément^  le  2.  Aoufl  dans  fa  garderobeàS. 
Cloujur  le  point  qutl  ejîott  de  réduire  Parts.  Monfieur  du  FleJJis 

fi 


35^  La  VIE  DE  François, 

fe  trouva  lors  ahfent  du  Royfon  maiftre^  ainfile  voulut  la  fatalité 
des  affaires^  ou  Ufiennefrofre.  La  ville  deSaumur  ceinte  de  tou^ 
tes  parts  de  places  cfjnemies  y  avoit  befoind'eftre  for  tîffîée  en  di- 
ligence. Et  le  Roy  de  Navarre  Iny  avoit  com-mandé,  bien  .< ue  court 
de  toutes  chofes,  de  ny  épargner  argent  ny  crédit.  Et  toutes  les 
lettres, qui  Ibnt  au  commancement  du  fécond  volume  de  les 
Mémoires ,  imprimé  long  temps  avant  l'hiftoire  de  la  vie , 
juflifient  la  meliiic  choie ,  &  que  quand  le  Roy  fût  tué  à  S. 
Clou,  il  efloit  malade  à  Saumur.  De  forte  que  Davila  a  fans 
doute  fait  ce  conte  àplaifir,  &  s'eft  imaginé  qu'en  cette 
grande  variété  de  confeils  ^d'intereft  qui  parurent  en  cet- 
te occafion ,  ce  difcours  auroit  bonne  grâce  en  la  bouche 
d'un  homme  prudent,  &  qui  avoit  une  grande  pratique  des 
chofes  du  monde. Quoy  qu'en  die  cet  hillorien-il  eft  certain 
que  dans  ceconfeililfutarreftéd'une  commune  voix, que  le 
Roy,quoy  qu'il  en  peufl:  arriuer,  perfevereroit  en  fa  croyan- 
ce, &  qu'il  clonneroit  aux  Catholiques  tout  autre  contente- 
ment qu'ils  pourroient  dcfirer,  fallull-il  mefme  relâcher 
quelque  chofe  de  l'autorité  royale  &  du  bien  de  l' Ellat.  Le 
Roy  ayant  efté  obligé  delaiflér  le  fiege  de  Paris,  que  Henry 
III.  avoit  commancé,  fît  un  voyage  en  Normandie,  &  de  là 
alla  en  divers  autres  lieux  où  le  bien  de  fes  affaires  l'appel- 
loit.  La  Noue  l'y  fuivit  prefque  toûiours ,  eut  part  en  tou- 
tes les  glorieufes  adions  militaires  que  ce  Prince  fit ,  &  mei- 
nies  au  combat  d'Arqués,  à  l'attaque  des  faux'bourgs  &  de 
]a  ville  de  Paris,  où  il  courut  rifque  de  fa  vie ,  &  à  la  bataille 
d'Iury,  ou  il  fe  fignala  comme  un  homme  de  très-grande 
conduite,  &  d'une  rare  valeur.  Et  ce  qui  luy  arriva  à  l'atta- 
que de  Paris  mérite  d'eflre  rapporté.  Le  Roy  ayant  fait  une 
entreprife  fur  cette  grande  ville ,  la  Noue  forma  fon  deiTeiii 
d'attaque  vers  la  porte  de  Nèfle  5  pour  gaigner  le  quay  par 
l'eau  qui  coule  au  pied  de  la  tour.  Le  Roy  luy  donna  pour 
l'exécution  de  ce  deflein  trois  Regimcns  François  j  quel- 
ques 


Seigneur  de  la  Noue.  5^5 

iiqeslanfquenetz,  &  quatre  cens  gentils-hommes  pied  à  ter- 
re. Ce  généreux  veillard  toujours  ardent  aux  aftions 
d'honneur, après  avoir  donné  les  ordres  de  fon  attaque, 
s'eftant  mis  à  la  tefte  de  fes  gens ,  arrefla  luy  mefme  Telfeâ: 
d*un  deflein  il  bien  conçeu  :  Car  marchand  le  premier  pro- 
che de  la  tour  il  tomba  dans  un  lieu  profond  ;  de  manière 
queceuxquilefuivoients'eflans  arreilés  pour  l'empêcher 
de  fe  noyer  3  ceux  de  dedans  pourveurcnt  cependant  à  leur 
leureté,  &  ainfi  cette  entreprife  fut  inutile.  Mais  fi  fon 
confeil  euft  elle  fuiuy  après  la  bataille  d'Iury5il  y  a  toute  ap- 
parence que  les  affaires  du  Roy  s'en  feuflent  extrêmement 
avancées.  Il  difoit  que  les  fuyards  qui  s'eftoient  fauvez 
dans  cette  grande  ville  de  Paris ,  y  auroient  fans  doute  ré- 
pandu une  grande  terreur  parmy  une  populace  accoutumée 
à  fon  ayfe  &  non  aguerrie.  Et  que  fi  le  Roy  s'alloit  montrer 
devant  les  fauxbourgs  en  perfonne  avec  fon  armée  vido- 
rieufe,il  fe  pourroit  prefenter  telle  occafion,que  quclqu'au- 
tre  deflein  que  le  Roy  formaft  pour  receuillir  le  fruit  de  fa 
vi£boire ,  il  ne  Uiy  pourroit  eftre  à  comparer  >  parce  quefî 
une  fois  il  eftoit  maiftre  de  Paris  5  le  refteneluy  donneroit 
gueres  de  peine.  En  eftecl  les  choies  y  eftoient  en  telle  dif- 
pofition  alors  que  quand  il  yeudfalu  mettre  un  fiege  tout 
formé,  on  y  euft  trouvé  moins  de  difficulté  qu'on  ne  fît  de- 
puis. Car  ce  coup  avoit  tellement  eftourdy  les  fcize  qui 
s'eftoient  emparés  du  gouvernement ,  qu'ils  ne  fçavoient 
ce  qu'ils  faifoient.  Les  Royaliftes,  qui  y  eftoient  en  grand 
nombre,  &  qui  néanmoins  n'ofoient  paroiftre ,  parce  qu'ils 
n' eftoient  pas  foûtenus,  fefeuflent  indubitablement  décla- 
rés: &  le  peuple,  qui  fe  tourne  ordinairement  du  côfté  des 
evenemens,  &  qui  regarde  aux  chofes  prefentes  ,  euft  efté 
ayféàesbranler,fiaprés  une  fi  grande  vidoire  il  euft  veu 
le  Roy  venir  à  luy  en  eftat  de  triomphant.  Il  ny  avoit  dans 
la  ville  ny  vivres  ny  munitions,  ny  gens  de  guerre ,  ny  canon 

Yy  ea 


554  La   viedeFrançoi^, 

en  eftat  de  tirer,  ny  homme  de  commandement  qui  fufl:  ca- 
,pable  de  contenir  dans  l'obeiflance  une  populace  déréglée, 
ôfluiceptible,  comme  une  mer,  de  toutes  Ibrtes  de  mouve- 
mens.  Le  Duc  de  Mayenne  n'euft  oféy  retourner  fi  toft, 
jufques  à  ce  que  le  temps  luy  euft  redonné  une  partie  de 
Tautoritéque  fa  défait  luy  avoit  oflée.  Les  murailles  de  la 
ville  eftoient  en  divers  endroits  en  tel  eftat  qu'on  y  pouvoit 
monter  &defcendre  fans  échelle,  &  il  n'y  avoit  point  d'or- 
dre pour  les  reparer.  Enfin,  dans  les  grandes  chofes,^:  prin- 
cipalement à  la  guerre,la  réputation  fait  tant ,  que  fur  le  feul 
bruit  de  la  victoire  de  Pharfale ,  Jules  Cefar  tenta  &  exécuta 
heureufement  des  entreprifes ,  qui  en  une  autre  faifon  euf- 
fent  deu  palier  pour  téméraires. Tel  eftoit  l' ad  vis  de  laNouë, 
que  le  rcfte  du  Confeil  n'approuva  pas:  non  parce  qu'on 
euft  de  meilleures  raifons  que  luy ,  mais  d'autant  que  le 
Maréchal  de  Birony  dominoit ,  qui  n'approuvoit  point  de 
confeil  dont  il  ne  fuft  pas  l'auteur,  &  qui  s'eft  toùiours  con- 
duit de  telle  façon ,  qu'on  a  eu  fujet  de  croire  de  luy  qu'il  ne 
vouloit  pas  la  fin  de  la  guerre.  Quant  à  ce  que  Mezeray 
adioùte  qu'il  a  appris  de  quelques  uns,  que  les  religionnaires 
ainfi  nous  nomme- t-il,quoy  qu'un  hiftorienCatholique  euft 
eu  meilleure  grâce  de  dire, ceux  de  la.  rcligion^ott  Us  Reformez,^ 
commeunhiftoriendelarehgion,  les  Catholiques  &  les  Mi- 
niftres  détournèrent  le  Roy  de  fuiure  cette  propofition,par 
ce  qu'ils  eftoient  mal  fatisfaits  de  luy,  &  qu'il  n' avoit  enco- 
re rien  fait  pour  leur  avantage,ny  niefme  pour  leur  feureté, 
jenedoutepas  qu'il  nel'aitoiiy  dire,  puis  qu'il  le  rapporte 
ainfi.  Encore  a  t'il  eu  cette  diferetion  de  ne  l'affirmer  pas 
pofitivement,  &  de  le  propofer  fous  un  peut-eflre.  Mais  les 
Miniftresn'avoientà  l'heure  aucune  entrée  au  Confeil  du 
Roy,  &  les  Catholiques  ne  leur  permettoient  que  le  moins 
qu'ils  pouvoient  d'approcher  de  fa  perfonne.  Le  Pleflis- 
Mornay  eftoit  alors  le  principal  defesGonfidens,donton 

n'eut 


SeI  GNEUR  DE   LA   Noué*.  9jr 

n'eut  jamais  cette  opinion  qu'il  retardait  les  vidboires  de  ion 
Maillre.  D'ailleurs,  ceux  de  la  religion  f^^avoient  bien  que 
fi  leRoyn'avoit  encore  rien  fait  pour  eux,c'cfl:  qu'il  n'eftoic 
pas  eftabli,  &:  qu'il  avoit  peur  en  les  contentant ,  d'oft-cnfer 
les  Catholiques.  Plùtoft  doncques  ileuftefté  afFermi  fur  le 
throihe,  en  eftatde  ne  rien  craindre,  ôcplûtofl:  aufly  eufienc 
ils  deu  eiperer  la  fatisfadtion  qu'ils  demandoient ,  ce  qui  fût 
depuis  juftifié,  par  l'expérience.  Et  pour  le  regard  de  ce 
qu'il  dit  qu'ils  avoient  découvert  par  quelques  paroles  qu'il 
laiflàclchapper,  qu'il  s'accommoderoit  volontiers  avec  les 
Parilienspourla  religion,  s'il  ne  tenoit  qu'à  cela  qu'ils  ne 
s'accommodaflènt  avec  luy  pour  le  refte,  peut-eftre  cuft-il 
bien  fait  de  fe  palier  de  reprefenter  ce  Prince  la  avec  vne 
conicience  il  accommodante.  Mais  quoy  qu'il  en  ibit ,  cela 
n'empefcha  pas  ceux  de  l.i  religion  de  fervir  très -fidèle- 
ment le  Roy  quand  il  allicga  Paris  quelque  temps  après,  & 
il  n'y  eut  que  les  Forts  où  ils  commandoient,  qui  n'y  laifîàf^ 
lent  entrer  des  viures.  Mezeray  a  donc  fans  doute  meilleu- 
re raifon  de  croire  que  François  d'O,  Sur-intendant  des  fi- 
nances, grand  ennemy  de  ceux  de  la  religion,  &  quelques 
autres  de  ion  humeur,  aidèrent  à  divertir  ce  deiîèin,  parce 
qu'ils  s'imaginoient  que  fi  le  Roy  reduifoitParis  par  la  voye 
désarmes,  il  auroit  droit  de  la  traitter  comme  une  ville  de 
conquefte.  Quoy  qu'il  en  foit,  l'armée  demeura  quinze 
jours  à  Mantes  &  aux  environs ,  &  cependant  la  Ligue  eut  le 
loyfîr  de  revenir  de  la  pamoifon  ou  la  bataille  d'Iury  l'avoit 
jettée:  &  le  Roy  après  avoir  pris  Lagny,  Provins,  Monte- 
reau,  Bray,  Melun ,  &  quelques  autres  places ,  &  tenté  Sens 
inutilement,  vint  mettre  le  fiege  devant  Paris,dont  les  habi- 
tans  n'ciloient  pas  encore  fort  bien  pourveusàla  vérité, mais 
qui  revenus  de  leur  eftonnement ,  &  fortifiez  de  la  prefencc 
de  quelquesSeigneurs,apporterent  à  leur  defenfe  une  ardeur 
&;  une  obftination  incroyable.  Et  ce  fut  la  Noue  qui  en  fit 

Yy  2  la 


^^6  La  vie  de  François, 

la  plus  haute  expérience.  LeRoyayantefté  desja  S.joursà 
ce  fiege,  &  voyant  que  ion  armée  avoit  de  la  peine  à  garder 
exactement  douze  ou  treize  lieues  de  circuitjs'advifade  faire 
quelque  grand  eftort  pour  attirer  les  Pariilens  au  combat, 
efperant  que  cette  bourgoifie  ne  tiendroit  pas  devant  des 
gens  accoutumés  à  vaincre,  &  que  foitparefpouvante  ou 
bien  par  fedition,  la  ville  fe  pourroit  porter  à  quelque  bonne 
refolution ,  quand  elle  fe  verroit  pleine  de  morts. Pour  faire 
cette  attaque  il  choifit  la  Noué  à  qui  il  donna  ordre  d'atta- 
quer le  fauxbourg  S.  Laurent ,  avec  trois  regimens  d'infan- 
terie, foûtenus  par  deux  compagnies  de  chevaux-legers,  qui 
eiloient  placés  comme  en  quelque  efpece  d'embufcade  à 
Montfaucon,  &  épaulés  de  600  hommes  d'armes ,  que  le 
Roy  mefme  en  perfonne  tenoit  preft  derrière  Belleville. 
Pour  fe  faire  entrée  dans  les  retranchemens  de  l'ennemy, 
encasqu'ilnevouluftpasfortir,  on  avoit  planté  deux  bat- 
teries de  trois  pièces  chacune,  Tune  à  Montfaucon ,  &  l'au- 
tre fur  la  Montagne  de  Belleville,  d'où  on  lafcha  deux  ou 
trois  volées  de  canon.  Maison  n'eut  pas  la  peine  de  les  al- 
ler attaquer  là  dedans.  Le  Chevalier  d' Au  maie  for  tit  avec 
hs  regimens  de  Montilly ,  Difimieux ,  &  Cafteliere  >  Les 
Suifles  y  accoururent,  &  les  braves  d'entre  les  Ligueux  :  &: 
bien  que  le  Chevalier  d' Aumale  ne  fuft  qu'en  pourpoint ,  il 
donna  avec  Ces  gens  de  telle  furie  dans  le  gros  des  Royali- 
ftes,  qu'il  perça  le  bataillon  des  gens  de  pied,  culbuta  les 
cheuaux  légers,  &  quelque  devoir  que  fifl  la  Noue  de  com- 
mander &:  de  combatre  ,  il  ne  le  fçeut  empefcher,  après 
avoir  fait  ce  defordre,defe  retirer  au  petit  pas.  La  Noue, 
piqué  de  cette  bravade ,  ayant  remis  fes  gens  en  ordre ,  fîc 
donner  deux  fois  auecque  vigueur  dans  les  retranchemens,& 
en  ayant  encore  efté  repoufle  avec  quelque  perte ,  il  y  fit  une 
troiliefme  attaque  en  perfonne ,  &  poufla  les  ennemis  vive- 
ment. Mais  comme  il  eftoit  prés  del  es  emporter,  il  fût  blef- 

fé 


Seigneur  DE  LA  Noue.  gf/ 

fé  d'une  arquebufade  à  la  cuiflè  Se  renverfé  de  deflus  ion 
cheval.  Le  Roy  qui  aimoit  mieux  fa  perfonne  que  la  vidloi- 
re,  en  ayant  eu  advis,  accourut  là ,  &  commanda  qu'à  quel- 
que prix  que  cefuft  on  le  retirait  du  combat,où  il  s'opinia- 
ftroit  à  pied  nonobftant  iablefîure.  Ainfi  ceflà  cette  atta- 
que, &  le  Roy  ayant  faitpenler  la  Noue  fur  l'heure  mefmc 
&  en  fa  prefence,  le  renvoya  à  fon  quartier ,  où  il  luy  faifoit 
l'honneur  de  le  vifiter  fort  fouvent,  rcconnoillànt  que  s'il 
euftcreu  fon  confcil  après  la  bataille  d'Iury,  iln'euftpas 
trouvé  à  Paris  une  li  forte  refi (tance.  De  fait  le  fiege  dura  li 
long  tempsjque  le  Duc  de  Mayenne  eut  le  loyfir  de  faire  ve- 
nir du  Pays- bas  le  Prince  de  Parme ,  qui  amena  une  grande 
armée  pour  le  faire  lever.  Au  bruit  de  fa  venue,  qui  fembloit 
promettre  une  bataille  5  il  accourut  un  nombre  incroyable 
de  Gentis-hommes  au  Camp  duRoy  >  de  ibrte  que  ion  ar- 
mée eftant  renforcée,  &  en  eftat  de  combattre,  il  fut  propo- 
fé  de  choifir  une  place  propre  pour  cela.  Mais  la  difficulté 
eftoitilon  leveroit  le  fiegepour  aller  au  devant  du  Prince 
de  Parme,  ou  fi on  attendroit  aie  combattre  quand  il  s'ap- 
procheroit  de  la  ville  pour  y  faire  entrer  le  fecours  qu'il  y 
menoit.  Il  y  avoit  des  raifons  de  part  &c  d'autre.  Car  au 
levier  d'un  fiege  il  y  a  toujours  du  deibrdre  &  du  décourage- 
ment: depuis,  c'eftoit  céder  la  victoire  au  Duc  de  Parme, 
qui  ne  demandoit  que  cela ,  &  qui  eftoit  affés  bon  Capitai- 
ne pour  ne  fe  laiflèr  point  engager  dans  la  neceflité  ducom- 
bat,s'il  n'y  trouvoit  fon  avantage:  &  de  tenir  un  fi  grand  fie- 
ge, &en  mefme  temps  faire  tefte  à  un  fi  puiiïànt  fecours, 
c'eftoit  un  chef-d'œuvre  de  la  guerre,  qui  n'avoit  jamais 
gueres  bien  reùOy  finon  àjules  Ceiàr  :  La  Noue  pourtant, 
le  PlelTis-Mornay ,  &z  quelques  autres ,  en  qui  la  prudence, 
l'expérience ,  Sz  le  courage  alloient  de  pair  &  en  un  haut 
point,  propoferent  qu'on  pourroit  choifir  une  telle  place  de 
bataille,  que  fans  lever  le  fiege  on  feroit  tefte  àl'ennemy.  Le 

Yy  3  Roy 


35S  La  vie  de  François, 

R  oy  leur  donna  la  charge  de  la  choifir ,  &  ils  convinrent  de 
la  plaine  de  Bondy  ,  où  leur  opinion  eftoit  qu'on  pourroic 
ainfi  difpofer  l'armée.  C'cft  qu'elle  auroit la tefte  tournée 
vers  la  forefl  de  Liuery  -,  à  droite  elle  auroit  les  coftaux  de 
Villemonblejqui  la  couvriroient  du  cofté  de  Paris:  à  gauche 
un  marais  qui  ne  fe  peut  pafîer  que  fur  lePont-Iblon:  à  dos  la 
Seine  qui  luy  euft  apporté  fes  commodités ,  &  en  front ,  la 
forcil,  qui  n'eftoit  traverfée  que  de  deux  chemins  larges 
chacun  de  deux  toiles,  &  par  où  une  armée  n'euft  ofé  défiler 
ayant  l'cnnemy  fi  prés  :  &que  cependant  on  laifleroit  3000 
hommes  du  cofté  de  l' Vniverfité,  pour  tenir  toûiours  la  vil- 
le en  efchec,  &  foùtenir  le  nom  dufiegc.  Quelques  uns  op- 
pofoientà  cela  que  l'ennemy  pouvoit  laiftèr  l'armée  à  droi- 
te, &  fe  couler  au  long  de  la  Marne ,  fans  avoir  befoin  de 
défiler  dans  la  foreft.  Mais  on  répondoit  que  quoy  qu'il  en 
foit  5  le  chemin  eftoit  trop  eftroitpour  y  marcher  en  batail- 
le, &  qu'il  ne  pouvoit  empefcher  qu'on  ne  luy  cnlevaft  tout 
fon  charroy ,  où  eftoit  proprement  le  fecours  qu'il  vouloit 
donner  à  Paris  :  &:  que  s'il  faloit  combatre,  on  auroit  cet 
advantage  que  l'ennemy  feroit  en  rafe  campagne,  &  hors  de 
retranchement ,  ce  que  le  Roy  defiroit  pafiionnement.  Sa 
Majefté  goûtoit  fort  cet  advis  au  commencement.  îvlais  le 
^Maréchal  de  Biron  ne  le  voulut  pas,  &:  obligea  le  Roy,  pref- 
que  malgré  qu'il  en  euft,  d'aller  au  devant  de  l'armée  enne- 
mie jufques  à  Chelles,  où  les  afïàires  eurent  tel  fuccés  que  le 
Duc  de  Parme  s'eftant  retranché ,  évita  le  combat ,  &:  prit 
Lagny  à  la  veuë  de  l'armée  royale.  Si  un  autre  expédient 
propofé  par  la  Noue  euft  efté  fuiuy ,  il  ne  l'euft  peut-eftre 
pas  emporté.  Car  les  deux  armées  eftoient  d'un  mefme 
cofté  de  la  rivière,  au  travers  de  laquelle  le  Duc  de  Parme, 
pofté  &  retranché  fort  avantageusement,  battoit  fùrieufe- 
nient  la  place,  dont  la  muraille  ne  valoir  rien.  De  plus,  la 
rivière  eftoit  fibalîè  5  qu'elle  s'eftoit  retirée  de  la  muraille 

de 


Seigneur  de  la  Notre.  ^f^ 

de  plus  de  foixante  pieds;  tellement  qu'eftant  giieable  par 
toutjelle  laiiToit  le  chemin  ouvert  à  aller  livrer  l'aîfaut, quand 
la  brèche  leroit  railbnnable.  La  Noue  doncques  dilbic 
qu'il  n'y  avoit  que  deux  moyens  defauverLagny.L'uneftoic 
d'attaquer  l'ennemy  dans  les  retranchemens  -,  ce  qui  luy 
fembloit  fort  difficile  5  parce  que  le  Prince  de  Parme  cam- 
poitàlaRomaine,  &  qu'en  cette  occafion  il  avoit  apporté 
d'autant  plus  de  foin  à  le  bien  fortifier ,  qu'il  avoit  recocrnu 
l'armée  du  Roy  beaucoup  plus  grande  &  plus  fleuriOaiite 
que  le  Duc  de  Mayenne  ne  la  luy  avoit  décrite.  L'autre 
elloitdepaiîerde  l'autre  cofté  ,&  s'aller  camper  fur  un  co- 
ftau  quiell  derrière  Lagny.  Parce  qu'en  mettant  la  tefle  de 
l'infanterie  à  deux  ou  trois  cens  pas  du  foffé ,  on  envoyeroit 
par  files  de  moment  en  moment  des  rafraifchiflèmens  dans 
la  ville  ;  pour  entretenir  le  combat,  pour  foiitenir  les  afiauts, 
&  pour  enuyer  l'ennemy ,  fur  lequel  on  feroiten  eftat  de  ie 
jetter  quand  il  y  feroit  entré  de  force.  Mais  d'autres  ad  vis 
ayans  prevalu,leRoy  eut  ce  mécontentement  de  voir  qu'on 
luyenlevafl:  cette  place  fous  la  moufbache.  Et  ce  qui  fût  le 
comble  de  fon  déplaifir ,  Paris  fût  envitaillé,  le  Duc  de  Par- 
me y  entra,  &fe  retira  glorieufement ,  fans  eftre  obligé  au 
combat,  quelque  peine  que  le  Roy  fe  donnaftpour  l'y  atti- 
rer 5  &  l'armée  royale,  mattée  de  la  fatigue  &  de  la  faim ,  & 
travaillée  des  murmures  que  produifent  ordinairement  les 
mauvais  fuccés,  ne  voyant  plus  aucun  moyen  de  fe  confoler 
que  dans  une  dernière  entreprife  par  efcalade  fur  Paris,  fe 
débanda  prefquetout  à  fait,  quand  elle  l'eutinutilement 
tentée.  Durefte  néanmoins  le  Roy  fit  un  camp  volant  aC- 
fés  lefte,  avec  lequel  il  alla  toûiours  coftoiant  le  Duc  de  Par- 
me fur  fa  marche,  le  harcelant,  le  réveillant  par  fréquentes 
alarmes,  attrappant  toujours  quelqu'un  des  derniers ,  &:  luy 
faifant  millepetites  algarades,  jufques  à  ce  qu'enfin  efianc 
arrivé  à  l'arbre  de  Giiife  3  il  le  laifla  fur  la  frontière ,  &c  s'en 

vint 


5<^o  La  vie  de  François, 

vint  fe  rafraifcher  à  S.  Qaentin.  Au  commencement  de  Tan-' 
née  ifpi,  le  Roy  ayant  remis  Ton  armée  fur  pied,  Ôcedla 
ioyc  de  ce  que  le  Chevalier  d' Aumale  ayant  fait  une  entre- 
pnfc  llir  S.Denis,&  y  eftant  entré  de  nuit,  y  avoit  efté  tué,& 
la  place  confervée,il  eut  aully  le  déplaifir  d'en  voir  avorter 
une  que  luy  mefme  avoit  faite  fur  Paris ,  &  dans  Texécutioii 
de  laquelle ,  fi  elle  n'euft  point  efté  découverte,  la  Noue 
devoit  avoir  fa  bonne  part.  Delà,  après  quelques  virevou- 
tes,  &  quelques  cavalcades  qui  tenoient  la  Ligue  en  cervelle 
de  tous  les  collés,  il  alla  fondre  fur  Chartres,  &  y  forma  ce 
mémorable  fiege  dont  la  difficulté  &  la  longueur  donna  la 
hardieiïeau  Cardinal  de  Bourbon  de  faire  éclorre  le  Tiers- 
Party .  Il  en  eftoit  le  Chef,  mais  Touchard,  Abbé  de  Bello- 
fane, en eftoit l'ame ,  &:Jacques  Dauy-du  Perron,  qui  de- 
puis fûtCardinaljen  eftoit  ce  qu'on  appelle  leseiprits,  d'au- 
tant que  par  fon  humeur  agifîànte,  par  la  force  de  fon  élo- 
quence, &  par  la  variété  de  fes  intrigues,  il  donnoit  mouve- 
ment à  tout  le  corps.  Ce  n  eft  pas  mon  fait  d'en  efcrire  icy 
i'Hiftoire ,  ny  mon  defîèin  de  raconter  ce  quifepafîà  au  fie- 
ge ,  dequoy  les  monumens  des  affaires  de  ce  temps  là  font 
tous  pleins.  Je  veux  feulement  y  rapporter  une  chofe  que 
l'ondityeftre  arrivée  à  la  Noue,  quoy  que  quelques  uns 
l'attribuent  avecque  plus  de  raifon  à  Ion  fils  comme  il 
efloit  avecle  Roy  au  fiegedeRome.  Il  n'importe  auquel 
des  deux:  car  elle  leur  convint  parfaitement  bien  à  l'un  &  à 
l'autre, à caufe de  la rellemblance de  leurs  vertus,  &  de  la 
conformité  de  leurs  fentimens.  Eftant  donc  veflu  en  quel- 
que fiçon  àla  Flamende,  &  portant  un  grand  collet  de  buf- 
fle fur  fon  habillement,  outre  fa  modeflie  naturelle ,  un  def- 
faut  de  veuë  qui  l' avoit  contrarié  des  incommodités  de  fa 
longue  prifon ,  faifoit  qu'il  ne  fe  poufïbit  pas  des  plus  avant. 
Eflant  donc  aflez  retiré  dans  la  chambre  du  Roy  pendant 
contenoit  confeil  dans  le  cabinet  touchant  les  moyens  de 

gaigner 


Seigneur  DE  LA  Noue.  36*1 

gaigner  unedemy-lune  furies  affiegés,  certains  jeunes  gen- 
tis-hommes  de  la  Cour,  qui  ne  le  connoifibient  pas  encore, 
les  voyans  habillé  de  la  forte,  s'approchèrent  de  luy,  &c 
après  l'avoir  fort  confideré  luy  dirent  en  fe  raillant  qu'ils 
croyoient  que  le  Roy  n'attendoit  plus  que  fon  arrivée  pour 
refoudre  cette  attaque,  6c  que  fins  doute  il  luy  en  donneroit 
le  commandement.  Comme  ils  elloient  en  ce  difcours 
rHuilfierdu  Cabinet  appclla  ou  laNonëou  Telignyj  car 
c'eftainfiquelefils  fe  nommoit  du  vivant  du  père  5  ècdit 
queleRoy  ledemandoit:  ce  qui  rompit  cet  entretien.  Ces 
jeunes  gens  Tayans  ouï  nommer,  furent  deplaifans  de  ce  qui 
s'eftoitpaffé ,  Se  fe  refolurent  à  luy  en  faire  des  excufes  lors 
qu'il  fortiroit.  En  efFe£t  ce  qu'ils  avoient  paHe  dire  en  fe 
niocquant  fe  trouva  véritable.  Le  Roy  luy  commanda  d'at- 
taquer cette  demie-lune ,  &  luy  donna  des  troupes  pour  ce- 
la. Sortant  donc  du  Cabinet  il  rencontra  ces  Meilleurs,  qui 
luy  voulurent  faire  compliment.  Il  leur  dit  l'honneur  que 
le  Roy  luy  avoir  fait  de  le  choifir ,  &  les  convia  de  l'y  ac- 
compagner, &c  que  là  on  verroit  qui  fçavoit  mieux 
fervir  (on  Prince  ,  &  entre  autres  il  prit  par  la  main 
celuy  qui  luy  avoit  le  plus  parlé.  Ils  allèrent  donc  au  com- 
bat, ou  ils  firent  fort  bien  leur  devoir^  mais  avec  un  fort  dif- 
férent fuccés  -y  car  ce  gentil-homme  y  fut  tué  -,  mais  foit  la 
Nouë,foit  fon  fils,  après  s'eftrc  monftré  digne  du  choix  que 
le  Roy  avoit  fait  de  luy ,  il  fe  tira  heureufement  &  glorieux 
fement  de  cette  méfiée.  Quelques  uns  adjouftent  à  ce  récit 
qu'avant  que  d'aller  au  combat,  la  Noue  s'eftoit  arraifonné 
avec  ce  jeune  gentil  homme,  &  luy  avoit  tenu  quelques 
propos  fort  fages  fur  la  nature  de  la  vraye  valeur,  pour  le 
guerirde  cette  opinion  qui  a  faifi  l'efpritdc  la  plus  part  de 
la  Noblefle,  que  le  courage  fe  fignalc  principalement  dans 
lesduelles.  Mais  n'en  ayant  rien  de  certain,  je  n'en  adjou- 
teray  rien  icy,  quoy  que  cela  convient  très-bien  à  la  vertu  de 
ce  grand  homme.  Or  eftoit-il  certes  digne  de  jouir  plus  long 

'  Zz  temps 


^6z  La  vie  de  François, 

temps  de  l'extraordinaire  réputation  qu'elle  luy  donnoit: 
MaisDieu  en  difpofa  autrement  par  fa  providence. LeCom- 
tedeSoiiîbns  avoit  auparavant  fait  la  guerre  en  Bretagne 
contre  le  Duc  de  Mercur,  l'un  des  principaux  chefs  de  la 
Ligue.  Mais  ayant  eflé  fait  prifonnier  en  quelque  rencon- 
tre 5  le  Roy  y  avoit  envoyé  le  Prince  de  Dombes  en  fon 
lieu.  Comme  c'eftoit  un  jeune  Prince ,  au  grand  courage 
duquel  l'aage  ne  permettoit  pas  qu'il  fe  fuft  ioint  une  afîez 
grande  expérience  pour  venir  à  bout  d'un  ennemy  rufé& 
ancré  en  cette  Province  là  ^  le  Roy  creut  qu'il  y  devoit  en- 
voyer la  Noue,  pour  le  guider  de  ion  conlëiU  Et  fa  mode- 
flieîreconnùepar  tout  le  monde,  &  dont  il  avoit  donné  des 
preuves  fi  authentiques  au  Duc  de  Longueville  àla  bataille 
deSenlis,  &  en  toutle  temps  qu'il  avoit  fait  la  guerre  avec 
luy,  faifoit  que  ce  jeune  Prince  le  defiroit  plûtoil  qu'il  ne 
redoutoit  fa  prefence.  Il  partit  donques  d'auprès  du  Roy 
avec  la  compagnie  de  Gens-d'armes  de  Jacques  Conte  de 
Montgommery,  &  quelques  autres,  &  ne  fut  pas  plûtofl  ar- 
riuéen  Bretagne,  qu'il  eut  le  contentement  d'apprendre  la 
nouvelle  de  la  deliurance  de  fon  fils.  Il  y  avoit  defia  afîèz 
long  temps  qu'il  avoit  efcrit  à  la  Reyne  d'Angleterre ,  pour 
lafupplier  très  humblement  qu'il  luy  pleufl  faire  mettre  à 
part  quelques  uns  des  principaux  prifonniers  que  l'on  avoit 
pris  en  la  défaite  de  la  grande  armée  navale  d'Efpagne,  & 
qu'onles  gardaft  à  deux  fins.  L'vne ,  de  les  efchanger  pour 
fon  fils,qu'il  fembloit  qu'on  voulufl  retenir  dans  une  prifon 
perpétuelle  j  L'autre,  de  le  Uberer  enfaifant  l'échange,  de 
la  promefîè  qu'il  avoit  donnée  au  Prince  de  Parme, quand  il 
luy  impofa  de  fi  dures  &  fi  extraordinaires  conditions  pour 
fa  liberté.  La  Reyne  avoit  fait  telle  confideration  de  fa  ver- 
tu &  de  fes  fervices,  qu'elle  le  luy  avoit  accordé ,  &:  Walfin- 
gham  &  Horatio  Palauicini  luy  avoient  en  cela  rendu  de 
tres-bonso  fficcs.  On  avoitdonc  mis  à  part  Don  Alonfede 
Luzon,  Rodrigo  MicolalTo  delà  Veza,  D.Luysj&D.  Gon- 

;zaîo 


Seigneur  de  la  Noue.  ^6^ 

zalo  de  Cordua,  à  quilaReyne  avoit  fait  dire  qu'ils  eftoienc 
les  prifonniers  de  la  Noue ,  &:  qu'ils  ne  feroienr  jamais  deli- 
urez  que  par  fon  ordre  &  avec  ion  confentement.Se  voyans 
en  cet  eftat  là,  ils  avoient  folicitc  tant  qu'ils avoient  peu  par 
lettres  le  Prince  de  Parme ,  &  leurs  amis  en  Efpagne ,  pour 
obtenir  du  Roy  d'Efpagne  que  cet  elchange  le  lilt.  Les  let- 
tres ne  produifâns  point d'elîeft,  ils  demandèrent  qu'il  fuft 
permis  à  l'un  d'eux  d'aller  trouuer  lePrince  de  Parmcjôc  de- 
pallèrjufques  en  Efpagne  s'il  eftoit  befoin,  &:  l'ayant  ob- 
tenu, ils  donnèrent  caution  du  retour  par  deuant  des  No- 
taires à  Londres.  Mais  ce  voyage  fût  encore  infru£bueux. 
Il  fembloit  que  les  affaires  d'Eipagne  dans  le  vieux  &  au 
nouveau  monde,  dependiflènt  de  la  prifon  de  Teligny  5  & 
des  promeflès  de  fon  père.  Enfin  après  trois  ans  de  con- 
tinuelles prières,  &  d'importunités  fans  relâche  leRoy  d'EA 
pagne  y  confcntit,  &  pour  un  feul  jeune  feigneurde  vingt 
iîx  à  27.  ans,  furent  efchangés  quatre  hommes  de  grande 
condition  &  expérimentés  Capitaines.  Avec  cette  joye  au 
cœur  la  Noue  fe  rendit  en  l'armée  du  Prince  de  Dombes,  - 
où  il  trouua  Jean  de  Rieux ,  marquis  d'Alîèrac,  René  de 
Tournemine  la  Hunaudaye,  Jean  Marquis  de  Coërquin^ 
Jean d' A rgennes-Poigny, Charles  deGoionla  Mouflàve, 
Montmartin ,  la  Roche-Gifïard ,  du  Lifcouët ,  &  quantité 
d'autres  gentis-hommes  de  marque,qui  après  le  Prince  luy 
témoigerentla  joye  qu'ils  avoient  de  le  voir.  Puis  quand  il 
falut  mettre  en  délibération  ce  que  l'on  entreprendroit,rin- 
terefl:  particulier  y  ioua  fon  jeux  à  l'ordinaire.  LeDucde 
Mercœur  tenoit  Lamballe,OLiily  avoit  un  château  des  plus 
forts  de  la  Province  pour  ce  temps  là ,  &  bien  niuny  d'hom- 
mes &c  de  toutes  fortes  de  provifions.  Aflerac  &  la  Hunau- 
daye avoient  des  maifons  proches  delà,  defquelles  à  cette 
occaflon,  ils  n' avoient  pas  la  jouïiîànce.  Ils  propoferent 
doncd'aiîiegerLamballe,  &  ne  manquoient  pas  de  belles 
raifons.  La  Noué  n'avoit  pas  accoutumé  de  rebuter  aucune 

Zz  s  pro- 


364  La  vie  d  François, 

propofition;  feulement  il  mettoit  Tes  difficultés  en  avant,  Se 
en  cette  occafion,  quoy  qu'il  preuift  bien  la  difficulté  de 
l'entreprife,  la  Prouidence  de  Dieu,  qui  le  conduilbit  à  Ton 
deftin,  lit  qu'il  le  laifïà  aller  avec  quelque  facilité.  La  Brè- 
che eflant  faite ,  il  enuoya  pour  la  faire  reconnoiftre  >  mais 
n'eftant  pas  fatisfait  du  rapport  qu*on  luy  en  faifoit,il  y  vou- 
lut aller  luymefme5&:  avec  fa  fermeté  &  fa  froideur  accou- 
tumée 3  il  defcendit  dans  le  foffé.  Puis  ne  voyant  pas  enco- 
re affés  à  clair  ce  qu'il  defiroit,  il  monta  par  une  efchelle  qui 
eftoit  dreflee  fur  les  ruines  de  la  muraille  -,  pour  remarquer 
le  dedans  de  la  place ,  Se  la  contenance  de  l'ennemy.  Com- 
me il  confideroit  cela  fort  attentiuement  &  fort  ci  loyfir, 
ayant  expreflementlaiflefoncafque  pour  voir  avec  plus  de 
liberté,  il  vint  une  baie  de  moufquet  qui  luy  frayant  la  peau 
de  la  tefte,  alla  donner  contre  une  pierre,  d' où  ell e  luy  rej  ail- 
lit  fur  le  front.  La  violence  de  ce  contrecoup  fût  fi  grande 
qu'elle  le  renverfa.  Néanmoins  il  ne  tomba  pas  dans  le  fof- 
fé, Se  demeura  quelque  peu  de  temps  à  la  renverfe  fur  l'é- 
chelle, ayant  la  jambe,du  codé  où  il  avoit  efté  bleffé  au  fiege 
de  Paris,  engagée  entre  deux  échellons.  Ses  gens  coururent 
incontinent  à  luy.  Se  l'ayant  enleué  de  là ,  l'emportèrent  en 
fon  logis ,  ou  il  fût  une  heure  entière  fans  parole  &  fans  mou- 
vement. Mais  à  la  fin,  les  efprits  eftans  revenus ,  il  fe  réveil- 
hde  cette  pamoifon,  &  trois  jours  après  fe  fit  emporter  à 
Mont-contour  avec  Mont-Martin ,  qui  eftoit  aufly  un  peu 
bleffé.  C'eft  ainfy  que  les  hiftoires  le  rapportent.  Mais 
Monfieur  de  la  Noue  fon  petit  fils,dit  quela  chofe  arriua  en 
cette  façon.  N'eftant  pas  entièrement  fatisfaid  du  rapport 
de  ceux  qui  avoient  reconnu  la  brèche ,  il  fift  drelTer  une 
échelle  contre  une  mazure  qui  eftoit  prés  du  foffé ,  d'où  il 
pouvoir  à  couiiert  voir  la  contenance  des  ennemis ,  Se  com- 
manda à  les  gen^  de  ne  point  donner  qu'il  ne  leur  fift  fign« 
de  la  main.  Comme  il  eut  confideré  l'eftat  des  ennemis, 
il  fetrouffa  pour  donner  le  fignal  aux  troupes,  6c  eftant  apr 

per- 


Seigneur  de  la  Noue.  ^6f 

perçeu  des  ennemis,  on  Iiiy  tira  plulieurs  coups  dont  onluy 
effleura  le  front,  &  luy  fîll-on  retirer  la  tête  en  arrière,  &c 
comme  il  avoit  la  main  droite  occupée  à  faire  le  figne  aux 
troupes.  Ion  bras  de  fer  n'ayant  pas  la  force  de  le  retenir ,  il 
tomba  &  fe  calla  le  téfb.  Quoy  qu'il  en  foit ,  il  fut  empor- 
té comme  mort,  Scfut  une  heure  dans  cet  evanoùiflcment, 
&  puis  comme  i'ay  dit  il  fut  tranfporté  à  Montcontour. De- 
puis ce  temps  là,il  ne  perdit  ny  la  parole  ny  la  connoinànce, 
pendant  tout  le  cours  de  la  maladie  :  mais  il  fût  travaillé 
d'infuppoor tables  douleurs  de  tefte,  qui  tirent  mettre  en  dé- 
libération entre  les  chirurgiens  fi  on  uferoit  du  trépan. Pref- 
que  tous  eftoient  de  ce  lentiment.  Mais  il  y  en  eut  un ,  en 
qui  la  Noue  avoit  beaucoup  de  confiance ,  qui  promit  har- 
diment qu'illegueriroitdans  peu  de  jours  (ans  cela.  Enfin 
le  quinzieiine  jour  d'après  fa  blefleure,  voyant  que  fes  dou- 
leurs continuoient,  &  que  le  défaut  du  fommeil  luy  appor- 
toit  une  grande  diminution  de  Ces  forces,il  commença  à  de- 
fefperer  de  fa  convalefcence,&  fe  fit  lire  quelques  pfeaumes 
par  Montmartin ,  qui  l'afliftoit  continuellement.  Dans  Ces 
difcours  de  pieté,  ilmeiloit  quelques  fois  des  plaintes  de 
voir  Ces  afl'aircs  domefliques  fort  incommodées,par  la  s^ran- 
de  dépence  qu'il  avoit  faite  à  la  guerre,  &:parlesengage- 
mens  dans  lefquels  il  elloit  entré  pour  le  Public.  Non  qu'il 
fe  repentifl:  de  fes  a£tions,mais  il  ièplaignoit  de  la  condition 
des  temps,&  de  ce  que  les  fervices  qu'il  avoit  rendus  à  l' Egli- 
fe  &  à  l'Eftat,  n'avoient  point  eu  d'autre  recompenfe  que  la 
décadence  de  fa  famille.  Néanmoins  il  adoucifîbit  cela  par 
Tefperance  qu'il  avoit  que  le  Marquis  de  la  Mouflliye  ef- 
pouferoitfa  fille  3  ce  qu'en  effed:  il  fit  depuis;  &  que  fon  fils 
que  Dieu  avoit  mis  en  liberté,  devant  arriver  bien  toft,  il 
donneroit  ordre  à  débaraflèr  fa  maifon  des  debtes  qu'il  luy 
avoit  falu  faire.  Enfin  fentant  que  fa  langue  commcnçoit  à 
bégayer,  il  creut  que  fa  fin  s'approchoit,&  pria  Montmartin 
de  luy  lire  quelques  paffagcs  choifis  de  l'Efcriturc  qu'il  luy 

TiZ  z  iii- 


^66  LaviedeFrançois, 

indiqua,  &  particulièrement  ceux  où  ilcft  parlé  de  l'efpe- 
rance  de  la  refurrectiô  par  nôtreSeigneurJefusChrift.  Apres 
quoyMontmartin  luy  ayant  demandé  s'il  ne  croyoitpasces 
choies  là  véritables ,  il  leua  les  yeux  en  haut ,  déclara  que 
c'efloit  là  fa  foy  &:  fon  efperancejqu'il  y  avoit  vefcu.  Se  qu'il 
y  vouloit  mourir,  pria  Dieu  avec  larmes,  &  avec  unemer- 
veilleuiédemonftration  de  foy  &  de  zelc,8c  quand  la  parole 
luy  eut  tout  à  fait  manqué ,  il  continua  à  montrer  par  geftes 
qu'il  s'attendoit  d'aller  au  ciel-,  &:  fon  jugement  s'eftant 
maintenu]  ufques  à  fa  fin,il  témoigna  dans  la  dernière  agonie 
la  vive  &  profonde  perfuafion  qu'il  avoit  de  ion  falut  en  nô- 
tre commun  rédempteur.  Sa  patience  au  refte,  fa  douceurjfa 
confiance  &  fa  modération, vertus  qui  luy  avoient  efté  com- 
me propres  &  particuheres  en  fa  vie ,  parurent  toûiours  de 
mefme  dans  tout  le  cours  de  fon  mal,  &  dans  les  traits  de  fa 
mortelles  reluifoient  encore  en  l'air  &  au  maintien  de  fon 
vifage.  Ainfi  mourut  François ,  Seigneur  de  la  Noue ,  dit 
Bras-de-fer,  dontl'hiftoire  deMonfieur  deThouafait  l' élo- 
ge en-cette  forte.  Ceftoit  véritablement  un  grand  perfonnage, 
&  qui  en  v  Alliance  ^  enprudence^  en  experience,aufait  de  la  guer- 
re^ a  eftè  a  comparer  aux  plm grands  capitaines  defonfiecky  mais 
qui  afurpajfé  la  plus  part  dentreux  en  innocence  de  vie ,  en  modé- 
ration S'en  équité. De  quoy  l  or^^peut  produire  pour  témoins  les  gra- 
des debtes  qu'  il  afaites.nonpotir fournir  a  fon  luxe  ny  afes  profu- 
sions,vice  dont  il  a  toûiours  efîé  extrêmement  efloignè^quoy  que  de 
fon  naturel  il fufl  liber  al.mais  pour  les  neceffitez  de  lagtterreou  il  x 
pajfé  toute  fa  vie  pour  la  dfjfenfe  de  fa  religion  &  de  l'EfiatM-OW- 
tagne  aulTi  parlant  des  plus  grans  hommes  de  fon  temps  &  de 
ccuxdequi  à  fon  jugement,  la  vie  a  efté  plus  illuftre,  après 
avoir  fait  l'éloge  du  duc  d' Albe,  &  duConneftable  deMon- 
morancy,  adioûte  ces  propres  mots.  Commme  aujfy  la  confian- 
ce-, bonté  ^douceur  de  fnœur  s, é' facilité  confient  ieufe  deMonfieur 
de  la  Noué ,  en  une  telle  injuftice  départs  armées  (  vraye  efcole  de 
trahifon  d  inhumanité  dr  de  brigandage)  oh  il  seft  toujours 

nourry 


SeI  GNEUR   DE    LA   Nouë.  ^6y^ 

nourry  grand  homme  de  guerre  cr  tres-experimenté  -^me  femble 
mériter  qtion  la  loge  entre  les  remarquables  éueneînens  de  mon 
temps.  Mais  le  Roy  ayant  eu  la  nouvelle  de  fa  mort ,  &en 
ayant  témoigné  un  extrême  déplailir,  luy  drefià  par  lés  pa- 
roles un  monument  plus  augufle  &  plus  durable  iàns  com- 
paraifon,  que  s'il  avoit  efbc  fait  de  marbrcy  &  de  iafpc ,  &:  de 
porphire.Car  il  dit  que  ceft  oit  un  grand  homme  de  guer  re^cr  en- 
core un  pbts  grand  homme  de  bien-,  &  que  Ton  ne pouvûit  ajjes  re* 
gretter  qu  un  petit  château  eufl  fait  périr  un  capitaine  qui  valoit 
mieux  que  toute  une  Province.   Sa  mort  remplit  fes  amis  de 
dueil,  &  l'armée  du  Prince  de  Dombcs  de  trouble ,  de  forte 
qu'il  abandonna  le  fiege  de  Lamballe-,  l'efperance  du  fuc- 
ccz  duquel  eftoit  toute  fondée  fur  la  vigueur  &  fur  l'expé- 
rience de  ceHeros.Mais  la  principale  perte  en  fût  à  fa  mailbn 
&  à  fon  fils  à  qui  il  lailîbit  à  demeiler  des  affaires  bien  emba- 
raflées.  Néanmoins,  quand  peu  de  jours  après  il  fût  arriué 
dans  la  Province  5  &:  qu'il  en  eut  pris  une  connoiflance  un 
peu  exaile,  il  fe  montra  tout  à  fait  dio;ne  dufang  dont  il 
clloitiffu.  Encorequ'ileuftpûpardes  artifices  qui  ne  font 
que  trop  fou  vent  pratiqués  en  telles  chofes,  embrouiller  tel- 
lement la  fuccelfion  par  les  droits  que  fa  mère  y  avoit,  & 
parla  confufion  qu'y  pouvoient  mettre  deux  ou  trois  com- 
munautés, que  le  bien  luy  fuft  demeuré  au  préjudice  des 
créanciers,  il  leur  liquida  &  leur  affeura  leurs  debtes  à  tous, 
&  depuis  il  les  aquitta  de  bonne  foy,  vendant  pour  cet  eife£t: 
de  fort  belles  terres:  Car  il  aima  mieux  que  fa  maifon  fouf- 
friftquelquediminutiondefplcndeurpource  qui  eftoit  du 
bien,  que  de  laiflèr  la  moindre  tache  furla  réputation  de 
fon  père  oufurlafienne.  Cette  incommodité  pourtant  n'a 
pas  empcfché  que  cette  illuftre  famille  ne  fe  foit  maintenue 
avec  beaucoup  de  dignité.Outre  la  fille  que  i'ay  dit  avoir  efté 
colloquée  en  la  mailbn  de  laNlouflàye,  &  qui  ne  laifià  point 
d'enfans ,  Théophile  de  la  Noue,qui  prit  le  nom  deTeligny 
après  la  mort  de  fon  pcre^s'eftant  marié  en  Beaufîè  y  a  vefcu 

avec 


3^8                La  vie  dî:  François, 
avec  éclat  Se  en  homme  deconditon5&  a  laille  pour  héritiè- 
re univcrfcilc  de  ics  biens  Anne  de  laNouë  jointe  par  maria- 
ge avecque  de  Cordoùen-Mimbré ,  d*ou  ei\  iflu de 

Cordouën-Marquis  de  Longeay  .L'aifné  après  avoir  rempli 
toutes  les  EgUfes  Reformées  dereftimede  fa  pieté,  de  fa 
probité  &  de  fa  vertu,  laifîapour  lieritiers  trois  enfant,  à  Iça- 
voirdeux  filles  &  un  fils. Des  deux  filles  l'aifnée  nommée 

Marie veFue  en  dernières  nopces  du  Seigneur  de  Temi- 

nes,  Maréchal  de  Francejavoit  premièrement  époufé  Louis 
dePierre-Builierej  Seigneur  de  Chambrer,  d'où  font  iflus 
Beniamin  dePierre-Buffiere  Marquis  deChambret,  &Ehfa- 
betfafœur  Vicontefîè  de Fercé.L' autre  nommée  Anne  de 
la  Noue,  mariée  au  Marquis  de  la  Muce  en  Bretagne,  a  eii 
deux  enfans,  à  fçauoir  Cefar  Marquis  de  la  Muce ,  &  Mar- 
guerite mariée  au  Marquis  deVerac.Et  quant  au  fils  nommé 
Claude,  qui  refla  feul  mafle  de  cette  illuftre  maifon ,  il  a  ei- 
poufé  Madelaine  de  faintGeorges  deVerac  fœur  de  celuy 
avec  qui  fa  niepce  a  efté  mariée,  &  d'eux  eftifïîië  Marie 
de  la  Noue,  alliée  par  mariage  avec  le  Marquis  de  Court-' 
.  Omet.  Et  comme  ils  ont  tous  eu  cela  de  commun  par  la 
bénédiction  de  Dieu,  de  perfeuerer  conflammenten  la  pro- 
feffionde  la  Religion  Reformée  Se  d'hériter  de  la  douceur 
&c  de  la  bonté  naturelle  de  leur  ayeul ,  aufiy  ont  ils  eu  leurs 
vertus  particulières  félon  leur  fexe.  Car  les  femmes  y  ont 
efté  &  font  encore  maintenant  en  exemple  de  modeftieSc 
de  pudeur,  &  les  hommes  y  ont  conferué  avec  fplendeur  la 
louange  militaire,  de  leurs  anceftres.  L'hiftoire  eft  pleine 
des  beaux  faits  de  ceux  qui  font  morts.  Pour  le  regard  des 
viuans,  &  particulièrement  de  celuy  qui  feul  eft  héritier  de 
ce  glorieux  nom,  &  enfaueur  duquel  i'ay  principalement 
entrepris  Se  paracheué  ce  travail,  comme  c'eft  au  jugement 
delapofteritéqu'il  ont  regardé  en  leurs  belles  allions,  auflî 
fera-ce  d'elle  qu'ils  en  auront  la  recommandation  &c  le  té- 
moignage. 


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